(Extrait : p.1-19)
En voyant le monstre sortir de la voiture, Bruno Hamel entendit
le grognement de chien pour la première fois.
À une trentaine de mètres devant lui, la voiture
de police était arrêtée près de l'entrée
arrière du Palais de justice depuis une bonne minute déjà
et ses occupants n'avaient toujours pas donné signe de
vie. Bruno s'était même demandé s'ils n'avaient
pas remarqué sa présence lorsque les deux policiers
étaient enfin sortis pour ouvrir aussitôt la portière
arrière. Le monstre, menotté, était apparu.
Bruno le voyait en chair et en os pour la première fois.
À l'exception de ses cheveux lissés et de sa barbe
fraîchement coupée, il était comme sur toutes
les images vues à la télé.
C'est à ce moment que le grognement de chien se fit entendre,
sourd, lointain. Bruno y porta à peine attention. Ses
yeux ne quittaient pas le visage du monstre. Il s'était
toujours méfié des stéréotypes :
il considérait que les plus tordus avaient souvent l'air
des plus droits Pourtant, cette fois, le monstre ressemblait
vraiment à une pourriture, une vraie caricature de « méchant »
hollywoodien, et cette constatation agaçait Bruno, il
n'aurait su dire pourquoi.
Les policiers guidèrent le monstre vers la porte, autour
de laquelle une vingtaine de citoyens manifestaient leur hargne
et leur dégoût en criant des insultes au prisonnier.
Un petit rictus qui se voulait arrogant plissait les lèvres
du monstre, mais on devinait la crainte camouflée derrière
ces airs de dur. Tout à l'heure, ce sourire ferait place
à une expression beaucoup plus affolée. À
cette pensée, Bruno dut déployer un certain effort
pour ne pas sortir de la voiture et tirer sur le monstre à
bout portant avec le pistolet coincé sous la ceinture
de son pantalon. Mais il s'obligea au calme, à l'inertie.
La haine, utilisée maintenant, serait un gaspillage. Il
fallait la conserver pour plus tard. Pour tout à l'heure.
Accompagné des deux policiers, le monstre disparut dans
l'édifice et le petit groupe de manifestants se tut aussitôt.
Le grognement de chien gronda pour la seconde fois. Bruno regarda
aux alentours, s'attendant à voir un molosse s'approcher,
mais il ne vit aucun animal.
L'un des deux policiers ressortit, traversa le groupe des manifestants
maintenant silencieux et monta dans sa voiture. Celle-ci recula
et alla disparaître sur le côté du Palais
de justice, dans le stationnement. Bruno, qui n'avait pas arrêté
le moteur de son automobile, la suivit de loin. La voiture de
police se stationna près d'une porte, à côté
de deux autres véhicules de patrouille. Dix secondes plus
tard, l'agent entrait dans l'édifice.
Bruno s'était garé à une vingtaine de mètres
de là et il coupa enfin le moteur.
- Tu m'avais pas dit que c'était un char de police...
Bruno se tourna vers l'adolescent assis à côté
de lui. Le jeune secoua la tête, embêté, et
répéta :
- Si j'avais su, je suis pas sûr que j'aurais dit oui...
Bruno sortit son portefeuille et compta dix coupures de cent
dollars. Le jeune, qui ne s'attendait pas à un tel bonus,
fixa les billets avec convoitise. Il devait avoir seize ou dix-sept
ans, il avait le crâne rasé, une pine dans
la lèvre inférieure, et il était plutôt
beau garçon. Il voulut prendre l'argent, mais Bruno le
fourra dans la poche de son manteau.
- Quand ce sera fait, dit-il tout simplement.
Le jeune approuva, puis ouvrit sa portière.
- Pas tout de suite !
L'ado referma nerveusement. Bruno regarda sa montre : dix
heures moins dix.
Il abaissa son pare-soleil pour ne pas être incommodé,
appuya sa tête et, pour la première fois depuis
le début du cauchemar, repensa aux dix dernières
journées.
***
Les ténèbres choisirent un après-midi
particulièrement ensoleillé pour apparaître.
Ce sept octobre ressemblait à une journée d'été
et Bruno ramassait les feuilles sur son terrain, tombées
tôt cette année. Il n'avait aucune opération
à partir de midi et l'hôpital n'avait pas besoin
de lui : une demi-journée de congé. Il avait
commencé par passer une petite heure à son ordinateur.
L'informatique était son dada et aussitôt que sa
famille ou son travail lui laissaient le moindre moment libre,
il sautait sur son clavier et devenait inaccessible au commun
des mortels. Mais il faisait tellement beau ce jour-là
qu'il avait fini par sortir pour effectuer quelques travaux sur
le terrain, sans se presser. Tout en terminant sa troisième
bière de l'après-midi (Sylvie n'était pas
là pour le sermonner, aussi bien en profiter !),
il préparait un immense tas de feuilles pour faire une
surprise à Jasmine. Elle serait folle de joie, se jetterait
dans le tas et insisterait pour que son père fasse la
même chose. Et Bruno obéirait avec joie.
Car, bien sûr, il aimait éperdument sa fille.
Il était quinze heures vingt, les enfants défilaient
dans la rue et le tas de feuilles était à peu près
terminé. Bruno vit passer Louise Bédard qui le
salua. Comme tous les jours, elle était allée à
l'école chercher son fils Frédéric, qui
n'osait plus revenir seul à la maison. Le garçonnet
de neuf ans salua timidement le médecin et celui-ci répondit
en souriant, touché, comme toujours, par les terribles
cicatrices qui défiguraient l'enfant depuis trois ans
et auxquelles Bruno n'arrivait pas à s'habituer. Et tandis
qu'il les regardait s'éloigner vers leur maison, au coin
de la rue, il se dit pour la millième fois qu'il était
chanceux. Très chanceux.
Une heure avant que les ténèbres ne s'abattent
sur lui, Bruno Hamel remerciait la providence de lui avoir accordé
une vie sans réelles épreuves.
Après avoir vu passer tous les enfants du quartier, il
commença à s'interroger. Lorsqu'il alla à
l'école, il n'était quand même pas encore
inquiet. Elle était peut-être restée dans
sa classe pour des explications supplémentaires ou une
activité quelconque. Mais on lui assura que Jasmine était
partie depuis au moins quarante minutes. Il n'était pas
vraiment inquiet non plus en retournant à la maison, s'attendant
à y trouver sa fille jouant dans les feuilles avec sa
mère. Sylvie était là, mais pas Jasmine.
Sylvie donna une série de coups de fil, mais la petite
ne se trouvait chez aucune de ses amies.
Après quoi, l'inquiétude se pointa enfin. Assez
pour qu'on appelle la police.
Lorsqu'ils arrivèrent, les policiers se voulurent rassurants :
une fillette de sept ans qui fait un petit détour avant
de rentrer à la maison, c'est fréquent. « Les
disparitions d'enfants à Drummondville, c'est plus rare
que des gagnants de 6-49 ! » avait blagué
l'un d'eux. Bruno savait que ce n'était pas tout à
fait vrai : au moins une fois par année, il tombait
sur un article, dans le journal local, traitant d'une disparition
d'enfant. Les policiers acceptèrent d'effectuer une recherche,
même s'ils ne s'alarmaient pas vraiment.
Ils retournèrent tout d'abord à l'école,
accompagné par Bruno, tandis que Sylvie restait à
la maison pour accueillir sa fille qui, évidemment, reviendrait
sur les entrefaites.
À l'école, pendant qu'un policier interrogeait
le surveillant à l'extérieur, Bruno observait l'autre
agent allant et venant dans le champ près de l'école.
Il se répétait que dans une heure ils seraient
tous les trois à la maison en train de rire de cette situation ;
pourtant, il ne quittait pas des yeux le policier qui fouillait
avec insistance dans les buissons...
Tout à coup, l'agent s'immobilisa, le regard rivé
au sol ; il enleva sa casquette, se passa lentement une
main dans les cheveux et les jambes de Bruno s'engourdirent instantanément.
Tandis qu'il marchait vers le policier, il ne cessait de se répéter
que ce n'était rien, que le flic avait découvert
un livre, un chapeau, quelque chose qui n'avait rien à
voir avec sa fille... Il s'approcha et, malgré le visage
bouleversé du policier, il niait toujours. Même
lorsqu'il fut assez près pour voir une jambe nue dépasser
du buisson, il continua de se dire que c'était un autre
enfant, une autre petite fille, mais pas la sienne, pas Jasmine,
parce que c'était tout simplement impossible, ça
arrivait à d'autres enfants, à d'autres parents
qui passaient aux nouvelles et dans les journaux, mais pas à
eux...
Il la reconnut tout de suite, et pourtant ce n'était pas
elle. Ce n'était plus elle. Ce qui lui creva d'abord
le coeur fut sa nudité. Elle portait encore sa robe bleue,
mais celle-ci était trop en lambeaux pour recouvrir décemment
ce petit corps qu'il connaissait par coeur, qu'il avait lavé
des milliers de fois dans leur bain... Mais maintenant il était
si... souillé ! Chaque fois que Jasmine se
faisait un petit bobo et qu'elle rentrait dans la maison en pleurant,
Bruno en avait mal à l'âme. Pourtant, cette fois,
il y avait tellement d'ecchymoses, tellement de sang et elle
ne pleurait pas ! Pourquoi ne pleurait-elle pas, elle devait
tellement souffrir !
Lorsqu'il vit autour de son cou son bandeau bleu à cheveux,
celui que Sylvie lui avait attaché le matin même
en la conjurant de ne pas le perdre, il sut qu'elle était
morte.
Jasmine, son unique fille, avec qui il aurait dû être
en train de jouer et de rire à ce moment précis,
était morte.
Puis il vit son visage. Jamais il ne l'avait vu si enflé.
Jamais il n'avait vu sa bouche si tordue. Et son regard... Vide
en apparence, mais tout au fond des prunelles subsistait l'horreur...
Comment pouvait-il y avoir une telle émotion dans les
yeux d'un enfant ? Celui qui avait fait ça
n'avait pas seulement tué sa fille, il lui avait détruit
l'âme.
Bruno se laissa tomber à genoux. Il tendit les bras et,
tout doucement, il releva Jasmine, comme il le faisait lorsqu'elle
était malade ou endormie devant la télé.
Il la ramena contre lui, déposa son visage au creux de
son épaule et l'étreignit avec force, sans un mot,
sans un cri, avec seulement une lente, longue et sifflante expiration.
Il ne remarqua pas si elle était raide ou molle, chaude
ou froide... Il remarqua seulement que, pour la première
fois, sa fille ne répondait pas à ses caresses,
ne le serrait pas contre elle comme à son habitude, ne
gloussait pas de plaisir dans son cou... Pour la première
fois, elle n'avait aucune réaction. Et de toutes les douleurs,
ce fut la pire.
Toujours en la tenant contre lui, il ferma les yeux. Des scènes
familières se succédèrent derrière
ses paupières closes : Jasmine qui courait vers lui
en l'appelant lorsqu'il rentrait à la maison, Jasmine
qui l'aidait avec sérieux à classer ses disques,
Jasmine qui criait de joie sur le dos de l'éléphant
au zoo, Jasmine qui traçait des yeux et une bouche dans
son pâté chinois, Jasmine qui mettait les robes
de Sylvie et paradait en prenant une moue d'adulte, Jasmine qui
courait après les écureuils dans le parc et, surtout,
Jasmine qui riait, qui riait...
C'est à ce moment que les ténèbres obscurcirent
le soleil.
***
Bruno ouvrit les yeux. Dix heures quinze. L'audition devant
le juge devait être commencée. Le médecin
regarda autour de lui : il n'y avait personne dans le stationnement
et d'ici, on ne pouvait voir l'entrée arrière du
Palais de justice. Il dit donc à l'adolescent qu'il pouvait
y aller.
Le jeune sortit et se dirigea rapidement vers la voiture de police.
Il prit dans la poche de son manteau un ou deux instruments que
Bruno ne put reconnaître et commença à travailler
sur la portière. Plus précisément, sur la
serrure.
Bruno examina de nouveau les alentours. Les individus les plus
près se trouvaient sur le trottoir, à cent mètres
de là. Quant aux manifestants près de la porte
arrière, il n'y avait pas de raison qu'ils viennent ici.
C'était un peu risqué (Bruno n'avait pas prévu
la présence de ce petit groupe de citoyens), mais il n'avait
pas tellement le choix.
Il remarqua à quel point les autres voitures du stationnement
étaient ternes, l'asphalte gris et craquelé, le
ciel fade... Mais les choses n'étaient pas vraiment ainsi,
il le savait. C'est lui qui les voyait de cette manière.
Car il avait une vue différente, maintenant, une vision
altérée.
Il reporta son attention sur le jeune, mais il ne le voyait plus
réellement, perdu dans ses pensées. Cette nouvelle
vision qu'il possédait, c'était une réaction.
Un effet secondaire des ténèbres...
***
Le changement de vision s'était fait brutalement, sans
gradation. Avant de prendre le corps de Jasmine dans ses bras
et de fermer les yeux, Bruno voyait d'une certaine manière.
En les rouvrant quelques minutes plus tard, il voyait différemment.
Des heures qui suivirent la découverte, il ne gardait
qu'un souvenir vague, presque irréel. Seuls quelques moments
précis ressortaient avec clarté de ce brouillard :
la crise d'hystérie de Sylvie, le coup de téléphone
à sa mère... Il se rappelait aussi à quel
point Sylvie lui avait semblé terne, sans dimensions,
sans relief. Comme l'étaient les murs, les meubles et
les objets de la maison, qu'il avait observés d'un air
hagard.
Il y avait désormais un filtre devant ses yeux.
Toute la soirée, ils demeurèrent enlacés
sur le divan du salon, à ne pas bouger, à parler
à peine. Sylvie pleurait continuellement. Bruno la serrait
de toutes ses forces, brisé par le malheur et le désespoir
mais aucune larme ne coulait de ses yeux. Les ténèbres
en lui étouffaient tout sanglot.
Deux jours après, au salon funéraire, les visiteurs
furent nombreux : parents (même la mère de
Bruno, qui était presque impotente, avait remué
ciel et terre pour y être), amis, collègues et tous
les membres du conseil d'administration de l'Éclosion,
le refuge pour femmes battues où Sylvie travaillait à
temps partiel et où le médecin donnait une soirée
de bénévolat par semaine. Bruno avait enlacé
chacune de ces personnes, ému à s'en arracher le
coeur...
- Ça devrait pas arriver à des gens comme Sylvie
et toi, lui avait marmonné Gisèle, la directrice
de l'Éclosion, le visage baigné de larmes. Dieu
est parfois le pire des salauds...
Bruno lui avait caressé la joue, la gorge trop coincée
pour dire quoi que ce soit.
Il réussit tout de même à parler avec des
gens, des amis, faisant des efforts surhumains pour taire la
détresse en lui, ne serait-ce que quelques secondes. Mais
c'était peine perdue : elle était omniprésente,
comme une vague perpétuelle qui se reformait aussitôt
disparue. Et sous ce désespoir il y avait toujours les
ténèbres, cette étrange noirceur dans son
âme qui empêchait toute larme et qui semblait camoufler
quelque chose qu'il ne voulait pas encore affronter...
Durant la soirée, surtout lorsqu'il allait se recueillir
devant le cercueil fermé, il enfouit plusieurs fois la
main dans sa poche, où se trouvait le bandeau bleu de
Jasmine, qu'elle portait lors de la dernière journée
de sa courte vie. Bruno l'avait conservé sans en parler
à personne, pas même à Sylvie. Depuis, il
l'avait toujours sur lui et il se disait que plus jamais il ne
s'en séparerait.
Dans cette boîte de bois fermée se trouvait sa fille.
Couchée, paisible comme lorsqu'elle dormait. Chaque soir,
en se mettant au lit, elle lançait la même phrase
à Bruno lorsqu'il quittait la chambre : « Papa,
n'oublie pas ton sac, n'oublie pas ton chapeau, n'oublie pas
rien ! » Ça ne voulait rien dire, mais
elle disait cela depuis qu'elle avait trois ans et c'était
devenu un rituel, une complicité comprise seulement par
eux deux.
En observant le cercueil, Bruno se dit que c'était la
première fois que Jasmine se couchait sans respecter leur
petit rituel.
Pleure ! Mais pleure donc, tu en as tellement envie !
Pourquoi n'y arrivait-il pas ? Pourquoi ces étranges
ténèbres en lui, qui endiguaient tout épanchement
de son désespoir ?
Pendant la mise en terre le lendemain, sous un soleil resplendissant,
Bruno ressentit une panique si intense qu'il fut à deux
doigts de se jeter sur le cercueil en hurlant. L'idée
que sa petite Jasmine allait passer l'éternité
dans ce trou, à y pourrir jusqu'au désagrègement
total, lui parut si ignoble, si insensée qu'il voulut
s'éloigner, mais la main de Sylvie lui serra la taille
au même moment et cela lui donna la force de rester. Il
mit sa main dans sa poche et ne lâcha plus le ruban bleu.
Ce soir-là, Bruno aurait dû aller faire son bénévolat
à l'Éclosion. Évidemment, il n'y alla pas,
ce qui n'arrivait à peu près jamais. Depuis trois
ans, il se rendait au centre un soir par semaine pour réconforter
les pensionnaires, leur parler et, parfois, soigner des femmes
qui arrivaient en larmes, encore enflées des coups fraîchement
reçus de leur conjoint. Sylvie, elle, y travaillait trois
jours par semaine. Elle et Bruno y étaient très
appréciés et ils en eurent la preuve en recevant
une énorme carte signée par toutes les pensionnaires
de l'Éclosion. La plupart des messages s'adressaient au
couple (« Vous m'avez tellement aidée, je ferai
tout ce que je peux pour vous aider à mon tour »),
mais certains s'adressaient plus à Bruno (« Je
me rappellerai toujours ce soir-là où je suis arrivée
en crise au centre et où vous avez été si
doux, si gentil avec moi »), d'autres plus à
Sylvie (« Les trois plus belles journées de
la semaine sont celles où vous venez travailler »).
Ils lurent la carte debout, au milieu du salon, joue contre joue
Et tout à coup, Sylvie se tourna vers Bruno :
- Je veux que tu me fasses l'amour.
Pas de désir ni de sensualité dans cette demande,
mais plutôt un désespoir presque suppliant. Bruno
la considéra un long moment. Depuis combien de temps n'avaient-ils
pas eu de relation sexuelle ? Deux mois ? Peut-être
trois ? Leur couple n'était pas très en santé
depuis quelque temps, ils le savaient tous les deux, mais ils
n'en avaient jamais vraiment parlé... Pas de disputes
à répétition ni de reproches précis,
juste une habitude stagnante et morne qui provoquait de moins
en moins d'étincelles...
Bruno comprenait la demande de Sylvie : la mort de Jasmine
devait les rapprocher. C'était le moment ou jamais de
redevenir le couple qu'ils avaient déjà été.
Et surtout, c'était le seul moyen de traverser l'épreuve.
Oui, il comprenait. Et en guise d'approbation, il l'embrassa
et la guida lentement vers la chambre à coucher, au second
étage.
Malgré toute la tendresse qui enveloppa leur communion,
aucun véritable plaisir, aucune excitation, ne se fit
sentir et ils s'arrêtèrent au bout d'un certain
moment. Sylvie pleura doucement dans les bras de Bruno. Ce dernier
réfléchissait. Bien sûr, ce n'était
pas si étonnant que cela n'ait pas fonctionné mais
la mort de Jasmine était-elle la seule cause ? En
silence, il se colla contre elle avec un tel besoin de fusion
et de réconfort qu'il s'endormit dans cette position.
Le lendemain, en fin d'après-midi, Bruno se rendit à
l'école de Jasmine. Il regarda tous les enfants sortir
de l'école et certains, qui le connaissaient, l'observèrent
avec malaise. Bruno avait l'impression que tous les écoliers
étaient ternes et délavés, mais il savait
que ce n'était pas le cas. C'était le filtre devant
ses yeux...
Lorsqu'il n'y eut plus aucun enfant pour franchir la porte de
sortie, le médecin demeura immobile, les yeux rivés
sur la porte, souhaitant de toutes ses forces la voir s'ouvrir
sur Jasmine. Mais elle demeura fermée. Il sortit le ruban
bleu de sa poche. Le sang avait séché sur le tissu.
Il l'effleura de sa joue, ferma les yeux un moment, puis, la
tête basse, retourna vers sa voiture.
***
Le jeune s'activait toujours sur la serrure de la voiture,
mais Bruno le voyait à peine, toujours perdu dans ses
pensées.
Ces quatre journées qui avaient suivi l'arrivée
des ténèbres avaient été les plus
tristes et les plus désespérées. Mais elles
avaient été aussi pleines de volonté :
volonté de s'en sortir, volonté de retrouver Sylvie,
volonté d'être plus fort que la fatalité
Bien sûr, Bruno était encore trop affaibli par la
blessure pour livrer un véritable combat, mais il y croyait.
Malgré les ténèbres en lui, il y croyait
vraiment. Sylvie et lui ne pourraient que remonter de cet abîme,
et l'ascension, aussi longue et douloureuse soit-elle, se ferait
jour après jour.
Mais le soir du quatrième jour, le téléphone
sonna.
***
Bruno entendit à l'autre bout du fil une voix douce
et rauque à la fois. Toutes les personnes qui avaient
appelé jusqu'à maintenant lui avaient demandé
sur un ton gêné comment il allait, ce qui lui avait
semblé la pire des insultes. Cet homme fut le premier
à changer la formule.
- Ici le sergent-détective Mercure. Je m'excuse de vous
importuner dans votre douleur.
Bruno ne répondit rien, intrigué.
- Mais la nouvelle vaut la peine : nous avons trouvé
l'assassin de votre fille.
Quelque chose s'écroula en Bruno, alourdit son estomac
et lui donna un terrible vertige, tandis que sa salive devenait
épaisse. Sur le moment, il ne comprit pas ce qui lui arrivait
puis la lumière se fit. Depuis quatre jours, il était
si submergé par la perte de Jasmine que son cerveau, aussi
insensé que cela lui semblât maintenant, ne s'était
jamais arrêté à l'idée qu'il y avait
un violeur, un tueur, et que celui-ci était toujours en
liberté. Pour la première fois, ses émotions
se détachèrent de la perte de sa fille et se fixèrent
sur l'existence de cet assassin. Cela le déstabilisa tellement
qu'il dut s'asseoir, le combiné toujours contre l'oreille.
- Le Le tueur de Jasmine, balbutia-t-il.
Le type n'avait pas été difficile à trouver,
selon Mercure. Il rôdait autour de l'école depuis
plusieurs jours et avait parlé à des enfants. Des
professeurs l'avaient aussi remarqué, l'identification
avait donc été facile. On l'avait interrogé
la veille. Il avait fourni un alibi incohérent et confus,
s'était contredit dans ses réponses.
Après un long silence, Bruno demanda :
- Il a avoué ?
- C'est tout comme. Quand il a réalisé que ça
regardait mal pour lui, il a fini par admettre : « On
dirait bien que je suis cuit... » On le tient, monsieur
Hamel.
Nouveau silence du médecin. Il ne se sentait vraiment
pas bien.
- Quelles sont les prochaines étapes ?
Mercure expliqua : le lendemain, ce serait la comparution, puis
l'incarcération au centre de détention de Drummondville.
Environ une semaine plus tard, il y aurait une audition devant
le juge pour l'enquête préliminaire afin de déterminer
la date du procès.
- Il va écoper, vous pouvez en être sûr. Viol
avec extrême violence, meurtre sûrement avec préméditation
Tout ça sur une fillette Il va prendre vingt-cinq ans,
c'est presque certain...
- Vingt-cinq ans ?
- C'est la durée d'une peine à vie. Il pourrait
être admissible à une libération conditionnelle,
mais seulement après quinze ans.
- Mais il ne restera pas en prison pour le restant de ses jours ?
Bruno se surprit lui-même à dire cela.
- C'est long, vingt-cinq ans, monsieur Hamel. Même quinze
ans. Pour demeurer en prison jusqu'à la mort, il faut
avoir fait quelque chose de vraiment...
Il s'interrompit, réalisant la maladresse de ses paroles,
mais Bruno avait compris et rétorqua sèchement :
- Le viol et la mort de ma fille ne sont pas assez graves, c'est
ça ?
- Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire...
Silence embarrassé. La bouche vide de salive, le médecin
s'entendit demander :
- Comment réagit-il ? Est-ce qu'il... Est-ce qu'il semble
avoir des remords ?
Il se frotta le front. Pourquoi posait-il ces questions ?
- Il sait qu'il est foutu et ça l'effraie. Mais il joue
les durs et... Non, il n'a aucun remords. Quand on évoquait
devant lui l'horreur du crime, il... Enfin, il lui est arrivé
de sourire. C'est de l'arrogance, évidemment, mais...
Le médecin hocha la tête, le visage soudain blême.
Il marmonna d'une voix vide :
- Merci.
Et il raccrocha. Il resta assis un bon moment. Il essayait de
se représenter cet homme qui, tandis qu'on l'accusait
du pire des crimes, se contentait de sourire.
De sourire.
Ce tueur anonyme surgit tout à coup des étranges
ténèbres qui, jusqu'à maintenant et malgré
leur présence indéniable, étaient demeurées
stagnantes en lui mais qui, à présent, remuaient
lentement. Ce sombre mouvement repoussa même partiellement
sa tristesse, qui, tout à coup, diminua d'intensité.
Il remarqua enfin Sylvie, debout dans l'entrée du salon.
- Ils l'ont trouvé, c'est ça ?
C'était la première fois qu'elle évoquait
le tueur, du moins devant Bruno.
- Oui, ils l'ont trouvé.
Il résuma les informations reçues. Sylvie mit ses
mains devant sa bouche et pleura. Bruno comprit que, contrairement
à lui, elle avait souvent songé au tueur de Jasmine.
- Il aura sûrement vingt-cinq ans de prison, expliqua-t-il
mécaniquement. Et une liberté conditionnelle après
quinze ans. En tout cas, c'est ce qu'il risque.
Devant l'air hagard de son conjoint, Sylvie s'étonna et
lui demanda s'il n'était pas soulagé.
- Je je ne sais pas, je...
Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer le sourire de cet assassin
sans visage.
Sylvie devint alors très grave. Elle rejoignit son conjoint,
lui prit les mains et l'obligea à se lever. Elle dit,
la voix claire, sans sanglots :
- Bruno, il faut que nous ayons un autre enfant.
Et, après une pause :
- Le plus rapidement possible.
- Tu ne peux plus en avoir.
- Adoptons-en un.
- Je je ne suis pas prêt à remplacer Jasmine si
vite
- Il ne s'agit pas de la remplacer, tu le sais bien.
- Non, évidemment, mais...
Elle allait trop vite pour lui et ce coup de téléphone
de la police le bouleversait trop pour qu'il arrive à
réfléchir clairement. Et il y avait les ténèbres,
aussi, qui lui remuaient de plus en plus l'estomac, lui procurant
une désagréable sensation...
- Écoute, je vais y réfléchir, mais pas
tout de suite...
Elle hocha la tête en reniflant, ajouta qu'elle comprenait.
Il lui caressa les cheveux, sourit, puis dit qu'il avait besoin
d'aller prendre l'air, seul Peut-être même ne souperait-il
pas à la maison Elle parut un peu surprise, mais ne s'opposa
pas. Il l'embrassa, puis sortit.
Il marcha longtemps, jusqu'au centre-ville, hanté par
le coup de téléphone de la police.
Vingt-cinq ans Peut-être quinze...
Il soupa tard dans un restaurant de la rue Brock, mais au bout
de quelques bouchées il repoussa son assiette avec dégoût.
Il essayait de retrouver toute la force de la tristesse qui l'habitait
depuis quatre jours, mais celle-ci était difficile à
atteindre, trop repoussée par les ténèbres
qui s'alourdissaient.
Quand Bruno rentra à la maison, après une longue
errance en ville, Sylvie était devant la télé.
Elle ne lui demanda pas ce qu'il avait fait ni où il était
allé. Elle se contenta de dire doucement qu'il arrivait
juste à temps pour le bulletin d'informations. Elle avait
d'ailleurs mis le magnétoscope sur « enregistrement »,
au cas où il serait revenu trop tard. Sa mère avait
aussi appelé pour prendre des nouvelles. Il hocha la tête
en silence. Il avait la bouche si sèche... Il alla prendre
une bière dans le réfrigérateur et revint
s'asseoir au salon, tout contre Sylvie.
Après les manchettes politiques et internationales, le
lecteur de nouvelles expliqua que la police de Drummondville
venait d'arrêter un suspect dans l'affaire de « l'horrible
mort de la petite Jasmine Jutras-Hamel ». Là-dessus,
le poste de police de Drummondville apparut à l'écran
et on y vit deux policiers qui escortaient un jeune homme menotté.
- C'est lui ! souffla Sylvie.
Bruno lui saisit la cuisse et la serra avec force. De sa main
libre, il prit la télécommande et monta le son.
Sur les images du jeune homme, une voix hors champ expliquait :
- C'est hier soir que la police de Drummondville a arrêté
un suspect dans l'affaire de la petite Jasmine Jutras-Hamel,
sauvagement violée et tuée vendredi dernier. Le
suspect est un certain...
Et tout à coup, Bruno s'empressa de couper le son du téléviseur.
Ahurie, Sylvie lui demanda ce qu'il faisait. Le médecin
lui-même observait la télécommande avec stupeur.
Pourquoi donc avait-il fait ça ? Et d'une voix qui
semblait extérieure à lui-même, il s'entendit
répondre :
- Je ne veux rien connaître de lui. Ni son nom, ni ce qu'il
fait dans la vie, ni aucun autre renseignement.
Sylvie lui demanda pourquoi. Bruno fixa l'écran un moment,
comme s'il cherchait une explication précise, claire.
- Toute information sur lui, sur sa personnalité, le rendrait
trop semblable à un être humain...
Voilà, c'était ça. Cet homme ne pouvait
être un être humain, c'était évident.
Un être humain n'aurait pas fait ça. Et Bruno ne
voulait pas le considérer comme un homme. C'était
le seul moyen pour...
Pour quoi, au juste ?
Il se frotta le front, perplexe.
Sylvie ne répliqua rien pendant quelques instants, déconcertée.
- Mais moi, je veux connaître ces renseignements.
- Tu pourras regarder la vidéocassette plus tard.
Il tourna un regard implorant vers elle.
- S'il te plaît...
Sa demande était absurde, il le savait, mais c'était
plus fort que lui. Elle hocha la tête, compréhensive.
Elle dit qu'elle allait se préparer un café et
qu'elle regarderait la cassette après. Il la remercia
et elle marcha vers la cuisine.
À l'écran, on était passé à
une autre manchette. Bruno appuya sur le « stop »
du magnétoscope, recula le ruban et, toujours sans le
son, refit défiler le passage où on voyait le jeune
homme menotté. Dans la vingtaine, cheveux longs, blonds
et sales, jean troué et veste de cuir fatiguée.
Barbe de quelques jours, yeux éteints, bouche bêtement
entrouverte. Une sale gueule.
Ce gars s'était approché de Jasmine. Il lui avait
parlé, l'avait attirée dans le champ sous un prétexte
quelconque Puis, derrière un buisson, il l'avait étendue
sur le sol de force, avait déchiré sa robe, l'avait
pénétrée et frappée violemment, encore
et encore et il avait joui en elle, pendant qu'elle tentait de
hurler au secours, d'appeler sa maman et son papa à l'aide...
Finalement, il avait entouré de son ruban bleu son petit
cou et l'avait étranglée, lui laissant ainsi comme
dernière émotion de son court passage sur terre
une immense et incompréhensible souffrance...
Entre ses mains, la télécommande craqua faiblement.
Tout à coup, le jeune homme à la télé
tourna la tête vers la caméra et afficha un bref
sourire arrogant, méprisant. En une fraction de seconde,
le coeur de Bruno se consuma, devint du granit calciné.
Le lecteur de nouvelles réapparut à l'écran,
bougeant sa bouche sans qu'aucun son en sorte. Bruno fit reculer
la cassette à nouveau, refit jouer le passage, jusqu'au
sourire. Souriait-il comme ça en violant Jasmine, en la
battant ? Sûrement, oui... Comme il sourira ainsi
en sortant de prison, que ce soit dans quinze ou vingt-cinq ans
Sûrement quinze...
En vitesse, Bruno se leva et marcha vers l'escalier. Il croisa
Sylvie qui lui demanda où il allait.
- Je vais me coucher, répondit-il rapidement. Je
suis vraiment crevé...
C'est en se couchant que Bruno s'abandonnait le plus à
sa peine. Immobile dans le lit, il laissait les souvenirs de
Jasmine déferler en lui, s'y noyait et s'endormait dans
cette souffrance. Mais ce soir-là, la tête enfouie
dans l'oreiller, il n'arrivait pas à réactiver
sa tristesse. Il la pressentait, la touchait du bout de l'âme,
mais les ténèbres s'épaississaient de plus
en plus, au point qu'il en avait mal au coeur.
Quand Sylvie vint se coucher une heure plus tard, il ne dormait
toujours pas, même s'il avait les yeux fermés. Et
à deux heures du matin, il se retournait encore entre
ses draps, couvert de sueur, l'esprit totalement confus. Chaque
fois qu'il voulait arrêter ses pensées sur le visage
de Jasmine, chaque fois qu'il s'efforçait de retrouver
sa tristesse pour s'y engloutir avec soulagement, la face du
tueur apparaissait, avec son épouvantable sourire. Et
dans sa tête, le temps s'écoulait, les années
passaient, après lesquelles sa petite fille n'était
plus que poussière alors que le tueur, lui, sortait de
prison en souriant.
En souriant toujours, toujours, toujours...
Qu'est-ce que Bruno devait faire pour que l'autre arrête
enfin de sourire ? pour qu'il grimace enfin de peur et de
souffrance, comme Jasmine ?
Un flash de sang, de violence et de furie lui balaya soudain
le cerveau avec une telle force qu'il se leva d'un bond et sortit
de la chambre, comme s'il fuyait l'homme qui se trouvait dans
ce lit deux secondes plus tôt.
Il descendit à la cuisine, prit un verre d'eau. Mais il
la recracha, elle ne passait pas : les ténèbres
bloquaient son estomac. D'ailleurs, la nausée le saisit
au même moment et il eut juste le temps de se rendre à
la salle de bain pour vomir dans les toilettes. Et pendant qu'il
vomissait les images de folie ne cessaient de marteler sa tête.
Quand il se releva, il se sentait étrangement calme. Il
se regarda dans le miroir, d'abord avec étonnement, puis
ses traits s'affaissèrent peu à peu, devinrent
graves.
D'un pas lent, il alla au salon. Il ouvrit la télé
et se passa à nouveau la cassette des nouvelles. Toujours
sans le son, il observa les images, puis appuya sur « pause »
au moment où l'assassin souriait vers la caméra.
Le jeune homme s'immobilisa à l'écran et, à
partir de cet instant, devint le monstre.
Le médecin s'approcha de la télé, se pencha
et, le visage tout près de l'écran, fixa intensément
le monstre figé devant lui.
Alors, les ténèbres ne se contentèrent plus
d'altérer sa tristesse, mais l'abolirent complètement.
Telle une tache d'huile grandissante, elles se répandirent
dans tout son corps, jusqu'à remplir son regard.
Quand il se coucha dix minutes plus tard, il n'essaya même
pas de dormir. Étendu sur le dos, il fixait au plafond
ses yeux ouverts et durs, tandis que son cerveau fonctionnait
à toute vitesse. Si ses pensées furent d'abord
chaotiques et éparpillées, elles s'organisèrent
au cours des heures, formant peu à peu un ensemble cohérent
et précis. Et tout au long de cette nuit blanche, une
phrase ressortit sans cesse de la tempête d'idées
qui grondait dans son crâne : le monstre passerait
devant le juge pour son enquête préliminaire dans
environ une semaine.
Environ une semaine...
© 2002 Éditions
Alire & Patrick Senécal
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