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L'Arbre de l'Été
(La Tapisserie de Fionavar -1)

de

Guy Gavriel Kay

 

Traduit de l'anglais par
Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 1, p. 14-23)

C'était un court trajet, une promenade agréable. On traversait la pelouse centrale du campus puis on suivait les méandres obscurs du sentier connu sous le nom de « chemin du Philosophe » qui, entre de petites élévations de terrain, passait derrière la faculté de droit, la faculté de musique et enfin l'édifice massif du Royal Ontario Museum, où les os de dinosaures gardaient leur long silence. C'était un chemin que Paul Schafer avait soigneusement évité pendant la majeure partie de l'année écoulée.
Il ralentit un peu le pas pour laisser quelque distance entre lui et les autres. Devant, dans l'ombre, Kevin, Kim et Lorenzo Marcus élaboraient une fantaisie baroque et improbable sur les liens qui pouvaient unir les clans Ford et Marcus, avec quelques-uns des plus lointains ancêtres russes de Kevin ajoutés au mélange, par alliance. Jennifer, accrochée au bras gauche de Marcus, les encourageait en riant et Dave Martyniuk marchait à grandes enjambées dans l'herbe en bordure du sentier, silencieux, comme s'il ne faisait pas tout à fait partie du groupe. Matt Sören avait fort aimablement ralenti le pas pour rester avec Paul, mais celui-ci, plongé dans ses propres pensées, sentait la conversation et le rire se fondre à l'arrière-plan ­ sensation qui lui était familière depuis quelque temps. Bientôt, ce fut comme s'il marchait seul.
Ce qui peut expliquer pourquoi, à mi-chemin, il prit conscience de quelque chose qui échappait aux autres. Cette perception le tira brusquement de sa rêverie et il continua à marcher un bref instant dans un silence qui n'était plus le même, avant de se tourner vers le Nain qui cheminait à ses côtés.
« Y a-t-il une raison pour laquelle Marcus et vous seriez suivis ? » murmura-t-il.
Le pas de Matt Sören ne perdit que brièvement sa régularité ; le Nain prit une profonde inspiration.
« Où ? demanda-t-il, également dans un murmure.
- Derrière nous, à gauche. Le flanc de la colline. Y a-t-il une raison ?
- Peut-être. Voulez-vous continuer à marcher, je vous prie ? Et ne dites rien pour l'instant. Ce n'est peut-être rien. » Comme Paul hésitait, le Nain lui agrippa le bras : « Je vous en prie », répéta-t-il. Après un moment, Schafer hocha la tête et accéléra le pas pour rattraper le groupe qui les devançait à présent de plusieurs mètres. L'ambiance était maintenant hilare et fort bruyante. Seul Paul, attentif, entendit dans l'obscurité derrière eux une exclamation soudaine, brusquement interrompue. Il cilla mais demeura impassible.
Matt Sören les rejoignit au moment où ils atteignaient l'extrémité du sentier ombragé et se retrouvaient dans le bruit et les lumières vives de Bloor Street. Devant eux se dressait l'énorme masse de pierre du vieil hôtel Park Plaza. Avant de traverser la rue, le Nain posa une main sur le bras de Schafer : « Merci », dit-il.

***

« Eh bien », dit Lorenzo Marcus tandis qu'ils s'installaient dans les fauteuils de sa suite au seizième étage, « pourquoi ne pas me parler de vous tous ? Vous-mêmes, répéta-t-il en levant un doigt à l'adresse de Kevin, qui souriait malicieusement.
- Pourquoi ne pas commencer ? poursuivit-il en se tournant vers Kim. Quelle matière étudiez-vous ? »
Kim répondit de bonne grâce : « Eh bien, je finis mon année d'internat à
- Attends un peu, Kim. »
C'était Paul qui avait parlé. Il ignora le regard d'avertissement que lui jeta le Nain et regarda leur hôte bien en face : « Désolé, docteur Marcus, mais j'ai moi-même quelques questions et je veux des réponses maintenant, ou bien nous rentrons tous chez nous.
- Paul, que diable...
- Non, Kev. Écoutez un peu, tous. » Chacun avait les yeux fixés sur son visage pâle et tendu. « Quelque chose de très étrange est en train de se passer ici. Je veux savoir, dit-il à Marcus, pourquoi vous aviez tellement hâte de nous séparer de la foule. Pourquoi vous avez envoyé votre ami arranger ça. Je veux savoir ce que vous m'avez fait à l'auditorium. Et je veux vraiment savoir pourquoi on nous a suivis en chemin.
- Suivis ? » Le choc qui se lisait sur le visage de Lorenzo Marcus n'était pas feint, de toute évidence.
« Oui, dit Paul, et je veux aussi savoir par qui.
- Matt ? » demanda Marcus en un murmure.
Le Nain dévisagea longuement Paul.
Paul lui rendit son regard : « Nos priorités ne peuvent être les mêmes en l'occurrence. »
Au bout d'un moment, Sören hocha la tête et se tourna vers Marcus : « Des amis de chez nous. Il semble que certains désirent savoir exactement ce que vous faites quand vous voyagez.
- Des amis ? demanda Marcus.
- Je parle de façon générale. Très générale. »
Il y eut un silence. Marcus se renversa dans son fauteuil en caressant sa barbe grise, et ferma les yeux.
« Ce n'est pas ainsi que j'aurais choisi de commencer, dit-il enfin. Mais c'est peut-être mieux, en définitive. » Il se tourna vers Paul : « Je vous dois des excuses. Plus tôt dans la soirée, je vous ai fait subir ce que nous appelons un contact. Ça ne marche pas toujours. Certains ont des défenses ; avec d'autres, comme vous-même apparemment, il peut arriver des choses curieuses. Ce qui s'est passé entre nous m'a également troublé. »
À l'étonnement général, les yeux de Paul, plus bleus que gris dans la lumière de la lampe, n'exprimaient aucune surprise. « J'aimerais discuter de ce que nous avons vu, dit-il, mais d'abord, pourquoi avez-vous fait cela ? »
Le moment crucial était arrivé. Kevin, penché en avant, tous les sens en alerte, vit Lorenzo Marcus prendre une grande inspiration, et l'espace d'un éclair il se vit lui-même au bord d'un abîme.
« Parce que, dit Marcus, vous aviez tout à fait raison, Paul Schafer. Je ne voulais pas simplement échapper à une soirée ennuyeuse. J'ai besoin de vous. De vous cinq.
- Nous ne sommes pas cinq, intervint la voix lourde de Dave. Je n'ai rien à voir avec eux.
- Vous renoncez trop vite à l'amitié, Dave Martyniuk, rétorqua Marcus. Mais, poursuivit-il d'un ton plus doux après le silence soudain, cela importe peu. Pour vous faire comprendre mes raisons, je dois essayer d'expliquer. Et c'est plus difficile qu'autrefois. » Il hésita, porta de nouveau la main à sa barbe.
« Vous n'êtes pas Lorenzo Marcus, n'est-ce pas ? » dit Paul d'une voix très calme.
Dans le silence immobile, l'homme de haute taille se tourna encore une fois vers lui : « Pourquoi dites-vous cela ? »
Paul haussa les épaules : « Ai-je raison ?
- Ce contact était vraiment une erreur. Oui, dit leur hôte, vous avez raison. » Le regard de Dave passait de Paul à Marcus avec une incrédulité hostile. « En fait je suis Marcus, d'une certaine façon ­ autant que n'importe qui. Il n'y a pas d'autre Marcus. Mais Marcus n'est pas qui je suis.
- Alors, qui êtes-vous ? »
La question venait de Kim. Une voix soudain aussi profonde qu'un enchantement lui répondit :
« Mon nom est Lorèn. On m'appelle Mantel d'Argent. Je suis un mage. Mon ami est Matt Sören, qui fut autrefois roi des Nains. Nous venons de Paras Derval, où règne Ailell, dans un univers qui n'est pas le vôtre. »
Un silence de pierre suivit cette déclaration. Kevin Laine, qui avait poursuivi pendant toutes les nuits de sa vie une image fugitive, sentit une surprenante émotion poindre en son coeur. Il y avait un pouvoir dans la voix du vieil homme et, tout autant que les mots prononcés, ce pouvoir l'atteignait. « Dieu tout-puissant, murmura-t-il, Paul, comment le savais-tu ?
- Un moment ! Vous croyez à tout ça ? intervint Dave Martyniuk, hérissé d'agressivité. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi délirant de ma vie ! » Il posa son verre et deux enjambées l'amenèrent à mi-chemin de la porte.
« Dave, je vous en prie ! »
Il s'arrêta, se retourna avec lenteur pour faire face à Jennifer Lowell. « Ne partez pas, l'implora-t-elle. Il a dit qu'il avait besoin de nous. »
Ses yeux, il le remarqua pour la première fois, étaient verts. Il secoua la tête : « Qu'est-ce que ça peut bien vous faire ?
- Vous n'avez pas entendu ? répliqua-t-elle. Vous n'avez rien senti ? »
Il n'allait pas dire à ces gens ce qu'il avait ou n'avait pas perçu dans la voix du vieil homme, mais avant de pouvoir le leur déclarer sans ambages, il fut interrompu par Kevin Laine :
« Dave, on peut bien se permettre de l'écouter. S'il y a du danger, si c'est vraiment délirant, on peut toujours se barrer. »
Dave perçut le défi, et le sous-entendu. Mais il ne réagit pas. Sans quitter Jennifer des yeux, il revint sur ses pas et s'assit près d'elle sur le divan. Sans même un regard pour Kevin.
Il y eut un silence, que Jennifer brisa : « Bon, docteur Marcus, ou enfin, le nom que vous préférez, nous allons vous écouter. Mais expliquez-vous, je vous en prie. Parce que maintenant, j'ai peur. »
Nul ne sait si Lorèn Mantel d'Argent eut alors une vision de ce que l'avenir réservait à Jennifer, mais il la regarda avec toute la tendresse dont il était capable, lui dont la nature était secouée par des ouragans mais dont la générosité restait peut-être le trait dominant. Puis il commença son récit.

***

« Il existe bien des univers, dit-il, dans les noeuds et les boucles du temps. Ils se croisent rarement et, pour la plus grande part, demeurent inconnus les uns des autres. C'est seulement en Fionavar, la création originelle dont toutes les autres sont le reflet imparfait, qu'a été rassemblé et sauvegardé le savoir qui permet de passer d'un univers à l'autre ­ mais les années n'ont pas épargné l'ancienne sagesse. Nous avons déjà traversé, Matt et moi, mais toujours avec difficulté, car beaucoup de savoir s'est perdu, même en Fionavar.
- Comment ? Comment traverse-t-on ? demanda Kevin.
- Il est plus simple de dire qu'il s'agit de magie, même si c'est bien plus complexe que des sortilèges.
- Votre magie ? poursuivit Kevin.
- Je suis un mage, oui, dit Lorèn. C'était ma traversée. Et il en sera de même pour le retour si vous venez avec moi.
- C'est ridicule ! » explosa de nouveau Martyniuk. Il refusait de regarder Jennifer, à présent. « De la magie. Des traversées. Montrez-moi quelque chose de concret ! Parler ne coûte rien ! Je ne crois pas un mot de tout ceci ! »
Lorèn lui adressa un regard froid. Kim, en le voyant, retint son souffle. Mais le visage sévère se rida soudain d'un sourire ; les yeux, contre toute attente, pétillèrent de malice : « Vous avez raison. Montrer quelque chose est bien plus simple. Regardez, alors. »
Le silence dura environ dix secondes. Du coin de l'oeil, Kevin vit que le Nain lui aussi s'était complètement figé. Que va-t-il se passer ? songea-t-il.
Ils virent un château.
Là où s'était tenu Dave Martyniuk l'instant d'avant, des fortifications et des tours apparurent, avec un jardin, une cour centrale, une vaste place carrée au pied des murs et, sur le plus haut rempart, une bannière flottant malgré l'absence de brise ; sur la bannière, Kevin vit un croissant de lune au-dessus d'un arbre aux larges branches.
« Paras Derval, dit Lorèn à voix basse en contemplant son propre artifice d'un air presque nostalgique. « Au Brennin, le Grand Royaume de Fionavar. Voyez les drapeaux sur la grand-place devant le palais. Ils se trouvent là pour les festivités à venir, car huit jours après la pleine lune, ce mois-ci, prendra fin la cinquième décennie du règne d'Ailell.
- Et nous ? » La voix de Kimberly bruissait comme du papier de soie. « Quelle est notre place là-dedans ? »
Un sourire amusé adoucit les traits de Lorèn : « Une place peu héroïque, à vrai dire, et pourtant j'espère que vous y trouverez du plaisir. On veut donner beaucoup d'éclat à la célébration de cet anniversaire. Au printemps, il y a eu une longue sécheresse au Brennin ; on a estimé que donner au peuple l'occasion de se réjouir serait de bonne politique. Et sans doute n'a-t-on pas tort. En tout cas, Métran, le premier mage d'Ailell, a décidé que le présent du Conseil des Mages au roi et à son peuple serait d'aller chercher cinq personnes dans un autre univers, une pour chaque décennie du règne, afin qu'elles se joignent à nous pendant la quinzaine du festival. »
Kevin Laine se mit à rire : « Comme des Peaux-Rouges à la cour du roi Jacques ? »
D'un geste presque négligent, Lorèn fit disparaître l'image qui occupait le milieu de la pièce. « Je crains qu'il n'y ait quelque vérité là-dedans. Les idées de Métran Il est à la tête du Conseil, mais à vrai dire je ne suis pas toujours d'accord avec lui.
- Vous êtes ici, dit Paul.
- Je voulais de toute façon essayer une autre traversée, répliqua aussitôt Lorèn. Il y a longtemps que je ne suis venu dans votre monde en tant que Lorenzo Marcus.
- Ai-je bien compris ? demanda Kim. Vous voulez que nous traversions avec vous, d'une façon ou d'une autre, pour aller dans votre univers, et ensuite vous nous ramènerez ?
- Essentiellement, oui. Vous resterez avec nous pendant deux semaines, peut-être, mais au retour je vous ramènerai dans cette pièce seulement quelques heures après notre départ.
- Eh bien, dit Kevin avec un sourire malin, voilà qui devrait sûrement te convaincre, Martyniuk. Pense donc, Dave, deux semaines de plus pour étudier la Preuve ! »
Dave rougit violemment et tout le monde se mit à rire, ce qui détendit l'atmosphère.
« J'en suis, Lorèn Mantel d'Argent », dit Kevin quand ils se furent tus. Et il devint ainsi le premier. « J'ai toujours voulu porter des peintures de guerre à la cour, ajouta-t-il en réussissant à plaisanter. Quand est-ce qu'on décolle ? »
Lorèn le regardait sans broncher : « Demain. Tôt dans la soirée, si nous désirons bien chronométrer l'affaire. Je ne vous demanderai pas de décider maintenant. Pensez-y le reste de la nuit, et demain. Si vous acceptez de venir avec moi, soyez ici vers la fin de l'après-midi.
- Et vous ? Et si nous ne venons pas ? » Une ride creusait le front de Kim, la ligne verticale qui trahissait toujours sa tension.
Lorèn sembla déconcerté par la question : « En ce cas, j'aurai échoué. Ce ne serait pas la première fois. Ne vous inquiétez pas pour moi ma nièce. » Son sourire transformait son visage de façon remarquable. « Restons-en là, voulez-vous ? » reprit-il, comme les yeux de Kim exprimaient toujours son souci. « Si vous décidez de venir, soyez là demain. J'attendrai.
- Encore un détail, intervint Paul à nouveau. Désolé de continuer à poser les questions déplaisantes, mais nous ne savons toujours pas ce qui nous a suivis sur le chemin du Philosophe. »
Dave avait oublié. Pas Jennifer. Ils regardèrent tous deux Lorèn. Il finit par répondre, s'adressant à Paul : « Il y a de la magie en Fionavar. Je vous en ai montré un peu, ici même. Il y a aussi des créatures, bienveillantes et maléfiques, qui coexistent avec l'humanité. Votre propre monde était ainsi autrefois, même s'il s'est écarté depuis longtemps de la trame originale. Les légendes dont j'ai parlé ce soir à l'auditorium sont les échos, à peine compris désormais, de matins où l'être humain ne marchait pas seul, où d'autres créatures, amies et ennemies, vivaient dans les forêts et les collines. » Il s'interrompit, puis reprit : « Ce qui nous a suivis était un svart alfar, je pense. N'est-ce pas, Matt ? »
Le Nain hocha la tête en silence.
« Les svarts, reprit Lorèn, sont une race maligne, qui a causé bien des maux en son temps. Il en reste très peu. Celui-ci, plus brave que les autres semble-t-il, est parvenu à nous suivre dans notre traversée, Matt et moi. Ce sont des créatures déplaisantes, et parfois dangereuses, mais d'habitude seulement quand elles sont en groupe. Celui-ci est mort, je crois. » Il regardait de nouveau Matt.
Le Nain, à côté de la porte, hocha de nouveau la tête.
« J'aurais préféré ne pas le savoir », dit Jennifer.
Les yeux du mage, profondément enfoncés dans leurs orbites, redevinrent curieusement tendres quand il la regarda. « Je suis désolé que vous ayez eu peur. Permettez-moi de vous assurer que, si inquiétants puissent-ils sembler, les svarts ne doivent pas vous causer de souci. » Il s'interrompit, la maintenant sous son regard : « Je ne veux pas que vous agissiez contre votre inclination. Je vous ai invités, rien de plus. Peut-être trouverez-vous plus facile de prendre une décision après nous avoir quittés, Matt et moi. »
Il se leva.
Une autre sorte de pouvoir. Un homme habitué à commander, se dit Kevin quelques instants plus tard, quand ils se retrouvèrent tous les cinq de l'autre côté de la porte. Ils empruntèrent le couloir pour se rendre à l'ascenseur.


© 2002 Éditions Alire pour la présente édition


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