(Extrait: p. 1-15)
Fou.
Un mot tellement banal, employé à tort et à
travers. Pourtant, c'est le premier et le seul qualificatif qui
me traverse l'esprit en ce moment. Alors je l'écris, et
tant pis pour les clichés. De toute façon, l'originalité
n'est pas du tout ma préoccupation en ce moment. Je ne
suis pas un auteur, mais un prisonnier. Certains diront qu'il
y a analogie, mais je n'ai vraiment pas la tête à
philosopher.
Fou, voilà. Franchement, je ne peux rien trouver de mieux.
Au terme de ces trois dernières journées, je crois
que je peux me vanter de comprendre le sens profond de ce mot.
Trois jours...
C'est assez ironique : moi qui ai insisté pour avoir
de quoi écrire, me voilà avec assez de feuilles
pour recopier le Coran au grand complet... et vide total. En
fait, non, c'est le contraire : c'est trop plein.
C'est la première fois que je vais écrire sur moi.
J'ai déjà écrit des petits poèmes
insignifiants, quelques nouvelles pseudo-intello, mais rien de
vraiment personnel. Jamais ressenti le besoin. Mais maintenant,
oui. Besoin de me défouler, de jeter sur papier mes émotions,
mes peurs, mes interrogations... Mes espoirs, peut-être...
Si je m'en sors (Seigneur ! juste écrire ces cinq
mots est tellement terrifiant...), je ne suis pas convaincu du
tout que je tiendrai à ce qu'on lise ce que j'aurai écrit.
Je n'écris pas ceci pour quelqu'un.
Je veux juste écrire pour moi. C'est ma seule évasion
possible. Du moins, en ce moment. Juste écrire les événements
dans l'ordre. Ce sera peut-être déjà très
libérateur. Ça va peut-être m'aider à
voir clair...
Bon. On y va.
Ça a commencé il y a trois jours. Soyons précis :
le vendredi vingt et un septembre 1991. Je commence mes cours
à l'Institut de littérature lundi. Je me trouve
à Montcharles depuis trois jours seulement et, comme je
ne connais pas cette ville de 25 000 habitants, je décide
de profiter des derniers beaux jours de l'été pour
visiter le coin en vélo. Vers onze heures trente, je pédale
donc sans me presser dans les rues très tranquilles du
patelin, me rends jusqu'au centre-ville, joli mais léthargique,
m'arrête pour manger dans un casse-croûte. Rien de
très excitant comme ville. Mais étant donné
que je viens moi-même de Drummondville, le dépaysement
n'est pas trop traumatisant. De toute façon, j'ai l'intention
d'aller voir Judith toutes les fins de semaine à Sherbrooke,
qui n'est qu'à une vingtaine de kilomètres d'ici.
Ce sera donc les études la semaine et le défoulement
le week-end. Rythme normal de tout étudiant qui se respecte,
non ?
Après le dîner, je poursuis mon exploration de la
ville. Les quartiers résidentiels se succèdent
et se ressemblent, sans grande originalité, la plupart
n'étant qu'une suite de maisons neuves et plutôt
froides. Je me retrouve dans un coin un peu plus ancien et donc
plus attrayant, avec beaucoup d'arbres, sans trottoir ni grande
circulation. Je tourne dans une rue qui s'appelle des Ormes,
légèrement retirée et encore plus boisée.
En effet, derrière la rangée des maisons, on devine
un grand champ. Petit élan de nostalgie : j'ai moi-même
grandi près d'un bois et toutes les joies de mon enfance
se trouvent encore accrochées à ces branches et
à ces arbres, derrière la maison de mes parents.
Je pédale nonchalamment dans cette rue qui m'apparaît
de plus en plus accueillante : maisons espacées,
jolies et non modernes, une ou deux personnes dehors qui travaillent
sur leur terrain...
Tout au bout, la rue se termine par une clôture en grillage
jaune à laquelle est accroché un panneau :
FIN. Sans descendre de mon vélo, je m'appuie contre la
clôture. De l'autre côté, quelques arbres,
puis une pente en gravier à pic qui descend sur une dizaine
de mètres, jusqu'à une rivière étroite
et brunâtre. De l'autre côté de celle-ci règne
la nature sauvage, sans maison ni route. Je demeure quelques
minutes à examiner la muette rivière, puis regarde
autour de moi. À ma gauche, un large terrain vague, sans
aucune construction. Les maisons reprennent seulement une cinquantaine
de mètres plus loin. À ma droite, près de
la clôture, une habitation se dresse sur deux étages,
une maison de briques brunes assez quelconque qui doit avoir
une soixantaine d'années. Elle dégage tout de même
un certain charme, une quiétude rassurante. Peut-être
parce qu'elle est un peu plus isolée des autres. Je reviens
à la rivière et prends une grande inspiration.
Je me sens bien. Je suis content d'être dans cette calme
ville. Je pense à Judith. Je vais l'appeler ce soir. Lui
dire que je suis content. Que je l'aime.
Je fais faire demi-tour à mon vélo et repars.
Mes pneus n'ont pas parcouru trois mètres que l'ostie
de chat apparaît.
Dire que certaines personnes ne croient pas au hasard... Le hasard
existe sans l'ombre d'un doute : j'ai failli l'écraser
avec mon vélo. Il surgit de je ne sais trop où,
passant en courant à un mètre de ma roue avant.
Je veux l'éviter, mais on n'évite pas le hasard.
Je donne un furieux coup de guidon et je sens que tout bloque.
Mon dérailleur pousse un gémissement grinçant
et une seconde après, je ressens pour la première
fois les sensations fortes du vol plané.
Je me relève en me tenant le bras et en sacrant comme
un syndicaliste. À part une ou deux éraflures aux
mains et l'orgueil légèrement écorché,
je devrais survivre. Je regarde autour : personne dans la
rue et, au loin, les deux ou trois personnes qui travaillent
sur leur terrain n'ont rien remarqué. Parfait. Je sens
déjà mon ego se cicatriser. Mon vélo a eu
beaucoup moins de chance que moi. La chaîne est débarquée,
le guidon mal aligné et la roue avant franchement tordue.
Comme je suis du genre à me casser trois doigts en plantant
un clou, j'opte pour le taxi.
Sans même ramasser la carcasse de mon dix vitesses, je
me mets en marche vers la grande maison à deux étages,
celle qui est un peu retirée des autres. Autre preuve
que le hasard s'amuse avec nous : si j'avais planté
un peu plus loin... rien ne serait arrivé.
Rien.
Cette seule pensée est suffisante pour me faire pleurer
de rage.
Je vois le chat disparaître sous la clôture de grillage.
Si je réussis à sortir vivant de ce cauchemar,
j'offre une récompense de mille dollars à quiconque
me ramène son cadavre écorché. Non, je corrige :
à quiconque me le ramène vivant. Je l'écorcherai
moi-même.
Il y a trois fenêtres à carreaux au rez-de-chaussée ;
entre la seconde et la première, une porte d'entrée.
Au second étage, il y a aussi trois fenêtres. Bizarrement,
la première est plus sombre que les autres. Des rideaux
? On ne dirait pas, non...
Une cour s'ouvre à gauche et une autre porte se trouve
sur le côté. J'entre dans l'entrée asphaltée
où est stationnée une voiture. Justement, il y
a une enseigne de taxi sur le toit de la bagnole, une vieille
Chevrolet marron. Hé, ben. Un peu de chance, c'est pas
de refus.
Je sonne à la porte. Un vaste terrain s'étend derrière
la maison, entourée d'une haute haie de cèdres.
Au-delà, les bois.
Je consulte ma montre : deux heures et demie. Je sonne une
deuxième fois. Le taxi stationné dans la cour m'incite
à persister.
Enfin, la porte s'ouvre. L'homme doit être dans la jeune
quarantaine et fait un peu moins que mes cinq pieds onze. Il
cligne des yeux, indécis, l'air vraiment surpris de me
voir. Je lui explique ce qui m'arrive tout en désignant
les restes de mon vélo dans la rue. L'homme m'écoute,
un rien méfiant. Il a une petite moustache brune sous
le nez et ses cheveux châtains frisés en boule lui
donnent un air un peu quétaine, un look à la Patrick
Normand. Le banlieusard-type. Il fait un pas à l'extérieur
et regarde vers la rue. Quand il voit mon vélo, un large
sourire amusé retrousse sa moustache ridicule et fait
disparaître toute suspicion.
- Ah ! Une fouille de bicycle !
On dirait que ça le rassure, je ne sais trop pourquoi.
Il me regarde, tout souriant, comme si je venais de lui raconter
une bonne blague. D'ailleurs, il se met à rire.
- À cause d'un chat ! Ah, ah ! Elle est bonne,
celle-là ! Tu l'aurais frappé que tu t'en
serais mieux sorti ! J'ai jamais eu confiance en ça,
moi, des bicycles. C'est plus traître qu'un char.
Ma situation l'amuse et je souris malgré moi. Un peu « mononcle »
sur les bords, mais plutôt sympathique.
Sympathique...
Je lui explique mon idée d'appeler un taxi.
- Je suis chauffeur de taxi moi-même ! Tout un hasard,
hein ? C'est juste que je travaille pas cet après-midi
pis... comme je suis ben occupé en ce moment...
Il a l'air franchement désolé.
- Pas de problème... Ça vous dérange pas
que j'entre pour en appeler un ?
Il hésite une seconde et reluque vers l'intérieur
de la maison. Il frotte sa moustache un bref moment, comme s'il
pesait le pour et le contre de ma demande. Est-ce que je le dérange
à ce point ? Il est habillé d'un vieux jean,
d'un vieux t-shirt, il y a des taches sur ses vêtements...
Il doit être en train de bricoler...
- Écoutez, je peux aller à la maison à côté
si vous êtes trop...
- Ben non, ben non ! s'exclame-t-il soudain, de nouveau
souriant. Entre, voyons !
J'arrive directement dans une grande cuisine étrangement
décorée : un papier peint vert avec des motifs
à fleurs mauves, des armoires brun caramel et un frigo
jaune maïs. Ça brûle les rétines. À
ma gauche, un escalier, sous lequel se trouve une porte verrouillée
avec un cadenas, mène au second. Devant, près du
four, une large ouverture donne accès à la salle
à manger.
Le bonhomme commence à m'indiquer où est le téléphone
lorsque la porte d'entrée que je viens tout juste de franchir
s'ouvre derrière moi, laissant entrer une femme. Elle
s'immobilise et me dévisage, interdite. Elle tient par
la main une petite fille, debout à sa droite.
- Maude ! s'étonne le bonhomme. Ta marche a pas été
ben longue...
Il dit ça d'un air embêté, comme si c'était
un reproche. La femme, elle, me fixe toujours, l'air carrément
craintif.
- C'est un jeune qui vient de planter en bicycle, juste en face.
À cause d'un chat !
Et il rit. Manifestement, mon accident de vélo est pour
lui une source inépuisable d'amusement. La femme a enfin
l'air rassuré. Un peu, du moins. Assez grande, cheveux
châtains grisonnants coupés au carré, pas
très jolie. Elle a un petit sourire contraint. Je lui
donne au moins quarante-cinq ans, mais son air fatigué
la vieillit peut-être.
- Ma femme, Maude.
Je souris poliment. Elle rougit, fuit mon regard et lance d'une
voix faible mais rapide :
- Je vais reconduire Anne dans sa chambre...
La fillette, qui doit avoir six ans, est minuscule, maigre, elle
a les cheveux longs et noirs. Elle ne dit pas un mot et ne bouge
pas. Vraiment docile. Elle se laisse conduire par sa mère
lorsque celle-ci, sur le point de monter l'escalier, s'arrête
brusquement et, hésitante, bredouille vers son mari :
- À moins que... qu'il soit trop tôt... pour que
je monte ?
Le bonhomme change d'air, soudain mal à l'aise. La voix
forcée, il demande :
- Ben non, pourquoi tu demandes ça ?
Il accompagne cette fausse question d'un regard glacial et réprobateur.
Je ne comprends rien à ce qui se passe, mais j'aime pas
trop l'ambiance. Je n'ai vraiment pas envie d'assister à
une scène de ménage. Je veux juste appeler mon
taxi et m'en aller. Finalement, la femme baisse les yeux, confuse,
et monte l'escalier, sans lâcher sa fille silencieuse.
Le bonhomme se tourne vers moi, sa bonne humeur revenue :
- Le téléphone est dans le salon. Tu traverses
la salle à manger, c'est dans la pièce du fond.
Moi, je vais aller chercher ton bicycle dans la rue. On le mettra
dans le coffre du taxi quand il arrivera.
Je le remercie et il sort. Je réalise alors que les petites
coupures sur mes mains saignent un peu plus que prévu.
Je vais au lavabo et l'ouvre. À ce moment, la dénommée
Maude redescend à la cuisine et je lui explique que je
veux me laver les mains. Elle me regarde un long moment en silence,
intimidée. Je remarque alors au milieu de son visage fade
deux grands yeux noirs vraiment magnifiques. Dommage qu'ils soient
si apeurés. Elle dit enfin de sa petite voix :
- Il faudrait désinfecter, aussi...
- Ce n'est vraiment pas nécessaire...
- Mais oui, sinon ça va s'infecter... Allez à la
salle de bain, en haut, il y a du désinfectant... La deuxième
porte à droite.
Et elle baisse les yeux, intimidée et surprise d'avoir
tant parlé. Tandis que je monte, je la vois ouvrir un
placard, saisir un balai et balayer le plancher d'un air mécanique,
comme si elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle faisait.
Je monte les marches. J'imagine le genre de couple. Lui, le bon
vivant macho qui est le maître chez lui. Elle, la femme
soumise, à la vie morne et triste. Il y a des clichés
qui sont tenaces...
Un long couloir sombre et sans fenêtre traverse tout l'étage.
Je croise deux premières portes, une à gauche et
l'autre à droite. Fermées. Quelques pas plus loin,
je m'arrête devant une autre porte à gauche et saisis
la poignée. En même temps, je me souviens que la
salle de bain est à droite, mais j'ai déjà
ouvert la mauvaise porte. C'est une chambre à coucher
et il fait sombre. Je devine la silhouette de la fillette assise
sur le lit, qui tourne la tête vers moi.
- N'aie pas peur, c'est ta maman qui m'a dit que je pouvais monter.
Je cherchais la salle de bain et je me suis trompé. Je
m'excuse.
Elle me regarde en silence et malgré la pénombre,
je remarque qu'elle est très blême, comme si elle
était malade. C'est peut-être le cas... D'ailleurs,
elle ne devrait pas être à l'école, elle ?
- T'as pas peur de moi, hein ?
Elle me fixe toujours sans un mot. Ses yeux sont immenses et
d'un noir d'encre, profond. On dirait de grandes pupilles de
poisson sans vie. Ses longs cheveux d'ébène aplatissent
et allongent son visage blême. Franchement, elle m'intrigue.
Que fait-elle là, assise toute seule dans la semi-obscurité ?
- Tu devrais ouvrir tes rideaux, il fait soleil, dehors...
Elle ne bouge pas d'un cheveu, ne dit toujours rien. Et cette
façon qu'elle a de me regarder avec sa bouche fermée,
ses grands yeux fixes... Je ne voudrais vraiment pas avoir un
enfant qui ressemble à ça. Vraiment pas...
Je referme doucement la porte. Elle doit être malade. C'est
sûrement ça.
Il reste deux portes. Une au fond est fermée et l'autre
à droite est ouverte sur la salle de bain. En une minute,
je trouve le désinfectant, me nettoie les mains et les
essuie.
C'est en retournant dans le couloir que j'entends le râle.
Pas un soupir ni un murmure, mais un vrai râle. De fatigue,
de peur ou de souffrance, je ne saurais trop dire. Je pense à
la fillette, mais une seconde manifestation m'indique que ça
vient de derrière la porte du fond. Je marche vers celle-ci,
sans ressentir encore la peur. Pourquoi aurais-je peur ?
Quand on est convaincu que tout va bien, qu'on commence ses cours
dans quelques jours, qu'on va appeler un taxi dans deux minutes
et que cette maison est tout à fait normale, il n'y a
aucune raison qu'un simple râle nous fasse peur. Ça
peut être n'importe quoi! C'est pour ça que lorsque
j'entends le son une troisième fois, je frappe tout bonnement
à la porte, en lançant un naïf : « Ça
va ? » À la quatrième manifestation
du râle, j'ouvre carrément la porte, lentement,
me préparant déjà à m'excuser.
Maudit imbécile ! De quoi je me mêlais, aussi !
La première chose que je vois, ce sont les murs de la
pièce. Ils sont nus et d'un vert affreux, malade. Et,
surtout, il y a des taches de sang. Enfin, je vois des taches
rouges et aussitôt je me dis : Mais c'est du sang,
ça ! Est-ce à ce moment que j'ai eu peur ?
Non, pas vraiment. Tout allait trop vite.
La pièce était totalement vide, sans un meuble,
sans un lit, sans rien. Sauf une ampoule allumée au plafond
et quelqu'un dans le coin, étendu de tout son long, face
contre terre. Chemise bleu pâle, jean délavé.
Et encore du sang, sous la personne, sur le plancher, beaucoup
trop.
- Mais... mais qu'est-ce que vous avez ?
Je ne pense absolument à rien. Je vois quelqu'un qui râle,
étendu dans son sang, et cette question sort toute seule.
La personne lève enfin la tête. C'est un homme,
et malgré son visage complètement ensanglanté,
je distingue ses yeux suppliants tournés vers moi. Son
râle prend forme et je finis par saisir des mots :
« Aidez-moi... »
J'ai enfin peur. Et cette peur se résume à un seul
cri mental qui hurle silencieusement dans toute mon âme :
Sors d'ici tout de suite !
Je tourne les talons et traverse le couloir rapidement. Je ne
cours pas, je ne sais pas pourquoi, je me contente de marcher
très vite. Malgré ma peur, une partie de moi se
dit que ce serait incongru de courir. Courir serait comme une
confirmation que je suis vraiment en danger...
Je vois l'escalier là-bas, très loin. Tout à
coup, d'en bas provient la voix du bonhomme :
- Tu l'as laissé aller en haut ? Mais, calvince !
à quoi t'as pensé ?
- Mais... mais tu m'as dit... tu m'as dit que moi, je pouvais
monter ! Je pensais... je me suis dit que tu avais fini,
que... qu'il n'y avait plus personne...
Des pas rapides montent l'escalier. OK, cette fois, je commence
à courir pour vrai... mais le bonhomme apparaît
soudain au bout du couloir et je m'arrête net. On se jauge
du regard un bref moment. Son air sympathique de tout à
l'heure a fait place à une expression soupçonneuse.
Il me demande d'où je viens.
- De la salle de bain. C'est votre femme qui m'a dit que je pouvais
monter...
À ma grande surprise, ma voix sonne parfaitement normale.
Mon visage ne doit pas être trop mal non plus parce que
le bonhomme hésite, tenté de me croire.
- Pourquoi tu courais ?
- Je courais pas.
Cette fois, ma voix fausse un peu. Le bonhomme plisse les yeux,
puis son regard s'allonge derrière moi. Je comprends :
il vient de voir la porte du fond ouverte.
- Tu l'as vu, hein ?
- Qui ça ?
Ma voix sort d'une flûte fêlée, ça
ne fonctionne plus du tout. Il hoche doucement la tête,
le visage sombre.
- Tu l'as vu...
Tout à coup, j'éclate. Ma voix devient aussi aiguë
que celle d'un enfant et je me mets à crier, en gesticulant :
- Qu'est-ce qu'il a, le gars ? C'est vous qui l'avez arrangé
de même ? Pourquoi vous lui avez fait ça ?
Vous voulez le tuer ? Qu'est-ce qui se passe, ici ?
Qu'est-ce qu'il a, c'est vous, pourquoi ? Il est plein de
sang, pourquoi ? Il... vous... Qu'est-ce qu'il a ?
C'est vous ? C'est vous ?
Je me tais une courte seconde... puis je lâche froidement :
- Je m'en vais.
Et je me remets en marche, convaincu au plus profond de moi-même
que rien ne m'empêchera de sortir. À un point tel
que lorsque le bonhomme me prend par les épaules pour
me stopper, je me sens réellement choqué. Outré.
Je me mets à crier que je veux sortir tout de suite, en
me débattant comme un enfant capricieux.
Je vois son poing s'élever, mais je ne comprends pas pourquoi.
Stupidement, je crois qu'il chasse une mouche, ou quelque chose
du genre. Une seconde après, je reçois le premier
poing sur la gueule de ma vie. L'effet est explosif. Tout se
met à tourner, ma vision se trouble. Tandis que je vacille,
j'ose enfin admettre que je suis réellement en danger.
On ne frappe pas les honnêtes gens comme ça, surtout
lorsqu'ils viennent d'avoir un petit accident de vélo,
accident injuste d'ailleurs, causé par un ostie de chat
noir...
Je sens le bonhomme me saisir le corps sous les bras, m'amener
quelque part, tandis que mes talons traînent sur le plancher...
Pas la force de me débattre. J'entends une porte s'ouvrir...
puis, on me lance... je m'écrase sur quelque chose de
mou. Un lit. Je suis sur le dos, ma vision se rétablit
graduellement. Au-dessus de moi est penché un visage long,
blanc, inquiétant, qui m'observe effrontément.
La fillette. Je suis dans sa chambre. Bouffée d'espoir :
d'une voix défaillante et molle, je lui demande d'aller
chercher de l'aide.
- Anne ! rugit une voix. Sors de ta chambre, tout de suite !
La fillette ne bouge pas. Je réussis à lever la
main vers elle. J'ai encore de la difficulté à
parler. Je répète :
- Va... chercher de... l'aide...
Elle fixe longuement ma main, puis son regard revient à
moi. Deux grands yeux glauques, vides, sans surprise, ni pitié,
ni peur, rien. C'est affreux... je crois que j'ai gémi...
J'entends un grommellement, mi-colérique mi-dégoûté,
puis la fillette est tirée par-derrière. Je ferme
les yeux, concentre toutes mes forces et réussis enfin
à me redresser, juste à temps pour voir la porte
de la chambre se refermer. Après quelques secondes, je
me remets debout. Terrible étourdissement, envie de vomir.
Je titube jusqu'à la porte, tourne la poignée.
Verrouillée.
De l'extérieur ?
Je tire sur la poignée, frappe la porte, crie pour qu'on
m'ouvre. Je fais rapidement le tour de la pièce des yeux.
Une chambre d'enfant, mais sans âme. Décorée,
mais sans joie. Des poupées et des dessins, mais tristes
et poussiéreux. Je marche vers la fenêtre et écarte
les rideaux. Le soleil entre dans la pièce et m'aveugle.
J'essaie d'ouvrir la fenêtre. Impossible.
Je cherche un projectile, un bâton. Là, une petite
chaise d'enfant. Je la saisis et la jette contre la fenêtre.
La chaise rebondit avec un bruit étrange, mais aucune
fissure n'apparaît dans la fenêtre. Je reprends la
chaise et frappe deux, trois, quatre fois de toutes mes forces.
La vitre tremble, mais ne casse pas.
Une vitre incassable.
Je contemple la fenêtre de longues secondes, complètement
hébété.
Je plaque mon visage contre la vitre et me mets à hurler
à l'aide. Mais dehors, en face, il n'y a que le terrain
vague, et les maisons, au loin à gauche, sont trop éloignées
pour que qui que ce soit puisse me voir.
J'entends alors des sons. Je m'éloigne de la fenêtre
et tends l'oreille. Une porte qui s'ouvre, vers la gauche. Sûrement
celle de la pièce du fond, aux horribles murs verts tachés
de sang, celle qui renferme le... le...
Des pas lourds dans la pièce voisine. Un bruit de rampement,
des petits cris terrorisés... Puis, un coup sourd. Et
un autre. Silence. On traîne alors quelque chose ou quelqu'un.
Ça passe devant ma porte. Puis, la voix du bonhomme, essoufflée
et rageuse, qui crie :
- Maude ! Je te l'avais dit que ta marche avait été
trop courte ! Retourne te promener vingt minutes avec ta
fille !
Dix secondes plus tard, une porte se referme en bas. Le bruit
de traînement reprend aussitôt dans le couloir, s'éloigne.
Des pas dans l'escalier, accompagnés de petits bruits
intermittents, poc... poc... poc...
La tête... la tête du pauvre gars qui percute chacune
des marches de l'escalier...
Cette évocation me propulse de nouveau contre la porte
et je me remets à crier, suppliant qu'on m'ouvre. Je suis
au comble de la panique : j'ai l'atroce conviction que le
bonhomme va remonter et me foutre la même correction qu'il
a administrée à l'autre. Ensuite, ce sera moi qui
serai traîné dans le corridor, ce sera ma tête
qui percutera les marches de l'escalier...
Je tambourine sur la porte à deux poings, sans cesser
de crier, puis finis par me taire, à bout de souffle,
l'oreille tendue. On remonte l'escalier. Je recule de quelques
pas, apeuré, sans quitter la porte des yeux. Il y a deux
secondes, j'implorais que quelqu'un vienne l'ouvrir, mais maintenant
je n'y tiens vraiment plus... Les pas approchent, accompagnés
d'un petit chuintement métallique, comme si on roulait
quelque chose. Les sons passent devant ma porte. Je devine qu'ils
sont maintenant dans la terrible pièce verte. J'appuie
mon oreille contre le mur : bruits étouffés,
frottements mouillés. On lave la pièce. On essuie
le sang...
Je vais être malade...
© 2001 Éditions
Alire & Patrick Senécal
Pour
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