(Extrait : p. 70-76)
La Citadelle se dépeuplait. Sutherland, qui y demeurait,
s'y trouva plus occupé qu'avant. Pendant plusieurs jours,
il fit la navette entre le port et la Citadelle pour y monter
avec une brouette ce que l'on avait entreposé près
du quai lors de la venue du bateau du printemps. Plus tard il
travailla aux jardins potagers. Le soir, dans la grande salle
maintenant aux trois quarts vide, il se liait davantage avec
ceux qui étaient restés. C'est ainsi qu'il apprit
que la vieille dame avec laquelle il avait souvent joué
aux dés cet hiver était la mère d'Anar Vranengal,
venue de l'île de Vrend quelques années auparavant.
Dans une langue qu'il comprenait de mieux en mieux, elle lui
parla de l'île, à présent abandonnée,
de la maison qu'elle avait occupée dans un petit village
dont les habitants avaient un jour décidé de partir
pour Vrénalik. Son mari avait repris le métier
de pêcheur tandis qu'elle-même préférait
passer l'année à la Citadelle. Elle travaillait
souvent aux potagers avec Sutherland, qui n'osait lui dire que,
pour une nuit, il avait été l'amant de sa fille.
Elle semblait pourtant le deviner et l'entretenait candidement
des amants qu'à sa connaissance Anar Vranengal avait eus.
Le premier avait été Strénid, l'homme qui
avait mené Sutherland à la Citadelle le jour de
son arrivée à Frulken. Leur liaison orageuse s'était
interrompue de manière assez brutale une dizaine d'années
auparavant, alors qu'aucun d'eux n'avait vingt ans.
- Depuis lors, avait conclu la mère d'Anar Vranengal,
ma fille a beaucoup appris.
- Dans quel sens ?
- Elle choisit mieux, avait-elle dit en souriant.
Flatté par cette remarque, Sutherland doutait cependant
de sa justesse. Il voyait souvent Strénid, qui était
revenu à la Citadelle pour l'arrivée du bateau
du printemps. Il travaillait parfois à ses côtés,
tandis que les accompagnait la chienne de Strénid, une
bête énorme au poil noir. Strénid occupait
des fonctions importantes à Frulken. Il distribuait les
tâches, prenait des décisions affectant la communauté,
et ceux qui le remplaçaient quand il s'absentait le conseillaient
quand il était de retour. Avant lui c'était une
femme, Oumral, qui administrait ainsi Frulken et l'Archipel en
général. Elle était morte quelques années
auparavant, ayant depuis longtemps choisi et formé Strénid
pour lui succéder. C'était d'ailleurs elle qui
lui avait donné son nom, lequel évoquait l'un des
plus célèbres chefs de Vrénalik. De son
illustre prédécesseur le Strénid contemporain
avait la vive intelligence et le tempérament violent,
presque cruel. Il ne possédait cependant ni sa prestance,
ni son ambition extrême, qui avait été en
partie responsable de la ruine du pays. Il n'aurait jamais osé
susciter, puis asservir un Rêveur puisqu'il savait, comme
tous ceux de l'Archipel, qu'il était ici pour expier la
folie des ancêtres.
Quoique reconnaissant envers Strénid de l'avoir aidé
lors de son arrivée à Frulken, Sutherland se sentait
peu attiré par cet homme nerveux, dépourvu d'humour,
dont l'activité incessante contrastait avec la lenteur,
la nonchalance des gens de Frulken. Ceux-ci semblaient considérer
Strénid comme un mal nécessaire : on le respectait
parce qu'il accomplissait des fonctions dont nul ne voulait.
On excusait ses colères, ses départs imprévisibles
; on acceptait la discipline qu'il imposait, laquelle différait
assez peu de celle qu'Oumral avait établie. Les habitudes,
les traditions gouvernaient l'Archipel davantage que ne le faisait
Strénid lui-même, lequel était sans doute
conscient et responsable de cet état de choses. Aux yeux
de la plupart, l'avenir individuel et collectif était
sans issue. Strénid, par la nature de son rôle,
était forcé plus que les autres à regarder
cet avenir en face, à prévoir avec lucidité
les formes que prendraient la déchéance, le désespoir.
Cela constituait pour lui la partie la plus lourde de l'exercice
du pouvoir, et quand sa rage face à la situation devenait
incontrôlable, il partait en forêt pour massacrer
des animaux sous prétexte de s'emparer de leur fourrure.
Tuer, pourtant, lui faisait honte. Il aurait préféré
pouvoir s'en passer. Il se rassurait en se disant que les peaux
qu'il rapportait avaient une valeur marchande, et servaient à
satisfaire certains besoins réels des gens de Vrénalik.
Cependant, il savait que cette activité n'était
pas indispensable ; de plus elle était dangereuse : il
lui était arrivé de se perdre, et de ne devoir
la vie sauve qu'à sa chienne, fidèle et dévouée,
qui avait retrouvé le chemin des habitations les plus
proches. Ainsi, il ne tuait ni par nécessité ni
par goût, mais pour assouvir sa colère. Quand il
ne pouvait plus supporter la Citadelle, il allait dans la forêt
; quand il ne pouvait plus supporter la forêt, il rentrait
à Frulken. Lié qu'il était à ses
tâches, il avait l'impression d'être le seul à
connaître avec précision l'étendue des désastres,
à savoir chaque année combien d'enfants étaient
morts en bas âge, combien de maisons avaient été
abandonnées. Il diminuait en conséquence la quantité
de denrées qu'il faisait venir du Sud. Là-bas,
il le savait, l'Archipel avait mauvaise réputation. Il
avait été jusqu'à maintenant assez facile
d'en éloigner ceux qui auraient voulu exploiter ses quelques
forêts, pêcher commercialement le long de ses côtes,
ou encore faire l'inventaire des richesses minières possibles.
Par contre, Strénid jugeait néfaste de trop fermer
le pays aux influences extérieures ; c'est ainsi que,
à la différence de celle qui l'avait précédé,
il avait permis l'entrée au pays d'appareils radio, de
lampes de poche, de toutes sortes de revues et de livres. Cependant,
peu de gens lisaient, les radios ne captaient le plus souvent
que des parasites ; les lampes de poche, par contre, avaient
connu un vif succès.
Strénid se demandait parfois quelle serait la fin de son
peuple : l'extinction pure et simple ou bien l'étouffement
sous un flot d'étrangers qui débarqueraient tout
à coup et s'installeraient. Ils transformeraient, qui
sait, la Citadelle en musée et les entrepôts du
port en hôtels pittoresques, excluant la population ancienne,
lui retirant tout droit de cité. Il arrivait à
Strénid d'aborder ce sujet avec Sutherland, qui convenait
avec lui qu'il n'existait aucun moyen de conjurer un tel péril.
- Alors, concluait en souriant Sutherland, vous prendrez les
armes et vous mourrez glorieusement.
Strénid ne souriait pas. Incapable d'accepter avec sérénité
la situation de son pays, incapable aussi de l'oublier, hanté
jusque dans son sommeil par cet État agonisant dont il
se sentait responsable, il enviait parfois ceux qui pouvaient
rêver vraiment, comme les sorciers Ivendra et Anar Vranengal.
Au temps lointain où il avait été l'amant
de cette dernière, quand Oumral était encore vivante
pour gouverner, et qu'il pouvait s'abandonner sans arrière-pensée
aux envoûtements de l'amour, il lui avait semblé
commencer à comprendre cette manière mouvante,
irrationnelle, fuyante, dont les sorciers de Vrénalik
considéraient le monde. La liaison s'était terminée
dans des circonstances qu'il préférait oublier.
À présent, ce manque de rigueur lui apparaissait
comme une faiblesse. Les recherches d'Ivendra pour retrouver
- dans quel but au juste ? - une très hypothétique
statue de Haztlén n'exprimaient à ses yeux qu'un
refus dangereux de voir la réalité en face. Ivendra,
précisément, était sans doute le seul habitant
de l'Archipel à connaître le pays aussi bien, sinon
mieux, que Strénid, mais les conversations entre les deux
hommes ne demeuraient jamais longtemps au simple stade de l'échange
d'informations, leurs points de vue divergeaient trop. Depuis
plusieurs années, d'ailleurs, ils évitaient de
se parler, et Anar Vranengal leur servait d'intermédiaire.
Pour Strénid, Sutherland, ce nouveau venu, n'était
qu'un étranger semblable à bien d'autres. Il avait
remarqué comme il avait semblé attiré par
les sorciers. Quoi de plus naturel ? Ils le distrayaient pendant
son séjour. Il était lui-même dérouté
par Sutherland. Il l'avait longuement questionné sur le
Sud, sur Ougris et sur Ister-Inga. Il ne s'expliquait pas l'absence
de curiosité de son interlocuteur pour sa ville natale,
son manque d'intérêt pour l'étude ou pour
les métiers qu'il avait exercés, son peu d'attachement
à sa mère, à sa soeur, ou à Chann
Iskiad.
S'il s'était agi de haine, il aurait compris ; tant d'indifférence
l'étonnait. De même il était surpris par
le calme, la paix que Sutherland semblait découvrir à
Frulken ; pour lui, l'Archipel était une prison, où
alternaient le délire sanglant des chasses et l'administration
d'un pays qui se précipitait vers la mort.
- Vous devriez partir, lui avait un jour déclaré
Sutherland.
- Vous savez que je ne peux pas !
Sutherland avait éclaté de rire, se moquant de
lui, totalement incrédule. Une telle réaction n'avait
pas irrité Strénid ; au contraire, elle lui avait
fait entrevoir pour la première fois la possibilité
d'un départ. Mais il ne s'y attarda pas. D'une certaine
manière, le cauchemar perpétuel de sa vie était
fascinant, il était difficile de s'en détacher...
© 1999 Éditions
Alire & Esther Rochon
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