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Sortie

Aboli
(Les Chroniques infernales)

de

Esther Rochon

 

(Extrait : p. 3-10)

 

Le Hangar

Une fois vidé, l'ancien territoire des enfers devint un désert de pénombre. Le roi Rel, fils du dernier roi des enfers, qui avait trahi son père en refusant que son pays serve plus longtemps de colonie pénitentiaire, était l'ami des juges du crépuscule, qui régissent le destin des morts. Rel, comme la plupart des autochtones des anciens enfers, jouissait d'une espérance de vie très longue, de quelques milliers d'années. Quelques siècles s'étaient écoulés depuis l'immolation rituelle de ses vieux parents sur une roue de feu, et Rel s'était affirmé comme un souverain mystérieux. Il régnait sur le plus profond des mondes, sorte d'immense caverne crépusculaire, située sans doute en dessous d'un autre monde, sans qu'on sache très bien lequel.

Les limbes unis, qui désormais partageaient la charge d'héberger les damnés pour leur peine, avaient également été tenus de remettre en état le territoire des anciens enfers. Cependant le roi Rel avait tergiversé, hésitant à rendre son pays semblable à n'importe quel monde de surface, avec un ciel et du soleil. Il était content d'avoir des «étoiles» au «ciel», c'est-à-dire des fragments de mica brillant fugacement au plafond de la voûte maintenant que le revêtement de béton en était usé. Il aimait le «vent» sur son pays, autrement dit les courants d'air dans la caverne. Il aimait sa reine, Lame, qui avait su parler aux juges terrifiants pour adoucir certaines peines. Il était dévoué à son peuple de monstres et d'êtres de moins en moins difformes à présent qu'ils n'étaient plus bourreaux.

On avait installé de puissants projecteurs là où le sol était fertile. Plusieurs anciens tortionnaires étaient ainsi devenus cultivateurs. Les projecteurs tournaient et changeaient d'intensité, imitant le mouvement d'un soleil, et des tournesols suivaient leur mouvement en saison, tandis que le maïs roux, les fèves et les tomates croissaient. Dans ce grand terrain dépeuplé, irrigué grâce aux canaux d'eau dessalée qui venaient de la mer au nord-est, les cultures suffisaient à nourrir une population clairsemée d'êtres dotés d'une prodigieuse longévité et de désirs frugaux. Une centrale hydro-électrique sophistiquée était située sur la rive de la mer au nord-est, domestiquant les incessants mouvements des vagues pour produire l'électricité des projecteurs, des cuisinières et du reste. L'usine de dessalement, à côté, fournissait l'eau potable.

Rel avait tenu tête à ses alliés, ceux qui l'avaient protégé de la fureur destructrice de son père, et qui auraient bien aimé faire des anciens enfers une sorte de lieu exemplaire, de paradis souterrain à saveur de musée du «plus jamais». Beaucoup d'entre eux étaient fiers d'administrer des enfers modernes, à visage plus humain, et auraient aimé que demeurent ici des traces des tourments à l'ancienne mode, pour l'édification populaire. Pour Rel, son pays était d'une autre trempe. Il ne tenait pas à y attirer les touristes ou les écoliers pour des visites guidées. Il voulait assurer une présence au plus profond du monde, mais une présence qui s'affirmerait d'elle-même, au lieu d'exaucer les bons vux d'alliés et de lointains parents dont aucun, cependant, n'avait l'intention d'immigrer si creux, si bas.

Au bout d'un siècle ou deux, ses voisins avaient fini par jeter l'éponge. Leurs propres mondes se transformaient par la présence perturbatrice des quartiers d'enfer sur leurs territoires, ils se sentaient débordés. Ils n'avaient plus d'énergie pour convaincre le petit roi Rel de les laisser changer son hangar poussiéreux en joli jardin éducatif. Ils lui offrirent une petite fortune, prélevée à même les taxes secrètes des mondes qui font punir leurs damnés aux enfers. En échange, ils étaient libérés de l'engagement de remettre son monde en état. C'est ce qu'il voulait.

Il régnait ainsi sur un monde obscur et fruste, certes, mais prospère.

Il n'habitait plus l'ancien château où bien des gens et bien des bêtes avaient été torturés et assassinés. Il s'installa dans une maison de pierre sombre au bord d'un champ, une heure de marche au sud-est de l'ancienne capitale, Arxann. Les cultivateurs du voisinage habitaient des demeures semblables, souvent plus près de la lumière. La sienne était un peu plus grande, avec une toiture à la plupart des pièces. Il s'y trouvait une salle pour les ordinateurs et une autre pour les télécommunications. Il construisit aussi une petite cabane, plus loin dans la poussière, à la limite de la nuit, pour se recueillir. Le roi était le porteur du deuil des anciens enfers.

Le roi et la reine étaient les gens les plus tristes du pays, parce que, chez eux, la mémoire du passé demeurait la plus vive. Les anciens bourreaux, les monstres réformés, avaient une énergie vitale si grande que, sous leur influence, la plaine désolée et grise s'était étoilée de jardins verdoyants émaillés de fleurs et de fruits, pénétrés et bordés par des canaux aux eaux lentes. Au long des berges, ils habitaient des maisons simples, souvent sans portes, sans vitres et sans toiture, parce qu'il n'y avait ni pluie ni voleurs et qu'il ne faisait jamais bien froid. Ces maisons, faites de pierres bien ajustées, délimitant une intimité, ressemblaient à d'anciens tombeaux quand leurs rideaux étaient ouverts et qu'aucune lumière n'y luisait à l'intérieur. Elles n'en abritaient pas moins des vivants, adultes aux gestes puissants et assurés, et jeunes pleins de fougue.

Ces êtres, aux formes noueuses ou dégingandées, étaient heureux où ils étaient. Ailleurs, on les aurait rejetés parce qu'on les aurait trouvés laids ou bizarres. Ici, ils étaient entre eux. La terre qu'ils cultivaient, les animaux qu'ils élevaient pour leur lait ou leur compagnie, ne leur faisaient nul reproche de leur aspect. La plupart avaient de grands yeux de nocturnes, et leurs derniers-nés étaient d'apparence de plus en plus humaine. Ils aimaient apprendre et ne dépendaient plus des autres pour les soins médicaux ou pour l'éducation. C'est sur cette nation d'êtres autonomes, débrouillards et pleins de joie de vivre que régnait Rel.

C'était l'un des plus vieux habitants du pays, même si son allure demeurait jeune. Il était assez beau quoique hermaphrodite - le seul des anciens enfers. Plutôt svelte, il avait les cheveux noirs et la peau mate. Il aimait beaucoup communiquer avec les autres mondes et se tenait au courant de ce qui s'y passait, tout en se rappelant l'enfer qui avait été installé dans ce monde-ci pendant des millénaires. La douleur de tous ceux qui avaient souffert ici demeurait un peu en lui, comme s'il voulait ainsi en protéger ses sujets, et cela lui donnait des réactions parfois curieuses. Quant à son épouse, Lame, elle n'avait pas oublié sa vie précédente sur une terre pleine d'indifférence, ni ses années comme damnée, secrétaire des enfers mous. Elle était plutôt rassurée ces jours-ci, mais pas totalement. L'horreur pouvait ressurgir, même en ce monde qu'on avait passé au bulldozer pour y abolir toute trace des tourments passés. Cependant, d'ici là, elle prenait le temps de vivre.

Lame et Rel s'aimaient, d'un amour semblable à une flamme le long d'un bout de bois, qui semble parfois éteinte mais réapparaît et court. Les siècles qui s'écoulaient n'émoussaient pas vraiment le plaisir qu'ils trouvaient à vivre ensemble. Lame savait peindre. Elle l'avait appris avant son mariage, quand elle avait dû vivre dans ce qui était maintenant les enfers froids, et qui était à l'époque un limbe assez riche, où vivaient beaucoup d'artistes. Son séjour là-bas n'avait pas été très agréable ; cependant, vers la fin, elle avait été servante chez le peintre et graveur Franz Saktius, qui lui avait enseigné les rudiments de son art. Cette expérience vraiment belle avait permis à Lame, plus tard, de partager ses connaissances avec les gens des anciens enfers, ce qui avait contribué à leur réhabilitation, d'autant plus qu'ils avaient beaucoup de talent pour les arts. Lame aimait aussi chanter et jouer de la lyre, ce que la plupart de ses amis appréciaient beaucoup moins. Alors elle n'insistait pas.

Elle était souple, vive, et avait les grands yeux de ceux d'en dessous. Ses cheveux noirs et bouclés lui descendaient à la taille ; ses mains étaient fortes et précises. Elle se savait aimée, et cela conférait à son maintien une assurance qui s'affirmait avec l'âge. Son ancien compagnon Vaste était mort de vieillesse depuis longtemps, ainsi que son ancienne amie, la terrienne Roxanne. Mais elle s'était fait d'autres amis parmi ceux qu'anciennement on appelait des monstres, et qui n'y ressemblaient plus.

Elle pouvait partir avec eux vers les obscures collines à l'est du monde, parler aux larves enfouies là depuis le temps des enfers mous, dont certaines vivaient encore. Il lui arrivait de les nourrir un peu, elles dont seule la bouche émergeait du sol et dont le corps énorme était maintenu en vie par des fourmis qui y avaient établi des galeries, en une horrible et très durable symbiose. Il lui arrivait de voyager ensuite, toujours dans la pénombre, vers la mer frangée d'écume et d'y rejoindre là son époux, qui accédait parfois, en ces lieux, aux visions dans lesquelles lui parlaient les juges du destin. Elle prenait alors soin de lui et le ramenait, veillant sur son bien-être, vers la maison sombre qui abritait leur couple.

- Nous devrions avoir un enfant, lui annonça-t-il un jour.

La reine Lame se savait stérile. Son corps, acquis dans des circonstances très peu usuelles, avait bien des avantages : beauté, longévité, force, santé. Cependant, il ne pouvait pas procréer.

- Je pourrais être à la fois son père et sa mère, continua Rel.

Après tout, il était hermaphrodite, même s'il avait fini par choisir une identité mâle.

- Est-ce que je pourrais t'aider à l'élever ? demanda-t-elle.

- J'y compte bien.

Rel se rendit donc lui-même enceinte. Comme il ne voulait pas compliquer la vie de ses sujets et qu'il désirait conserver dans leur esprit une apparence d'homme, il se retira, quand sa grossesse commença à être visible, dans la cabane à l'écart qu'il avait construite, et Lame l'y rejoignit bientôt. On ne dérangeait pas leur intimité. Au bout de quelques mois, leur enfant naquit, Lame assistant son époux pour l'accouchement. Ils devinrent ainsi les parents d'une petite fille qui, curieusement, ressemblait davantage à Lame qu'à Rel. Elle grandit lentement, comme il sied à une créature qui vivrait pendant un millénaire ou deux, et elle était pleine de charme et de sourires. Ses parents étaient en adoration devant celle qu'ils avaient nommée Aube. Elle leur enleva beaucoup de leur tristesse et de leur sentiment de deuil. Désormais, leur existence à trois se partageait entre leur grande maison du «centre-ville», qui était une sorte de lieu de réunion et de communication, et leur petite cabane au bout du champ, où ils étaient seuls.

© 1996 Éditions Alire & Esther Rochon


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