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Sortie

Aliss

de

Patrick Senécal

 

 

(Extrait du chapitre Verrue ou Plus longtemps durera le cocon, plus beau sera le papillon, p. 37-50)


Franchement, l'appart est pas aussi miteux que je le craignais. Bon, c'est pas le Ritz, c'est sûr. Le papier peint est laid, mais en bon état. Le plancher est pas au niveau, mais en beau bois franc. Les meubles datent du Déluge, mais sont encore utilisables. Le four et le frigo sont d'un jaune vomitif, mais ils fonctionnent. Quant à la salle de bain, la pièce que je redoutais le plus, elle me rassure : minuscule, mais assez propre. Et comme le téléphone est compris, j'ai déjà une ligne téléphonique.
Je prends un gros cinq minutes pour faire le tour de mon nouveau chez-moi. Voilà ! Ce sera mon décor pour au moins les trois prochains mois ! La mélancolie et l'angoisse en profitent pour m'attaquer sournoisement par-derrière. Normalement, à cette heure-ci, je serais chez moi, avec papa et maman, et on se préparerait à aller au restau...
Je devrais peut-être leur téléphoner.
Non, non, c'est trop tôt. Allons, je faiblis, moi ! Ho, là là ! Il faut me refaire des forces ! Vite, vite, des vitamines !
Je sors dans le vestibule. J'ai l'appartement cinq, au troisième. Je passe devant le numéro six, dont la porte est entrebâillée. Une musique provient de l'intérieur. Une chanson qui m'est familière, un chanteur super kitch que ma mère écoute souvent... Comment se nomme-t-il, déjà ?... Jo Dassin, c'est ça ! Je m'arrête et tends l'oreille, amusée :
On s'est aimés comme on se quitte
Tout simplement sans penser à demain
À demain qui vient toujours un peu trop vite
Aux adieux qui quelques fois se passent un peu trop bien
Une des préférées de maman, en plus. Maudit que c'est quétaine ! J'ai aucune difficulté à m'imaginer le locataire : une matante qui lit des Harlequins à longueur de journée. Pathétique. Comme je viens pour m'éloigner, un rire se fait entendre de l'intérieur de l'appart. Un rire d'homme, rauque, vieux, plein de roches et d'épines. C'est donc un mec qui écoute ça ? Un gars qui, si on se fie à son rire, a pas l'air très en forme.
Accompagnant le rire, une odeur vient me chatouiller les narines.
Du hasch. Du bon, en plus.
Il y a un homme qui écoute du Jo Dassin en rigolant et en fumant un joint.
Je descends les marches, perplexe.
Je croise un gars qui monte. Dans la vingtaine. Cheveux noirs longs en queue de cheval. Veste de cuir. Cute à mort. Je peux pas m'empêcher de le regarder avec intensité. Quand un gars me plaît, moi, j'hésite jamais à le lui faire savoir. Mes amies m'ont toujours trouvée pas mal audacieuse, là-dessus... Souvent, les gars baissent la tête, intimidés : ça me fait rire. Lui, par contre, soutient mon regard et me lance même un petit sourire pas mal vicieux. Je le suis des yeux, surprise, gênée et ravie. C'est le genre de regard qui aurait pu nous mener loin si on s'était rencontrés dans un bar ! Le gars arrive au troisième, entre dans l'appart numéro six et je l'entends crier :
- Calvaire ! t'écoutes pas encore cet ostie de morron-là !
Il ferme la porte derrière lui.
Est-ce qu'il vit là ? Un beau voisin comme ça, ça ferait mon affaire... Et l'autre, avec lui ? Son coloc ? Le rire avait l'air vieux. Son père, peut-être ?
Dehors, je me mets en marche vers la rue Lutwidge, vraisemblablement la rue principale du coin. En face, je vois l'immeuble rouge, avec sa porte de métal.
Ça, faut absolument que je découvre ce que ça cache...
J'aperçois alors, accrochée à la devanture d'un immeuble voisin, à six mètres du sol, une immense imitation de clé, grosse comme un traîneau, sur laquelle est inscrit : SERRURIÈRE. Ça me donne l'idée d'aller me faire un double de ma nouvelle clé.
Je rentre chez la serrurière. Un long comptoir. Les murs recouverts de clés. Une dame derrière le comptoir. Elle examine une clé avec une loupe, l'air très concentré.
- Bonjour.
Elle lève la tête. Cheveux en bataille. Quarantaine avancée. Elle me voit, marque de la surprise, puis sourit :
- Oui ?
- Je voudrais faire un double d'une clé.
Elle approuve :
- Et tu as chosi la milleure plce por ça ! Madme Letndre, c'st la srrurière nméro un dans le qurtier !
Que c'est ça ? Est-ce du français ? J'ai compris ce qu'elle a dit, mais j'ai vraiment l'impression qu'elle a parlé tout croche. Elle dépose sa loupe et me dit :
- Dnne-mo ta clé, je te fas ça tut de site.
Mais quelle sorte de dialecte elle parle ? On dirait un extraterrestre qui voudrait imiter notre langue ! Je lui tends la clé, sans cesser de la dévisager, comme si je fixais un handicapé.
- Madame Letendre, c'est vous ?
- Letndre, oui, c'st moi.
Elle prend ma clé, toute gentille :
- Prfait. Ça va prndre un ptit instnt.
Elle s'affaire sur sa machine, me tournant le dos. C'est incroyable. Ça doit être une maladie qui attaque la prononciation ou quelque chose du genre.
- Volà. Ça fra un gros dollr et cinqunte sous.
Je prends les clés, paie. J'arrête pas de la fixer, elle va finir par me trouver impertinente. Elle ne se rend compte de rien, prend l'argent, sourit toujours.
- Mrci, june flle. Au revor.
Je marche vers la porte. Dans mon dos, la serrurière me lance :
- Si tu as bsoin de quo que ce soit, revens me vor.
- De quoi que ce soit? Vous faites juste des clés, non ?
- Est-ce qu'l y a qulque chse de plus imprtant qu'une clé, madmoislle ? Ça put tout ouvir.
Je souris aussi, avec indulgence. Elle prend son métier un peu trop au sérieux, on dirait.
- Merci, madame Let... heu... merci, madame.
Je sors. Hé, ben ! Drôle de bonne femme !
J'arrive dans Lutwidge. Trouve un petit restaurant. Mange une lasagne gratinée. Pas mauvaise. Le restau est à peu près vide. La serveuse est bizarre : elle veut absolument me convaincre que le repas n'est pas à mon goût.
Café et réflexion : qu'est-ce que je fais de ma première soirée à Montréal ? Je sors ? Je vais au ciné ? Dans un club ? Je vais bouquiner ? Rien de tout cela me tente, au fond. Je suis épuisée. À bout. Grosse journée.
Je rentre donc dans mon nouveau chez-moi. Défais ma valise. Suspends les vêtements que j'ai apportés, range les quelques livres et quelques disques...
Puis, je me plonge dans Hygiène de l'assassin, le roman d'Amélie Nothomb. Une couple d'heures de lecture.
Je perçois de la musique. Ça vient d'à côté, du numéro six. Une autre toune quétaine, si j'en juge. Est-ce que le gars fume encore un gros batte en écoutant cette merde ?
Je me demande si le beau mec de tantôt est avec lui.
- Baisse ça, tabarnac, ou je criss mon camp ! retentit une voix assourdie mais suffisamment claire.
J'ai ma réponse.
La musique baisse, suivi du même rire rocailleux que tout à l'heure.
Je vais m'accouder sur le bord de la fenêtre ouverte et sors la tête. J'observe la rue, faiblement éclairée par les lampadaires. Personne.
Un piéton passe. Disparaît.
Plus loin à droite, de l'autre côté de la rue, je vois l'immeuble écarlate. Une ampoule est allumée au-dessus de la porte de métal. Rouge aussi.
Ça fait bordel en maudit, ça.
La porte extraterrestre s'ouvre. Ho, ho ! Je deviens attentive. Qui va en sortir ? Charles ? Le doorman ? Un envahisseur de l'espace ?
Deux hommes. Ils s'arrêtent sur le trottoir. L'éclairage de l'ampoule rouge est discret, ils ne sont donc pas faciles à distinguer. En tout cas, l'un a un chapeau particulier, on dirait un haut-de-forme.
Ils parlent tous deux quelques instants. Ils émettent un ricanement sonore, puis s'éloignent ensemble vers Lutwidge.
Je reviens au bâtiment rouge. Un bordel, j'en suis sûre. Et les deux gars qui sont sortis, sûrement deux clients.
Charles qui fréquente un bordel ? Ça colle tellement pas...
J'aimerais bien le revoir, lui, tiens.
Je bâille. Dix heures, pis déjà fatiguée ! Allez, au lit. Demain, je commencerai ma nouvelle vie pour vrai. Disons que, pour ce soir, on va mettre la switch à off.
Le lit est un défi en soi. Ça grince, zzincc, zzincc, c'est mou, c'est pas récent, ç'a dû servir pendant la guerre de Corée... Je demeure les yeux ouverts longtemps.
Des petites pointes d'anxiété. Des pensées fugitives, pour papa et maman.
Un peu de crainte. Un peu d'angoisse.
Allons, c'est normal, c'est ma première nuit. Faut que je me laisse une chance, quand même...
N'empêche, je peux pas m'empêcher de penser à mes parents. À Brossard. Au cégep. Puis, je me mets à reculer. L'école secondaire. Mon premier chum. Je recule encore. Mes cours de piano. Ma petite école primaire... Déjà, à huit ans, j'étais audacieuse pas mal... Je voulais tout essayer...
Le gros arbre interdit, dans la cour d'école, au primaire...
On l'appelait comme ça parce que les professeurs nous interdisaient d'y grimper. Moi, petite tête forte, durant une récréation, je me tenais devant l'arbre et je me disais : « Vas-y ! Grimpe ! » Je savais que je me ferais chicaner, mais je voulais le faire quand même. Par défi. Je sais que plusieurs enfants sont comme ça, sauf que moi, quand je désobéissais, je le faisais sans me cacher, devant tout le monde. J'affichais ma désobéissance avec fierté.
J'étais sur le point de grimper dans l'arbre quand la concierge est arrivée. C'était une drôle de femme. Elle ne parlait à personne mais avait pas l'air méchante. Elle m'a regardée et m'a dit, doucement :
- Grimpe si tu veux, ma petite fille. L'important, ce n'est pas que ce soit permis ou interdit. L'important, c'est que tu assumes les conséquences de tes actes.
Pour une fillette de huit ans, c'était une drôle de phrase...
Alors, j'ai grimpé. Jusqu'en haut. Sur la plus haute branche, je triomphais, tandis qu'en bas les élèves me regardaient avec admiration et les profs me criaient de descendre tout de suite.
Et je suis tombée ! Ben oui ! Une méchante chute ! Je suis tombée sur mon bras, il a cassé net ! Je braillais comme un saule pleureur, à m'en crever les poumons. C'était la panique autour de moi. Malgré mes larmes et ma douleur, j'ai remarqué la concierge. Elle ne s'énervait pas du tout. Elle me regardait et souriait. Pas un sourire moqueur, ni moralisateur, non, non. Un sourire qui semblait me poser une question, qui me demandait, en fait : « Alors, petite fille, assumes-tu les conséquences ? » J'ai arrêté de pleurer preque instantanément. Je venais de comprendre quelque chose.
J'ai passé trois semaines dans le plâtre, mais j'ai jamais regretté d'être montée dans l'arbre. Jamais. J'ai assumé.
Quand je suis retournée à l'école, la concierge n'y travaillait plus. Toutes sortes d'histoires ont couru sur elle. Qu'elle était détraquée, qu'elle avait commis un crime quelconque, qu'elle s'était sauvée de la prison. N'importe quoi. Les enfants grossissent tout.
De temps en temps, le souvenir de cette aventure réapparaît. Je me souviens pas du nom de cette femme et à peine de son visage, mais je me souviens de la situation. Je me souviens des mots précis qu'elle m'avait dits. Je me souviens du ton. Et je suis convaincue que cette rencontre de quelques secondes, entre elle et moi, a eu un impact sur le reste de ma vie.
Bon ! Avec tous ces souvenirs, je ne suis plus fatiguée du tout. Quoi faire, flûte de merde ?
Je vais me masturber, tiens. L'effet relaxant est garanti. Rien de tel qu'un bon orgasme digital pour dormir.
Je m'humecte les doigts et réchauffe le moteur.
Normalement, mes fantasmes tournent autour du même thème : trois ou quatre gars qui me baisent en même temps. Très cochons, mes fantasmes. J'en ai déjà parlé à Mélanie. Elle m'a regardée avec horreur. « Honnnn ! Que c'est donc dégoûtaaaaaaaant, Alice ! Comment peux-tu trouver excitant de penser à de telles choooooooses ! » On sait ben ! Son rêve à elle, c'est de s'envoyer en l'air avec un inconnu sur une plage. Heille ! C'est pas du fantasme, ça, c'est de la carte postale !
J'ai les yeux fermés. Il y a quatre gars autour de moi, bien érectés... mais ça marche pas. Ça m'excite pas, ce soir...
Je repense alors au beau gars de cet après-midi, dans l'escalier.
Soudain, métamorphose : les quatre hommes virtuels ont tous le visage du beau gars. Flouchhhh ! Je mouille instantanément. Mes doigts s'activent. Les quatre clones me font des choses... des choses... Le plaisir monte, l'orgasme est proche. Quatre belles faces, quatre superbes membres, quatre regards pervers, quatre fois le même super mec, pis ça monte, ça monte...
Etttttttttt... bang ! Ça y est ! Et un orgasme pour célébrer ma première nuit à Montréal, un !
Bon. Ben, voilà, c'est fini.
Je regarde ma main toute humide et l'essuie nonchalamment sur les draps. C'est ben le fun de se masturber, mais ça reste un prix de consolation. Jusqu'à maintenant, j'ai couché avec six gars, et si je compare ce score avec celui de mes amies, ça fait de moi une fille très expérimentée. Les gars en question étaient loin d'être tous des experts en la matière, n'empêche : la réalité est toujours mieux que le virtuel. Surtout que moi, ça m'arrive de venir vaginalement. Une vraie chance si je me fie aux témoignages de certaines copines. Mélanie peut même pas venir clitoridiennement, même en se stimulant pendant la pénétration ! C'est pas drôle, ça ! Elle dit qu'elle fait semblant pour pas décevoir son chum. Pauvre Mélanie ! Elle va faire semblant toute sa vie. Dans le sexe pis dans le reste.
Pas moi.
Même si rien ne bat une vraie baise, j'avoue que ce soir, pour un travail manuel, c'était assez bien payé. Faut croire que le beau gars de tantôt m'a fait de l'effet.
Ça serait un autre beau défi, ça : cruiser mon beau voisin. Coucher avec lui ? Hmmm... pourquoi pas ?
Je me retourne sur le côté en ricanant. Ça s'annonce excitant !
Toujours les bruits, à côté.
Vaguement, je pense à la maison...
Ça me prend bien du temps à m'endormir.

***

Allez, debout, debout, hop ! hop ! Grosse journée, faut s'y mettre ! Petit déjeuner et après, au centre-ville pour magasinage !
La porte du six est encore entrouverte. Je viens pour descendre les marches quand une voix provenant de l'intérieur se fait entendre :
- Y a quelqu'un ? Mario, c'est toi ?
Une voix rauque et maganée.
- Mario, c'est toi, oui ou non ?
J'hésite, puis finis par répondre :
- Non, c'est... c'est moi, votre nouvelle voisine.
- Une nouvelle voisine ?
- C'est ça...
Je fais un pas pour m'éloigner.
- Vous pouvez venir, un instant ?
Nouvel arrêt. Nouvelle hésitation. Pourquoi pas ? Je vais peut-être rencontrer mon beau mec d'hier ! Excellent, ça !
J'entre. Je me retrouve dans un salon, avec les mêmes meubles que les miens, sauf qu'ils sont sales, recouverts de poussière, tachés. Plusieurs cendriers. Tous pleins.
- Par ici, appelle la voix éraillée.
J'arrive à la cuisine. C'est immonde. Des casseroles sales, le four souillé, de la bouffe moisie qui traîne un peu partout. Ça sent l'intestin grêle. Je grimace, pouah !
- Dans la chambre, persiste l'autre.
Dans le mur droit de la cuisine s'ouvre la chambre. J'entre. Pas un meuble, pas un lit, pas une chaise. Par terre, le bonhomme est assis, le dos appuyé contre le mur du fond. En pyjama. Enfin, si on peut appeler ses guenilles un pyjama.
L'homme a au moins soixante ans. Ses cheveux sont d'un blanc sale et lui tombent sur les épaules. On dirait de vieux glaçons tordus pour les arbres de Noël. Sa face a été labourée par tous les tracteurs du monde. Il y a tellement de rides que j'ai peine à distinguer sa bouche fermée. Son nez est long et pendant, une masse de chair vide.
Une loque.
Mais au milieu de ce désastre, ses petits yeux sont calmes, clairs, lucides.
Sur le sol, à sa droite, un radio avec lecteur CD. Des dizaines de compacts éparpillés sur le sol, autour du vieux. Un seau, dans un coin, à portée de sa main.
Une vision vraiment étrange. Pour enrober le tout, une odeur pas très agréable.
- Bonjour, que je dis en souriant, malgré mon dégoût.
La loque, assise contre le mur, a une jambe étendue, l'autre repliée. Appuyée contre son genou relevé, sa main recouverte de taches brunes tient un joint précairement suspendu entre de longs doigts osseux. Le vieux écarquille les yeux de surprise, puis ouvre la bouche pour parler. Il en a donc une. Petite, mince. Et sans dents. Beau spectacle.
- Mais tu es toute jeune...
Ça commence mal.
- Pas tant que ça. J'ai dix-huit ans.
Il prend une touche et fait une moue hautaine.
- C'est ce que je disais.
La voix sort d'un broyeur à déchets. Il prend une longue pof de son joint, pfffffffff. Il semble apprécier.
- Tu vis donc dans l'appartement de Pinto ?
- Pinto, c'est celui qui est mort ?
- Qui t'a dit ça ?
- La proprio.
Il ricane en se grattant la joue droite. Mouvements parmi les rides. Le ricanement fait peur, plein de glaires et d'années glauques.
- Oui... C'est une explication qui se vaut...
- Il est mort ou non ?
- Disons qu'elle est venue le chercher... Enfin, pas elle en personne, mais...
- De qui vous parlez ?
Autre touche. Autre moment de béatitude. Il parle peut-être de la Mort... Il se croit poète, le pauvre.
- Alors, voilà. Je suis votre nouvelle voisine, Aliss. Enchantée.
- Tu en veux ?
Il a sorti un autre joint de la poche de son pyjama et me le tend.
Il veut me tester, hein ? Il pense impressionner la petite jeune, c'est ça ?
- Oui, merci bien.
Je prends le joint. Ramasse un carton d'allumettes qui traîne sur le sol. M'allume, sous le regard indifférent du vieux.
Je prends une longue pof. C'est vraiment du bon hasch.
- De la qualité, que je dis en prenant un air d'experte.
- J'ai juste des bonnes choses.
Il fouille dans son autre poche. Deux petits flacons de plastique. Pleins de pilules.
- Ça, c'est encore mieux. T'en veux ?
Du chimique. Des drogues dures. Ça m'a toujours attirée, ça, mais en même temps, ça me fait peur...
- Non, merci. Une autre fois, peut-être.
- Peut-être, oui...
Il remet les pilules dans sa poche, d'un air entendu et supérieur.
Je prends une dernière touche du joint, puis le dépose dans le cendrier.
- Bon. J'y vais. Au revoir.
- Attends ! J'aimerais que tu me rendes un service.
J'attends, méfiante.
- J'aimerais que tu me fasses quelques commissions. Normalement, c'est Mario qui les fait pour moi, mais il est parti en beau simonac, hier. J'ai l'impression qu'il reviendra pas avant un jour ou deux, alors...
- Vous faites jamais vos commissions vous-même ?
- Non.
- Vous êtes paralysé ?
Pof. Fumée.
- J'aime mieux pas trop bouger.
- Écoutez, j'ai moi-même pas mal d'achats à faire aujourd'hui, ça fait que...
- Attends, attends...
Il fouille de nouveau dans son pyjama. Ce sont pas des poches, mais des tiroirs ! Il en sort un billet de vingt dollars.
- C'est pas compliqué : tu m'achètes pour vingt piastres de nourriture. Rien pour boire, juste de la bouffe. N'importe quoi. Pour vingt piastres.
Il me tend le billet. Je bouge toujours pas. Il soupire d'un air las et insiste :
- C'est pas la fin du monde, il me semble !
Il est pas gêné, celui-là ! Non seulement il ose me demander de faire ses commissions, mais en plus il me met de la pression ! Incroyable ! J'ai jamais rencontré tant de gens malpolis en si peu de temps : le Monsieur Métro, la proprio, le mari de la proprio, la serveuse du restau, et maintenant lui, ce vieux schnock ! Ça va faire ! Je vais jouer sur le même terrain, moi aussi ! Ils vont voir que j'ai pas la langue dans ma poche !
- Je suis pas votre servante, vous saurez ! Pourquoi je ferais ça pour vous ?
Je m'attends à ce qu'il me traite d'égoïste, mais non. Il fait l'étonné, baisse son billet et réfléchit :
- C'est vrai, ça... Pourquoi tu ferais ça pour moi ?
Ça me surprend tellement que, malgré moi, je dis :
- Mais... Pour vous rendre service, tout simplement !
La vieille peau émet un sifflement méprisant.
- C'est la raison la plus ridicule que j'ai jamais entendue !
Sur quoi, il croise ses jambes à l'indienne et avance sa face pleine de rides vers moi.
- Qui es-tu, au juste ?
- Je vous l'ai dit, je m'appelle Aliss, et...
- Non, non ! Je te demande qui tu es.
Il appuie ses mots avec insistance. Bon ! Il veut philosopher, maintenant ! Pas envie de ça ce matin...
- Il faut que j'y aille. Au rev...
- Reste ici, Aliss !
Pardon ? Il vient de me donner un ordre, la vieille guenille ! Ça, je le prends pas !
- Heille, vous avez beau avoir l'âge de mon grand-père, vous commencerez pas à me dire ce...
- Si tu m'achètes de la bouffe, je te donne tous les joints que tu veux.
Je le regarde longuement. Il insiste :
- Du bon stock de même, c'est cher, tu sais...
Il a l'air tellement suffisant, malgré son triste état, tellement fat ! Comment peut-on avoir l'air d'une merde pareille et dégager tant de prétention en même temps? Comme un Empereur qui se rendrait pas compte que son trône est une chiotte !
Je jette un coup d'oeil au joint. C'est vrai que c'était du bon.
- OK. Marché conclu.
Il me donne le billet de vingt dollars.
- Parfait, Aliss. À tantôt.
Et sans plus s'occuper de moi, il met en marche son lecteur CD. Je reconnais une vieille chanson de Francis Martin, le roi des quétaines des dernières années.
Quand on se donne
À une femme d'expérience...
Le vieux fredonne l'infect refrain, puis éclate de rire, sans raison.
- Nectar ! marmonne-t-il. Pur nectar !
Sur quoi il prend une touche de son joint, tandis que le pauvre Francis continue de s'égosiller. Manifestement, je n'existe plus. Je finis par sortir, déconcertée. Spécial en criss, le bonhomme...
Je descends les marches, clop-clop-clop. Les deux touches du joint m'ont mise en forme.
Ce Mario, qui fait habituellement les commissions du vieux, ça doit être le beau gars d'hier. Mario. Faut que je retienne ça. Le beau Mario...

© 2000 Éditions Alire & Patrick Senécal


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