(Extrait de la dernière nouvelle du recueil, « Le
Jeu des coquilles de nautilus », p. 263-277)
Lorsqu'elle a compris que, cette fois, elle ne pourrait pas
repartir, la Voyageuse a décidé de tenir son journal.
Une phrase seulement, et déjà un demi-mensonge,
se dit-elle avec une certaine ironie. Lorsqu'elle a compris qu'elle
ne pourrait pas repartir, en réalité, elle a été
stupéfaite, furieuse, effrayée. C'est lorsqu'elle
a accepté l'idée de ne jamais repartir qu'elle
a commencé à tenir son journal.
Ou plutôt, alors qu'elle se rendait au village, distraite,
abattue, sans ressort, et que sa Mémoire Absolue lui représentait
les détails de son premier éveil sur cette plage,
l'idée d'un journal lui a traversé l'esprit avec
une hésitante coloration amusée. Qu'est-ce qu'un
journal sinon une mémoire imparfaite et mensongère,
comme le lui prouve bien la première phrase qu'elle y
a inscrite ? Pour une Voyageuse disposant à volonté
de la Mémoire Absolue, entraînée à
rassembler et à intégrer des myriades de données,
l'idée d'un journal, oui, c'était en quelque sorte
humoristique. Et puisque l'humour est la politesse du désespoir,
comme l'a dit quelqu'un (elle ne veut pas chercher qui, dans
quel univers), sans doute cette idée était-elle
un dernier soubresaut de son désespoir devant la certitude,
enfin admise, qu'elle ne repartirait jamais de cette Terre-ci,
de cet univers-ci, où les lois encore imprévisibles
de ses Voyages l'avaient jetée.
Texture mouvante et finement granulée du sable, intensité
et inclinaison des rayons solaires, clapotement murmurant et
rythmé, légère humidité saline...
et la pression atmosphérique, et la composition exacte
de l'air, et des dizaines d'autres données enregistrées
par les senseurs implantés en elle et qui élargissent
ses perceptions, avant même qu'elle n'ait ouvert les yeux,
lui disant qu'elle est au bord de la mer, dans l'hémisphère
nord, une fin d'après-midi, et qu'elle est sur la Terre.
Sur une Terre.
Dans l'éternel présent de la Mémoire Absolue,
le délai causal est presque effacé entre les données
enregistrées par le corps de la Voyageuse et les conclusions
qu'en tire sa conscience : la mémoire, absolue ou
non, n'est pas linéaire. Dans certains Centres, sur certaines
planètes, on a mis au point des machines complexes qui
enregistrent directement l'activité électrique
correspondant aux engrammes mémoriels, épargnant
ainsi aux Voyageurs les interminables récits qu'ils peuvent
choisir de faire ; d'autres machines les traduisent et en
indexent les données pour les Archives. Par quelque atavisme,
sans doute, elle a toujours préféré raconter
ses Voyages. À quelqu'un. Tels qu'elle les a vécus
et non tels qu'ils ont été enregistrés en
elle. Ne faire appel à la Mémoire Absolue que lorsque
c'est nécessaire. Il lui a toujours semblé que
ces Voyages en gagnaient un surcroît de réalité.
Rédiger un journal, après tout, n'en est-ce pas
l'équivalent ? Raconter ce dernier Voyage, qui n'en
est plus un maintenant qu'elle sait ne jamais pouvoir repartir,
ce passage qui devait être un séjour et qui va devenir
sa vie.
Elle a gardé un moment les yeux fermés, laissant
tous ses autres sens lui décrire le paysage : une
longue plage sablonneuse au bord d'une mer calme, dessinant une
baie doucement incurvée ; derrière elle des
arbres, la lisière d'une forêt assez dense, mêlée
çà et là de blocs durs, trop réguliers
dans leur irrégularité pour ne pas être des
bâtiments. Et, se perdant le long de la plage et de l'eau,
rebondissant sur la forêt et se répercutant contre
les blocs durs pour en dessiner les contours, des voix humaines,
des voix d'enfants qui jouent.
Une de ces Terres-là, alors. Pas une de ces Terres identiques
à celle d'où elle est partie pour son premier Voyage,
il y a vingt ans ; où depuis quelques années
elle se réveillait parfois directement dans un Centre,
dans l'habitacle des Voyageurs, au centre de la sphère
du Pont ; où souvent, en ouvrant les yeux, elle trouvait
un Egon penché sur elle, un vieil Egon ému mais
apaisé (comme elle s'est délivrée de lui
au travers de leurs multiples rencontres dans de multiples univers,
il s'est délivré d'elle, à sa propre façon ;
il peut lui tendre la main pour l'aider à sortir de l'habitacle,
dire son nom en souriant, "Talitha"). Et quelquefois,
de plus en plus souvent, il n'y avait pas d'Egon dans ces Centres,
il n'y avait plus d'Egon : Egon était mort. Elle
n'en était pas triste : il vivait ailleurs, dans
d'autres univers. Non, elle voulait y voir un signe : puisque
le Voyage emporte les Voyageurs dans des univers qui, plus ou
moins secrètement, leur correspondent, la progressive
disparition des Egons devait marquer pour elle la fin d'une phase
(après plus de vingt ans ! Les marées intérieures
sont-elles si lentes ?) Un signe : peut-être
approchait-elle du moment où les Voyageurs contrôlent
le Voyage, vont où ils veulent aller et non là
où les projettent les voix intérieures dont la
reconnaissance et l'interprétation seules permettent de
se déplacer enfin à sa guise parmi les univers.
Un signe : elle serait peut-être bientôt capable
de diriger ses Voyages, de s'aventurer sur les branches les plus
lointaines de l'arbre-à-univers des humains, pour enfin,
enfin, sauter dans un autre arbre, aller vraiment Ailleurs.
Dans tous les Centres où elle est passée, elle
a consulté les archives, les bibliothèques, les
données les plus avancées des sciences locales
ou les souvenirs les plus anciens des traditions : personne,
jamais, n'a pris contact avec un univers non humain. Les détails
extérieurs varient (fourrure, écailles ou chitine
recouvrant des morphologies variées), mais la forme de
base reste verticale et bipède, et si le nombre des combinaisons
possibles est immense entre ces variantes et leur environnement
naturel, les mentalités et les sociétés
qui en résultent, ce nombre n'est pas infini. Mais l'arbre-à-univers
qui contient toutes les variantes possibles de l'histoire humaine
n'est certainement qu'un arbre parmi d'autres. Et ce sont eux,
les Autres, qu'elle désire.
Impossible de savoir, bien entendu, si dans quelque univers quelque
Voyageur ayant maîtrisé le Voyage n'a pas déjà
fait le saut ; elle n'a quant à elle Voyagé
que dans quelques centaines d'univers sur des billions, des trillions...
Mais peu importe : c'est l'autre arbre-à-univers
qu'elle cherche, un autre univers, l'Autre véritable,
absolu. Elle ne sait pas très bien pourquoi, à
vrai dire (et sans doute est-ce la raison pour laquelle elle
ne l'a pas encore trouvé, se dit-elle). Gloire, curiosité ?
Elle a écarté depuis longtemps ces fausses motivations.
Non, c'est plus profond, plus obscur. Elle n'est d'ailleurs venue
que peu à peu à cette conception de son but. Initialement,
elle a voulu devenir Voyageuse comme on veut mourir. Mais elle
a appris à désirer vivre - à cause d'Egon.
Même si elle fuyait encore lorsqu'elle est partie pour
la première fois. Egon. Pendant des années, elle
n'a cessé de le fuir - de le chercher, de le trouver -,
et puis enfin elle a compris, elle a accepté, elle s'est
délivrée. Toutes ces années, tous ces univers
derrière elle, elle les sent qui s'éloignent. Une
phase terminée, et devant elle la prochaine phase ?
Mais si indistincte, si incertaine...
Le temps personnel, subjectif, prend une autre dimension dans
le Voyage, à sauter ainsi d'un univers à l'autre,
d'un temps historique à un autre vastement différent
parfois. Mais elle a bien compté : depuis cinq ans,
une dizaine de Voyages, le même schéma se répète
une fois sur trois à peu près. Elle se retrouve
sur une Terre identique à la sienne, dans un Centre ;
elle en repart aussitôt sans prendre désormais la
peine d'en explorer les variantes : elles sont si minimes,
il faudrait des années et des années pour les déceler
(même la présence ou l'absence d'Egons, et leur
âge, ne peuvent plus être considérés
comme des variantes). Une autre fois sur trois, elle se retrouve
sur une planète qui n'est pas la Terre, mais toujours
assez terrestre malgré les variantes pour n'être
évidemment pas dans l'Autre Univers désiré.
Il y a eu par exemple cette petite planète à l'extrême
bord de sa galaxie, comme penchée au bord d'un vide intergalactique,
un vaste espace noir où ne brillait aucune étoile,
où les télescopes les plus puissants ne percevaient
la lumière lointaine d'autres galaxies que sous la forme
de taches un peu moins sombres. Talitha est restée six
mois sur cette planète, avec un vague espoir. Mais personne
n'avait jamais franchi le vide pour apporter des nouvelles d'autres
vies. Elle est restée pour voir les cieux nocturnes perdre
peu à peu leurs étoiles à mesure que la
planète glissait vers la région de son orbite qui
faisait face à la déchirure cosmique. Cette saison
de nuits profondes et totales correspondait au printemps dans
l'hémisphère sud, où se trouvait l'équivalent
du Pont. Le printemps, le renouveau de la vie, c'était
à la noirceur qu'ils étaient associés dans
l'esprit des habitants du Shingèn, à ce que Talitha
percevait comme un lourd, un effrayant couvercle. Leurs fantaisies
(mythes, religions, légendes survivant avec obstination,
ou précieusement conservées) peuplaient ces ténèbres
d'êtres de lumière noire, gardiens d'un domaine
où, une fois l'an, toutes les couleurs du monde venaient
se ressourcer. Et les Shingènes avaient un vocabulaire
très étendu pour décrire les couleurs, en
particulier le noir, qui était pour eux la plus mystérieuse
et la plus riche.
"Était". Est pourquoi parler d'eux
au passé ? Leur univers existe toujours, et leur
planète, perchée au bord de son gouffre stellaire.
Il y a eu cette planète où la vie n'était
possible que dans une mince zone suspendue entre la pression
bouillonnante de la surface et la stérilité asphyxiante
de gigantesques sommets. Accrochée à mi-hauteur
entre deux enfers mortels, la vie s'y est pourtant développée,
tenace, et riche de rêves. Le Pont n'y portait pas ce nom,
y avait été mis au point pour explorer les profondeurs
torrides de la surface ; comme souvent, ses inventeurs ignoraient
qu'on pût s'en servir pour Voyager dans les univers, et
lorsqu'ils s'y étaient essayés après l'arrivée
de Talitha, ils y avaient échoué. Peut-être
n'en avaient-ils pas besoin : leur planète à
elle seule leur était trois univers, et ils commençaient
seulement à l'explorer.
Il y a eu. Oui, voilà en quoi la mémoire
de ce journal diffère de la Mémoire Absolue :
dans ce passé qui revient obstinément. Ces planètes,
ces univers, Talitha les a visités brièvement et
n'y reviendra plus ; c'est son passage qui découpe
la temporalité. Il y a eu, alors, cette planète
où vivaient deux races d'humains, une très ancienne
et une autre, au bord de l'humanité, sur qui la première
veillait avec discrétion, avec tendresse ; sans se
cacher, mais sans dominer ; sans crainte et sans amertume.
Le nom que la première race se donnait, K'tu'tinié'go,
littéralement "ceux qui arrivent avant le commencement",
signifiait aussi "les apprentis", "les inachevés".
Seule la deuxième race, qui commençait à
peine à franchir les bornes du langage, était appelée
"les humains". Un ensemble de mythes complexes rendait
compte de ces dénominations auxquelles les savants k'tu'tinié'go,
en particulier les biologistes, donnaient un autre sens. Mais
ils souriaient en expliquant à Talitha les fondements
scientifiques des relations entre les deux races, comme si ces
explications avaient simplement constitué une autre histoire,
plaisante surtout par sa nouveauté et son ingéniosité.
Toute vérité, pour eux, était toujours multiple.
Talitha s'était étonnée qu'avec une telle
vision du monde ce premier peuple eût développé
une science assez sophistiquée pour inclure l'équivalent
d'un Pont ; il leur servait à traiter une dégénérescence
cellulaire congénitale que seule ralentissait l'animation
suspendue par le froid, aux abords du zéro absolu.
Et un Voyage sur trois amène Talitha sur une autre Terre,
cette Terre-ci : continents peu à peu engloutis,
digues anxieusement surveillées par leurs gardiens, falaises
grignotées par les vagues, atmosphère douce et
humide d'une planète plus chaude dont les glaces polaires
fondent inexorablement. Elle l'a reconnue avant même d'ouvrir
les yeux : c'est la quatrième fois que ses senseurs
inscrivent cette gestalt perceptive dans sa Mémoire Absolue.
En ouvrant les yeux sur la plage aux couleurs encore assourdies,
elle s'est demandé une fois de plus si, par quelque nouvelle
bizarrerie de ses Voyages, ce n'était pas la même
planète, à des moments différents de son
évolution, qu'elle visitait.
Si net, si complet, si immédiat, le souvenir dans la Mémoire
Absolue : il suffit de demander, et le passé redevient
présent.
Les enfants ne se trouvent pas très loin de l'endroit
où elle s'est matérialisée. Elle sait, pour
l'avoir lu dans de nombreuses Archives et y avoir une fois assisté
elle-même, que l'apparition d'un Voyageur est presque instantanée,
à peine le temps d'un battement de paupières. Peut-être
les enfants ne l'ont-ils pas vue arriver. Mais l'éveil
du Voyageur prend plus longtemps. Bien des Voyageurs se sont
ainsi retrouvés dans des situations difficiles, mais jamais
fatales. Du moins n'y en a-t-il pas trace, évidemment,
dans les Archives que Talitha a consultées. Des Voyageurs
suicidaires, peut-être, pourraient se projeter dans un
univers immédiatement mortel pour eux ? Mais on ne
peut pas s'entraîner à devenir un Voyageur et rester
suicidaire, Talitha en sait quelque chose.
Se peut-il que les enfants ne l'aient pas remarquée, cette
femme nue endormie sur leur plage ? Elle se dirige vers
eux tout en les observant et en observant le paysage. C'est une
plage apprivoisée, bien propre, des tas de bois de flottage
et de varech sont soigneusement rangés tout au bout, près
d'un quai sur pilotis. La forêt aussi semble apprivoisée,
grands pins parasols mêlés à des essences
plus tropicales, assez denses pour constituer un mur de feuillage
et de branches, mais aux troncs régulièrement espacés
et au sol libre de broussailles. Les bâtiments qui s'y
dissimulent sont des ruines dans lesquelles se reconnaissent
encore les contours et les matériaux d'une architecture
qui était ultramoderne sur la dernière Terre semblable
où Talitha a séjourné. Le village des enfants
se trouve au-delà du quai, une échancrure découpée
dans la forêt.
Au bord des vagues, les enfants continuent à jouer. Ils
ont des corps longilignes, au hâle curieusement différent
d'un enfant à l'autre. Les plus clairs semblent miroiter
vaguement dans le soleil. Leur sexe est difficile à déterminer
du premier coup d'oeil ; il y a bien des garçons
et des filles, mais c'est la même silhouette sinueuse qui
semble couler sans interruption de la tête aux épaules
aux hanches aux jambes. Qui se terminent par des pieds subtilement
disproportionnés, comme les mains, trop larges, trop plats
- légèrement palmés. Ah, une humanité
semi-aquatique. C'est la première fois pour elle sur ce
type de Terre.
Les enfants n'évitent pas son regard, lui sourient un
peu timidement, sans interrompre leur jeu. À leurs mouvements,
la nature en est claire : ils lancent un galet rond et plat
dans des cases et sautent à cloche-pied pour aller le
ramasser. Le dessin tracé dans le sable lisse et humide
par des lignes de coquillages est celui d'une marelle. Mais ce
n'est pas la marelle que Talitha se rappelle de son enfance (si
loin, si près, à des dizaines d'univers de distance)
et dont elle a retrouvé ici et là des doubles identiques,
marelle rectangulaire ou marelle en double croix. Celle-ci est
une marelle-spirale, dix cases de plus en plus resserrées
vers le centre et qui se terminent par une case juste assez large
pour le pied d'un enfant. Sous cette marelle, régulières
et inégalement effacées par les pas des joueurs,
les traces d'une marelle-spirale inverse, de plus en plus large
vers le centre.
Talitha s'assied de nouveau, près d'un petit tas de coquillages
vides. Comme souvent après le réveil, un vaste
calme paisible l'a envahie. Le soleil finit de se coucher sur
la mer, abandonnant dans le ciel un peu brouillé des petits
nuages lentement sculptés par un vent lointain dont on
ne sent rien sur la plage, hiéroglyphes méticuleusement
tracés et pourtant éphémères, ourlés
d'un contour ardent qui pâlit, qui se défait, qui
s'efface ; le ressac discret, obstiné, de la marée
qui descend ; le froissement des arbres, le chantonnement
des enfants qui rythment leur jeu d'une sorte de mélopée ;
et une fraîcheur nouvelle sur la peau, la nuit qui semble
sourdre de la mer rosée, puis grisée, indiscernable
enfin du ciel. Tout cela, simultanément perçu par
les sens de Talitha (et non linéarisé comme à
présent par la navette des mots), c'était comme
la vibration d'un ultime accord avant... avant quoi, s'il était
ultime ? Mais c'est ce qu'elle a ressenti alors, Voyageuse
en transit, présente et tout ensemble détachée :
une suspension, une attente.
Elle attendait qu'on lui adressât la parole. Mais on s'est
assis près d'elle en silence, on a regardé les
enfants qui continuaient à jouer, on a pris une coquille
dans le tas de coquillages - la palette au blanc lisse et verdâtre
d'une huître -, et on l'a caressée du doigt. Le
doigt était long, relié aux autres doigts par une
membrane translucide ; la peau claire, vaguement rosie encore
par la lueur rémanente du soleil disparu, était
recouverte de fines écailles irisées ; le
bras, comme tout le corps mouillé, dégageait une
senteur marine. La tête au casque de cheveux pâles,
lissée par l'eau, a pivoté lentement, révélant
un visage en forme de coeur, aux traits vaguement asiatiques :
larges pommettes, grands yeux gris-vert aux lourdes paupières
étirées vers les tempes, nez plat, petite bouche
aux lèvres pulpeuses, au dessin sinueux. On était
une femme, nue, d'un âge impossible à déterminer,
qui venait de sortir de l'eau et qui regardait Talitha sans sourire,
sans hostilité non plus, et qui, après un long
moment de contemplation mutuelle, s'est levée, a pris
la main de Talitha et l'a emmenée, suivie des enfants,
vers le village.
Les villageois ont proposé à Talitha des vêtements
simples qu'elle a acceptés. Puis, dans le silence un peu
incertain, le rituel familier a commencé : la grande
femme brune qui semblait être la porte-parole des villageois
a posé une main sur sa poitrine en prononçant plusieurs
syllabes, ce qui pouvait être son nom, "Ao palli kédia"
(dans l'esprit entraîné de Talitha ont aussitôt
commencé à s'établir des corrélations
entre l'accentuation, la prononciation et celles des langues
qu'elle avait rencontrées sur les trois autres Terres
semblables déjà visitées). Ce pouvait vouloir
dire, entre autres, "je suis Palli Kédia" ou
"je suis une kédia" - ou "une palli",
ou "la responsable du village". Mais, fidèle
au rituel, Talitha a posé à son tour sa main sur
sa poitrine en prononçant distinctement son propre nom.
Un léger murmure parmi les villageois, étonnement,
appréciation ? La femme venue de la mer a touché
le bras de Talitha ; elle souriait, était-ce de l'émotion
ou de l'amusement, ou les deux ? Elle a posé son
autre main sur sa poitrine nue (les doigts largement écartés,
la membrane tendue, comme une fleur) et elle a dit ce qui devait
donc être son nom, en accentuant la syllabe différente
: « Ao Tili-tha ».
Talitha s'est déjà rencontrée, dans d'autres
univers. Pas très souvent : ce n'est pas ce qu'elle
a voulu trouver en devenant Voyageuse. Elle a même cessé
assez vite de désirer rencontrer cette Talitha qui vivait
heureuse avec un Egon. Ils existent bien sûr, quelque part
- toutes les facettes de cette histoire existent quelque part ;
mais elle a enfin dépassé le stade où elle
pensait "notre histoire". C'est l'histoire de chaque
Talitha et de chaque Egon dans leur univers respectif, ceux et
celles qu'elle a rencontrés le lui ont bien fait comprendre.
Et son histoire à elle, c'en est une autre, dont elle
n'a pas encore déterminé la forme. Aussi sourit-elle,
sans plus, en notant la similitude entre son nom et celui de
la femme venue de la mer : elle ne désire pas explorer
plus avant cette éventuelle variante d'elle-même,
si exotique puisse-t-elle être. Elle se retourne vers "Palli
Kédia" et se met en demeure de faire ce que fait
tout Voyageur en arrivant quelque part : apprendre la langue
du lieu.
Mais après l'échange des noms, Palli Kédia
semble réticente à parler davantage, même
lorsque Talitha manifeste son désir de communiquer en
désignant interrogativement les objets qui les entourent
par les divers noms qu'on leur donnait sur les autres Terres
submergées. Réticente à parler, Palli Kédia,
mais non à communiquer : l'essentiel du langage passe
par un système de signes très complexes que viennent
appuyer çà et là quelques mots, voire un
simple son.
Certains Voyageurs ne se lassent jamais de l'infinie variété
des humanités qu'ils rencontrent ; ce sont eux, essentiellement,
qui alimentent les Archives des Centres où ils se rendent
pour repartir. Talitha n'est pas une de ces exploratrices. Dans
ses Voyages, très tôt, ce qui l'a frappée,
ce sont les structures récurrentes, les ressemblances,
les répétitions. C'est autre chose qu'elle désire,
ce qui ne ressemble à rien de connu, ce qu'elle n'arrive
pas à imaginer, ce qui l'étonnera. Aussi quitte-t-elle
le village dès le lendemain matin. Si cette Terre-ci n'est
pas très différente des trois autres déjà
rencontrées (et qui se ressemblaient beaucoup), les centres
politiques et scientifiques se trouvent au Sud-Est. Sans doute
faudra-t-il de nouveau se rendre à l'extrême sud
du continent, là où la capitale se dresse sur une
falaise (dans un cas entièrement artificielle), un défi
des bâtisseurs à la mer et à sa fatalité.
Une véritable fatalité, sur la première
Terre submergée : naturelle. Les autres fois, la
part des humains n'était pas négligeable dans le
réchauffement général de leur planète ;
la transformation s'était produite très rapidement,
accompagnée et aggravée par un violent renouveau
de l'activité sismique. Sur une Terre surpeuplée,
dans des sociétés aux technologies complexes et
d'autant plus fragiles, ces bouleversements avaient été
catastrophiques. Considérablement décimée
par les catastrophes et leurs conséquences à long
terme, la race humaine était en voie d'extinction lente
sur la troisième Terre. Et il avait fallu presque trois
ans à Talitha pour trouver un groupe de scientifiques
assez dynamiques, ou assez stoïques, pour faire encore de
la recherche, et les convaincre de perfectionner la machine sur
laquelle l'un d'eux s'amusait parfois et qui était à
son insu l'embryon d'un Pont. Trois années ! Jamais
Talitha n'était restée aussi longtemps en un même
endroit, même dans l'univers où elle avait enfin
réussi à faire sa paix avec Egon. C'était
aussi la première fois qu'elle avait réellement
dû faire construire un Pont. Elle avait quitté cette
planète, cet univers, avec une brève curiosité :
maintenant qu'un Pont y existait, des Voyageurs y feraient assurément
escale, d'autres en partiraient. Mais sans doute était-il
déjà trop tard pour que cela changeât quoi
que ce soit au destin de cette humanité mourante. De toute
façon, Talitha n'était pas non plus une missionnaire ;
ce n'était pas pour réaliser le dessein secret
d'une divinité cachée, elle le savait bien, qu'elle
avait donné un Pont à cette Terre-là :
c'était pour pouvoir la quitter.
Et bientôt, dans son voyage par des routes presque effacées,
à travers des villes en ruine et des paysages portant
encore les cicatrices de dévastations anciennes, elle
sent croître son inquiétude. Y a-t-il là
une structure récurrente qui irait en s'aggravant ?
Elle a eu de plus en plus de mal à quitter les précédentes
Terres submergées. Celle-ci semble plus loin encore que
la précédente sur le même chemin régressif.
On ne sait pas grand-chose des modalités du Voyage - hormis
le fonctionnement physique du Pont lui-même jusqu'au moment
où le corps du Voyageur endormi est porté aux environs
du zéro absolu et disparaît de l'habitacle. Mais
la loi, la seule certaine, est que toujours le Pont donne accès
à des univers d'où on peut repartir. Où
il existe un Pont, même s'il n'est pas nommé ainsi,
ou la possibilité technologique pour le Voyageur d'en
faire construire un. Et ce n'est pas étonnant, puisque
ce n'est pas le Pont qui projette le Voyageur dans les univers,
mais le Voyageur lui-même, sa psyché, ou, comme
disent les croyants, sa Matrice.
Que des Voyageurs, parce qu'ils le désiraient consciemment
ou non, se soient envoyés dans des univers d'où
ils n'ont pu repartir, c'est statistiquement certain, matériellement
invérifiable : ils ne sont jamais revenus dans des
Centres pour confier cette expérience aux Archives. Et
Talitha sait que cet univers-ci n'est toujours pas celui qu'elle
désire. Il doit donc y avoir sur cette planète
un Pont, ou l'équivalent d'un Pont, ou la possibilité
d'un Pont. D'ailleurs, après deux semaines de marche solitaire,
elle trouve de quoi calmer son inquiétude : dans
une petite ville encore habitée, à la langue très
proche de l'euskade qu'elle a appris sur la deuxième Terre
submergée, on met à sa disposition sans trop faire
de difficulté un petit véhicule automobile en assez
bon état. Les routes sont mieux entretenues à mesure
qu'on va vers le Sud-Est, lui dit-on, elle n'aura pas de problème
à se rendre dans la grande ville qu'elle cherche. Dans
les autres univers, c'était Périndéra, Neva
de Rel, Torremolines. Au village sur la côte, on l'a nommée
Aomanukéra.
Ici, on l'appelle Baïblanca...
© 2003 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
Pour
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