(Chapitre 1, Vol au-dessus d'un nid de cendres, p.
3-13)
Érymède avait la couleur d'un bloc de charbon
dérivant dans l'espace.
Son côté tourné vers le Soleil était
gris sombre, l'autre noir comme le vide hormis un cercle incandescent.
Seul dessinait sa forme l'infime pointillé lumineux de
ses installations externes, les cercles bleutés de ses
cités-cratères et les cercles verts de ses parcs-cratères.
Les poètes avaient beau chercher des analogies plus élégantes,
Érymède présentait l'aspect d'une immense
pomme de terre calcinée qu'une moisissure phosphorescente
aurait contaminée d'un côté. De l'autre,
invisible aux Terriens comme à la plupart des Éryméens,
la fournaise ardente du réacteur éjectait un torrent
de plasma dans l'espace, contrant la force centrifuge que l'astéroïde
subissait du fait de sa vitesse.
Bril Ghyota ramena son attention à la chorégraphie
théâtrale qui se déroulait devant la Sphère
céleste. Les acteurs, vêtus de scaphandres moulants,
portaient des masques à même les visières
de leurs casques compacts, masques aux traits mobiles dont les
expressions reproduisaient celles de leur visage.
Dans l'amphithéâtre hémisphérique
qu'était la Sphère céleste, le public suivait,
à travers une vaste coupole transparente, ce spectacle
dont le propos échappait à Ghyota.
Elle n'avait pas lu l'hypertexte d'introduction, n'avait guère
suivi la représentation, n'était même pas
allée s'asseoir à son fauteuil. Tout ce qu'elle
aurait pu en dire, si on l'avait questionnée par la suite,
c'est que la musique lui avait déplu, que les masques
reproduits sur grand écran empruntaient quelque chose
à la tragédie grecque, et que les mouvements en
apesanteur semblaient assez bien chorégraphiés
pour faire oublier la technologie des microjets qui les rendait
possibles.
Les répliques, quant à elles, lui entraient par
les oreilles sans trouver à s'inscrire dans sa mémoire,
fût-ce celle à court terme, pas plus que les phrases
laconiques échangées autour d'elle, dans les coulisses.
Quelle urgence la préoccupait à ce point ? Karilian
était mort depuis près d'un an. Le peu que Barry
Bruhn pourrait dire de ses dernières décades d'existence
n'y changerait rien - si même il trouvait quelque chose
à raconter.
Quelque chose avait dû se produire récemment, quelque
pensée avait dû venir à Bril Ghyota, aujourd'hui
ou hier, pour la replonger dans l'état d'énervement
qui avait été sien après le drame. Bouleversement,
plutôt, mais un bouleversement agité, lointain cousin
de l'hystérie, plutôt qu'une détresse accablée.
Ce quelque chose, c'était son réveil brusque, au
milieu de la nuit précédente, avec l'image de Karilian
gisant sur le parquet d'un vestibule aspergé de son propre
sang, pistolet au poing. Et la certitude que Nicolas Dérec,
quoique ignorant du drame, y était relié de quelque
façon. Pourtant les vidéos de surveillance l'avaient
bien montré sonnant innocemment à la porte de ce
vestibule, puis repartant et s'éloignant dans le jardin
sans avoir eu connaissance de rien.
Mais voilà, cette certitude ne reposait sur rien. Vingt
heures après que Ghyota se fut réveillée
avec, brasillant devant ses yeux, la dernière image de
son rêve pourpre, cette assurance était redevenue
simple intuition, si arbitraire et si peu fondée que la
femme ne s'en était ouverte à personne sauf à
la conseillère Sing Ha. Les cendres de la nuit étaient
refroidies, et Ghyota n'avait pas retrouvé le sommeil,
s'agitant seule dans un lit étroit.
La femme reporta son regard à travers le large hublot
qui, des coulisses, permettait de suivre le spectacle. Les silhouettes
colorées, vivement éclairées, se démenaient
et se poursuivaient dans le vide ; de sa position, elle
voyait un scaphe prêt à s'élancer derrière
un acteur à la dérive si les réserves de
gaz comprimé de ses microjets venaient à manquer.
Parmi les étoiles, un gros point lumineux capta le regard
de Bril Ghyota : à son éclat rosé,
intense, elle reconnut Jupiter. Durant le moment où elle
la contempla, la géante clignota brièvement, masquée
par le passage d'un gros astéroïde.
Un timbre électronique et un petit écran témoin
s'animant ramenèrent l'attention de Ghyota dans la pièce
appelée « coulisses ». Le sas se
pressurisait : certains acteurs et actrices rentraient,
leur rôle sans doute terminé. Lorsque l'écoutille
s'ouvrit, ils défaisaient déjà les attaches
de leur casque.
L'homme était Barry Bruhn : Ghyota l'avait rencontré
à deux ou trois reprises à l'époque où
il était l'amant de Karilian. Vingt ans, un beau garçon
au teint clair et aux cheveux sombres, bouclés.
Bruhn la reconnut, lui aussi, du moins sembla-t-il se souvenir
de l'avoir déjà vue, sans peut-être se rappeler
où.
- Je pourrais vous voir, après la représentation ?
lui demanda-t-elle sans ambages. Je suis Bril Ghyota, de l'Institut,
ajouta-t-elle lorsque ses sourcils exprimèrent une perplexité
accrue.
Elle n'eut pas à préciser à quel institut
elle appartenait. Le déclic se fit :
- Vous étiez une amie de Karel.
Bril Ghyota sentit un frisson la traverser en entendant ce prénom
qu'elle-même avait rarement employé.
- C'est de lui que je veux que vous me parliez, justement, répliqua-t-elle
à mi-voix.
L'acteur se rembrunit et la dévisagea avec un soupçon
de réserve, sinon de méfiance. Toutefois il ne
dit pas non et gagna le vestiaire pour se défaire de son
scaphandre.
*
Dans l'intercité qui filait vers Valinor, un autre
long silence se fit dans la conversation malaisée entre
Barry Bruhn et Bril Ghyota. La femme, originaire de Psyché,
n'était guère douée pour le bavardage. Et
son initiative avait replongé le jeune homme dans un deuil
qu'il croyait révolu.
Le visage de Karel Karilian lui revenait en mémoire avec
une clarté qu'il n'avait pas eue depuis des mois. Son
teint café au lait, ses cheveux et sa courte barbe châtains,
avec des touches de gris de part et d'autre du menton. Sa façon
de contempler Barry d'un regard intense, en silence, comme si
par les yeux plutôt que par la bouche il pouvait étancher
une soif profonde, soif de son visage, soif de sa personne, de
sa vitalité.
Ces dernières décades, le jeune acteur en était
venu à se convaincre que Karilian ne lui manquait plus.
Il se passait même des journées entières
sans que Barry pense à lui. Les répétitions,
les spectacles, les études qu'il menait à mi-temps
dans un tout autre domaine, les amis qu'il se faisait avec tant
d'aisance, les amants qui ne manquaient pas, tout cela ne laissait
guère de place à la solitude, au désoeuvrement
et à leur escorte d'idées noires.
Et voilà que cette dame Ghyota, « C'est de
lui que je veux que vous me parliez », secouait la
branche où les corneilles s'étaient assoupies et
les lançait dans un vol lourd, lugubre, au-dessus du champ
de sa mémoire.
*
Valinor était le seul parc-cratère d'Érymède
aménagé sous un dôme elliptique plutôt
que circulaire. Dans une étroite vallée aux versants
assez abrupts, une petite rivière serpentait parmi une
mosaïque de parcelles cultivées, chacune guère
plus grande qu'un potager ou qu'un jardin, de sorte qu'on avait
le sentiment de dominer une contrée de rizières
en Asie orientale. Ici et là des carrés de pavot,
tels des flaques de sang, contribuaient à cette impression.
Quelques pitons rocheux, coiffés de pins, surgissaient
du sol plat. Pour tout loisir, la promenade, le canot et le vol ;
ne pesant que la moitié du poids qu'ils auraient eu sur
Terre, les Éryméens les plus en forme s'équipaient
de grandes ailes ultralégères et survolaient le
parc. On appelait « envoleurs » les adeptes
de ce sport, que Barry avait pratiqué durant quelques
années, jusqu'à ce qu'un grave accident et plusieurs
décades de convalescence le rendent craintif.
La fonction résidentielle était restreinte, à
Valinor, et personne n'avait le privilège d'y habiter
en permanence. Les appartements, dispersés à flanc
de coteau, ne jouissaient que de terrasses étroites ou
de baies discrètes. On pouvait y faire seulement des séjours
limités, tirés au sort parmi les candidats.
- Vous avez gagné un appart ? s'enthousiasma Barry Bruhn
lorsqu'il comprit où l'emmenait Ghyota.
- Pas moi, répondit la femme d'âge mûr en
s'arrêtant devant une porte numérotée, dans
l'interminable couloir incurvé qu'ils avaient suivi. Une
amie, membre du Conseil d'Argus.
Et elle lui présenta Sing Ha, lorsque celle-ci leur ouvrit.
Autant Ghyota avait un corps mince et nerveux, aux os apparents,
autant Sing Ha arborait un visage rond, une silhouette enveloppée
évoquant la douceur.
Déconcerté, un peu intimidé par la compagnie
d'une conseillère d'Argus et d'un membre du bureau de
direction de l'Institut de métapsychique et de bionique,
Barry mit un bon moment à chasser son malaise. Quelque
chose de sérieux était en cours, et le jeune homme
avait l'impression de s'y trouver mêlé sans qu'on
lui demande son avis.
L'appartement était aménagé sur le long,
en aire ouverte, et seule sa pièce de séjour ouvrait
par une porte-fenêtre sur une terrasse, plutôt une
corniche, dominant le parc. L'éclairage de Valinor était
en mode diurne et les deux visiteurs s'assirent à une
petite table où Sing Ha vint bientôt poser des rafraîchissements :
du vin blanc dans un flacon givré, de la grenadine, du
jus de canneberges. Dans une flaque de clarté, la tunique
pourpre de Bril Ghyota s'allumait de reflets carmins.
- Je vous sens tendu, Barry, dit l'hôtesse. Je sais, chacune
de nous aurait l'âge d'être votre mère. Et
vous ne devez pas tous les jours prendre un verre avec un membre
du Conseil d'Argus.
Elles auraient pu être ses grand-mères, en fait,
et Bruhn prenait un verre (puis couchait) épisodiquement
avec un membre du Conseil - mais du Conseil supérieur
d'Érymède, un cran au-dessus de celui d'Argus.
Néanmoins il ne songea guère à servir ces
répliques à Sing Ha, qui incarnait tout le contraire
de la suffisance.
Il la devina tentée par un prélude de conversation
légère. Mais Ghyota, qui avait fait de louables
efforts en ce sens durant le trajet depuis la Sphère céleste
- et qui y avait manifestement épuisé toutes ses
ressources d'aménité -, Ghyota brûlait d'en
venir au fait.
- Que savez-vous de la dernière mission de maître
Karilian, Barry ?
L'usage du prénom ne lui était pas venu aisément
et manquait de naturel dans sa bouche.
- Strictement rien.
Il n'était pas tout à fait surpris de la question
; elle lui avait été posée lors de la première
enquête. « Première », car
que préparaient l'ex-collègue et l'ex-amie de Karel
sinon une nouvelle enquête, et que voulaient-elles de son
dernier amant sinon l'interroger ? Sauf que cette fois,
elles offrirent de le renseigner, lui, Barry Bruhn, dont les
liens avec les Renseignements et la toute nouvelle Sûreté
étaient pour le moment fort minces : il poursuivait
des études et un entraînement susceptibles de le
mener à ces secteurs d'activité.
Selon Sing Ha et Ghyota, la mission de maître Karilian
avait commencé par des prémonitions qu'il avait
eues durant des transes psi. Au début, tout ce qu'il savait,
c'est qu'il allait rencontrer et neutraliser un personnage d'une
importance cruciale, dans une villégiature huppée
fréquentée par des diplomates et des ministres,
le lac Clifton, près de la capitale canadienne. Il connaissait
l'endroit pour y être intervenu seize ans plus tôt,
en tant qu'agent des Opérations, au plus fort de ce que
sur Terre on avait appelé la Guerre froide.
Les Renseignements avaient tout de suite supposé que la
prémonition de maître Karilian avait trait à
une réunion ministérielle des puissances astronautiques,
devant se tenir au Clifton Lodge cet été-là.
C'est durant cette réunion que les grandes puissances
avaient pour la première fois fait ouvertement l'hypothèse
qu'une organisation clandestine, plus avancée que leurs
propres agences spatiales, « interférait »
avec leurs satellites en orbite.
Au départ, maître Karilian ignorait presque tout
de cette personne cible qu'il devait supprimer, hormis qu'il
s'agissait d'une femme souffrant d'un dédoublement de
la personnalité. Durant leur très bref contact
mental, Karilian avait perçu, en puissance, l'implication
de cette personne dans un conflit à l'échelle planétaire
et dans le quasi-anéantissement de l'humanité.
Gagné par un sentiment d'oppression, Bruhn dévisagea
Sing Ha. La conseillère avait bien employé le mot
« supprimer », c'est-à-dire assassiner.
Pas étonnant que Karel lui ait paru si sombre, la dernière
nuit où ils avaient fait l'amour, dans son appartement
de Troie. Le lendemain, il partait pour Argus et la Terre, emportant
sur l'astrobus, tel un excédent de bagages, le terrible
poids de ses soucis.
Le sommet secret des puissances astronautiques s'était
déroulé, et avait intéressé les Renseignements
au plus haut point, mais la personne cible attendue par Karilian
ne s'était pas manifestée au Clifton Lodge. On
avait alors élargi le champ des possibilités pour
inclure le camp de vacances d'un collège privé
fréquenté par des fils et des filles de diplomates,
de ministres, de militaires. À sa grande consternation,
Karilian avait compris que la personne avec qui il avait eu un
bref contact empathique pouvait fort bien être une adolescente.
Barry Bruhn se rendit compte qu'il avait la bouche sèche.
Cette dernière précision, Karel n'avait dû
en prendre connaissance qu'après leur ultime conversation
par visiophone, car son amant lui avait paru serein, presque
de bonne humeur.
La suite, Barry la connaissait : maître Karilian s'était
donné la mort, une fin d'après-midi, en se tirant
une balle dans la bouche, dans le vestibule de la villa des Lunes,
le pied-à-terre d'Argus au lac Clifton. Il n'avait laissé
ni notes ni rapport le jour ou la veille de son suicide. Impossible,
donc, de savoir si un fait nouveau avait motivé son geste,
ou si c'était plutôt l'aboutissement d'un long parcours
dépressif, l'idée d'assassiner une jeune personne
lui étant devenue insupportable. Quelques erreurs de jugement
commises durant ses dernières décades, sur le plan
de la sécurité, laissaient soupçonner une
détérioration de ses processus mentaux, due peut-être
aux effets toxiques de la propsychine qu'il s'injectait à
doses répétées pour les fins de sa mission.
Cette drogue s'avérait sans danger lorsqu'on en espaçait
les doses, mais Karilian avait été le premier à
en faire un usage aussi intensif ; les dernières
décades, il souffrait d'une migraine presque constante.
À Barry, il n'avait rien laissé soupçonner
de tout cela.
Par ailleurs - mais Ghyota et Sing Ha ignoraient comment cela
était relié, ou même si ce l'était
-, la destinée de Karilian avait croisé celle d'un
jeune Terrien lors de ses deux derniers séjours sur la
Terre. La première fois, quand le potentiel psi du garçon
s'était brusquement révélé lors d'un
accident routier près de la base régionale qu'Argus
exploitait dans le nord-est de l'Amérique, et la seconde
fois sept ans plus tard à l'occasion de l'ultime mission
de Karilian. L'adolescent participait alors à des recherches
en psilogie dans un laboratoire établi au lac Clifton ;
le service du Recrutement s'intéressait à lui depuis
quelques mois et allait devoir, dans des circonstances précipitées,
faciliter sa « disparition » et son passage
sur Érymède. Cet été-là, Karel
s'était lié d'amitié avec le garçon,
allant jusqu'à mettre en péril le secret de sa
propre mission.
Nicolas Dérec - car tel était son nom - se trouvait
même, sans le savoir, à quelques mètres de
Karilian lorsque celui-ci s'était donné la mort :
il était venu lui rendre visite à la villa mais
avait sonné en vain à la porte.
Barry Bruhn se leva lorsque les deux femmes achevèrent
le résumé qu'elles avaient livré en duo.
Sans leur tourner complètement le dos, par courtoisie,
il s'appuya à la rambarde de l'étroite terrasse
et dirigea son regard au loin, vers l'autre bout du parc. Cinq
personnes ailées volaient là-bas, repérables
au mouvement de leurs voilures colorées. Barry aurait
aimé, à cet instant, se déchausser des bottillons
lestés d'osmium que portaient tous les Éryméens,
et s'élancer du perchoir de la terrasse. Mais son saut
ne l'aurait guère porté loin, avec cette eau glacée
qu'on venait de verser en lui et qui se figeait en sérac
dans sa poitrine.
- Une question...
- Oui ?
Il hésita.
- Demandez, Barry, insista doucement Sing Ha.
- Ce genre de mission... Supprimer quelqu'un. Il avait à
faire ça souvent ?
- Jamais, répliqua immédiatement Bril Ghyota, qui
avait travaillé avec lui durant des lustres, à
l'Institut de métapsychique et de bionique.
- Pas directement, je ne crois pas, nuança Sing Ha. Il
n'était plus aux Opérations depuis au moins quinze
ans lorsqu'il a demandé à être envoyé
au lac Clifton. Et même quand il était agent, je
ne pense pas qu'il ait eu l'occasion de...
Barry s'était retourné et observait attentivement
la conseillère ; à son lobe gauche un petit
rubis, son unique parure, brillait lorsqu'elle inclinait la tête
de côté.
- Une seule fois, poursuivit-elle, il s'est senti responsable
de la mort d'un Terrien. Un haut fonctionnaire ou un sous-ministre,
qui s'était suicidé lorsque la conférence
secrète dont il était responsable s'était
terminée par un fiasco diplomatique. Karel et son équipe
avaient eu pour mission de faire échouer une initiative
nucléaire de l'OTAN qui aurait pris la crise du mur de
Berlin pour prétexte ; c'est cet homme qui avait
écopé des blâmes.
Un soupir de soulagement échappa à Barry Bruhn :
il n'y avait pas de sang sur les mains qui l'avaient tant caressé...
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Alire & Daniel Sernine
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