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L'Argent du monde
(Les Gestionnaires de l'Apocalypse -2)

de

Jean-Jacques Pelletier

 

 

(Extrait du «Plan d'affaires», p. 15-22.)

 

Montréal, 21 h 42

Comme il entrait dans le bar de danseuses, suivi par le constable Crépeau, le sergent Théberge fut intercepté par le portier.
Théberge montra son insigne.
- C'est pour le travail, dit-il en continuant d'avancer.
- Vous avez un mandat? répliqua le portier en le retenant.
- Ce n'est pas une perquisition, je viens remettre des papiers à quelqu'un.
- Si vous n'avez pas de mandat, il faut payer.
Théberge réprima l'impatience qui bouillonnait en lui.
Il réexpliqua d'un ton très calme qu'il ne venait pas « consommer » : il venait simplement remettre une lettre à une personne qui travaillait dans le bar.
- Tout le monde paie, insista le portier.
- Je ne vais certainement pas payer pour annoncer un décès à quelqu'un!
L'armoire à glace s'approcha de Théberge et le regarda dans les yeux du haut de ses deux mètres, avec un sourire rempli d'assurance.
- C'est le même règlement pour tout le monde, dit-il.
Théberge explosa.
- Espèce de pithécanthrope hydrocéphale! Remue les masses adipeuses qui te servent de cerveau et va téléphoner à Dupré! Il lui donna un numéro et fit un geste en direction du téléphone public, dans l'entrée.
- Explique-lui que j'essaie de faire mon travail de façon discrète. Mais que, s'il me faut un mandat, je vais aller en chercher un. Et que je vais revenir faire une vraie descente. Que je vais saisir du matériel, arrêter des clients... Explique-lui ça! Et tant qu'à y être, rappelle-lui qu'il me doit toujours vingt dollars pour notre dernier pari de pêche!
Dans les yeux du pithécanthrope à costume rayé, la lueur vacilla un instant. Son sourire se rétracta de façon ostensible.
- Vous connaissez personnellement monsieur Dupré?
- Non, je viens d'inventer ça pour meubler la discussion!... Mais qu'est-ce que tu crois? Que le chef de l'escouade de la moralité peut prendre sa retraite et investir ses économies dans un bar de danseuses au centre-ville sans que ses deux principaux amis le sachent? Tu nous prends pour des imbéciles?
- À qui vous voulez parler?
La voix de Théberge se radoucit.
- Je n'ai pas son nom, dit-il. Je sais seulement qu'elle est danseuse et qu'elle a des yeux de chat.
- Dominique! Elle n'est pas danseuse, elle est shooter girl... Venez. Je vais vous placer à une table et je vais vous l'envoyer.
Aussitôt la porte franchie, leurs oreilles furent prises d'assaut par la musique, rapidement dominée par une voix d'annonceur.
C'était la charmante Charlène!... Charlène!...
L'éclairage ultraviolet rendait l'atmosphère irréelle, transformant tous les vêtements pâles en taches lumineuses.
- Vous voulez une table ou une place au bord du stage? demanda le portier en se penchant vers Théberge.
- Je vous ai dit qu'on était ici pour le travail.
- D'accord, suivez-moi.
Je vous rappelle que nos charmantes danseuses sont disponibles pour danser à vos tables! Profitez de notre spécial: deux danses pour le prix d'une! Il vous reste encore quarante minutes...
- Ce ne sera pas long, fit le portier après les avoir amenés dans un coin, au fond de la salle.
La voix plaintive et syncopée de Mick Jagger attaqua le début de Angie.
Et maintenant, pour la deuxième partie de son spectacle, la toute ravissante Audrey!... Une bonne main d'applaudissement pour Audrey...
La danseuse monta sur la scène avec une couverture dans les mains, l'étendit par terre et se coucha. Puis elle se releva d'un mouvement brusque et se figea dans une pose théâtrale pour amorcer sa prestation.
Le regard de Théberge oscillait entre la scène et les spectateurs. Il remarqua que les yeux de son adjoint, eux, étaient rivés en permanence sur la danseuse. Il imagina la réaction de sa femme, si elle avait pu voir l'air de profonde fascination incrusté sur le visage de Crépeau. Le policier aurait eu de la difficulté à convaincre son volcan d'épouse italienne qu'il était là uniquement pour le travail.
Théberge fut tiré de ses pensées par l'arrivée d'une jeune femme vêtue d'un T-shirt sans manches qui lui arrêtait au nombril et d'un short ultracourt. À la taille, elle portait un ceinturon de cuir auquel étaient fixées plusieurs bouteilles de boissons fortes. Mais c'étaient ses yeux que le policier ne pouvait s'empêcher de fixer. À chaque éclat de lumière, ses pupilles verticales se rétrécissaient, comme celles des chats, jusqu'à devenir deux minces traits.
- Victor m'a dit que vous vouliez me voir, dit-elle sur un ton légèrement enjoué.
Théberge mit quelques secondes à répondre. Il ne pouvait détacher ses yeux du visage de la jeune femme.
- Je puis vous offrir quelque chose? reprit-elle.
- Excusez-moi, finit par dire le policier. Vous me voyez pantois et sidéré, au bord du bredouillement et de la confusion mentale. Pour un bipède ordinaire, condamné à la morne normalité et à la banalité soporifique du tout-venant, c'est l'éblouissement, la stupéfaction radicale et définitive.
Le sourire de la jeune femme s'élargit.
- Je suis Dominique Weber. Victor m'a dit que vous aviez quelque chose pour moi.
- En effet. Mais j'aurais d'abord quelques questions à vous poser. Est-ce que vous connaissez un certain Stephen Semco?
- Oui...
- Est-ce trop indiscret de vous demander quels étaient vos rapports avec lui?
- Quels « étaient » ?... Il lui est arrivé quelque chose?
Théberge s'en voulut. Mais il était trop tard pour se reprendre. Autant être bref et direct.
- Oui. Il lui est arrivé quelque chose.
- Il est... ?
- Mort, oui.
La jeune femme prit une longue respiration et ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, une froide détermination pouvait se lire sur ses traits.
Théberge avait déjà observé ce phénomène. Après l'hystérie, c'était une des réactions les plus fréquentes. Les gens se « refroidissaient », comme s'ils coupaient tout contact avec leurs émotions, afin de pouvoir composer avec les exigences de la situation. La réaction viendrait plus tard, probablement quand elle serait seule.
- C'est arrivé quand?
- Cette nuit.
- Un accident?
- Je ne crois pas que ce soit un accident.
- Je pensais... Il travaillait souvent tard, le soir. Quand il conduisait...
- À votre avis, est-ce qu'il y a des gens qui avaient intérêt à sa disparition?
- Non. Pas que je sache. Est-ce qu'il a été... ?
- Il a sauté du toit de l'édifice à logements où il avait un appartement.
- Stephen, suicidé! C'est impossible...
- Je sais que ça peut paraître difficile à accepter.
La jeune femme faisait des signes de dénégation avec la tête. La nouvelle du suicide paraissait l'avoir plus ébranlée que celle de la mort de Semco.
- C'est impossible, reprit-elle. Il n'a pas d'appartement.
- Que voulez-vous dire?
- On habite ensemble depuis un an. Le seul appartement qu'il lui reste, c'est un pied-à-terre dans une maison du Vieux-Longueuil. Un deux pièces et demie.
C'était la toute séduisante Audrey. Dans quelques instants, Charlène nous revient pour la seconde partie de son spectacle... Entre-temps, je vous rappelle que...
- Le gardien a confirmé qu'il avait un appartement dans l'édifice, reprit Théberge.
- Je suis certaine que c'est une erreur.
- J'ai rencontré l'associé de votre ami, tout à l'heure...
- Brochet?
Le visage de la jeune femme s'était fermé, nota Théberge. Sa voix était devenue plus froide. Elle ne devait pas avoir de grandes réserves de sympathie pour l'associé de Semco.
- Oui, dit-il. Brochet. Je lui ai mentionné à quel endroit les choses s'étaient passées et il n'a pas du tout paru surpris.
- Ça n'a aucun sens! Brochet, lui, a un appartement en ville! Stephen lui en a cherché un pour lui rendre service, il y a trois mois... C'est sûrement ça.
La jeune femme avait maintenant de la difficulté à garder sa contenance.
- Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il ne s'est pas suicidé? demanda Théberge.
- On devait se marier le mois prochain. Il voulait donner une famille normale à son fils, Yvan.
- Il était très près de lui?
- Il l'adorait. Un vrai père poule.
Théberge songea à la mention que Semco faisait de son fils, à la fin de sa lettre. Si c'était cela, un père affectueux...
- Il semble qu'il ait eu des difficultés financières, dit-il.
- Depuis deux semaines, il disait que tout était en train de s'arranger.
- Selon son associé, la compagnie est en faillite.
- Brochet vous a dit ça?
Les traits de la jeune femme s'étaient de nouveau durcis.
- Oui, se contenta de répondre Théberge.
Il n'élabora pas davantage, espérant que le silence la pousserait à poursuivre.
- C'est une belle petite merde, celui-là! finit-elle par dire.
- Si vous m'expliquiez...
- Ils étaient ensemble quand je les ai rencontrés. Ça faisait cinq soirs de suite que Brochet venait au bar. Chaque fois, il me demandait de sortir avec lui. Le sixième soir, il est arrivé avec Semco. Celui-là, il aurait pu avoir n'importe quelle fille dans la place... Une semaine plus tard, quand Brochet a appris qu'on sortait ensemble, il est venu me piquer une crise pendant que je travaillais. Le lendemain, il m'a envoyé des fleurs avec un mot d'excuse.
- Il est revenu au bar, par la suite?
- Non. Mais il venait parfois à la maison avec Stephen. Il était toujours très poli. Aucune remarque déplacée... La dernière fois, pourtant, il y avait quelque chose de particulier dans ses yeux. À un moment donné, il m'a regardé et il a eu une expression... de triomphe, je dirais. Puis il a repris son visage normal... Vous devriez vous méfier de lui.
- En tout cas, pour ce qui est de la compagnie, il semble qu'il ait raison. Nous allons demander à un expert de vérifier, mais si ce que Brochet a découvert dans l'ordinateur de Semco est vrai, ils étaient vraiment ruinés.
- Je ne comprends pas. Pourquoi est-ce que Stephen m'aurait dit, la semaine dernière, que tout s'était arrangé?
Théberge songea au contenu de l'enveloppe, dans la poche intérieure de son imperméable. Le texte de Semco laissait peu de doutes sur son suicide ainsi que sur ses motifs. Il était également assez brutal sur sa relation avec la jeune femme.
- C'est pour vous, dit-il en lui tendant l'enveloppe. Il vous a laissé un message.
La jeune femme ouvrit l'enveloppe, déplia les feuilles et commença immédiatement à lire.
Crépeau profita de la pause dans la conversation pour se concentrer sur la scène centrale. La voix rauque de Kim Carnes rythmait les gestes de la danseuse, qui enveloppait son corps de gestes langoureux.
Théberge donna un coup de coude discret à son collègue.
- Ça ne se peut pas, murmura la jeune femme, sans lever les yeux du texte. Ce n'est pas Stephen qui a écrit ça. Juste la façon dont il parle d'Yvan. On dirait qu'il me demande de prendre soin de son chien!
- Nous avons trouvé la lettre sur son bureau. Il y en avait une copie informatique dans son ordinateur.
- Ce n'est pas signé. Il n'y a pas de preuves que c'est lui qui l'a écrite.
- Je comprends votre réaction. Mais, si ce n'est pas lui, qui est-ce que ça peut être?
Théberge avait plusieurs fois constaté ce refus de l'évidence lorsque les gens se retrouvaient face à l'intolérable.
- Qui d'autre aurait pu avoir accès à son ordinateur? reprit-il.
- Brochet.
- Admettons que Brochet ait pu écrire la lettre. Ça n'explique pas la situation de la compagnie... le suicide...
- Je suis certaine que c'est lui qui est derrière tout ça. C'est Brochet qui l'a tué!
Une demi-heure plus tard, le policier quittait les lieux en promettant à la jeune femme de l'informer de tout nouveau développement.
Entre-temps, Dominique s'occuperait de prévenir les parents de Stephen, qui vivaient dans une maison pour personnes âgées. Ils étaient très malades et elle ferait de son mieux pour leur apprendre la nouvelle le moins brutalement possible.
Semco avait aussi une soeur cadette. Compte tenu de son état, il était cependant inutile d'aller la voir: des complications, au moment de la naissance, avaient lourdement affecté son cerveau. Son âge mental n'atteignait pas celui d'un enfant de trois ans...

© 2001 Éditions Alire & Jean-Jacques Pelletier


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