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Sortie

L'Aigle des profondeurs

de

Esther Rochon

 

(Extrait : p. 12-16)

 

L'Arrivée de Jouskilliant Green

Jouskilliant Green n'est pas passé inaperçu parmi nous, les Asven, les gens de l'Archipel. Bien au contraire. Son départ, dont j'ai été témoin, a eu lieu dans un climat froid, sinon hostile. Sans que nul ne trouve de fait concret à lui reprocher, il était devenu un personnage inquiétant, qui dérangeait. À présent, grâce à ce qu'il nous a récemment fait parvenir, la mauvaise impression se dissipe et il entre dans la légende : cet étranger du Sud, qui nous aimait bien, à sa manière. Avant d'en venir à ces événements, faisons un retour en arrière, en évoquant l'arrivée de Green qui, m'a-t-on dit, fut plutôt remarquée. Cela se passait à Frulken, neuf ans avant ma naissance.

Ceux de Frulken virent arriver Jouskilliant Green, débarquant du bateau de l'automne parmi les autres passagers, avec ses vêtements d'étranger, ses gestes d'étranger, son regard d'étranger. Il avait des yeux pâles, des cheveux pâles et des mains blanches. Il regardait droit devant lui, butait sur les cailloux du quai sans s'en apercevoir, et les gens auraient ri, mais il était si sérieux ; les gens l'auraient plaint, mais il était si digne. Les gens l'auraient aidé, mais il ne demandait rien. Il arrivait les mains vides face aux ruines de Frulken, comme s'il revenait chez lui après un long voyage.
À l'entrée du quai se trouvait Fékril Candanad, chef de Vrénalik et de Frulken, sa capitale. Depuis vingt ans, il était au pouvoir. Depuis vingt ans, son peuple continuait de mourir, malgré ses désirs, malgré ses efforts. Le désespoir le rongeait. Il ne pourrait plus lui résister longtemps.
Quand il vit Green traverser le quai de Frulken telle une apparition venue d'un autre monde, il se sentit chétif, malingre, et songea sans y croire, comme il songeait depuis vingt ans à l'égard de tout un chacun : « Celui-là m'aidera-t-il ? »
À côté de Fékril se trouvait le sorcier Skaad, calme, au terme de sa vie, satisfait d'avoir célébré la splendeur du monde autant qu'elle le mérite. Il observa Green, attentif aux moindres réactions que sa vue provoquait en lui, et l'accueillit en souriant.
À côté de Skaad, dont le nom signifie « sans importance », se trouvait la sage-femme Oumral, forte, sonore, en charge de la Citadelle de Frulken penchée à l'ouest sur la colline ; elle aussi vit venir Jouskilliant Green et se dit : « Il n'est pas comme les autres étrangers, il ne vient pas violer les femmes ou essayer de nous voler notre terre, il ne vient pas se moquer de nous. Je ne sais pas ce qu'il vient faire ici. »

Et Jouskilliant Green lui-même ne le savait qu'à peine. N'était-ce que la simple curiosité qui lui avait ainsi fait laisser derrière lui sa femme, ses collègues, ses élèves, sa maison, et partir, divorcé, sans emploi, sans bagages, pour fuir son ancienne vie jusqu'ici ? Jusqu'à ce pays perdu que deux bateaux par an reliaient au reste du monde ? Au lieu des mornes corridors de l'Université d'Irquiz, devant lui s'étendait Frulken ; l'air tiède avait été remplacé par le vent de la mer, les visages habituels par la foule silencieuse des Asven. Sentir le sol de Vrénalik sous ses pieds l'émut et ses yeux brillèrent.
Du fond de son petit département, il avait longuement étudié les manuscrits datant de l'apogée de Vrénalik et avait publié de savants articles à leur sujet, mais maintenant l'objet de tant d'années de travail et de rêve se matérialisait devant lui : Frulken-la-noire s'étendant d'un horizon à l'autre. Là-bas, à gauche, surplombant la mer, n'était-ce pas la Citadelle ? Il frissonna.
De la splendeur de Frulken, le temps était passé. Restait-il seulement un édifice intact ? Partout les ruines, les murs écroulés, les avenues jadis si fières encombrées de débris. Et, massés à l'entrée, les derniers Asven, que les marins du bateau de l'automne bousculaient déjà. Lorsque Fékril Candanad lui demanda, comme il le demandait à tous les passagers, le but de sa venue, Jouskilliant Green, la gorge nouée, ne put rien répondre.
Il se tint donc en silence parmi les Asven. Son complet de flanelle grise et ses souliers cirés contrastaient avec leurs vêtements amples, son teint pâle s'opposait à leur peau brune, mais leur silence à tous les unissait contre les cris des marins et les rires des passagers. Quand il put de nouveau parler, d'une voix incertaine Green déclara : « Je suis heureux d'être ici. »
Alors la foule se figea d'étonnement car, malgré son accent, sans aucun doute possible il s'était exprimé en asven. Il reprit, d'une voix plus forte : « Je m'appelle Jouskilliant Green ; je suis heureux d'être ici, à Vrénalik. » Un frisson parcourut la foule : il y avait des siècles qu'on n'avait entendu un étranger parler asven, on croyait que nul étranger ne parlait asven, comment expliquer une telle merveille ? La voix de Fékril Candanad résonna parmi les murmures naissants : « Bienvenue à Vrénalik, Jouskilliant Green. »
C'est ainsi que Jouskilliant Green arriva à Vrénalik, un matin d'automne, ainsi qu'il débarqua à Frulken, neuf années avant ma naissance...

 

© 2002 Éditions Alire & Esther Rochon


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