Le Hangar
Une fois vidé, l'ancien territoire des enfers devint
un désert de pénombre. Le roi Rel, fils du dernier
roi des enfers, qui avait trahi son père en refusant que
son pays serve plus longtemps de colonie pénitentiaire,
était l'ami des juges du crépuscule, qui régissent
le destin des morts. Rel, comme la plupart des autochtones des
anciens enfers, jouissait d'une espérance de vie très
longue, de quelques milliers d'années. Quelques siècles
s'étaient écoulés depuis l'immolation rituelle
de ses vieux parents sur une roue de feu, et Rel s'était
affirmé comme un souverain mystérieux. Il régnait
sur le plus profond des mondes, sorte d'immense caverne crépusculaire,
située sans doute en dessous d'un autre monde, sans qu'on
sache très bien lequel.
Les limbes unis, qui désormais partageaient la charge
d'héberger les damnés pour leur peine, avaient
également été tenus de remettre en état
le territoire des anciens enfers. Cependant le roi Rel avait
tergiversé, hésitant à rendre son pays semblable
à n'importe quel monde de surface, avec un ciel et du
soleil. Il était content d'avoir des «étoiles»
au «ciel», c'est-à-dire des fragments de mica
brillant fugacement au plafond de la voûte maintenant que
le revêtement de béton en était usé.
Il aimait le «vent» sur son pays, autrement dit les
courants d'air dans la caverne. Il aimait sa reine, Lame, qui
avait su parler aux juges terrifiants pour adoucir certaines
peines. Il était dévoué à son peuple
de monstres et d'êtres de moins en moins difformes à
présent qu'ils n'étaient plus bourreaux.
On avait installé de puissants projecteurs là
où le sol était fertile. Plusieurs anciens tortionnaires
étaient ainsi devenus cultivateurs. Les projecteurs tournaient
et changeaient d'intensité, imitant le mouvement d'un
soleil, et des tournesols suivaient leur mouvement en saison,
tandis que le maïs roux, les fèves et les tomates
croissaient. Dans ce grand terrain dépeuplé, irrigué
grâce aux canaux d'eau dessalée qui venaient de
la mer au nord-est, les cultures suffisaient à nourrir
une population clairsemée d'êtres dotés d'une
prodigieuse longévité et de désirs frugaux.
Une centrale hydro-électrique sophistiquée était
située sur la rive de la mer au nord-est, domestiquant
les incessants mouvements des vagues pour produire l'électricité
des projecteurs, des cuisinières et du reste. L'usine
de dessalement, à côté, fournissait l'eau
potable.
Rel avait tenu tête à ses alliés, ceux
qui l'avaient protégé de la fureur destructrice
de son père, et qui auraient bien aimé faire des
anciens enfers une sorte de lieu exemplaire, de paradis souterrain
à saveur de musée du «plus jamais».
Beaucoup d'entre eux étaient fiers d'administrer des enfers
modernes, à visage plus humain, et auraient aimé
que demeurent ici des traces des tourments à l'ancienne
mode, pour l'édification populaire. Pour Rel, son pays
était d'une autre trempe. Il ne tenait pas à y
attirer les touristes ou les écoliers pour des visites
guidées. Il voulait assurer une présence au plus
profond du monde, mais une présence qui s'affirmerait
d'elle-même, au lieu d'exaucer les bons vux d'alliés
et de lointains parents dont aucun, cependant, n'avait l'intention
d'immigrer si creux, si bas.
Au bout d'un siècle ou deux, ses voisins avaient fini
par jeter l'éponge. Leurs propres mondes se transformaient
par la présence perturbatrice des quartiers d'enfer sur
leurs territoires, ils se sentaient débordés. Ils
n'avaient plus d'énergie pour convaincre le petit roi
Rel de les laisser changer son hangar poussiéreux en joli
jardin éducatif. Ils lui offrirent une petite fortune,
prélevée à même les taxes secrètes
des mondes qui font punir leurs damnés aux enfers. En
échange, ils étaient libérés de l'engagement
de remettre son monde en état. C'est ce qu'il voulait.
Il régnait ainsi sur un monde obscur et fruste, certes,
mais prospère.
Il n'habitait plus l'ancien château où bien des
gens et bien des bêtes avaient été torturés
et assassinés. Il s'installa dans une maison de pierre
sombre au bord d'un champ, une heure de marche au sud-est de
l'ancienne capitale, Arxann. Les cultivateurs du voisinage habitaient
des demeures semblables, souvent plus près de la lumière.
La sienne était un peu plus grande, avec une toiture à
la plupart des pièces. Il s'y trouvait une salle pour
les ordinateurs et une autre pour les télécommunications.
Il construisit aussi une petite cabane, plus loin dans la poussière,
à la limite de la nuit, pour se recueillir. Le roi était
le porteur du deuil des anciens enfers.
Le roi et la reine étaient les gens les plus tristes
du pays, parce que, chez eux, la mémoire du passé
demeurait la plus vive. Les anciens bourreaux, les monstres réformés,
avaient une énergie vitale si grande que, sous leur influence,
la plaine désolée et grise s'était étoilée
de jardins verdoyants émaillés de fleurs et de
fruits, pénétrés et bordés par des
canaux aux eaux lentes. Au long des berges, ils habitaient des
maisons simples, souvent sans portes, sans vitres et sans toiture,
parce qu'il n'y avait ni pluie ni voleurs et qu'il ne faisait
jamais bien froid. Ces maisons, faites de pierres bien ajustées,
délimitant une intimité, ressemblaient à
d'anciens tombeaux quand leurs rideaux étaient ouverts
et qu'aucune lumière n'y luisait à l'intérieur.
Elles n'en abritaient pas moins des vivants, adultes aux gestes
puissants et assurés, et jeunes pleins de fougue.
Ces êtres, aux formes noueuses ou dégingandées,
étaient heureux où ils étaient. Ailleurs,
on les aurait rejetés parce qu'on les aurait trouvés
laids ou bizarres. Ici, ils étaient entre eux. La terre
qu'ils cultivaient, les animaux qu'ils élevaient pour
leur lait ou leur compagnie, ne leur faisaient nul reproche de
leur aspect. La plupart avaient de grands yeux de nocturnes,
et leurs derniers-nés étaient d'apparence de plus
en plus humaine. Ils aimaient apprendre et ne dépendaient
plus des autres pour les soins médicaux ou pour l'éducation.
C'est sur cette nation d'êtres autonomes, débrouillards
et pleins de joie de vivre que régnait Rel.
C'était l'un des plus vieux habitants du pays, même
si son allure demeurait jeune. Il était assez beau quoique
hermaphrodite - le seul des anciens enfers. Plutôt svelte,
il avait les cheveux noirs et la peau mate. Il aimait beaucoup
communiquer avec les autres mondes et se tenait au courant de
ce qui s'y passait, tout en se rappelant l'enfer qui avait été
installé dans ce monde-ci pendant des millénaires.
La douleur de tous ceux qui avaient souffert ici demeurait un
peu en lui, comme s'il voulait ainsi en protéger ses sujets,
et cela lui donnait des réactions parfois curieuses. Quant
à son épouse, Lame, elle n'avait pas oublié
sa vie précédente sur une terre pleine d'indifférence,
ni ses années comme damnée, secrétaire des
enfers mous. Elle était plutôt rassurée ces
jours-ci, mais pas totalement. L'horreur pouvait ressurgir, même
en ce monde qu'on avait passé au bulldozer pour y abolir
toute trace des tourments passés. Cependant, d'ici là,
elle prenait le temps de vivre.
Lame et Rel s'aimaient, d'un amour semblable à une
flamme le long d'un bout de bois, qui semble parfois éteinte
mais réapparaît et court. Les siècles qui
s'écoulaient n'émoussaient pas vraiment le plaisir
qu'ils trouvaient à vivre ensemble. Lame savait peindre.
Elle l'avait appris avant son mariage, quand elle avait dû
vivre dans ce qui était maintenant les enfers froids,
et qui était à l'époque un limbe assez riche,
où vivaient beaucoup d'artistes. Son séjour là-bas
n'avait pas été très agréable ; cependant,
vers la fin, elle avait été servante chez le peintre
et graveur Franz Saktius, qui lui avait enseigné les rudiments
de son art. Cette expérience vraiment belle avait permis
à Lame, plus tard, de partager ses connaissances avec
les gens des anciens enfers, ce qui avait contribué à
leur réhabilitation, d'autant plus qu'ils avaient beaucoup
de talent pour les arts. Lame aimait aussi chanter et jouer de
la lyre, ce que la plupart de ses amis appréciaient beaucoup
moins. Alors elle n'insistait pas.
Elle était souple, vive, et avait les grands yeux de
ceux d'en dessous. Ses cheveux noirs et bouclés lui descendaient
à la taille ; ses mains étaient fortes et précises.
Elle se savait aimée, et cela conférait à
son maintien une assurance qui s'affirmait avec l'âge.
Son ancien compagnon Vaste était mort de vieillesse depuis
longtemps, ainsi que son ancienne amie, la terrienne Roxanne.
Mais elle s'était fait d'autres amis parmi ceux qu'anciennement
on appelait des monstres, et qui n'y ressemblaient plus.
Elle pouvait partir avec eux vers les obscures collines à
l'est du monde, parler aux larves enfouies là depuis le
temps des enfers mous, dont certaines vivaient encore. Il lui
arrivait de les nourrir un peu, elles dont seule la bouche émergeait
du sol et dont le corps énorme était maintenu en
vie par des fourmis qui y avaient établi des galeries,
en une horrible et très durable symbiose. Il lui arrivait
de voyager ensuite, toujours dans la pénombre, vers la
mer frangée d'écume et d'y rejoindre là
son époux, qui accédait parfois, en ces lieux,
aux visions dans lesquelles lui parlaient les juges du destin.
Elle prenait alors soin de lui et le ramenait, veillant sur son
bien-être, vers la maison sombre qui abritait leur couple.
- Nous devrions avoir un enfant, lui annonça-t-il un
jour.
La reine Lame se savait stérile. Son corps, acquis
dans des circonstances très peu usuelles, avait bien des
avantages : beauté, longévité, force, santé.
Cependant, il ne pouvait pas procréer.
- Je pourrais être à la fois son père
et sa mère, continua Rel.
Après tout, il était hermaphrodite, même
s'il avait fini par choisir une identité mâle.
- Est-ce que je pourrais t'aider à l'élever
? demanda-t-elle.
- J'y compte bien.
Rel se rendit donc lui-même enceinte. Comme il ne voulait
pas compliquer la vie de ses sujets et qu'il désirait
conserver dans leur esprit une apparence d'homme, il se retira,
quand sa grossesse commença à être visible,
dans la cabane à l'écart qu'il avait construite,
et Lame l'y rejoignit bientôt. On ne dérangeait
pas leur intimité. Au bout de quelques mois, leur enfant
naquit, Lame assistant son époux pour l'accouchement.
Ils devinrent ainsi les parents d'une petite fille qui, curieusement,
ressemblait davantage à Lame qu'à Rel. Elle grandit
lentement, comme il sied à une créature qui vivrait
pendant un millénaire ou deux, et elle était pleine
de charme et de sourires. Ses parents étaient en adoration
devant celle qu'ils avaient nommée Aube. Elle leur enleva
beaucoup de leur tristesse et de leur sentiment de deuil. Désormais,
leur existence à trois se partageait entre leur grande
maison du «centre-ville», qui était une sorte
de lieu de réunion et de communication, et leur petite
cabane au bout du champ, où ils étaient seuls.
© 1996 Éditions
Alire & Esther Rochon
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