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Une chanson pour Arbonne

de

Guy Gavriel Kay

 

Traduit de l'anglais par
Hélène Rioux

 

 

(Chapitre 1, p. 52-60)

Traversant la forêt sur le chemin du retour, Blaise sentit la même vibration sous les semelles de ses bottes, comme si le sol de cette île avait vraiment un pouls, un coeur qui battait. Ayant accompli leur mission, ils marchaient à présent plus vite, conscients que l'on pourrait remarquer l'absence de la prêtresse du jardin et qu'on pourrait la retrouver n'importe quand. Blaise était resté en arrière pour laisser Hirnan, portant le poète inconscient, les guider à nouveau, puisqu'il semblait doté d'un sens de l'orientation infaillible dans les ténèbres de la forêt.
Ils quittèrent le sentier forestier et commencèrent à se diriger vers le nord au milieu des arbres touffus qui les entouraient, sentant craquer feuilles et petites branches sous leurs pas. La lune ne les éclairait plus, mais leurs yeux s'étaient habitués à l'obscurité et ils connaissaient le chemin. Blaise reconnut un vieux chêne tordu, vision insolite au milieu des pins et des cèdres.
Ils sortirent peu après des bois et débouchèrent sur le plateau. La lune était haute dans le ciel et la corde de Maffour était toujours nouée autour de l'arbre, leur permettant de descendre vers la mer et de s'échapper.
Ni Vanne ni Luth n'étaient cependant en vue.
Pressentant le désastre, Blaise se précipita vers le bord du plateau et regarda en bas.
Le voilier était parti et avec lui les deux prêtres ligotés. Leur propre embarcation était toutefois encore là et le corps de Vanne y était allongé.
À côté de Blaise, Maffour jura violemment et se hâta de se laisser glisser le long de la corde. Il sauta sur les rochers puis dans la barque et se pencha sur l'homme étendu.
Il leva la tête. « Il va bien. Il respire. Inconscient. Je ne vois pas où il a pu recevoir un coup. » Sa voix exprimait de l'étonnement et, pour la première fois, une pointe de véritable appréhension.
Blaise se redressa, jeta un regard circulaire sur le plateau à la recherche d'un signe de Luth. Les autres corans s'étaient regroupés et se tenaient dos à dos. Ils avaient tiré leurs épées. On n'entendait aucun son ; la forêt même semblait être devenue silencieuse, constata Blaise en frissonnant légèrement.
Il prit une décision.
« Hirnan, emmène-le dans la barque et descendez-y tous. J'ignore ce qui s'est passé, mais il est préférable de ne pas s'attarder ici. Je vais jeter un coup d'oeil rapide, mais si je ne trouve rien, il faudra repartir. » Il leva vivement les yeux vers la lune pour essayer d'évaluer quelle heure il pouvait être. « Détachez la barque et laissez-moi quelques minutes pour regarder. Si vous m'entendez faire le cri du corfe, mettez-vous à ramer de toutes vos forces et n'attendez pas. Autrement, usez de votre jugement. »
Hirnan eut l'air de vouloir protester, mais il n'ouvrit pas la bouche. Évrard de Lussan jeté sur son épaule comme un sac de grain, il se dirigea vers la corde et descendit, suivi des autres corans. Blaise n'attendit pas qu'ils fussent tous descendus. Conscient du danger comme d'une présence tangible à l'intérieur de son être, il tira son épée et pénétra seul dans les bois de l'autre côté du plateau.
Il décela presque aussitôt une odeur. Ce n'était pas celle d'un chat sauvage ou d'un ours, d'un renard, d'un blaireau ou d'un sanglier, mais plutôt un parfum qui flottait dans l'air. L'odeur était plus forte à l'ouest, à l'opposé du chemin qu'ils avaient emprunté.
Blaise s'agenouilla pour examiner le sol de la forêt dans la quasi-obscurité. Il aurait voulu que Rudel fût avec lui et ce pour de nombreuses raisons, mais en partie parce qu'il ne connaissait personne qui fût plus doué que lui pour suivre une piste la nuit.
On n'avait cependant pas besoin d'être un expert pour s'apercevoir qu'un groupe de personnes étaient passées ici peu de temps auparavant et que la plupart, sinon toutes, étaient des femmes. Blaise jura à voix basse et se releva, scrutant les ténèbres, incertain de la conduite à suivre. Il détestait mortellement laisser un homme derrière lui, mais un grand nombre de prêtres et de prêtresses se trouvaient sans l'ombre d'un doute quelque part dans les bois devant lui. « Quelques minutes », avait-il dit à Hirnan. Avait-il le droit de mettre la vie des autres en péril en essayant de retrouver Luth ?
Il respira profondément, conscient une fois de plus de cette pulsation du sol de la forêt. Il savait qu'il avait peur ; seul un fou n'aurait pas eu peur à présent. Et pourtant, Blaise du Gorhaut croyait en une vérité très simple : on n'abandonnait pas un compagnon sans tenter de le retrouver. Il continua à avancer dans le noir, suivant l'odeur évanescente d'un parfum dans la nuit.
« Admirable », fit une voix immédiatement devant lui. Blaise suffoqua et leva son épée, cherchant à discerner quelque chose dans l'obscurité. « Admirable mais pas du tout sage, poursuivit la voix avec une calme autorité. Retourne d'où tu viens. Tu ne retrouveras pas ton compagnon. Au-delà de ce point, seule la mort t'attend, cette nuit. »
On entendit un bruit de feuilles froissées et Blaise aperçut la silhouette sombre d'une femme de haute taille debout en face de lui. Des arbres se dressaient de chaque côté d'elle, comme pour l'encadrer. Il faisait très noir, beaucoup trop pour qu'il pût voir son visage, mais la tranquille assurance de sa voix disait clairement qu'un malheur était arrivé à Luth. La femme n'avait cependant pas touché Blaise ; personne d'autre n'avait bondi pour l'attaquer. Et Vanne, dans l'esquif, n'avait pas été blessé.
« J'aurais honte de moi-même si je partais sans avoir essayé de le retrouver », dit Blaise, tentant toujours de distinguer les traits de son interlocutrice.
Il l'entendit rire. « Honte, répéta-t-elle d'une voix moqueuse. Ne sois pas aussi bête, nordique. Crois-tu vraiment que vous auriez pu agir comme vous l'avez fait sans notre permission ? Nieras-tu avoir senti que la forêt était consciente de vos faits et gestes ? Penses-tu réellement que vous avez bougé sans qu'on le sache, sans qu'on vous voie ? »
Blaise déglutit avec difficulté. Son épée levée lui parut tout à coup une chose malheureuse, voire ridicule. Il la baissa lentement.
« Pourquoi ? demanda-t-il. Pourquoi alors ? »
Elle rit de nouveau, d'une voix profonde et grave. « Tu veux connaître mes raisons, nordique ? Tu veux comprendre la déesse sur son propre territoire ? »
Mes raisons.
« Vous êtes donc la grande prêtresse », dit-il, déplaçant ses pieds, sentant toujours la profonde pulsation de la terre. Elle ne répondit pas. Il déglutit de nouveau. « Je voudrais seulement savoir où mon homme est parti. Pourquoi vous l'avez enlevé.
- Un pour un, dit-elle calmement. Aucun de vous n'avait été consacré pour venir ici. Vous êtes venus prendre un homme qui l'était. Nous l'avons permis pour des raisons personnelles, mais Rian exige d'être payée. Toujours. Sache-le, nordique. Rappelle-toi cette vérité tant que tu resteras en Arbonne. »
Rian exige d'être payée. Luth. Pauvre Luth balourd et terrifié. Luth. Blaise scruta l'obscurité, espérant voir cette femme, s'efforçant de trouver des mots qui pourraient sauver la vie de l'homme qu'ils avaient perdu.
Et alors, comme si elle lisait dans ses pensées, comme si la forêt et elle les connaissaient intimement, la femme leva une main et, un instant plus tard, elle tenait un flambeau qui illuminait l'espace restreint où ils se trouvaient. Il ne l'avait pas vue ni entendue frotter une pierre.
Elle rit de nouveau, puis, regardant la silhouette haute et fière, les traits aristocratiques, finement ciselés, Blaise s'aperçut, avec un frisson irrépressible, qu'elle n'avait plus d'yeux. Elle était aveugle. Posé sur son épaule, un hibou blanc, monstre de la nature, observait Blaise avec des yeux fixes.
Sans vraiment comprendre pourquoi il faisait cela, mais conscient tout à coup d'être entré dans un domaine pour lequel il était bien mal équipé, Blaise rengaina son épée. La femme cessa de rire ; elle sourit.
« C'est bien, dit doucement la grande prêtresse de Rian. Je suis contente de voir que tu n'es pas fou.
- De voir ? » s'étonna Blaise qui regretta aussitôt ses paroles.
Cela n'eut pas l'air de la déranger. L'énorme hibou blanc ne bougea pas. « Mes yeux ont représenté le prix à payer pour accéder à quelque chose de beaucoup plus important. Je te vois très bien sans eux, Blaise du Gorhaut. C'est toi qui as besoin de lumière, pas moi. Je connais la courbe de la cicatrice le long de tes côtes, la couleur actuelle de tes cheveux, et celle que tu avais la nuit d'hiver où tu es né et où ta mère est morte. Je sais comment bat ton coeur, pourquoi tu es venu en Arbonne et où tu te trouvais avant de venir. Je sais qui sont les ancêtres et je connais ton histoire, beaucoup de tes souffrances, toutes tes guerres et tes amours. Et je sais quand tu as fait l'amour pour la dernière fois. »
Elle bluffait, pensa Blaise avec rage. Tous les prêtres faisaient ça, même ceux de Corannos, dans son pays. Ils cherchaient tous à en imposer avec des incantations divinatoires comme celles-ci.
« Parlez-moi donc de cette dernière fois », osa-t-il demander d'une voix rude.
Elle répondit sans hésiter. « C'était il y a trois mois. La femme de ton frère, dans votre ancienne maison familiale. Tard dans la nuit, dans ton propre lit. Tu es parti avant l'aube pour le voyage qui t'a conduit jusqu'à Rian. »
Blaise s'entendit émettre un grognement bizarre, comme s'il avait reçu un coup de poing. Il n'avait pu s'en empêcher. Ce qu'il venait d'entendre était si inexorablement exact qu'il se sentit soudain étourdi, comme si le sang se retirait de sa tête.
« Dois-je poursuivre ? » demanda-t-elle en esquissant un mince sourire, tenant haut la torche enflammée pour qu'il pût la voir. Sa voix exprimait à présent quelque chose de nouveau, une sorte de volupté impitoyable devant son propre pouvoir. « Tu ne l'aimes pas. Tu détestes simplement ton frère et ton père. Ta mère parce qu'elle est morte. Toi-même un peu aussi, peut-être. Veux-tu en entendre davantage ? Veux-tu que je prédise ton avenir comme une vieille à la Foire d'automne ? »
Elle n'était pas vieille. Plus tout à fait jeune, elle était grande et belle avec une chevelure parsemée de fils gris. Elle connaissait des choses que tout le monde devait ignorer.
« Non ! réussit à prononcer Blaise. Ne faites pas ça ! »
Il craignait son rire, sa voix moqueuse, mais elle resta silencieuse tout comme la forêt autour d'eux. Même la torche brûlait à présent sans faire de bruit, constata Blaise. Le hibou ouvrit soudain ses ailes comme pour s'envoler, mais se posa seulement de nouveau sur son épaule.
« Alors va-t'en », dit la grande prêtresse, non sans une certaine douceur. « Nous t'avons permis de prendre l'homme que tu étais venu chercher. Va-t'en avec lui. »
Blaise savait qu'il devait obéir. Il devait faire exactement ce qu'elle lui demandait. Il se passait des choses qu'il était loin de pouvoir comprendre. Mais il avait conduit sept hommes dans ce lieu.
« Luth, dit-il brusquement. Qu'est-ce qu'on lui fera ? »
Un bruit étrange, comme un sifflement, se fit entendre et Blaise comprit que c'était l'oiseau. La prêtresse répondit : « On lui arrachera le coeur pendant qu'il est toujours vivant et on le dévorera. » Elle parlait d'une voix neutre, sans intonation. « On fera bouillir son corps dans une cuve très ancienne et on l'écorchera. Sa chair sera coupée en morceaux à des fins de divination. »
Pris de nausée, Blaise sentit ses poils se hérisser de dégoût et d'horreur. Il recula involontairement, puis l'entendit rire encore d'un rire puéril, vraiment amusé.
« Je ne pensais pas avoir été aussi convaincante, reprit-elle en secouant la tête. Crois-tu que nous sommes aussi sauvages ? Vous nous avez enlevé un homme vivant et nous faisons de même. Il sera consacré serviteur de Rian et vouera sa vie au service de la déesse pour réparer sa transgression et la vôtre. D'ailleurs, cet homme est davantage un religieux qu'un coran, tu le sais autant que moi. Je te l'ai dit, nordique : nous avons autorisé cette affaire. Cela se serait passé de façon tout à fait différente si nous l'avions décidé ainsi, tu peux me croire. »
Lavé de son inquiétude comme par un jet d'eau, Blaise lutta contre une envie soudaine et étrange de s'agenouiller devant cette femme qui incarnait une déesse que ses compatriotes ne vénéraient pas.
« Merci, dit-il d'une voix qui lui parut rude et maladroite.
- Il n'y a pas de quoi », répondit-elle avec désinvolture. Il y eut un silence, comme si elle évaluait quelque chose. Immobile sur son épaule, le hibou le regardait fixement. « Ne surestime pas notre pouvoir, Blaise. Ce qui s'est passé, ce soir. »
Il cligna les yeux, stupéfait. « Que voulez-vous dire ?
- Ici, sur cette île, tu te trouves au coeur même de notre puissance. Nous nous affaiblissons à mesure que nous nous éloignons d'ici ou de l'autre île dans le lac intérieur. Contrairement à ses serviteurs mortels, comme moi, Rian est sans limites. Et on ne peut jamais contraindre la déesse. »
Après avoir tissé un voile de pouvoir, de magie et de mystère, voilà qu'elle le soulevait pour lui permettre de voir derrière. Et elle l'avait appelé par son nom.
« Pourquoi ? » demanda-t-il, étonné, « Pourquoi me dites-vous cela ? »
Elle sourit presque tristement. « C'est congénital, j'imagine. Mon père avait l'habitude de prendre des risques avec les gens. On dirait que j'ai hérité de lui ce trait de caractère. Nous aurons peut-être bientôt besoin l'un de l'autre. »
S'efforçant d'absorber tout cela, Blaise posa la seule question qui lui vint à l'esprit. « Qui était-il ? Votre père ? »
Elle hocha la tête, de nouveau amusée. « Nordique, tu es venu en Arbonne pour diriger des hommes. Je pense que tu devras te débarrasser de ton amertume et devenir plus curieux, mais cela sera peut-être long. Avant de venir ici, tu aurais dû savoir qui est la grande prêtresse de l'île de Rian. Je suis Béatrice de Barbentain, mon père était Guibor, comte d'Arbonne, ma mère est Cygne qui nous gouverne à présent. Je suis la dernière de leurs enfants encore en vie. »
Blaise commençait vraiment à craindre de s'effondrer tellement il était secoué par tout cela. « La barque, songea-t-il. Le continent. » Il éprouvait l'urgent besoin de s'éloigner de cet endroit.
« Va », dit-elle comme si elle lisait encore dans ses pensées. Elle leva légèrement la main et la torche disparut aussitôt. Dans l'obscurité qui les enveloppa soudain, Blaise l'entendit dire de sa voix du début, la voix d'une prêtresse consciente de son pouvoir : « Une dernière chose, Blaise du Gorhaut. Une leçon, si tu es capable de l'apprendre : on atteint trop vite les limites de la colère et de la haine. Rian exige d'être payée pour tout, mais l'amour lui appartient aussi, dans l'une de ses plus anciennes incarnations. »
Blaise se tourna alors, trébuchant sur une racine dans le noir. Il quitta la forêt, appréciant le clair de lune comme une bénédiction. Il traversa le plateau et se rappela qu'il devait dénouer la corde de Maffour et l'enrouler autour de lui. Trouvant des prises sur la paroi rocheuse, il descendit la falaise jusqu'à la grève. Ses compagnons le virent car la lune était haute et pâle. Il était sur le point de partir à la nage, presque content à la pensée de sentir de nouveau le choc de l'eau glacée, quand il s'aperçut qu'ils ramaient vers lui. Il les attendit. Ils s'approchèrent des rochers et, aidé de Maffour et de Giresse, Blaise grimpa dans la barque. Il vit qu'Évrard de Lussan gisait à l'arrière de l'esquif, toujours inconscient. Vanne était cependant assis à l'avant, l'air quelque peu étourdi. Blaise ne fut pas étonné.
« Ils ont gardé Luth, expliqua-t-il d'un ton bref à ses hommes qui l'interrogeaient du regard. Un homme contre un homme. Mais ils ne lui feront aucun mal. Je vous en dirai plus long une fois sur le continent, mais partons d'ici, au nom de Corannos. J'ai terriblement soif et nous sommes loin d'être arrivés. »
Il sauta jusqu'à son banc et dénoua la corde autour de sa taille. Maffour revint s'asseoir auprès de lui. Ils saisirent leurs rames et, sans prononcer une autre parole, reculèrent calmement hors de la crique dénichée par Hirnan, puis firent tourner leur embarcation en direction de la terre, vers l'Arbonne, ramant à un rythme régulier dans la nuit immobile et sereine.
À l'est, peu de temps après, bien avant qu'ils n'eussent atteint la grève, le croissant de la lune bleue sortit de la mer pour remplacer la lune argentée qui se couchait à présent à l'ouest, transformant la lumière du ciel et de l'eau, des rochers et des arbres de l'île qu'ils venaient de quitter.

© 2001 Éditions Alire pour la traduction et la présente édition


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