Contacts



Auteurs


Romans
Nouvelles
Essais


Catalogue
Commandes


L'ASFFQ


Manuscrits


Sur le Web...


Sortie

Ad nauseam

de

Robert Malacci

 

 

Chapitre 3, p. 17-24

Trois jours plus tard, nous avons pris le vol Montréal-Marseille à bord d'un Airbus. Coincé entre une grosse femme et Pouliot, qui tenait à être côté hublot, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Incapable d'abaisser mon fauteuil sans qu'il gêne le passager derrière moi, j'ai passé huit heures d'enfer. J'ai ruminé contre ces charters qui empilent aujourd'hui les gens comme des sardines, au détriment du confort : profit oblige !
Quand l'avion a commencé à amorcer sa descente, un de mes vieux souvenirs a rejailli. Je n'y avais plus pensé depuis longtemps, mais il y avait le visage d'une fille qui me revenait : Anne. J'ai fini par comprendre pourquoi. L'hôtesse qui s'occupait de nous avait ce prénom d'inscrit sur sa veste et, comme cette Anne, elle aussi était blonde ! Mais même si je ne sais pas ce qu'Anne est devenue, j'aimais penser qu'elle habitait peut-être encore à Toulon, cette ville où je l'avais rencontrée, voilà bientôt dix ans.
Quand nous sortons de l'aéroport de Marignane, il fait aussi chaud qu'à Montréal, mais l'humidité en moins. Pouliot m'a demandé de trouver un taxi pour Toulon. Il ne voulait rien savoir du train ou d'un car. Un chauffeur bavard nous a conduits en moins d'une heure à l'hôtel Le Molière, où Georgette avait réservé deux chambres. Épuisé, je ne songe qu'à dormir. Pouliot non. Il veut déjà partir en croisade !
- Les nerfs, Alfred ! On se calme et on récupère un peu, avant de bouger.
Il a fait la gueule, mais m'a laissé piquer un somme. À onze heures, il me réveille et nous sortons dans cette ville où j'ai vécu cette belle histoire sentimentale, avec Anne. On descend le boulevard de Strasbourg et je retrouve immédiatement les mêmes comportements qu'avant : cette façon de se côtoyer qu'ont les gens du sud, en se croisant, où tout est souvent exprimé par un sourire ou une réflexion amusante. La plupart sont bruns avec la peau bronzée. Le métissage, avec du sang italien ou espagnol, a été fréquent ici. On arrive lentement sur la place de la Liberté où un bistrot a installé quelques tables.
Ça donne soif à Pouliot et on s'assied. Un jeune serveur s'approche et, avec un bel accent chantant, nous demande :
- Je peux vous servir quelque chose, Messieurs ?
- Ouais, fait Pouliot, pour moi ce sera une bière froide.
- Brune ou blonde ?
- Anyway, pourvu qu'elle soit ben frette !
- Et pour vous ?
- Une menthe à l'eau, je réponds.
- Tabarnak, Malacci, t'es au régime sec ? s'exclame Pouliot.
- Non, mais j'ai pas dormi de la nuit et il est encore tôt pour une bière. Ça m'assommerait.
- T'es un lâcheux, ouais !
- Amène-moi aussi Le Mistral, si tu peux, fait Pouliot au serveur.
- On l'achète jamais, mais vous le trouverez là.
Il désigne un kiosque à journaux tout proche.
- Vous êtes des Québécois ?
- En plein ça, mon chum ! répond Pouliot.
- J'ai compris à cause du « tabarnak » ! J'ai connu une Québécoise qui n'arrêtait pas de dire ça !
- Après ou pendant l'amour ? je demande.
- Ah, ah ! non, jamais pendant !
Je me lève pour acheter Le Mistral qui vient juste d'être livré. La vendeuse l'installait parmi les autres journaux. Ma première impression est que Le Mistral se vend à un prix raisonnable, mais je comprends pourquoi en le soupesant. Il ne doit pas avoir plus de vingt pages. Je retrouve Pouliot quand le serveur revient avec nos boissons et s'informe :
- Ça veut dire quoi, exactement, « chum » ? Cette Québécoise n'arrêtait pas de dire à ses copines que j'étais son chum de Français !
- Un peu de tout ami, copain, amoureux, ça dépend.
- Alors, c'était plutôt gentil de sa part ?
- Oui, je réponds. Vous ne la voyez plus, cette fille ?
- Non. Elle a dû se trouver un autre chum ailleurs !
Il rigole et dépose nos boissons avant de s'éloigner. Pouliot a parcouru Le Mistral en buvant sa bière pendant que je sirotais ma menthe à l'eau et, très vite, son avis est tombé :
- M'étonne pas qu'il ait des problèmes, lui ! Y a rien d'excitant là-dedans, regarde.
Effectivement, ce que je découvre, ce sont des dépêches de l'AFP qui datent un peu. De l'actualité internationale, il n'y a qu'un entrefilet sur la tension au Cachemire. Le reste concerne des faits divers locaux : fêtes de village, résultats sportifs, concours de boules annuel « Le Provençal » à Marseille, présences de vedettes de l'écran dans la région, petites annonces et l'inévitable rubrique des décès. Ça ressemble plus à un bulletin paroissial qu'autre chose.
- Hmm ! je me demande comment tu vas pouvoir réussir ta « mission », Alfred !
- T'en fais pas pour moi, j'ai un plan !
D'ici là, à moins que Pouliot ne déclenche une connerie avec son « plan », j'espère profiter un peu du soleil et prendre le temps comme il vient. D'après moi, les Toulonnais se fichent bien de ce qu'on pourrait leur apporter de nouveau comme journal. Ce dont ils doivent le plus parler, en ce moment, c'est de leur club de rugby à quinze : le RCT. Sa rencontre avec Agen, en demi-finale du championnat, occupe la pleine page des sports du Mistral et ce doit être le sujet de conversation dans tous les bars. Si le RCT gagne, on devra s'attendre à un défilé de partisans jouant du klaxon et des trompettes jusqu'à tard dans la nuit. Comme nous sommes dans la ville de Raimu, ça risque de troubler son sommeil au cimetière, où il repose depuis des années. J'en fais la remarque à Pouliot.
- Raimu ? Connais pas.
- D'après Orson Welles, c'était le plus grand comédien de l'époque.
- Lui, je connais ! Il jouait dans Ben-Hur !
J'ai souri sans relever sa bévue. À quoi bon ? Ensuite, pour lui ouvrir l'appétit, j'ai décidé de l'emmener voir le marché du cours Lafayette. Nous sommes descendus jusqu'à la place Noël Blache, avant d'entrer dans le vieux Toulon. Le contraste avec le boulevard de Strasbourg et ses grands magasins est évident : petites rues, maisons collées les unes sur les autres, odeurs de popotes diverses, chaleur moins intense. Puis, alors que je le croyais plus loin, nous débouchons sur le cours Lafayette et son marché. Aussitôt, nous sommes assaillis par les odeurs d'étalages et par l'accent des Méridionaux :
- Oh bonne mère ! quelle est belle ma salade : un vrai soleil ! Quoi ! vous voulez rire ? Y en a pas de plus grosse sur tout le cours !
- De la rascasse, des oursins, des bigorneaux, des sardines !
- Elles sont fraîches vos sardines ? s'informe une femme.
- Heille ! elles sont pêchées de ce matin ! Y vous faut quoi en plus : le tampon de Brigitte Bardot ?
Les passants vont et viennent, s'attardent sur un produit, le soupèsent ou l'évaluent du coin de l'oeil et tentent parfois de négocier son prix. Pouliot regarde tout cela, la bouche et les yeux grands ouverts.
- Tabarouette, Malacci, c'est plus gros que le marché Jean-Talon !
- Et tu n'as encore rien vu. Se nourrir, ici, ce n'est pas se garder en vie en avalant n'importe quoi, comme toi. C'est un art, presque une religion !
- OK, OK bien qu'un bon cheeseburger, avec une bière
- Tais-toi, malheureux, si tu ne veux pas qu'on se fasse lapider !
En bas du cours, on débouche sur le port, où les cafés commencent à faire le plein d'adeptes de l'apéritif avec leur pastis rituel. La mer est calme, à peine ridée par un vent léger, et les capitaines de bateaux interpellent les touristes pendant que ronronnent les moteurs de leurs embarcations :
- Le tour des îles : Porquerolles, Port-Cros, l'île du Levant !
- J'aimerais bien voir ça, dit Pouliot.
- Hmm il y en a une qui te plairait sûrement : celle du Levant !
- Pourquoi ?
- C'est plein de nudistes.
- Ah oui ? On y va ?
- Je veux bien, mais faudrait te mettre aussi à poil pour les voir !
- Ah bon ? j'vais y repenser !
Comme je commence à avoir faim, j'avise un petit restaurant et on s'installe sur sa terrasse. Pouliot commande un steak avec frites et une bière. Moi, j'opte pour six huîtres, un rouget et un demi de blanc. En me voyant déguster mes huîtres, Pouliot grimace.
- J'ai jamais été capable d'avaler ça ! Comment savoir si elles sont bonnes ?
- Quand elles sont mortes, elles puent dès qu'on les ouvre.
- Tu veux dire elles sont vivantes ces bestioles ?
- Bien sûr !
- Calvaire, tu vas me faire vomir avec ta bouffe de cannibale !
- Les huîtres, ça fait partie de ces coutumes françaises dont parlait Chalifoux. En plus, on dit qu'elles sont aphrodisiaques. Dommage que tu n'aimes pas, ça pourrait peut-être te stimuler parfois !
Il me lance un regard de travers, pas certain si je blague ou non.
- J'ai c'qu'y faut comme « stimulants », et c'est bien vivant aussi !
- Je te crois mais ça doit te coûter plus cher que quelques huîtres !
Il n'a rien répondu, s'absorbant plutôt dans la lecture des autres journaux de la région. À l'entendre ricaner, il ne devait pas trouver ça plus palpitant que Le Mistral. J'ai fini mon repas tranquillement en savourant la moindre bouchée, avant de commander un espresso à notre sympathique serveuse. Pouliot a enchaîné avec une autre bière. Je croyais bien qu'il tomberait de fatigue, avec le décalage horaire et ce qu'il avale depuis hier comme alcool, mais faut croire qu'il est résistant. À moins qu'il ne s'écroule d'un coup, en me laissant expliquer pourquoi il est dans cet état ! Ce que je n'aimerais pas vraiment.
Il va quand même falloir que je trouve un moyen de fausser compagnie au «Chacal», si je veux réussir à retrouver mon vieux pote Mario Barbaroux. Je ne l'ai pas revu depuis son départ du Québec il y a quelques années. Comme il habite Toulon, il doit bien rôder quelque part, sur une terrasse de café ou ailleurs. J'aimerais évoquer avec lui quelques bons souvenirs, et puis je me demande s'il ne regrette pas d'avoir quitté la Belle Province. Je croirais que non, mais qui sait?
Un rot bruyant de Pouliot m'a sorti de mes pensées. J'ai adressé un sourire navré à la serveuse qui venait de nous présenter l'addition...

© 1999 Éditions Alire & Robert Malacci


Pour connaître la suite...