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L'Agence Kavongo

de

Camille Bouchard

 

 

Chapitre 1 p. 3-10



La serveuse a les coudes appuyés sur le comptoir. Une moue d'ennui gonfle la pulpe de ses lèvres. Sa blouse est ouverte un bouton trop bas, ce qui me donne un aperçu de la naissance des seins. La peau est cuivrée au centre du décolleté, mais prend vite une teinte laiteuse, veinée de bleu, qui dessine les contours d'un bikini aux bretelles fines. Ses prunelles de ciel se sont perdues de l'autre côté de la vitre sale et elle ignore mon index levé. Il est probable que si je me mettais à cabrioler tout nu sur la table, elle ne me remarquerait pas davantage. J'ai l'habitude. Sans la gueule d'un Roy Dupuis ou d'un Luc Picard, les jolies serveuses ne relèvent pas souvent l'existence des types quelconques comme moi. Ni les serveuses laides, d'ailleurs. Je ne m'en plains pas toujours, étant donné mon métier. Quand même. J'aimerais bien qu'elle se rappelle le café froid qu'elle m'a versé quinze minutes plus tôt. Il serait temps de remettre ça.
Les yeux toujours fixés sur les ondulations du stationnement pilonné par le soleil d'août, elle étend un bras derrière elle dans un geste distrait. Elle farfouille dans un pot en plastique près de la machine à espresso qui, au même moment, par un hasard des plus anodins, s'agite et tousse comme si on venait de la mettre en marche. Le vacarme dure dix secondes, puis la cafetière se calme. La serveuse n'y prête pas plus d'attention qu'à mon index, coince une cerise trop mûre entre ses dents, extrait le pédoncule, étend le bras de nouveau vers le pot de plastique et ramène une deuxième drupe.
Dans le mouvement qu'elle imprime à son poignet pour détacher la tige, je retrouve celui d'une grenade qu'on dégoupille. Un frisson me parcourt. Décidément, à chacun ses fantasmes.
N'empêche. Cette façon d'enserrer la cerise entre ses lèvres pourrait être sensuelle ; ça ne l'est pas. Perdue dans sa rêvasserie, la jouvencelle ne se rend pas compte qu'un coulis pourpre déborde de la commissure de ses lèvres et glisse vers son menton. Lorsqu'elle s'en avise enfin, elle le récupère d'un mouvement de langue vite secondé par le plat de la main.
Je profite de son retour à la réalité pour lever ma tasse en guise d'invite à la remplir. Elle se contente de gober un autre fruit en reniflant avec bruit. Ce qu'elle remarque : un duo d'athlètes de vingt ans qui se pointe dans l'entrée. Deux fois ma taille, moitié mon âge, belles gueules, belles épaules, longs cheveux ondulés, l'un blond, l'autre brun, barbes négligées avec soin... Des gamins pétant de santé, bronzés, t-shirts moulants, cuissards de cycliste pour bien montrer la forme de leur cul parfait. Et de leur penchant. Vers la gauche, comme il se doit. Des garçons bien élevés. Même si je les soupçonne d'avoir enlevé le coussin protecteur pour placer leurs atouts en évidence.
La serveuse leur offre son meilleur sourire, et l'intérêt qu'elle démontre pour les garçons croît en harmonie avec mon irritation. Je me connais. Lorsque je sens la moutarde me pimenter les trous de nez, il est temps que j'occupe mon esprit à d'autres soucis. Je garde quand même la tasse au bout de mon bras levé, des fois que la souris se rappellerait qu'il y a déjà un client dans son boui-boui. Je replonge mon attention dans le journal sur la table.
« Mauvaise gestion des urgences dans les hôpitaux ». « Québec demande une meilleure répartition des surplus à Ottawa ». « Le ministre de l'Environnement dément les rumeurs de... » Ça ne change jamais, ici ? Il me semble que je lisais des titres semblables à mon dernier passage au Québec, il y a trois, quatre ans. Quelle platitude !
La serveuse est toujours obnubilée par les deux cuissards. J'ouvre les pages de nouvelles internationales.
« Agents américains capturés par des rebelles colombiens ». Ça, au moins, c'est drôle. Et cette photo pour accompagner l'article : des guérilleros dépenaillés qui se gaussent des baroudeurs high-tech de Mononc Sam en les obligeant à fixer la caméra, le canon d'un M-16 - de fabrication américaine - collé sur la tempe.
La Colombie. Cela me rappelle... Non, il ne faut pas que je me rappelle.
« Un commando de cinq hommes armés, dont un ex-agent de la CIA, s'est retrouvé captif des rebelles des FRESA (mouvement d'insurrection) après que leur hélicoptère se fut posé en catastrophe dans la jungle en raison d'un orage violent. Ni le gouvernement colombien ni le Pentagone ne reconnaissent la légitimité de cette unité. La Colombie a officiellement porté plainte auprès de la Maison-Blanche pour violation de son territoire aérien. Les hommes seront accusés de "violation de la législation sur les armes à feu, sur l'immigration et sur l'aviation civile". »
Tu parles ! Comme si les deux gouvernements n'étaient pas de mèche dans cette histoire. En accusant les barbouzes de simplement se promener sans passeport - à peu de chose près -, on leur en fait prendre pour cinq ans, maximum, au lieu de les envoyer devant un peloton d'exécution. Compromis le moins douloureux pour un tripatouillage qui a foiré. Que magouillaient-ils, d'ailleurs, ces mercenaires, au milieu des cocotiers ? On ne le saura probablement jamais.
Mon bras fatigue. Je lève les yeux vers le comptoir, jauge les expressions mièvres de la souris devant les collants galbés, conclus que mon café restera froid un moment encore, repose ma tasse sur la table et reprends ma lecture.
« Troubles au Kavongo ». Ah ! voilà un article qui m'intéresse. Je connais ce pays d'Afrique, j'y habite. « Des miliciens masunzus ont attaqué la nuit dernière un village hemawhe. Les tensions ethniques qui ont marqué les événements des dernières semaines... »
Quelles tensions ethniques ? Merde ! J'y étais il n'y a pas dix jours ; je n'ai rien relevé de la sorte. Cette contrée de paysans tranquilles n'a pas connu le moindre soubresaut social depuis l'indépendance. Voilà pourquoi, d'ailleurs, on n'en entend jamais parler. Qui est le moron qui a écrit ce papier ?
Je ressens un choc aux reins quand les deux apollons prennent place sur la banquette derrière moi. Sans s'excuser de leur brusquerie, ils en rajoutent en créant un crissement du diable tandis qu'ils repoussent la table trop près de leurs jambes trop longues.
« Bernard Loubier, collaboration spéciale ». Je ne suis pas tout à fait surpris ; je connais ce pigiste. Enfin, de nom. J'ai eu l'occasion de lire de ses articles dans Le Rapporteur, un quotidien français qu'on distribue - avec trois jours de retard - au Kavongo. Le journal Le Soleil aurait intérêt à envoyer ses propres collaborateurs en Afrique plutôt que de reprendre les énormités du Rapporteur, ce canard de droite.
Je tourne la page au moment où je reçois un autre coup dans le dos. C'est que le blondinet secoue son grand corps tandis qu'il se marre d'une blague de son brun compagnon. C'était sans doute très spirituel, mais je n'ai pas entendu.
- Excusez-moi, vous ne pourriez pas...
- Alors, ma crotte ? s'exclame le beau gosse qui n'a même pas remarqué que je tentais de lui adresser la parole et qui drague la serveuse avec une mignardise telle que c'en est pathétique. T'as quoi sur ton menu du jour ? Est-ce que c'est ton nom qu'on retrouve sur le dessert ?
Et voilà la nounoune qui glousse tandis qu'elle fait semblant de ne pas remarquer la main posée sur sa hanche, le bout des doigts sur ses fesses. Si un type comme moi agissait de la sorte, elle serait déjà à hurler au viol.
Je reviens au journal puisque, même à trois pas, elle ne remarque toujours pas la tasse que je lui présente. La moutarde dans mes narines tend à se convertir en poudre de chili et je redouble d'efforts pour ne pas exprimer mon déplaisir. Pas question de faire d'esclandre ici.
Du moins, pas aujourd'hui.
« Une importante transaction a étonné les milieux de la presse en France lorsque le journal Le Rapporteur... » Ah, tiens ? Justement. « ... lorsque le journal Le Rapporteur est passé aux mains d'un conglomérat géré par la firme Avex, spécialisée en communications électro... »
- Y est où ton pissoir, icitte, ma crotte ? demande le blondinet tandis qu'il me rudoie les reins en se levant.
Je ferme les yeux en mordant ma lèvre inférieure. Mes ongles pénètrent la peau de mon poing fermé et la douleur que je m'inflige m'aide à atténuer la pression. La chaleur ressentie à l'intérieur de mon crâne me cramoisit le front. Je serre un peu plus les dents et goûte le sang dans ma bouche. Merde ! Ma lèvre.
Je pose ma tasse sur la table, attends que le cuissard disparaisse derrière la porte qui mène aux toilettes, puis me lève à mon tour. Je devrais attendre que le gosse revienne, mais je dois bien éponger le sang.
La serveuse m'ignore de plus belle tandis qu'elle prend la commande du brunâtre, échange une blague avec lui en posant d'un geste spontané et innocent - cela va de soi - ses longs doigts cuivrés sur son bras musclé. Pour eux, je suis une molécule gazeuse, la masse sombre de l'univers, un trou noir. Je n'existe pas.
Quand je pousse la porte, le blondinet est en train de se soulager devant l'urinoir, les genoux pliés avec mollesse, le dos rond, le nez en direction du jet. Dans le miroir au-dessus du lavabo, à la commissure de mes lèvres, je constate une traînée pourpre. On dirait que, moi aussi, j'ai croqué dans des cerises trop mûres. Aspirant une longue bouffée d'air, je filtre ma colère et la laisse se dissiper dans l'acidité de mon estomac. Je trempe un bout de serviette en papier dans l'eau et m'emploie à nettoyer le sang. Manquerait plus que je tache mon col.
Le blondinet referme sa braguette, s'approche du lavabo, me contourne et s'apprête à sortir.
- Lave tes mains, petit malpropre.
Encore penché au-dessus de l'évier, je vois son reflet dans le miroir tandis qu'il tourne vers moi un regard étonné.
- T'as que'que chose à dire ? demande-t-il, incertain d'avoir bien entendu.
Je me retourne. Pour le fixer dans les yeux, il me faut lever le menton. Il a une bonne tête de plus que moi. Mon aspect chétif, ma gueule de mononc banal, presque insignifiant, ma mine de chien battu, ne provoquent aucune alarme dans son attitude. Il garde la main sur le bouton de porte.
- À trois mètres, tes doigts puent le sperme et la pisse.
- Tu veux une claque s'a yeule, vieux con ?
Il soulève le côté gauche de la bouche pour dévoiler un début de canine. Il ressemble à un gros bâtard qui hésite entre montrer les crocs et japper. Ma dégaine persiste à ne lui inspirer aucune crainte. Il ignore à quel point la haine d'un pitbull est supérieure aux muscles d'un dogue allemand. Je ne devrais pas le laisser m'observer plus longtemps ; il risque de se souvenir de mes traits.
J'ignore s'il a l'esprit rapide, mais son oeil, en tout cas, l'est moins que mon pied. Son sac de cerises personnelles, moulé avec netteté dans son cuissard ajusté, me sert de repère. Je l'écrase de si belle manière que je sens les drupes fragiles se déformer entre mon tarse et son os pubien. Dans une grimace qui lui ferme les yeux, il plie les genoux. Je lui balance mon autre pied en plein visage. Le son des molaires qui explosent célèbre à mes oreilles une musique lénifiante. Le blondinet se recroqueville contre le mur d'en face, en partie immobile, secoué seulement d'un spasme quand il vomit de douleur.
Je n'ai pas à me soucier du temps que mettra le grand brun à venir prendre des nouvelles de son copain. À peine me suis-je dégagé de la trajectoire de la porte que l'autre bellâtre apparaît, soucieux de vider sa vessie à son tour. Il s'acquitte de cette tâche avec aisance après que je l'ai saisi au col et entraîné dans une prise savante contre la porcelaine de l'urinoir. Le nez cassé et l'arcade sourcilière ouverte, il se vide de sang et d'urine, une épaule appuyée contre le battant du cabinet d'aisances.
Leur bouche, baignée du pourpre des cerises mûres, m'apaise dans la seconde qui suit. Le flot acide qui bassinait mon ventre s'assèche et ouvre la voie à une source limpide et claire. Je me sens comme la vallée aride du nord du Kavongo lorsque se répandent les premières averses de la saison des pluies. Je suis régénéré, revivifié.
Heureux.
Je mets un moment à constater la vibration sur ma poitrine. D'un geste machinal, je tire un téléphone cellulaire de mon veston. Je réponds, serein, telle la mère au sein encore suintant de lait contre lequel l'enfant vient de s'endormir.
- J'écoute.
- La Base de plein air de Sainte-Foy, vous connaissez ?
C'est une voix de femme, un peu grave, brouillée par un filtre sur le combiné.
- Je peux trouver.
- Quand vous y serez, rappelez au numéro convenu.
Je replace le cellulaire dans ma poche et sors des toilettes. La serveuse s'affaire sur la machine à espresso qui fait un raffut du diable. Je balance la monnaie du café sur le comptoir. Elle m'ignore totalement lorsque je quitte le restaurant. Ni elle ni l'esprit sonné des deux gosses ne se rappelleront le moindre détail de mon signalement...

© 2007 Éditions Alire & Camille Bouchard


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