(Extrait du chapitre 4, p. 49-56)
Un peu avant onze heures et demie, le silence qui régnait
dans la chambre 525 fut interrompu par la stridulation suraiguë
d'une alarme de montre-bracelet. Sylviane, qui s'était
remise à la lecture de son livre de poche, se leva aussitôt.
Elle rangea son livre dans le tiroir de la commode et s'approcha
de Michel qui finissait de placer ses maigres possessions dans
les espaces de rangement qui lui étaient destinés.
- C'est l'heure du dîner, annonça Sylviane en le
toisant de son regard de poupée. On m'a demandé
de te montrer où c'est.
Michel réprima un sourire en constatant le sérieux
avec lequel la jeune femme s'acquittait du rôle qu'on lui
avait assigné.
- D'accord. Je te suis.
Sylviane mena la marche, se retournant de temps en temps comme
si elle avait peur que Michel se perde en chemin. Ce dernier
aurait été capable de trouver l'endroit tout seul.
Il lui aurait suffi de suivre les patients qui convergeaient
en face du poste central, là où les ailes arrière,
en rejoignant avec un angle l'aile principale du bâtiment,
y délimitaient deux salles à manger en forme de
triangle. Sylviane n'entra pas dans la première des salles.
- Celle-là est réservée aux patients des
modules rouge et jaune.
- Tu es dans le module bleu toi aussi ?
Ses yeux frémirent dans leurs orbites.
- Évidemment ! On t'a mis dans ma chambre. On mettrait
pas une personne d'un autre module dans ma chambre.
- Ah bon
Michel suivit Sylviane dans la seconde salle, où plusieurs
personnes étaient déjà attablées
en groupes de quatre. Sylviane s'arrêta à une table
déserte où il y avait trois chaises.
- Je m'assois ici d'habitude. Tu peux t'asseoir avec moi.
- Merci.
- Je veux pas que tu penses que je vais te bouder, même
si on t'a imposé à moi dans ma chambre. Je sais
que c'est pas ta décision.
Incapable d'imaginer un commentaire adéquat, Michel se
contenta de s'asseoir à la gauche de Sylviane ; essayant
d'éviter de croiser les regards qui s'attardaient sur
lui, il fit mine de lire les affiches sur les murs. Une femme
dans la quarantaine, ricaneuse, aux longs cheveux raides et au
cou maigre comme celui d'un poulet déplumé, vint
s'asseoir en leur compagnie, puis leur table fut complétée
par un homme taciturne en fauteuil roulant, qui répondit
par un grognement au salut que Michel lui adressa. Vêtu
d'un complet, l'homme en fauteuil jurait un peu dans le décor
jusqu'au moment où l'on contemplait ses mains mutilées,
spectacle à la fois désagréable et fascinant.
Il manquait deux doigts à la main gauche, alors que sa
main droite n'était plus qu'un moignon couturé
de cicatrices, semblable à une pomme de terre rosée
avec deux ergots : une moitié de pouce et les deux premières
phalanges du petit doigt.
Un préposé des cuisines, un petit blond maigre
comme un clou, avec un nez étroit, poussa un volumineux
chariot d'acier inoxydable dans le couloir en face de la porte.
Il salua joyeusement la compagnie puis, avec des gestes vifs
et précis, ouvrit la porte de son chariot et il se mit
à servir les repas. Denis, le gros infirmier taciturne
qui avait accueilli Michel à son arrivée, lui donnait
un coup de main. Le préposé au chariot posa avec
raideur deux plateaux sur la table en face de Sylviane et de
l'homme en fauteuil roulant.
- Monsieur Landreville ! s'exclama le préposé avec
la bonhomie un peu agressive d'un vendeur de porte à porte.
Toujours le sourire aux lèvres !
Le patient fit un geste agacé, refusant - ou étant
incapable - de répondre.
- Pis toi Sylviane, ça va ?
Sans attendre de réponse, le préposé alla
chercher deux autres repas, qu'il déposa en face de Michel
et de la femme au cou de poulet.
- Salut, Joanne !
- Salut, Richard !
- T'es ben belle à matin !
La patiente caqueta de rire.
- C'est qui le nouveau, Joanne ? demanda le préposé
nommé Richard en adressant un clin d'oeil à Michel.
Je le connais pas. C'est ton chum ?
Joanne gloussa de plus belle, le visage secoué de tics
nerveux.
- Non, non
Richard retourna chercher d'autres plateaux, plus intéressé
à taquiner les patients qu'à prendre note de leur
réaction. Michel étudia le contenu de son plateau.
Entre un jus de fruits scellé sous aluminium et un pouding
de couleur indistincte se trouvait une assiette de plastique
dans laquelle trônaient une boule de pomme de terre en
purée, trois carottes molles et un filet de poulet blanchâtre
dans une sauce d'allure commerciale. Michel prit sa fourchette
et son couteau en plastique - les couverts de métal devaient
être bien peu populaires dans les hôpitaux psychiatriques
- et fit une prudente tentative de dégustation Il poussa
un immense soupir. Sylviane, sur ce point au moins, avait dit
la vérité : la nourriture servie au Centre hospitalier
Saint-Pacôme était positivement et incontestablement
dégueulasse. Et on ne pouvait pas dire que l'ambiance
compensait la piètre qualité de la cuisine. La
plupart des convives mangeaient en silence. Ceux qui se laissaient
aller à une conversation le faisaient à voix basse,
à l'exception d'un jeune homme aux cheveux longs, à
l'autre bout de la salle, qui parlait beaucoup et fort, au point
que Denis, qui était resté pour surveiller la salle,
devait parfois le rappeler à l'ordre. Étant donné
les nombreuses admonestations qui ponctuèrent la période
du repas, Michel ne tarda pas à connaître le prénom
du jeune homme : « Moins fort, Jean-Robert ! » «
Si tu mangeais, Jean-Robert, au lieu de parler tout le temps.
» « Jean-Robert, éteins ça. Tu sais
que tu peux pas fumer ici. »
Cette dernière réprimande entraîna une vive
protestation de la part du jeune homme.
- C'est en mangeant que j'aime fumer. Pas après.
- Tu fumes dans ta chambre ou au salon. C'est tout et c'est final.
- Qui est-ce que ça peut ben déranger si je fume
? La bouffe est tellement dégueu.
- Jean-Robert, éteins ça, je ne me répéterai
plus.
D'une chiquenaude, Jean-Robert projeta la cigarette sur le mur,
où elle s'éteignit avec une petite explosion d'étincelles.
- Maudit tannant ! s'impatienta Sylviane, ses yeux frémissant
d'exaspération.
Le surveillant ignora l'impertinence et Michel suivit l'exemple
de ses deux autres compagnons de table en continuant de manger
en silence.
À la fin du repas, alors que plusieurs convives avaient
commencé à quitter leur table, un homme dans la
jeune cinquantaine, au visage sympathique encerclé d'une
barbe tirant sur le roux, pénétra dans la salle
à manger et s'approcha de Michel, tout sourire.
- Michel Ferron ? Je m'appelle Pascal Lafrance, je suis le psychoéducateur
de votre module.
Michel se leva et serra la main tendue.
- Dommage qu'on se soit manqués ce matin, poursuivit le
psychoéducateur. Rico s'est bien occupé de vous
?
- Rico ?
- Le préposé qui vous a installé ce matin.
- Ah ! Oui, il m'a tout expliqué.
- Dommage que vous ayez manqué la rencontre de groupe,
j'aurais pu vous présenter à tout le monde. On
se reprendra demain. De toute façon, je vois que vous
avez déjà commencé à faire connaissance
?
- Un peu.
- Est-ce que ça vous dirait de visiter un peu plus en
détail ? Voir comment nous sommes installés ? Après
tout - il éclata d'un rire franc - vous êtes ici
pour plusieurs semaines. Il serait bon que vous vous sentiez
le plus vite possible chez vous.
Michel haussa une épaule fatiguée.
- Si vous voulez
Avec la bonne humeur d'un agent immobilier flairant une vente
facile, le psychoéducateur entraîna Michel pour
une visite en règle du cinquième étage,
entièrement consacré aux soins psychiatriques de
longue durée. Ils commencèrent par le poste central.
Derrière le comptoir du poste se dressait une paroi vitrée
percée d'étroites ouvertures à chicane,
comme dans les banques. Derrière le verre, si épais
qu'il en était un peu glauque, s'alignaient de nombreuses
étagères garnies de pots et de bouteilles de toutes
tailles. La pharmacie du service, expliqua Pascal Lafrance. À
gauche du poste se trouvaient les bureaux où les patients
rencontraient les médecins et les psychologues. Au-delà
de ces bureaux, le couloir se terminait par la porte menant aux
ascenseurs que Michel avait franchie le matin même. Plusieurs
années plus tôt, ce couloir se prolongeait bien
au-delà de l'ascenseur, mais cette partie du bâtiment
était désaffectée. « À cause
des restrictions budgétaires », confia le psychoéducateur
avec un sourire en coin.
La visite se poursuivit. Lafrance montra à son visiteur
les toilettes pour hommes, les locaux d'ergothérapie et
de physiothérapie, la salle de billard qui faisait également
office de bibliothèque.
Une salle de thérapie - qu'ils appelaient la salle «
multi » - occupait le centre du bâtiment, juste en
face du poste. La salle n'était pas utilisée à
ce moment-là. Un employé d'entretien - un jeune
homme d'allure maghrébine - qui nettoyait le plancher
avec de courts mouvements très méthodiques. Au
fond de la salle, une verrière grillagée laissait
entrevoir un balcon, lui aussi ceinturé d'une clôture
haute comme celle d'un terrain de tennis.
- Le balcon est fermé, expliqua Lafrance, mais plus pour
longtemps. On l'ouvre du 24 juin au 1er octobre.
Michel suivait docilement. Pendant toute la visite, son attention
s'était surtout portée sur les chambres des patients.
La plupart des portes étaient ouvertes ou au moins entrouvertes.
Michel aperçut une femme aux cheveux clairsemés,
assise sur sa chaise et fixant le vide ; un homme allongé
dans son lit, le regard fébrile au milieu d'un visage
mangé d'eczéma, ses membres d'une maigreur incroyable
immobilisés par des lanières de cuir rembourré
; et un vieillard qui tendait avec irascibilité une télécommande
vers une télévision boulonnée au plafond.
De nombreuses chambres étaient vides, cependant, leurs
occupants éparpillés dans les salles à manger
et dans la salle commune, dernier arrêt de la visite guidée.
Cette salle commune, le « salon », occupait la pleine
largeur de l'aile principale, à son extrémité
nord-est. Les murs étaient beiges, le sol couvert des
mêmes tuiles jaunes et saumon soigneusement astiquées
qui tapissaient le plancher des couloirs. Un puissant remugle
de tabac froid épaississait l'air. Avec ses tables à
cartes dépeuplées et ses téléspectateurs
alignés en face des deux téléviseurs diffusant
J.E. en direct, la grande pièce réverbérante
aurait été parfaitement lugubre sans le paysage
verdoyant entrevu à travers les fenêtres grillagées.
Dans le fond de la salle, un auvent dissimulait un placard. Au-dessus
de l'auvent, un tableau affichait un message en grosses lettres
noires :
Bienvenue au Salon du cinquième (5e) étage
du Centre hospitalier Saint-Pacôme, Shawinigan, Québec
Nous sommes lundi, le 14 juin 1999
Dehors, c'est le printemps
Il fallut à Michel quelques secondes pour comprendre
que ce tableau n'avait pas été installé
dans un but décoratif, mais bien pour constamment rappeler
aux patients confus où ils se trouvaient et à quelle
époque....
© 1999 Éditions
Alire & Joël Champetier
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