(Extrait de la première nouvelle, « Oneiros »,
p. 11-29)
La villa de Narval est à double face. Le rez-de-chaussée
est un labyrinthe de pièces qui changent constamment de
formes et de superficie grâce à des cloisons mobiles
aisément déplacées - jusqu'au toit, dont
les éléments glissent les uns sur les autres, se
repliant et s'allongeant à volonté pour ouvrir
la maison au soleil, quand il y en a. Et la base de cette multitude
polymorphe, c'est apparemment le vide : au sous-sol, une
vaste excavation s'arrondit autour d'un parallélépipède
asymétrique d'où émane une lueur bleue,
tremblante et moirée ; une des extrémités
du bloc, aplatie, repose sur le sol. Il faut un moment à
l'esprit désorienté pour superposer mentalement
les dimensions du rez-de-chaussée et du sous-sol, et réaliser
que cette caverne souterraine correspond à peu près
à la terrasse ; le bloc à la lueur étrange
contient tout simplement l'eau de la piscine, derrière
une épaisseur colorée de plastiverre semi-rigide.
L'architecte a dû s'amuser... ou plutôt Narval s'est
amusé, et l'architecte a réussi à matérialiser
cet amusement.
Une fois contournée cette étrange racine bleue,
on se retrouve face à la falaise. À l'intérieur
de la falaise : la roche n'a pas été aplanie
ni masquée lorsqu'on a évidé le sous-sol,
on peut distinguer le grain de la pierre, les fissures et les
veines mises à nu par les machines, un relief chaotique
qui mime les sculptures capricieuses de l'eau sur la roche, à
l'extérieur. Il y a deux réactions possibles, alors.
Certains se figent sur place : c'est la mer, ce roulement
rythmé qui gronde sourdement, l'écho des vagues
qui s'écrasent plus haut sur la falaise - car on se trouve,
on le comprend bien, en dessous du niveau de l'eau. D'autres
s'approchent pour toucher l'envers de la falaise, sans oser cependant
demander quelle épaisseur on a laissée à
la roche en cet endroit, et avec des visions effrayées,
fascinées, de la paroi explosant sous les coups de boutoir
d'une tempête.
« Vraiment, Narval... »
Sygne Evelyeet a assez compris l'intention pour en sourire, pas
assez pour se taire. Narval regarde Mari, l'oeil vif, un monde
d'amusement complice, puis, sans répondre, il les prend
chacune par un bras pour les entraîner vers les tables
où se trouve disposé un somptueux buffet. Des petites
salles sont aménagées en étoile autour du
bloc bleu de la piscine, fermées par des membranes semi-rigides
elles aussi, et transparentes. Infothèque, auditorium,
gymnase, salle de travail, chambre, cuisinette : c'est là
que vit Narval. La membrane de la septième salle est opaque.
Personne n'a rien dit, et Mari n'a rien demandé. Seul
Narval ne lui a pas encore donné son cadeau, le cadeau
est dans cette salle, ce sera le clou de la soirée, tout
le monde le sait, elle aussi.
Il en a trop fait. Il n'aurait pas dû prolonger ainsi l'attente.
Il n'aurait pas dû être maladroit. Elle ne
l'a pas cru, d'abord. Elle était si près d'être
séduite qu'elle n'a pas réagi tout de suite :
elle attendait la magie, le tour de passe-passe, la confirmation
de la maîtrise de Narval sur elle, vois comme je te
connais bien, vois comme je sais jusqu'où aller trop loin.
Narval, maladroit ! Quelques heures plus tôt, elle
en aurait été triste, mais satisfaite. Ç'aurait
été une preuve, la preuve qu'elle n'est pas simplement
revenue au même endroit, que tout n'est pas comme avant,
qu'elle a tout de même un peu changé. Maintenant,
c'est comme une trahison : juste au moment où elle
a finalement reconnu qu'il a raison, quand elle s'est résignée
à être revenue, il manque son effet, il lui fait
défaut alors qu'elle avait enfin consenti à s'appuyer
de nouveau sur lui !
La conversation dérive vers le Nouveau-Sahara. Et Mari
encourage Narval dans son erreur de jugement : elle participe
sans apparente réticence à la conversation. Pourquoi
pas ? C'est passé, terminé, une erreur de
parcours, elle peut même en sourire avec eux tous - presque.
Tant de naïveté romantique. Bien sûr, il se
fait des choses importantes, là-bas ; les Pionniers,
là et ailleurs, accomplissent un travail considérable,
nul ne le nie, mais il faut replacer leur mouvement dans une
perspective plus lucide. L'ancien monde est mort, même
s'il refuse de l'admettre : englouti peu à peu par
la montée des eaux, bouleversé par le volcanisme
renouvelé qui a secoué la fin du XXe siècle
- et ses conséquences parfois cataclysmiques. Ce que sera
le monde nouveau, et si même il y en aura un, ils l'ignorent
et en tout cas ils ne le verront pas. Il ne s'agit pas de baisser
les bras, bien entendu, mais de ne pas être dupe de ses
gestes.
Ne pas être dupe. Leur leitmotiv d'adolescents,
eux, la troisième génération après
les Grandes Marées, eux dont les grands-parents ont subi
le matraquage constant de la propagande reconstructionniste,
dont les parents se sont cyniquement enrichis dans la seconde
phase de la Reconstruction, eux, ils ne seraient pas dupes. Et
elle, elle a tout simplement succombé, pour un temps,
à cette faute de goût - on ne parle plus de péché,
aujourd'hui. Faiblesse humaine, pardonnable une fois. De fait,
elle a essayé d'y succomber, n'y est pas arrivée :
il y faut une variété d'aveuglement et de bonne
conscience qu'ils ne possèdent pas, eux, les enfants de
Baïblanca. Il faut, en un mot, être né
Pionnier - dans une Zone ; on ne peut pas le devenir.
Leur véritable rôle, à eux, c'est d'être
la conscience de ce monde à la dérive, de voir
au travers des apparences et de désigner inlassablement
le squelette à la table du festin.
« Et la Mort Rouge qui rôde autour du Palais »,
conclut Moïra Müller de sa voix tranquille, visiblement
amusée par la tirade d'Astorias.
Il le prend comme une critique, même s'il ne sait pas plus
que Mari à quoi elle fait allusion : « C'est
le nom qu'on donne aux radiations, dans votre Zone, ou bien à
la poussière volcanique ? »
Moïra Müller ne se formalise pas de son insolence :
« Non, c'est un vieux conte d'Edgar Poe, un auteur
du XIXe siècle. Vous devriez aller le lire, 'Ser
Astorias. Il vous inspirerait, sans doute. C'est une vieille
idée, vous savez, le memento mori, le squelette
au festin, une image très ancienne. Mais je suppose qu'on
peut la réactiver aujourd'hui, c'est sans doute de circonstance.
- Et le rôle des artistes, n'est-ce pas, est de réactiver
les anciennes images », dit Narval en s'introduisant
souplement dans la conversation pour empêcher Astorias
de s'enferrer davantage.
Et Mari, elle, a envie de l'asticoter, Astorias, peut-être
à cause du sourire indulgent de Moïra Müller,
une au moins qui n'est pas dupe de ces grandes phrases :
« Ne devraient-ils pas plutôt essayer d'en trouver
de nouvelles ?
- Ah mais, y en a-t-il de nouvelles ? » Le sourire
de Narval, la vivacité de sa réplique, devraient
l'alerter. Mais elle a vraiment envie de dégonfler Astorias ;
c'est irritant d'entendre des idées qu'on croyait siennes
dans la bouche de gens qui ne vous plaisent pas : elles
ne se ressemblent plus.
« Des situations nouvelles devraient susciter de nouvelles
images, non ?
- Mais y a-t-il des situations véritablement nouvelles
dans l'expérience de l'humanité ? »
rétorque Narval, visiblement satisfait de la tournure
de la conversation. « Ce qui me frappe, moi, c'est
surtout de constater à quel point les réactions
humaines sont toujours reconnaissables. Vous devriez voir les
cristaux de Stell sur le Sud, Moïra. »
Il les a visionnés ! ?
C'est une sorte de journal qu'elle a tenu au jour le jour, dans
l'idée plus ou moins floue d'en tirer un documentaire
pour mieux faire connaître les Pionniers. Des images d'une
naïve bonne volonté, sans doute, au ras du film d'amateur,
mais ce n'était pas le regard de Narval critique d'art
qu'elle imaginait sur ces enregistrements. Ari s'y trouve presque
tout le temps. Oh, rien de compromettant - ou bien tout :
son visage, sa voix, sa façon de réagir à
ses questions - plus à elle qu'à ses questions...
Elle n'a pas beaucoup parlé d'Ari à Narval (plus
qu'elle n'a parlé de Narval à Ari, cependant -
caractéristique !) et il n'a pas insisté,
devinant bien sûr à demi-mot. Elle lui était
reconnaissante de ce qu'elle avait pris pour de la délicatesse.
Elle lui a aussi parlé des cristaux, sans les lui montrer.
Elle n'a pas pensé qu'il les regarderait sans sa permission.
Et il n'a pas pensé qu'il devait lui en demander la permission :
elle est revenue, ils partagent tout comme avant, n'est-ce pas ?
Si c'est à elle, c'est à lui. Et si elle ne les
lui a pas montrés, ce n'est pas parce qu'elle ne voulait
pas les partager, c'est parce qu'ils sont sans importance. Et
s'il y a là quelque chose qu'elle jugeait réellement
trop important, trop personnel, pour le lui montrer, eh bien
elle se trompait, voilà tout. Il les a regardés.
Et il a jugé que cette liaison avec Ari Seiberg était
dénuée d'importance ; ça ne comptait
pas, ça n'a rien changé entre eux, ça ne
changera rien.
Et somme toute, n'a-t-il pas raison ? Elle est revenue à
Baïblanca. Il a regardé ses cristaux, allons, est-ce
vraiment bien grave ?
Mais le révéler de cette façon ? Mais
proposer aux autres de les regarder, et insister ?
Et elle, incapable de dire non. (Vois comme je te connais
bien, Stella, vois comme je sais jusqu'où aller trop loin.)
« Le cristal du Festival, Stell », ajoute-t-il
avec ce pétillement encore complice dans le regard. Complice,
mais aussi sarcastique. Le Festival, bien sûr : la
mise en scène continue et elle en est un matériau
comme les autres.
Il n'a pourtant pas fait autre chose pendant le reste de la journée,
et elle y a collaboré assez volontiers... mais non, ce
n'est pas pareil. La mise en scène lui était destinée
jusque-là, elle l'a bien senti, elle en était le
centre. Narval et elle, complices face aux autres, comme autrefois.
Et maintenant, il s'est retourné contre elle. Il se sert
d'elle contre elle-même. Il essaie de lui donner une leçon.
Et de quel droit ? Qu'est-ce qui lui permet d'affirmer qu'elle
s'est trompée ?
Mais n'est-ce pas la conclusion à laquelle elle est elle-même
arrivée ?
Désemparée devant cette colère dont sa logique
lui dénonce la mauvaise foi, elle place le cristal dans
le lecteur.
Le Festival, c'est le grand rassemblement des populations sahraouies
que la célébration de la mer saharienne ressuscitée
réunit une fois l'an sur la rive ouest. Beaucoup de couleurs
et de pittoresque. Stridences des violons crincrin, roucoulements
sensuels des flûtes, pulsation hypnotique des tambours,
voix étrangement asexuées, perchées au bout
du souffle, obsédantes et passionnées. Les clichés
habituels. Sauf que ce n'étaient pas des clichés
pour elle lorsqu'elle les a enregistrés. Et maintenant,
aiguillonnée par la colère, elle refuse d'en sourire,
de les regarder avec les yeux de Caroly, d'Astorias - ou de Narval.
C'est elle qui a vécu deux ans dans le Sud, c'est elle
qui sait ce qu'elle y a ressenti, elle en est la seule juge.
Et c'est elle, ces émotions, elle ne les reniera pas davantage !
Oui, elle a été émue par ces vieux visages
de cuir et de pierre, sculptés par le désert en
train de disparaître, et qui contemplent, impassibles,
le miroitement d'une mer qui n'est plus un mirage. Et les jeunes,
les corps nus exultant dans les jaillissements d'écume
ou dansant sur le sable mouillé, et ces yeux pleins de
rêves fixés sur les conteurs.
"C'est une nouvelle mythologie qui est en train de s'élaborer
ici", dit la voix d'Ari, qui a tout du long traduit chants
et récits. Elle a pris soin de ne jamais le filmer pendant
qu'il traduisait, elle voulait l'effet de la voix off, désincarnée,
et ensuite, tout à la fin, l'apparition du Pionnier, un
mince géant à contre-soleil, auréolé
d'or - ses cheveux, le duvet de ses bras.
« Ari Seiberg ? dit quelqu'un dans la pénombre.
Je le croyais définitivement retourné dans Lagrange
5.
- Si tous les Pionniers sont aussi décoratifs... »,
remarque Sygne, avec des sous-entendus comiquement exagérés.
Mari s'entend protester, comme une idiote : « Les
Pionniers ont autre chose à faire que de la figuration »,
pendant que l'Ari du cristal est en train de lui dire :
"Des mythes nouveaux pour un monde nouveau, tu ne crois
pas que ce serait une bonne conclusion pour ton documentaire ?"
« Mais c'est bien ce que fait Seiberg, non ? »
Caroly, derrière elle. « Le-premier-homme-né-dans-l'Espace,
venu aider à reconstruire la Terre-quand-même-mère.
Il leur sert de drapeau. »
Furieuse d'avoir à le défendre et de constater
que l'harmonie est rompue - une illusion, dont elle a été
dupe - elle enlève le cristal : « Ari
coordonne toutes les activités des Pionniers dans le Nouveau-Sahara. »
La lumière revient - Narval a terminé sa démonstration.
Sait-il qu'il l'a ratée, en ce qui concerne Mari ?
« Des mythes nouveaux pour un monde nouveau, dit-il
en s'étirant. Il se fait des illusions, ce jeune homme.
Aucun des récits qu'il a traduits n'est nouveau. L'arrivée
de la mer, la transfiguration du désert... des mythes
de création comme il y en a des centaines.
- La mentalité des Pionniers elle-même n'est pas
une innovation bouleversante dans l'histoire humaine »,
remarque Caroly en riant.
Et Narval enchaîne : « Il y a peut-être
des situations nouvelles - la question reste ouverte -, mais
je me demande s'il y aura jamais des êtres humains nouveaux
pour les vivre.
- Attendons les prochaines générations des Zones »,
suggère Astorias, espérant sans doute remonter
ainsi son handicap ; un petit hochement de tête de
Narval le récompense, et un raidissement mal maîtrisé
des autres : les mutations en cours dans les zones sinistrées
ne sont pas encore un sujet à la mode à Baïblanca.
« Pour l'instant, elles n'ont touché que le
corps humain, fait remarquer Caroly.
- Ah, le corps et l'esprit ! » Le sourire de
Narval indique que la conversation suit bon gré mal gré
le parcours prévu. « Comment s'influencent-ils
mutuellement ? Mais rien ne prouve que de nouveaux corps
nous donneraient de nouveaux rêves à explorer.
- Peut-être nos rêves nous rêvent-ils plus
que nous ne les rêvons, murmure Caroly, nous les subissons,
nous ne les explorons pas vraiment.
- Mais justement, nous le pouvons. N'est-ce pas ce que permet
votre machine, Moïra ? »
Moïra Müller contemple un moment Narval sans répondre,
peut-être surprise de voir que c'est à elle d'entrer
en scène, puis elle incline la tête, comme à
regret : « D'une certaine façon, oui.
Créer nos rêves et être créés
par eux. »
Mari va se planter devant la salle à la membrane opaque
sans essayer de dissimuler son agacement : « Très
bien, voyons de quoi il s'agit, alors. »
Narval lui jette un coup d'oeil déconcerté - déçu ?
Il n'a sans doute pas prévu d'arriver si vite au fait,
mais il vient de bonne grâce activer la membrane. Le plastique
perd sa rigidité et s'enroule sur lui-même en un
arceau translucide.
L'appareillage n'est pas si spectaculaire. Un grand écran
occupe tout le mur du fond, avec une petite console montée
sur pied ; face à l'écran, deux grosses coques
horizontales assez basses, à la moitié supérieure
plus mince et translucide. Moïra Müller effleure une
des coques dont le dessus se télescope avec lenteur, découvrant
une couche qui dessine en creux une forme humaine, les bras légèrement
écartés du corps ; le couvercle est également
profilé intérieurement pour s'ajuster à
un corps humain. Des senseurs miroitent partout en myriades de
constellations énigmatiques.
Narval fait jouer le mécanisme de l'autre coque et Caroly
l'inspecte, les mains dans le dos, mimant quelque Sherlock Holmes
gâteux : « Un sarcophage mâle et
un sarcophage femelle... un peu trop élémentaire,
mon cher Watson.
- Des sarcophages ? » fait Sygne Evelyeet en
fronçant son joli nez. Elle passe la main sur le matériau
souple de la couche et du couvercle : bioplastique :
« On se couche tout nu là-dedans, alors ?
- Il y a diverses procédures possibles », dit
Moïra Müller. Son calme est bel et bien de la prudence,
désormais ; elle est aux aguets, comme si la réaction
des éventuels utilisateurs à l'aspect de son invention
lui importait autant que l'usage qu'on peut en faire. Et en effet,
la connotation "sarcophage" est fâcheuse, elle
doit en avoir conscience, car elle ajoute : « Je
travaille sur un modèle plus souple de type scaphandre.
Dans ce modèle-ci, l'ordi est intégré à
la coque, ce qui simplifiait les choses.
- Et cette machine fabrique des rêves ? demande Astorias
avec une moue sceptique.
- Cette machine vous fait vivre les situations que vous suggère
votre fantaisie, et vous aide à les modifier et à
en jouer à votre guise. »
Les mots-clés sont évidemment "votre fantaisie"
et "à votre guise".
« Vous proposez un scénario, ou une image de
départ, dans le cadre des matrices disponibles. L'ordi
les illustre à partir du programme sélectionné.
Vous réagissez aux stimuli sensoriels que le programme
vous transmet par les senseurs, et à partir de ces premières
réactions enregistrées et interprétées,
l'ordi peut affiner les données, multiplier et préciser
les détails. La simulation - comme la stimulation - devient
de plus en plus réelle pour l'utilisateur.
- L'onironaute, suggère Narval en souriant.
- Si vous voulez. L'état de conscience initial n'a rien
à voir avec le rêve. On ne dort pas. On est pleinement
conscient.
- Mais on ne le reste sûrement pas », remarque
Mari.
Moïra Müller se tourne vers elle, attentive.
« Que se passe-t-il quand la simulation, et la stimulation,
devient trop réelle ? »
Moïra Müller hoche la tête comme si Mari venait
elle-même de répondre à une question difficile :
« Il y a un interrupteur que le sujet lui-même
peut activer. Et d'autres, automatiques, des mécanismes
de sécurité. D'abord, on peut prédéterminer
la durée de l'expérience. Ensuite, dès que
le niveau total de stress atteint un certain seuil - programmable
aussi, dans certaines limites - la stimulation sensorielle cesse.
L'ordi garde évidemment tout en mémoire, on peut
revoir ce qui a précédé l'interruption,
décider de poursuivre ou non, après avoir modifié
les données ou non.
- Des scénarios à géométrie variable,
c'est pour vous, ça, Astorias ! », fait
Caroly en riant.
Moïra Müller n'a pas entièrement répondu
à la question ; Mari insiste : « Le
programme satisfait d'abord aux demandes délibérées
et répond aux réactions physiques et physiologiques
de l'utilisateur. Mais on a aussi des réactions involontaires.
Jusqu'où cela peut-il aller, Moïra ? »
L'idée ne semblait pas avoir effleuré Narval, qui
proteste presque : « On peut continuer tout du
long à contrôler le processus, Stell. »
Moïra considère Mari comme si, encore une fois, elle
évaluait sa souplesse mentale : « Narval
a raison : on peut constamment refuser les modifications
proposées par la matrice. » Elle semble réfléchir
un moment, reprend avec plus de lenteur : « Mais
vous n'avez pas tort, Stella. En interaction totale, le programme
répond aux demandes de l'utilisateur telles qu'exprimées
par les variations de l'activité neurophysiologique, par
exemple. L'ordi matérialise ces demandes par des stimuli
en constante évolution comme elles. L'utilisateur peut
ainsi être amené à explorer des couches de
plus en plus profondes de... ses fantaisies. »
Mari traduit de façon volontairement polémique,
pour voir la réaction de l'autre : « Bref,
on finit par tomber dans une transe profonde, plongé dans
la contemplation béate de ses rêves exaucés. »
Moïra Müller la surprend par un vrai sourire amusé,
presque un clin d'oeil : « C'est une possibilité.
Mais nos fantaisies, voyez-vous, ne sont pas toujours ce que
nous croyons. Le plaisir que nous en retirons habituellement
vient surtout du fait que ce sont des potentialités, non
des actualités. Et leur réalisation n'est pas forcément
une expérience propre à nous plonger dans la béatitude.
Quant à la transe profonde, pensez plutôt aux états
de conscience décrits par les mystiques.
- Une machine à illumination religieuse ? »
s'exclame Caroly avec une horreur feinte.
« Il y a des possibilités certaines du côté
de la contemplation. Mais je crois que le plus intéressant,
ce sont les possibilités d'apprentissage et de création,
d'apprentissage par la création. »
Et pendant un bref instant, une autre Moïra apparaît :
intense, passionnée.
« Moïra est une prosélyte dans l'âme,
en réalité. Et si on faisait une démonstration ? »
remarque Narval avec un petit haussement de sourcils, écartant
le sujet importun de son air le plus charmeur. Moïra Müller
va pianoter sur la console, et l'écran mural s'illumine.
« Le prochain modèle sera à interface
vocale, le cas échéant, mais pour l'instant j'ai
préféré consacrer le maximum de capacité
de traitement aux matrices. On remplit les cases vides avec les
données choisies dans les sommaires : époque,
lieu, personnages, décor, style... Il n'est pas nécessaire
pour la matrice d'être très détaillée
au départ, en fait : ce sont les réactions
de l'utilisateur qui vont réellement la préciser.
L'ordi dispose de matrices secondaires, formes, couleurs, sons,
et il peut les modifier presque à l'infini pour répondre
aux demandes de l'utilisateur. Prenons par exemple...
- Contemporain. Aventures spatiales. Deux personnages, un homme,
une femme », propose aussitôt Narval. Puis,
tourné vers Mari, l'air câlin : « On
peut jouer à deux, Stell. Tu joues avec moi ? C'est
mon anniversaire aussi. »
Ils se regardent un moment. Mari hésite entre l'irritation
et la stupéfaction. C'est ça ? C'est pour
l'amener là qu'il l'a manipulée toute la journée,
en utilisant même Ari ? Pour la faire participer à
une simulation électronique plus ou moins baroque ?
« Comment joue-t-on à deux ? »
demande Caroly, peut-être pour combler le silence. « Ce
doit être un peu différent ? »
Moïra Müller hoche la tête : « D'abord,
on met le système sur DUO » - ce qu'elle fait
d'un doigt rapide - « Une fois déterminée
la matrice initiale, on détermine le mode de participation
de chacun des utilisateurs. En interaction totale, vous êtes
en circuit rétroactif avec votre programme de stimulation
sensorielle et, dans une moindre mesure, avec celui de l'autre
utilisateur. Vous percevez ses émotions - du moins l'ordi
vous traduit-il ainsi ses réactions neurophysiologiques.
Et il perçoit les vôtres. »
Elle fait une pause et, en captant son rapide coup d'oeil, Mari
voit bien que l'inventeuse a compris la situation, et avant elle.
C'est cela que veut Narval, bien sûr, l'interaction totale :
je suis toi, tu es moi, enfin complets ensemble.
Mari demande : « Interaction primaire, c'est
quoi ? »
Narval, tout près de l'écran, ne se retourne pas
pour la regarder. Peut-être est-ce le seul moment de véritable
incertitude dans toute sa belle mise en scène... Peut-être
a-t-elle réellement un choix ?
« Vous observez sur l'écran le déroulement
du scénario élaboré par l'autre utilisateur,
et vous pouvez faire des commentaires, des modifications, au
fur et à mesure. L'ordi les transmet à l'autre
sujet, qui y réagit comme à n'importe quelles données
fournies par le programme, sauf, évidemment, que celles-ci
viennent de l'extérieur et peuvent être très...
contrariantes. Dans ce cas, seul l'utilisateur en interaction
totale peut choisir de modifier ou non le scénario. L'interaction
secondaire permet d'intervenir dans le scénario une fois
qu'il a été élaboré par l'un ou l'autre,
ou les deux. Dans ces deux cas, vous ne participez pas au circuit
de rétroaction neurophysiologique. Vous voyez et entendez
l'histoire comme un film, c'est tout.
- En interaction secondaire, on double l'ordi, en quelque sorte.
- Non. Le programme, lui, se contente de répondre aux
réactions du sujet, d'harmoniser le plus étroitement
possible l'offre et la demande, si vous voulez. »
Alors qu'un utilisateur en interaction secondaire peut s'employer
à dissocier l'offre et la demande - en obligeant l'autre
utilisateur à prendre en compte n'importe quelle modification
du scénario... Mari se penche vers la console et tape :
INTERACTION SECONDAIRE.
Narval ne réagit pas tout de suite. Elle ne voit que son
profil tourné vers l'écran, en ombre chinoise.
Il murmure, pour elle seule : « Ce n'est pas
du jeu, Stell. »
Et, de nouveau stupéfaite de l'intensité de sa
propre réaction, elle croise les bras pour se retenir
de lui crier qu'elle ne veut pas de ses jeux, qu'ils ne sont
plus des enfants, que c'est fini, fini ! Et en même
temps, une petite voix lui demande : Qu'est-ce qui est
fini ? N'es-tu pas revenue ? N'es-tu pas avec Narval ?
Il tape lui aussi INTERACTION SECONDAIRE.
Ce n'est certainement pas le scénario qu'il a dû
préparer, mais aucun des invités ne s'en rendra
compte - sauf peut-être Moïra Müller. Mais même
l'inventeuse ne peut savoir à quel point cette ébauche
de scénario ne concerne qu'eux deux.
Dans un vaisseau spatial de fantaisie, appelé le Ténébreux
II, vivent deux jeunes vagabonds de l'espace. (Le Ténébreux
I est le bateau qu'ils ont construit, Narval et elle, à
sept ou huit ans, une caisse inesthétique mais qui tenait
l'eau. Ils en étaient ravis, surtout après avoir
constaté l'horreur de leur gouvernante en les voyant flotter
à quelques encablures du rivage.) Le garçon
se nomme Stephen et la fille Ethel. (Des prénoms que
seuls connaissent leurs parents et l'état civil :
ils s'en sont choisis d'autres à peu près à
la même époque où ils ont construit le Ténébreux
I). Stephen passe son temps à observer les étoiles
avec une énorme et anachronique longue vue.
« Ah-HA, Narval ! » fait quand même
Sandra, une de leurs amies d'adolescence qui a connu cette passion
de Narval pour l'astronomie. (Les nuits entières à
guetter une ouverture dans les nuages, et les collections de
films et de photos, et les projets grandioses pour quand ils
seraient dans Lagrange 5. Et les années d'études
à l'Institut, en Australie, et l'avis laconique les informant
qu'ils n'étaient pas admissibles.)
Ethel fabrique des automates quasi vivants, chats miniatures,
dragons, hommes volants. (Son vieux rêve à elle,
créer de la matière synthétique vivante,
les histoires qu'elle racontait à Narval, serrée
contre lui dans le Ténébreux I interdit
de navigation et reconverti en mini caverne.) Dans la salle
de loisir se trouve un armillaire enclos dans un globe transparent,
un modèle du système solaire, des sphères
de pierres précieuses éternellement enchaînées
dans leur mouvement fixe. (Ils ont passé des heures
tous les deux à perfectionner le dessin de cet armillaire,
une lubie de Narval ; non seulement pour en rendre l'aspect
extérieur, les diverses configurations astronomiques des
sphères, mais aussi l'intérieur, tous les mécanismes.
Des pages et des pages de plans minutieux, des semaines de travail.
"Et tu sais, un jour, je le ferai fabriquer, et je te l'offrirai."
Il a tout brûlé après leur rejet par le comité
de sélection des Lagranges.)
Les images ont une qualité hypnotique : très
nettes, surréelles et en même temps curieusement
fragiles. Une fois choisie la matrice initiale, les matrices
secondaires permettent de mettre plus précisément
en place chaque élément. On en tape le nom et on
garde le doigt sur la touche SCAN jusqu'à ce que l'image,
à l'écran, corresponde à ce qu'on désire
voir. La machine accomplit les permutations trop rapidement pour
permettre à l'oeil de percevoir séparément
chaque opération, mais on voit l'image se métamorphoser,
étrangement plastique, comme dessinée sur de l'eau.
Les premières images ont été saluées
par des commentaires amusés, mais tout le monde a fini
par se taire, fasciné.
Pourquoi Mari est-elle si irritée ? Parce qu'elle
est fascinée aussi, malgré elle ? Parce qu'elle
sent la résonance en elle de ces images, parce qu'elle
en comprend trop bien le message, et comme elles la poussent
encore dans cette pente qui aboutit, inévitablement, à
Narval ?
« À toi, Stell, tu n'as encore rien fait ! »
dit-il en se tournant vers elle.
Prise au dépourvu, elle examine la scène qui se
déroule sur l'écran, pour se donner le temps de
réfléchir. Le garçon regarde dans sa longue-vue,
la fille joue avec les créatures qu'elle a créées,
les sphères de l'armillaire tournent. L'armillaire...
elle ne se le rappelle pas exactement ainsi. Un instant, elle
entre presque dans le jeu, tape la lettre A d'armillaire. Mais,
comme doués d'une volonté propre, ses doigts tapent
ensuite : ATTAQUE DE PIRATES.
Puis, comme si ces mots avaient ouvert une brèche dans
une digue insoupçonnée, elle esquisse rapidement
un scénario : des pirates attaquent le Ténébreux
I et l'obligent à se poser sur Terre, où il
tombe dans le désert, Ethel et Stephen sont contraints
de le quitter, sans vivres et sans eau, et sont secourus par
des Touaregs bleus...
« Mais ce n'est plus du tout la même chose !
proteste Narval. Il faut collaborer, au moins, sinon on ne peut
pas jouer ! »
Elle se retient de répliquer : Eh bien, ne jouons
pas, alors ! Mais une lourde lassitude l'a envahie. À
quoi bon lui résister ainsi ? Il s'est donné
tellement de mal. Il l'aime. Et elle, elle se conduit comme une
petite fille capricieuse qui n'est jamais contente de rien -
et elle ne comprend même pas vraiment pourquoi. Elle se
force à sourire : « Eh bien, tu peux collaborer
avec moi, toi... »
Un bref, très bref instant, elle croit qu'il va laisser
transparaître quelque chose - de la déception, du
reproche, de la colère, même. La machine a commencé
à répondre à la demande, une alarme se met
à résonner dans le Ténébreux I,
le garçon et la fille courent vers le poste de commande.
Narval tape VAISSEAU PIRATE et se met immédiatement à
transformer le vaisseau spatial proposé par l'ordi en
un archaïque galion espagnol, avec sirène en proue,
canons, voiles gonflées et, claquant au plus haut mât,
le drapeau à tête de mort. Tout le monde se met
à rire. Narval a repris les commandes, il a une réputation
à défendre, il ne va pas laisser démolir
sa soirée (mais elle n'avait rien voulu démolir ?).
Après la séquence de l'attaque, tout le monde se
met de la partie, faisant des suggestions bouffonnes que Narval
adapte avec brio. Mari s'est mise un peu en retrait, et lui aussi,
au bout d'un moment, laisse sa place à Astorias qui veut
essayer - comme tout le monde. Mari s'éloigne vers le
buffet, il la suit.
« Eh bien, cet... oniroscope est un succès »,
dit-il en la rejoignant. Il verse du champagne dans deux coupes,
lui en tend une en la regardant droit dans les yeux : « Bon
anniversaire, Stell. »
Elle boit sans répondre...
© 2000 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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