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Les Archipels du temps
La Suite du temps -2

de

Daniel Sernine

 

 

(Chapitre 1, Vol au-dessus d'un nid de cendres, p. 3-13)

Érymède avait la couleur d'un bloc de charbon dérivant dans l'espace.
Son côté tourné vers le Soleil était gris sombre, l'autre noir comme le vide hormis un cercle incandescent. Seul dessinait sa forme l'infime pointillé lumineux de ses installations externes, les cercles bleutés de ses cités-cratères et les cercles verts de ses parcs-cratères.
Les poètes avaient beau chercher des analogies plus élégantes, Érymède présentait l'aspect d'une immense pomme de terre calcinée qu'une moisissure phosphorescente aurait contaminée d'un côté. De l'autre, invisible aux Terriens comme à la plupart des Éryméens, la fournaise ardente du réacteur éjectait un torrent de plasma dans l'espace, contrant la force centrifuge que l'astéroïde subissait du fait de sa vitesse.
Bril Ghyota ramena son attention à la chorégraphie théâtrale qui se déroulait devant la Sphère céleste. Les acteurs, vêtus de scaphandres moulants, portaient des masques à même les visières de leurs casques compacts, masques aux traits mobiles dont les expressions reproduisaient celles de leur visage.
Dans l'amphithéâtre hémisphérique qu'était la Sphère céleste, le public suivait, à travers une vaste coupole transparente, ce spectacle dont le propos échappait à Ghyota.
Elle n'avait pas lu l'hypertexte d'introduction, n'avait guère suivi la représentation, n'était même pas allée s'asseoir à son fauteuil. Tout ce qu'elle aurait pu en dire, si on l'avait questionnée par la suite, c'est que la musique lui avait déplu, que les masques reproduits sur grand écran empruntaient quelque chose à la tragédie grecque, et que les mouvements en apesanteur semblaient assez bien chorégraphiés pour faire oublier la technologie des microjets qui les rendait possibles.
Les répliques, quant à elles, lui entraient par les oreilles sans trouver à s'inscrire dans sa mémoire, fût-ce celle à court terme, pas plus que les phrases laconiques échangées autour d'elle, dans les coulisses.
Quelle urgence la préoccupait à ce point ? Karilian était mort depuis près d'un an. Le peu que Barry Bruhn pourrait dire de ses dernières décades d'existence n'y changerait rien - si même il trouvait quelque chose à raconter.
Quelque chose avait dû se produire récemment, quelque pensée avait dû venir à Bril Ghyota, aujourd'hui ou hier, pour la replonger dans l'état d'énervement qui avait été sien après le drame. Bouleversement, plutôt, mais un bouleversement agité, lointain cousin de l'hystérie, plutôt qu'une détresse accablée.
Ce quelque chose, c'était son réveil brusque, au milieu de la nuit précédente, avec l'image de Karilian gisant sur le parquet d'un vestibule aspergé de son propre sang, pistolet au poing. Et la certitude que Nicolas Dérec, quoique ignorant du drame, y était relié de quelque façon. Pourtant les vidéos de surveillance l'avaient bien montré sonnant innocemment à la porte de ce vestibule, puis repartant et s'éloignant dans le jardin sans avoir eu connaissance de rien.
Mais voilà, cette certitude ne reposait sur rien. Vingt heures après que Ghyota se fut réveillée avec, brasillant devant ses yeux, la dernière image de son rêve pourpre, cette assurance était redevenue simple intuition, si arbitraire et si peu fondée que la femme ne s'en était ouverte à personne sauf à la conseillère Sing Ha. Les cendres de la nuit étaient refroidies, et Ghyota n'avait pas retrouvé le sommeil, s'agitant seule dans un lit étroit.
La femme reporta son regard à travers le large hublot qui, des coulisses, permettait de suivre le spectacle. Les silhouettes colorées, vivement éclairées, se démenaient et se poursuivaient dans le vide ; de sa position, elle voyait un scaphe prêt à s'élancer derrière un acteur à la dérive si les réserves de gaz comprimé de ses microjets venaient à manquer.
Parmi les étoiles, un gros point lumineux capta le regard de Bril Ghyota : à son éclat rosé, intense, elle reconnut Jupiter. Durant le moment où elle la contempla, la géante clignota brièvement, masquée par le passage d'un gros astéroïde.
Un timbre électronique et un petit écran témoin s'animant ramenèrent l'attention de Ghyota dans la pièce appelée « coulisses ». Le sas se pressurisait : certains acteurs et actrices rentraient, leur rôle sans doute terminé. Lorsque l'écoutille s'ouvrit, ils défaisaient déjà les attaches de leur casque.
L'homme était Barry Bruhn : Ghyota l'avait rencontré à deux ou trois reprises à l'époque où il était l'amant de Karilian. Vingt ans, un beau garçon au teint clair et aux cheveux sombres, bouclés.
Bruhn la reconnut, lui aussi, du moins sembla-t-il se souvenir de l'avoir déjà vue, sans peut-être se rappeler où.
- Je pourrais vous voir, après la représentation ? lui demanda-t-elle sans ambages. Je suis Bril Ghyota, de l'Institut, ajouta-t-elle lorsque ses sourcils exprimèrent une perplexité accrue.
Elle n'eut pas à préciser à quel institut elle appartenait. Le déclic se fit :
- Vous étiez une amie de Karel.
Bril Ghyota sentit un frisson la traverser en entendant ce prénom qu'elle-même avait rarement employé.
- C'est de lui que je veux que vous me parliez, justement, répliqua-t-elle à mi-voix.
L'acteur se rembrunit et la dévisagea avec un soupçon de réserve, sinon de méfiance. Toutefois il ne dit pas non et gagna le vestiaire pour se défaire de son scaphandre.

*

Dans l'intercité qui filait vers Valinor, un autre long silence se fit dans la conversation malaisée entre Barry Bruhn et Bril Ghyota. La femme, originaire de Psyché, n'était guère douée pour le bavardage. Et son initiative avait replongé le jeune homme dans un deuil qu'il croyait révolu.
Le visage de Karel Karilian lui revenait en mémoire avec une clarté qu'il n'avait pas eue depuis des mois. Son teint café au lait, ses cheveux et sa courte barbe châtains, avec des touches de gris de part et d'autre du menton. Sa façon de contempler Barry d'un regard intense, en silence, comme si par les yeux plutôt que par la bouche il pouvait étancher une soif profonde, soif de son visage, soif de sa personne, de sa vitalité.
Ces dernières décades, le jeune acteur en était venu à se convaincre que Karilian ne lui manquait plus. Il se passait même des journées entières sans que Barry pense à lui. Les répétitions, les spectacles, les études qu'il menait à mi-temps dans un tout autre domaine, les amis qu'il se faisait avec tant d'aisance, les amants qui ne manquaient pas, tout cela ne laissait guère de place à la solitude, au désoeuvrement et à leur escorte d'idées noires.
Et voilà que cette dame Ghyota, « C'est de lui que je veux que vous me parliez », secouait la branche où les corneilles s'étaient assoupies et les lançait dans un vol lourd, lugubre, au-dessus du champ de sa mémoire.

*

Valinor était le seul parc-cratère d'Érymède aménagé sous un dôme elliptique plutôt que circulaire. Dans une étroite vallée aux versants assez abrupts, une petite rivière serpentait parmi une mosaïque de parcelles cultivées, chacune guère plus grande qu'un potager ou qu'un jardin, de sorte qu'on avait le sentiment de dominer une contrée de rizières en Asie orientale. Ici et là des carrés de pavot, tels des flaques de sang, contribuaient à cette impression.
Quelques pitons rocheux, coiffés de pins, surgissaient du sol plat. Pour tout loisir, la promenade, le canot et le vol ; ne pesant que la moitié du poids qu'ils auraient eu sur Terre, les Éryméens les plus en forme s'équipaient de grandes ailes ultralégères et survolaient le parc. On appelait « envoleurs » les adeptes de ce sport, que Barry avait pratiqué durant quelques années, jusqu'à ce qu'un grave accident et plusieurs décades de convalescence le rendent craintif.
La fonction résidentielle était restreinte, à Valinor, et personne n'avait le privilège d'y habiter en permanence. Les appartements, dispersés à flanc de coteau, ne jouissaient que de terrasses étroites ou de baies discrètes. On pouvait y faire seulement des séjours limités, tirés au sort parmi les candidats.
- Vous avez gagné un appart ? s'enthousiasma Barry Bruhn lorsqu'il comprit où l'emmenait Ghyota.
- Pas moi, répondit la femme d'âge mûr en s'arrêtant devant une porte numérotée, dans l'interminable couloir incurvé qu'ils avaient suivi. Une amie, membre du Conseil d'Argus.
Et elle lui présenta Sing Ha, lorsque celle-ci leur ouvrit. Autant Ghyota avait un corps mince et nerveux, aux os apparents, autant Sing Ha arborait un visage rond, une silhouette enveloppée évoquant la douceur.
Déconcerté, un peu intimidé par la compagnie d'une conseillère d'Argus et d'un membre du bureau de direction de l'Institut de métapsychique et de bionique, Barry mit un bon moment à chasser son malaise. Quelque chose de sérieux était en cours, et le jeune homme avait l'impression de s'y trouver mêlé sans qu'on lui demande son avis.
L'appartement était aménagé sur le long, en aire ouverte, et seule sa pièce de séjour ouvrait par une porte-fenêtre sur une terrasse, plutôt une corniche, dominant le parc. L'éclairage de Valinor était en mode diurne et les deux visiteurs s'assirent à une petite table où Sing Ha vint bientôt poser des rafraîchissements : du vin blanc dans un flacon givré, de la grenadine, du jus de canneberges. Dans une flaque de clarté, la tunique pourpre de Bril Ghyota s'allumait de reflets carmins.
- Je vous sens tendu, Barry, dit l'hôtesse. Je sais, chacune de nous aurait l'âge d'être votre mère. Et vous ne devez pas tous les jours prendre un verre avec un membre du Conseil d'Argus.
Elles auraient pu être ses grand-mères, en fait, et Bruhn prenait un verre (puis couchait) épisodiquement avec un membre du Conseil - mais du Conseil supérieur d'Érymède, un cran au-dessus de celui d'Argus. Néanmoins il ne songea guère à servir ces répliques à Sing Ha, qui incarnait tout le contraire de la suffisance.
Il la devina tentée par un prélude de conversation légère. Mais Ghyota, qui avait fait de louables efforts en ce sens durant le trajet depuis la Sphère céleste - et qui y avait manifestement épuisé toutes ses ressources d'aménité -, Ghyota brûlait d'en venir au fait.
- Que savez-vous de la dernière mission de maître Karilian, Barry ?
L'usage du prénom ne lui était pas venu aisément et manquait de naturel dans sa bouche.
- Strictement rien.
Il n'était pas tout à fait surpris de la question ; elle lui avait été posée lors de la première enquête. « Première », car que préparaient l'ex-collègue et l'ex-amie de Karel sinon une nouvelle enquête, et que voulaient-elles de son dernier amant sinon l'interroger ? Sauf que cette fois, elles offrirent de le renseigner, lui, Barry Bruhn, dont les liens avec les Renseignements et la toute nouvelle Sûreté étaient pour le moment fort minces : il poursuivait des études et un entraînement susceptibles de le mener à ces secteurs d'activité.
Selon Sing Ha et Ghyota, la mission de maître Karilian avait commencé par des prémonitions qu'il avait eues durant des transes psi. Au début, tout ce qu'il savait, c'est qu'il allait rencontrer et neutraliser un personnage d'une importance cruciale, dans une villégiature huppée fréquentée par des diplomates et des ministres, le lac Clifton, près de la capitale canadienne. Il connaissait l'endroit pour y être intervenu seize ans plus tôt, en tant qu'agent des Opérations, au plus fort de ce que sur Terre on avait appelé la Guerre froide.
Les Renseignements avaient tout de suite supposé que la prémonition de maître Karilian avait trait à une réunion ministérielle des puissances astronautiques, devant se tenir au Clifton Lodge cet été-là. C'est durant cette réunion que les grandes puissances avaient pour la première fois fait ouvertement l'hypothèse qu'une organisation clandestine, plus avancée que leurs propres agences spatiales, « interférait » avec leurs satellites en orbite.
Au départ, maître Karilian ignorait presque tout de cette personne cible qu'il devait supprimer, hormis qu'il s'agissait d'une femme souffrant d'un dédoublement de la personnalité. Durant leur très bref contact mental, Karilian avait perçu, en puissance, l'implication de cette personne dans un conflit à l'échelle planétaire et dans le quasi-anéantissement de l'humanité.
Gagné par un sentiment d'oppression, Bruhn dévisagea Sing Ha. La conseillère avait bien employé le mot « supprimer », c'est-à-dire assassiner. Pas étonnant que Karel lui ait paru si sombre, la dernière nuit où ils avaient fait l'amour, dans son appartement de Troie. Le lendemain, il partait pour Argus et la Terre, emportant sur l'astrobus, tel un excédent de bagages, le terrible poids de ses soucis.
Le sommet secret des puissances astronautiques s'était déroulé, et avait intéressé les Renseignements au plus haut point, mais la personne cible attendue par Karilian ne s'était pas manifestée au Clifton Lodge. On avait alors élargi le champ des possibilités pour inclure le camp de vacances d'un collège privé fréquenté par des fils et des filles de diplomates, de ministres, de militaires. À sa grande consternation, Karilian avait compris que la personne avec qui il avait eu un bref contact empathique pouvait fort bien être une adolescente.
Barry Bruhn se rendit compte qu'il avait la bouche sèche. Cette dernière précision, Karel n'avait dû en prendre connaissance qu'après leur ultime conversation par visiophone, car son amant lui avait paru serein, presque de bonne humeur.
La suite, Barry la connaissait : maître Karilian s'était donné la mort, une fin d'après-midi, en se tirant une balle dans la bouche, dans le vestibule de la villa des Lunes, le pied-à-terre d'Argus au lac Clifton. Il n'avait laissé ni notes ni rapport le jour ou la veille de son suicide. Impossible, donc, de savoir si un fait nouveau avait motivé son geste, ou si c'était plutôt l'aboutissement d'un long parcours dépressif, l'idée d'assassiner une jeune personne lui étant devenue insupportable. Quelques erreurs de jugement commises durant ses dernières décades, sur le plan de la sécurité, laissaient soupçonner une détérioration de ses processus mentaux, due peut-être aux effets toxiques de la propsychine qu'il s'injectait à doses répétées pour les fins de sa mission. Cette drogue s'avérait sans danger lorsqu'on en espaçait les doses, mais Karilian avait été le premier à en faire un usage aussi intensif ; les dernières décades, il souffrait d'une migraine presque constante. À Barry, il n'avait rien laissé soupçonner de tout cela.
Par ailleurs - mais Ghyota et Sing Ha ignoraient comment cela était relié, ou même si ce l'était -, la destinée de Karilian avait croisé celle d'un jeune Terrien lors de ses deux derniers séjours sur la Terre. La première fois, quand le potentiel psi du garçon s'était brusquement révélé lors d'un accident routier près de la base régionale qu'Argus exploitait dans le nord-est de l'Amérique, et la seconde fois sept ans plus tard à l'occasion de l'ultime mission de Karilian. L'adolescent participait alors à des recherches en psilogie dans un laboratoire établi au lac Clifton ; le service du Recrutement s'intéressait à lui depuis quelques mois et allait devoir, dans des circonstances précipitées, faciliter sa « disparition » et son passage sur Érymède. Cet été-là, Karel s'était lié d'amitié avec le garçon, allant jusqu'à mettre en péril le secret de sa propre mission.
Nicolas Dérec - car tel était son nom - se trouvait même, sans le savoir, à quelques mètres de Karilian lorsque celui-ci s'était donné la mort : il était venu lui rendre visite à la villa mais avait sonné en vain à la porte.
Barry Bruhn se leva lorsque les deux femmes achevèrent le résumé qu'elles avaient livré en duo. Sans leur tourner complètement le dos, par courtoisie, il s'appuya à la rambarde de l'étroite terrasse et dirigea son regard au loin, vers l'autre bout du parc. Cinq personnes ailées volaient là-bas, repérables au mouvement de leurs voilures colorées. Barry aurait aimé, à cet instant, se déchausser des bottillons lestés d'osmium que portaient tous les Éryméens, et s'élancer du perchoir de la terrasse. Mais son saut ne l'aurait guère porté loin, avec cette eau glacée qu'on venait de verser en lui et qui se figeait en sérac dans sa poitrine.
- Une question...
- Oui ?
Il hésita.
- Demandez, Barry, insista doucement Sing Ha.
- Ce genre de mission... Supprimer quelqu'un. Il avait à faire ça souvent ?
- Jamais, répliqua immédiatement Bril Ghyota, qui avait travaillé avec lui durant des lustres, à l'Institut de métapsychique et de bionique.
- Pas directement, je ne crois pas, nuança Sing Ha. Il n'était plus aux Opérations depuis au moins quinze ans lorsqu'il a demandé à être envoyé au lac Clifton. Et même quand il était agent, je ne pense pas qu'il ait eu l'occasion de...
Barry s'était retourné et observait attentivement la conseillère ; à son lobe gauche un petit rubis, son unique parure, brillait lorsqu'elle inclinait la tête de côté.
- Une seule fois, poursuivit-elle, il s'est senti responsable de la mort d'un Terrien. Un haut fonctionnaire ou un sous-ministre, qui s'était suicidé lorsque la conférence secrète dont il était responsable s'était terminée par un fiasco diplomatique. Karel et son équipe avaient eu pour mission de faire échouer une initiative nucléaire de l'OTAN qui aurait pris la crise du mur de Berlin pour prétexte ; c'est cet homme qui avait écopé des blâmes.
Un soupir de soulagement échappa à Barry Bruhn : il n'y avait pas de sang sur les mains qui l'avaient tant caressé...

© 2005 Éditions Alire & Daniel Sernine


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