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Le Jeu des coquilles de nautilus

de

Élisabeth Vonarburg

 

 

(Extrait de la dernière nouvelle du recueil, « Le Jeu des coquilles de nautilus », p. 263-277)


Lorsqu'elle a compris que, cette fois, elle ne pourrait pas repartir, la Voyageuse a décidé de tenir son journal.
Une phrase seulement, et déjà un demi-mensonge, se dit-elle avec une certaine ironie. Lorsqu'elle a compris qu'elle ne pourrait pas repartir, en réalité, elle a été stupéfaite, furieuse, effrayée. C'est lorsqu'elle a accepté l'idée de ne jamais repartir qu'elle a commencé à tenir son journal.
Ou plutôt, alors qu'elle se rendait au village, distraite, abattue, sans ressort, et que sa Mémoire Absolue lui représentait les détails de son premier éveil sur cette plage, l'idée d'un journal lui a traversé l'esprit avec une hésitante coloration amusée. Qu'est-ce qu'un journal sinon une mémoire imparfaite et mensongère, comme le lui prouve bien la première phrase qu'elle y a inscrite ? Pour une Voyageuse disposant à volonté de la Mémoire Absolue, entraînée à rassembler et à intégrer des myriades de données, l'idée d'un journal, oui, c'était en quelque sorte humoristique. Et puisque l'humour est la politesse du désespoir, comme l'a dit quelqu'un (elle ne veut pas chercher qui, dans quel univers), sans doute cette idée était-elle un dernier soubresaut de son désespoir devant la certitude, enfin admise, qu'elle ne repartirait jamais de cette Terre-ci, de cet univers-ci, où les lois encore imprévisibles de ses Voyages l'avaient jetée.
Texture mouvante et finement granulée du sable, intensité et inclinaison des rayons solaires, clapotement murmurant et rythmé, légère humidité saline... et la pression atmosphérique, et la composition exacte de l'air, et des dizaines d'autres données enregistrées par les senseurs implantés en elle et qui élargissent ses perceptions, avant même qu'elle n'ait ouvert les yeux, lui disant qu'elle est au bord de la mer, dans l'hémisphère nord, une fin d'après-midi, et qu'elle est sur la Terre. Sur une Terre.
Dans l'éternel présent de la Mémoire Absolue, le délai causal est presque effacé entre les données enregistrées par le corps de la Voyageuse et les conclusions qu'en tire sa conscience : la mémoire, absolue ou non, n'est pas linéaire. Dans certains Centres, sur certaines planètes, on a mis au point des machines complexes qui enregistrent directement l'activité électrique correspondant aux engrammes mémoriels, épargnant ainsi aux Voyageurs les interminables récits qu'ils peuvent choisir de faire ; d'autres machines les traduisent et en indexent les données pour les Archives. Par quelque atavisme, sans doute, elle a toujours préféré raconter ses Voyages. À quelqu'un. Tels qu'elle les a vécus et non tels qu'ils ont été enregistrés en elle. Ne faire appel à la Mémoire Absolue que lorsque c'est nécessaire. Il lui a toujours semblé que ces Voyages en gagnaient un surcroît de réalité. Rédiger un journal, après tout, n'en est-ce pas l'équivalent ? Raconter ce dernier Voyage, qui n'en est plus un maintenant qu'elle sait ne jamais pouvoir repartir, ce passage qui devait être un séjour et qui va devenir sa vie.
Elle a gardé un moment les yeux fermés, laissant tous ses autres sens lui décrire le paysage : une longue plage sablonneuse au bord d'une mer calme, dessinant une baie doucement incurvée ; derrière elle des arbres, la lisière d'une forêt assez dense, mêlée çà et là de blocs durs, trop réguliers dans leur irrégularité pour ne pas être des bâtiments. Et, se perdant le long de la plage et de l'eau, rebondissant sur la forêt et se répercutant contre les blocs durs pour en dessiner les contours, des voix humaines, des voix d'enfants qui jouent.
Une de ces Terres-là, alors. Pas une de ces Terres identiques à celle d'où elle est partie pour son premier Voyage, il y a vingt ans ; où depuis quelques années elle se réveillait parfois directement dans un Centre, dans l'habitacle des Voyageurs, au centre de la sphère du Pont ; où souvent, en ouvrant les yeux, elle trouvait un Egon penché sur elle, un vieil Egon ému mais apaisé (comme elle s'est délivrée de lui au travers de leurs multiples rencontres dans de multiples univers, il s'est délivré d'elle, à sa propre façon ; il peut lui tendre la main pour l'aider à sortir de l'habitacle, dire son nom en souriant, "Talitha"). Et quelquefois, de plus en plus souvent, il n'y avait pas d'Egon dans ces Centres, il n'y avait plus d'Egon : Egon était mort. Elle n'en était pas triste : il vivait ailleurs, dans d'autres univers. Non, elle voulait y voir un signe : puisque le Voyage emporte les Voyageurs dans des univers qui, plus ou moins secrètement, leur correspondent, la progressive disparition des Egons devait marquer pour elle la fin d'une phase (après plus de vingt ans ! Les marées intérieures sont-elles si lentes ?) Un signe : peut-être approchait-elle du moment où les Voyageurs contrôlent le Voyage, vont où ils veulent aller et non là où les projettent les voix intérieures dont la reconnaissance et l'interprétation seules permettent de se déplacer enfin à sa guise parmi les univers. Un signe : elle serait peut-être bientôt capable de diriger ses Voyages, de s'aventurer sur les branches les plus lointaines de l'arbre-à-univers des humains, pour enfin, enfin, sauter dans un autre arbre, aller vraiment Ailleurs.
Dans tous les Centres où elle est passée, elle a consulté les archives, les bibliothèques, les données les plus avancées des sciences locales ou les souvenirs les plus anciens des traditions : personne, jamais, n'a pris contact avec un univers non humain. Les détails extérieurs varient (fourrure, écailles ou chitine recouvrant des morphologies variées), mais la forme de base reste verticale et bipède, et si le nombre des combinaisons possibles est immense entre ces variantes et leur environnement naturel, les mentalités et les sociétés qui en résultent, ce nombre n'est pas infini. Mais l'arbre-à-univers qui contient toutes les variantes possibles de l'histoire humaine n'est certainement qu'un arbre parmi d'autres. Et ce sont eux, les Autres, qu'elle désire.
Impossible de savoir, bien entendu, si dans quelque univers quelque Voyageur ayant maîtrisé le Voyage n'a pas déjà fait le saut ; elle n'a quant à elle Voyagé que dans quelques centaines d'univers sur des billions, des trillions... Mais peu importe : c'est l'autre arbre-à-univers qu'elle cherche, un autre univers, l'Autre véritable, absolu. Elle ne sait pas très bien pourquoi, à vrai dire (et sans doute est-ce la raison pour laquelle elle ne l'a pas encore trouvé, se dit-elle). Gloire, curiosité ? Elle a écarté depuis longtemps ces fausses motivations. Non, c'est plus profond, plus obscur. Elle n'est d'ailleurs venue que peu à peu à cette conception de son but. Initialement, elle a voulu devenir Voyageuse comme on veut mourir. Mais elle a appris à désirer vivre - à cause d'Egon. Même si elle fuyait encore lorsqu'elle est partie pour la première fois. Egon. Pendant des années, elle n'a cessé de le fuir - de le chercher, de le trouver -, et puis enfin elle a compris, elle a accepté, elle s'est délivrée. Toutes ces années, tous ces univers derrière elle, elle les sent qui s'éloignent. Une phase terminée, et devant elle la prochaine phase ? Mais si indistincte, si incertaine...
Le temps personnel, subjectif, prend une autre dimension dans le Voyage, à sauter ainsi d'un univers à l'autre, d'un temps historique à un autre vastement différent parfois. Mais elle a bien compté : depuis cinq ans, une dizaine de Voyages, le même schéma se répète une fois sur trois à peu près. Elle se retrouve sur une Terre identique à la sienne, dans un Centre ; elle en repart aussitôt sans prendre désormais la peine d'en explorer les variantes : elles sont si minimes, il faudrait des années et des années pour les déceler (même la présence ou l'absence d'Egons, et leur âge, ne peuvent plus être considérés comme des variantes). Une autre fois sur trois, elle se retrouve sur une planète qui n'est pas la Terre, mais toujours assez terrestre malgré les variantes pour n'être évidemment pas dans l'Autre Univers désiré.
Il y a eu par exemple cette petite planète à l'extrême bord de sa galaxie, comme penchée au bord d'un vide intergalactique, un vaste espace noir où ne brillait aucune étoile, où les télescopes les plus puissants ne percevaient la lumière lointaine d'autres galaxies que sous la forme de taches un peu moins sombres. Talitha est restée six mois sur cette planète, avec un vague espoir. Mais personne n'avait jamais franchi le vide pour apporter des nouvelles d'autres vies. Elle est restée pour voir les cieux nocturnes perdre peu à peu leurs étoiles à mesure que la planète glissait vers la région de son orbite qui faisait face à la déchirure cosmique. Cette saison de nuits profondes et totales correspondait au printemps dans l'hémisphère sud, où se trouvait l'équivalent du Pont. Le printemps, le renouveau de la vie, c'était à la noirceur qu'ils étaient associés dans l'esprit des habitants du Shingèn, à ce que Talitha percevait comme un lourd, un effrayant couvercle. Leurs fantaisies (mythes, religions, légendes survivant avec obstination, ou précieusement conservées) peuplaient ces ténèbres d'êtres de lumière noire, gardiens d'un domaine où, une fois l'an, toutes les couleurs du monde venaient se ressourcer. Et les Shingènes avaient un vocabulaire très étendu pour décrire les couleurs, en particulier le noir, qui était pour eux la plus mystérieuse et la plus riche.
"Était". Est ­ pourquoi parler d'eux au passé ? Leur univers existe toujours, et leur planète, perchée au bord de son gouffre stellaire.
Il y a eu cette planète où la vie n'était possible que dans une mince zone suspendue entre la pression bouillonnante de la surface et la stérilité asphyxiante de gigantesques sommets. Accrochée à mi-hauteur entre deux enfers mortels, la vie s'y est pourtant développée, tenace, et riche de rêves. Le Pont n'y portait pas ce nom, y avait été mis au point pour explorer les profondeurs torrides de la surface ; comme souvent, ses inventeurs ignoraient qu'on pût s'en servir pour Voyager dans les univers, et lorsqu'ils s'y étaient essayés après l'arrivée de Talitha, ils y avaient échoué. Peut-être n'en avaient-ils pas besoin : leur planète à elle seule leur était trois univers, et ils commençaient seulement à l'explorer.
Il y a eu. Oui, voilà en quoi la mémoire de ce journal diffère de la Mémoire Absolue : dans ce passé qui revient obstinément. Ces planètes, ces univers, Talitha les a visités brièvement et n'y reviendra plus ; c'est son passage qui découpe la temporalité. Il y a eu, alors, cette planète où vivaient deux races d'humains, une très ancienne et une autre, au bord de l'humanité, sur qui la première veillait avec discrétion, avec tendresse ; sans se cacher, mais sans dominer ; sans crainte et sans amertume. Le nom que la première race se donnait, K'tu'tinié'go, littéralement "ceux qui arrivent avant le commencement", signifiait aussi "les apprentis", "les inachevés". Seule la deuxième race, qui commençait à peine à franchir les bornes du langage, était appelée "les humains". Un ensemble de mythes complexes rendait compte de ces dénominations auxquelles les savants k'tu'tinié'go, en particulier les biologistes, donnaient un autre sens. Mais ils souriaient en expliquant à Talitha les fondements scientifiques des relations entre les deux races, comme si ces explications avaient simplement constitué une autre histoire, plaisante surtout par sa nouveauté et son ingéniosité. Toute vérité, pour eux, était toujours multiple. Talitha s'était étonnée qu'avec une telle vision du monde ce premier peuple eût développé une science assez sophistiquée pour inclure l'équivalent d'un Pont ; il leur servait à traiter une dégénérescence cellulaire congénitale que seule ralentissait l'animation suspendue par le froid, aux abords du zéro absolu.
Et un Voyage sur trois amène Talitha sur une autre Terre, cette Terre-ci : continents peu à peu engloutis, digues anxieusement surveillées par leurs gardiens, falaises grignotées par les vagues, atmosphère douce et humide d'une planète plus chaude dont les glaces polaires fondent inexorablement. Elle l'a reconnue avant même d'ouvrir les yeux : c'est la quatrième fois que ses senseurs inscrivent cette gestalt perceptive dans sa Mémoire Absolue. En ouvrant les yeux sur la plage aux couleurs encore assourdies, elle s'est demandé une fois de plus si, par quelque nouvelle bizarrerie de ses Voyages, ce n'était pas la même planète, à des moments différents de son évolution, qu'elle visitait.
Si net, si complet, si immédiat, le souvenir dans la Mémoire Absolue : il suffit de demander, et le passé redevient présent.
Les enfants ne se trouvent pas très loin de l'endroit où elle s'est matérialisée. Elle sait, pour l'avoir lu dans de nombreuses Archives et y avoir une fois assisté elle-même, que l'apparition d'un Voyageur est presque instantanée, à peine le temps d'un battement de paupières. Peut-être les enfants ne l'ont-ils pas vue arriver. Mais l'éveil du Voyageur prend plus longtemps. Bien des Voyageurs se sont ainsi retrouvés dans des situations difficiles, mais jamais fatales. Du moins n'y en a-t-il pas trace, évidemment, dans les Archives que Talitha a consultées. Des Voyageurs suicidaires, peut-être, pourraient se projeter dans un univers immédiatement mortel pour eux ? Mais on ne peut pas s'entraîner à devenir un Voyageur et rester suicidaire, Talitha en sait quelque chose.
Se peut-il que les enfants ne l'aient pas remarquée, cette femme nue endormie sur leur plage ? Elle se dirige vers eux tout en les observant et en observant le paysage. C'est une plage apprivoisée, bien propre, des tas de bois de flottage et de varech sont soigneusement rangés tout au bout, près d'un quai sur pilotis. La forêt aussi semble apprivoisée, grands pins parasols mêlés à des essences plus tropicales, assez denses pour constituer un mur de feuillage et de branches, mais aux troncs régulièrement espacés et au sol libre de broussailles. Les bâtiments qui s'y dissimulent sont des ruines dans lesquelles se reconnaissent encore les contours et les matériaux d'une architecture qui était ultramoderne sur la dernière Terre semblable où Talitha a séjourné. Le village des enfants se trouve au-delà du quai, une échancrure découpée dans la forêt.
Au bord des vagues, les enfants continuent à jouer. Ils ont des corps longilignes, au hâle curieusement différent d'un enfant à l'autre. Les plus clairs semblent miroiter vaguement dans le soleil. Leur sexe est difficile à déterminer du premier coup d'oeil ; il y a bien des garçons et des filles, mais c'est la même silhouette sinueuse qui semble couler sans interruption de la tête aux épaules aux hanches aux jambes. Qui se terminent par des pieds subtilement disproportionnés, comme les mains, trop larges, trop plats - légèrement palmés. Ah, une humanité semi-aquatique. C'est la première fois pour elle sur ce type de Terre.
Les enfants n'évitent pas son regard, lui sourient un peu timidement, sans interrompre leur jeu. À leurs mouvements, la nature en est claire : ils lancent un galet rond et plat dans des cases et sautent à cloche-pied pour aller le ramasser. Le dessin tracé dans le sable lisse et humide par des lignes de coquillages est celui d'une marelle. Mais ce n'est pas la marelle que Talitha se rappelle de son enfance (si loin, si près, à des dizaines d'univers de distance) et dont elle a retrouvé ici et là des doubles identiques, marelle rectangulaire ou marelle en double croix. Celle-ci est une marelle-spirale, dix cases de plus en plus resserrées vers le centre et qui se terminent par une case juste assez large pour le pied d'un enfant. Sous cette marelle, régulières et inégalement effacées par les pas des joueurs, les traces d'une marelle-spirale inverse, de plus en plus large vers le centre.
Talitha s'assied de nouveau, près d'un petit tas de coquillages vides. Comme souvent après le réveil, un vaste calme paisible l'a envahie. Le soleil finit de se coucher sur la mer, abandonnant dans le ciel un peu brouillé des petits nuages lentement sculptés par un vent lointain dont on ne sent rien sur la plage, hiéroglyphes méticuleusement tracés et pourtant éphémères, ourlés d'un contour ardent qui pâlit, qui se défait, qui s'efface ; le ressac discret, obstiné, de la marée qui descend ; le froissement des arbres, le chantonnement des enfants qui rythment leur jeu d'une sorte de mélopée ; et une fraîcheur nouvelle sur la peau, la nuit qui semble sourdre de la mer rosée, puis grisée, indiscernable enfin du ciel. Tout cela, simultanément perçu par les sens de Talitha (et non linéarisé comme à présent par la navette des mots), c'était comme la vibration d'un ultime accord avant... avant quoi, s'il était ultime ? Mais c'est ce qu'elle a ressenti alors, Voyageuse en transit, présente et tout ensemble détachée : une suspension, une attente.
Elle attendait qu'on lui adressât la parole. Mais on s'est assis près d'elle en silence, on a regardé les enfants qui continuaient à jouer, on a pris une coquille dans le tas de coquillages - la palette au blanc lisse et verdâtre d'une huître -, et on l'a caressée du doigt. Le doigt était long, relié aux autres doigts par une membrane translucide ; la peau claire, vaguement rosie encore par la lueur rémanente du soleil disparu, était recouverte de fines écailles irisées ; le bras, comme tout le corps mouillé, dégageait une senteur marine. La tête au casque de cheveux pâles, lissée par l'eau, a pivoté lentement, révélant un visage en forme de coeur, aux traits vaguement asiatiques : larges pommettes, grands yeux gris-vert aux lourdes paupières étirées vers les tempes, nez plat, petite bouche aux lèvres pulpeuses, au dessin sinueux. On était une femme, nue, d'un âge impossible à déterminer, qui venait de sortir de l'eau et qui regardait Talitha sans sourire, sans hostilité non plus, et qui, après un long moment de contemplation mutuelle, s'est levée, a pris la main de Talitha et l'a emmenée, suivie des enfants, vers le village.
Les villageois ont proposé à Talitha des vêtements simples qu'elle a acceptés. Puis, dans le silence un peu incertain, le rituel familier a commencé : la grande femme brune qui semblait être la porte-parole des villageois a posé une main sur sa poitrine en prononçant plusieurs syllabes, ce qui pouvait être son nom, "Ao palli kédia" (dans l'esprit entraîné de Talitha ont aussitôt commencé à s'établir des corrélations entre l'accentuation, la prononciation et celles des langues qu'elle avait rencontrées sur les trois autres Terres semblables déjà visitées). Ce pouvait vouloir dire, entre autres, "je suis Palli Kédia" ou "je suis une kédia" - ou "une palli", ou "la responsable du village". Mais, fidèle au rituel, Talitha a posé à son tour sa main sur sa poitrine en prononçant distinctement son propre nom. Un léger murmure parmi les villageois, étonnement, appréciation ? La femme venue de la mer a touché le bras de Talitha ; elle souriait, était-ce de l'émotion ou de l'amusement, ou les deux ? Elle a posé son autre main sur sa poitrine nue (les doigts largement écartés, la membrane tendue, comme une fleur) et elle a dit ce qui devait donc être son nom, en accentuant la syllabe différente : « Ao Tili-tha ».
Talitha s'est déjà rencontrée, dans d'autres univers. Pas très souvent : ce n'est pas ce qu'elle a voulu trouver en devenant Voyageuse. Elle a même cessé assez vite de désirer rencontrer cette Talitha qui vivait heureuse avec un Egon. Ils existent bien sûr, quelque part - toutes les facettes de cette histoire existent quelque part ; mais elle a enfin dépassé le stade où elle pensait "notre histoire". C'est l'histoire de chaque Talitha et de chaque Egon dans leur univers respectif, ceux et celles qu'elle a rencontrés le lui ont bien fait comprendre. Et son histoire à elle, c'en est une autre, dont elle n'a pas encore déterminé la forme. Aussi sourit-elle, sans plus, en notant la similitude entre son nom et celui de la femme venue de la mer : elle ne désire pas explorer plus avant cette éventuelle variante d'elle-même, si exotique puisse-t-elle être. Elle se retourne vers "Palli Kédia" et se met en demeure de faire ce que fait tout Voyageur en arrivant quelque part : apprendre la langue du lieu.
Mais après l'échange des noms, Palli Kédia semble réticente à parler davantage, même lorsque Talitha manifeste son désir de communiquer en désignant interrogativement les objets qui les entourent par les divers noms qu'on leur donnait sur les autres Terres submergées. Réticente à parler, Palli Kédia, mais non à communiquer : l'essentiel du langage passe par un système de signes très complexes que viennent appuyer çà et là quelques mots, voire un simple son.
Certains Voyageurs ne se lassent jamais de l'infinie variété des humanités qu'ils rencontrent ; ce sont eux, essentiellement, qui alimentent les Archives des Centres où ils se rendent pour repartir. Talitha n'est pas une de ces exploratrices. Dans ses Voyages, très tôt, ce qui l'a frappée, ce sont les structures récurrentes, les ressemblances, les répétitions. C'est autre chose qu'elle désire, ce qui ne ressemble à rien de connu, ce qu'elle n'arrive pas à imaginer, ce qui l'étonnera. Aussi quitte-t-elle le village dès le lendemain matin. Si cette Terre-ci n'est pas très différente des trois autres déjà rencontrées (et qui se ressemblaient beaucoup), les centres politiques et scientifiques se trouvent au Sud-Est. Sans doute faudra-t-il de nouveau se rendre à l'extrême sud du continent, là où la capitale se dresse sur une falaise (dans un cas entièrement artificielle), un défi des bâtisseurs à la mer et à sa fatalité.
Une véritable fatalité, sur la première Terre submergée : naturelle. Les autres fois, la part des humains n'était pas négligeable dans le réchauffement général de leur planète ; la transformation s'était produite très rapidement, accompagnée et aggravée par un violent renouveau de l'activité sismique. Sur une Terre surpeuplée, dans des sociétés aux technologies complexes et d'autant plus fragiles, ces bouleversements avaient été catastrophiques. Considérablement décimée par les catastrophes et leurs conséquences à long terme, la race humaine était en voie d'extinction lente sur la troisième Terre. Et il avait fallu presque trois ans à Talitha pour trouver un groupe de scientifiques assez dynamiques, ou assez stoïques, pour faire encore de la recherche, et les convaincre de perfectionner la machine sur laquelle l'un d'eux s'amusait parfois et qui était à son insu l'embryon d'un Pont. Trois années ! Jamais Talitha n'était restée aussi longtemps en un même endroit, même dans l'univers où elle avait enfin réussi à faire sa paix avec Egon. C'était aussi la première fois qu'elle avait réellement dû faire construire un Pont. Elle avait quitté cette planète, cet univers, avec une brève curiosité : maintenant qu'un Pont y existait, des Voyageurs y feraient assurément escale, d'autres en partiraient. Mais sans doute était-il déjà trop tard pour que cela changeât quoi que ce soit au destin de cette humanité mourante. De toute façon, Talitha n'était pas non plus une missionnaire ; ce n'était pas pour réaliser le dessein secret d'une divinité cachée, elle le savait bien, qu'elle avait donné un Pont à cette Terre-là : c'était pour pouvoir la quitter.
Et bientôt, dans son voyage par des routes presque effacées, à travers des villes en ruine et des paysages portant encore les cicatrices de dévastations anciennes, elle sent croître son inquiétude. Y a-t-il là une structure récurrente qui irait en s'aggravant ? Elle a eu de plus en plus de mal à quitter les précédentes Terres submergées. Celle-ci semble plus loin encore que la précédente sur le même chemin régressif. On ne sait pas grand-chose des modalités du Voyage - hormis le fonctionnement physique du Pont lui-même jusqu'au moment où le corps du Voyageur endormi est porté aux environs du zéro absolu et disparaît de l'habitacle. Mais la loi, la seule certaine, est que toujours le Pont donne accès à des univers d'où on peut repartir. Où il existe un Pont, même s'il n'est pas nommé ainsi, ou la possibilité technologique pour le Voyageur d'en faire construire un. Et ce n'est pas étonnant, puisque ce n'est pas le Pont qui projette le Voyageur dans les univers, mais le Voyageur lui-même, sa psyché, ou, comme disent les croyants, sa Matrice.
Que des Voyageurs, parce qu'ils le désiraient consciemment ou non, se soient envoyés dans des univers d'où ils n'ont pu repartir, c'est statistiquement certain, matériellement invérifiable : ils ne sont jamais revenus dans des Centres pour confier cette expérience aux Archives. Et Talitha sait que cet univers-ci n'est toujours pas celui qu'elle désire. Il doit donc y avoir sur cette planète un Pont, ou l'équivalent d'un Pont, ou la possibilité d'un Pont. D'ailleurs, après deux semaines de marche solitaire, elle trouve de quoi calmer son inquiétude : dans une petite ville encore habitée, à la langue très proche de l'euskade qu'elle a appris sur la deuxième Terre submergée, on met à sa disposition sans trop faire de difficulté un petit véhicule automobile en assez bon état. Les routes sont mieux entretenues à mesure qu'on va vers le Sud-Est, lui dit-on, elle n'aura pas de problème à se rendre dans la grande ville qu'elle cherche. Dans les autres univers, c'était Périndéra, Neva de Rel, Torremolines. Au village sur la côte, on l'a nommée Aomanukéra.
Ici, on l'appelle Baïblanca...

© 2003 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg


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