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L'Ange écarlate
(Les Cités intérieures -1)

de

Natasha Beaulieu

 

 

(Extrait de la Première partie : La Violence noire, p. 12-17)


Montréal, 23 mai 1995

Assis au bord d'un canapé en velours écarlate, les coudes appuyés sur ses longues et minces cuisses gainées de cuir noir, Jimmy Novak observait les invités lorsqu'on l'interpella :
- Jimmy !
Un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un pantalon et d'une veste en CPV, s'assit près de lui. Même les yeux fermés, Novak aurait reconnu Dek à la fraîche odeur de shampooing aux amandes qui se dégageait de sa courte chevelure blanche.
- Salut, Dek.
- Je suis content que tu sois venu !
- Ça va comme tu veux, ton party fétiche ?
- Mets-en ! Tu vois la Maîtresse en vinyle rouge, près du bar ?
Il indiqua une sculpturale femme aux hanches serrées dans une minijupe hyper moulante, à la taille étranglée par un corset, lacé dans le dos, qui haussait sa poitrine rebondie. Ses longs cheveux blonds (ou son postiche), attachés en queue de cheval, lui descendaient jusqu'au bas du dos où ils frôlaient le fouet accroché à sa ceinture. Juchée sur des talons aiguilles, à percer des trous dans le plancher, elle discutait avec la barmaid en sirotant un Martini.
- C'est Mistress Olga, de New York, expliqua Dek. Elle a plusieurs célébrités parmi sa clientèle.
Novak haussa les épaules. Les potins ne l'intéressaient pas.
- J'attends aussi Mistress Irina et Master Stephan, de Los Angeles, continua l'hôte, enthousiaste. Des spécialistes en bondage. Et l'Ange écarlate, de Toronto.
- L'Ange écarlate ?
- Oui, c'est une autre superbe dominatrice. Elle vient de s'installer à Montréal.
L'homme aux cheveux blancs se pencha vers Jimmy.
- J'ai entendu dire que certains clients la payent jusqu'à quatre cents dollars l'heure.
- Elle doit avoir un sacré beau cul ! Qu'est-ce qu'elle fait de plus qu'les autres ?
- Il paraît qu'elle offre des services uniques et très raffinés, précisa Dek en jetant un coup d'oeil vers la porte d'entrée. Mais si tu veux en savoir plus, tu pourras lui demander, elle vient justement d'arriver. Excuse-moi, je vais aller l'accueillir.

* * *

Assis au bar, Novak arracha une autre feuille du cahier à spirale dans lequel il dessinait. Il cala un quatrième whisky, puis il tira de sa Du Maurier une longue bouffée qu'il expira lentement, la tête inclinée vers l'arrière. Ses longs cheveux noirs encadraient un visage anguleux aux joues creuses et glissaient jusque sur son torse blême, nu et lisse.
Entouré d'éléments qui le stimulaient - Sisters of Mercy, murs noirs, draperies rouges, éclairage tamisé, odeur musquée du cuir, fumée de cigarette, brillance du latex, univers de poitrines offertes, de tailles sabliers et de fesses bombées - Jimmy commençait à se sentir bien, au point de se mettre à fredonner les paroles de 1959. Il fut tiré de sa « bulle » par Mistress Olga, qui regardait, un à un, les croquis traînant sur le comptoir.
- C'est toi qui les as dessinés ?
Jimmy aspira la dernière bouffée de sa cigarette.
- Ouais, répondit-il en écrasant le mégot dans le cendrier déjà plein.
La dominatrice observa une nouvelle feuille. Se reconnaissant, elle leva son visage, maquillé à outrance, vers celui de l'artiste.
- Combien tu me le vends ?
- Ben voyons. J'te l'donne.
En guise de remerciement, Mistress Olga offrit à Novak un sourire dangereusement séduisant qui contrastait avec la dureté de ses traits et l'inflexibilité de son regard. Puis, d'une démarche déterminée, elle s'éloigna pour aller rejoindre un petit groupe d'individus à qui elle montra le dessin.
Jimmy regarda les feuilles restées sur le comptoir. Sur chacune, il avait griffonné le croquis d'un invité. L'humain. Son sujet favori.
Il avait bien fait d'accepter l'invitation de Dek. Cette soirée l'inspirait.
Et puis il y avait l'Ange écarlate. Assise dans le canapé, dont la couleur s'harmonisait avec le rouge de ses cheveux, elle discutait avec l'hôte de la soirée, installé dans un fauteuil en face d'elle. Plus ou moins confortable sur son tabouret, Novak ne cessait de remuer en jetant des regards dans leur direction.
Chaque fois que l'Ange bougeait la tête, ses cheveux flamboyants ­ ou sa perruque, Jimmy n'aurait su le dire ­ balayaient le contour de son visage ovale et fin. Il était difficile de saisir le regard de cette femme. Ses yeux, pourtant soulignés par de longues lignes de khôl noir et de fard doré, étaient à moitié cachés par une épaisse frange. Long et pointant légèrement vers le bas, son nez lui donnait un profil de rapace qui plaisait beaucoup à Novak. Ses lèvres, minces et sévères, mais bien dessinées et luisantes d'un rouge aussi cramoisi que celui de ses mèches, étaient surtout jolies lorsqu'elles souriaient. Ce qui arrivait plutôt rarement. Son visage se terminait par une mâchoire étroite mais carrée, qui lui donnait une touche masculine.
Voluptueux, le corps de l'Ange écarlate était épousé à la perfection par une simple combinaison de cuir noir. Seule une petite paire d'ailes rouges, dessinée sur le haut de la manche gauche, faisait office de garniture. Ses jambes, aussi longues que celles de Novak, étaient cachées dans des cuissardes lacées aux talons carrés d'à peine dix centimètres de haut. Mais ce qui fascinait le plus Jimmy, c'était le bout de chacun de ses doigts, recouvert d'un dé en métal qui s'allongeait en une pointe effilée.
Cette femme réveillait en lui un violent désir de provocation.
Il avala un nouveau whisky d'un trait et se leva.

* * *

Novak venait de s'asseoir, sans façon, à gauche de l'Ange écarlate. Dek fit les présentations mais s'offusqua de voir le jeune peintre serrer la main de la Maîtresse de manière on ne peut plus cavalière.
- Tu devrais lui baiser la main, suggéra-t-il tout bas à Jimmy.
- J'ai envie d'la baiser tout court.
- À ta place, je n'y penserais pas.
Avachi dans le canapé, les jambes écartées, Jimmy jubilait à l'idée d'avoir insulté l'Ange par son manque d'égard. Il bouillait d'excitation en essayant de deviner comment elle allait réagir. Il s'attendait à ce qu'elle darde sur lui un regard cruel ou qu'elle lui flanque une bonne gifle.
Il tourna la tête vers la Maîtresse aux cheveux rouges et constata que son regard n'affichait qu'une totale indifférence. Insulté de ne provoquer aucune réaction, Jimmy se redressa. Il appuya sa main sur le haut de la cuisse de l'Ange et, cette fois, elle réagit vivement en lui plaquant une main sur le torse. Ils restèrent dans cette position quelques secondes, puis Novak sentit soudain les faux ongles faire pression contre sa peau. Il resta de marbre, son regard aux pupilles noires rivé dans celui de sa tortionnaire, dont les yeux gris restaient sans émotion.
Les griffes de l'Ange écarlate s'enfonçaient et descendaient dans la chair du peintre. Quelques invités se groupèrent autour de la scène, ce qui excita davantage Jimmy. Lorsqu'il sentit une coulée de sang chaud glisser sur sa poitrine, il emprisonna le poignet de l'Ange de sa main gauche et appuya sa main droite sur son torse sanglant. Puis il commença à se caresser, avec des gestes sensuels, sous le visage toujours impassible de la Maîtresse et le regard fasciné des individus en demi-cercle autour d'eux.
Il fit glisser ses doigts là où les griffes avaient laissé leur marque, enfonçant ses ongles dans la profondeur des sillons de la blessure. De larges coulées de sang descendaient maintenant jusqu'à sa ceinture. Novak approcha sa main sanglante près de son visage. Il se lécha le bout d'un doigt, puis il enfonça ce dernier dans sa bouche pour le sucer.
Sa main gauche retenait toujours le poignet de l'Ange écarlate. Jimmy la sentit se raidir. Un éclair passa dans son regard et elle se libéra de l'emprise du peintre. Elle se leva et se hâta de disparaître parmi la foule.
Plongé dans un état extatique, Novak se leva à son tour. Il se fraya un chemin jusqu'aux toilettes, où il s'enferma. Appuyé contre un mur en pierre, il caressa son torse et son ventre. Il lécha ensuite avec frénésie ses mains maculées de sang. La bouche pleine du goût métallique de son propre fluide, il défit la boucle de sa ceinture, baissa la fermeture de son pantalon et il empoigna son membre en érection. Il eut à peine le temps de se masturber qu'il jouissait à en perdre conscience.
Une fois revenu à lui, assis sur le carrelage froid et toujours appuyé contre le mur, Jimmy mit quelques secondes avant de comprendre où il était et la raison pour laquelle son sang et son sperme étaient répandus sur lui. Complètement perturbé, il remonta son pantalon et, sans prendre la peine de se nettoyer, il sortit des toilettes.
Il traversa la grande salle dans un état second. Il attrapa son chandail sur le dessus d'une chaise et l'enfila rapidement.
Jimmy Novak quitta le party fétiche de Dek sans dire bonsoir à personne...

© 2000 Éditions Alire & Natasha Beaulieu


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