(Extrait : Chapitre 2, p. 8-13)
Un matin, vers la fin de la première lunaison de Hékeltéñu,
Laraï et Nathénèk commencent à préparer
les bagages, et Lian comprend qu'il sera du voyage. Il n'a jamais
quitté la maison. Il ne sait trop s'il doit s'en réjouir
ou s'en inquiéter, mais il est plutôt soulagé.
La semaine précédente, dans son lit, le soir, il
entendait les voix de ses parents, qui s'efforçaient de
rester feutrées. Laraï ne voulait pas partir, Nathénèk
voulait que Lian les accompagne et répétait : «Il
ne va pas rester ici toute sa vie !»
C'est un très long voyage ; Lian somnole souvent, bercé
par le rythme hypnotique des sabots des deux aski attelés
à la carriole. Un jour, il s'est encore endormi, mais
quand il se réveille on est sorti des montagnes, la carriole
roule sur une route de dalles rouges et polies, à travers
des collines aux boisés aimables, bien différents
des grands arbres sauvages auxquels il est habitué. On
arrive bientôt à une rivière - il n'a jamais
vu autant d'eau courante. On charge la carriole et les aski sur
un petit bateau à aubes muni d'une cheminée d'où
s'échappent des panaches de fumée blanche. Dans
un halètement pressé, le bateau quitte le quai,
s'engage dans le courant, et les rives défilent à
toute allure sous les yeux écarquillés de Lian.
Ils restent à l'écart sur le bateau, mangent
entre eux, ne parlent pas aux matelots ni au capitaine, un grand
et gros homme à la peau très foncée, au
crâne couvert de petites nattes noires cruellement serrées,
et que Lian regarde de loin, un peu effrayé. Il n'a jamais
vu personne d'autre que son père et sa mère. Il
préfère regarder les arbres, puis les collines
qui ondulent de chaque côté des rives.
Après la rivière, c'est la savane, à
perte de vue, une étendue presque plane, bien plus grande
que le plateau. Les grandes herbes en sont déjà
à moitié couchées, toutes bleuies par le
soleil, il y pointe seulement de rares arbustes rabougris - mais,
parfois, la boule blanche d'un Gomphal s'y arrondit, majestueuse.
Malheureusement, la plaine devient vite aussi monotone que la
montagne et la rivière. On s'arrête bien dans une
«auberge» ou un «relais», de temps en
temps, mais très brièvement, pour acheter de quoi
manger ; on n'y couche que lorsqu'il pleut, le reste du temps
on dort sous les étoiles. Dans les auberges et les relais,
on ne va pas au «dortoir» avec tout le monde, on
prend une chambre, et c'est là qu'on mange ; Lian ne sait
s'il en est satisfait ou déçu ; mais c'est fascinant,
tous ces gens qui ne sont ni Laraï ni Nathénèk,
tous différents, et les enfants, surtout, qui courent
partout - Lian aimerait bien courir avec eux, mais Laraï
a été très claire : il ne doit jamais s'éloigner
seul de la chambre. D'un autre côté, parfois, il
y a des gens qui les regardent d'un drôle d'air, ses parents
et lui, quand ils arrivent dans une auberge. Pas vraiment méchant,
mais surpris, ou compatissant, ou ennuyé. En réalité,
Lian s'en rend compte, c'est surtout lui qu'on regarde - ou qu'on
s'efforce de ne pas regarder, ce qui est encore plus bizarre.
Quand il demande pourquoi à Laraï, elle répond
: «Parce qu'ils ne te connaissent pas», et il doit
s'en contenter, car Nathénèk ne dit rien. Est-ce
que tous les gens se connaissent, alors, dans les auberges ?
Laraï et Nathénèk ne parlent à personne,
pourtant. Aux premières heures de l'aube, on repart, et
le voyage recommence, dans le cliquetis régulier des sabots
sur les dalles polies. Une fois, Lian aperçoit au loin
un troupeau de tovik qui filent la corne haute, crinière
et queue emportées par la course. Il voudrait les voir
revenir, mais la plaine infinie les a avalés.
Il essaierait bien de poser des questions, mais il comprend
très bien que ses parents n'en ont pas envie. Ils échangent
entre eux des paroles brèves ; quelquefois Nathénèk
se met à chanter, mais la voix de Laraï se joint
rarement à la sienne, et il finit par se taire.
Et enfin, enfin, le paysage change à nouveau, la plaine
s'étage en collines de plus en plus élevées,
et même parfois rocailleuses, d'où souffle un vent
plus chaud. «Les collines près de la Mer»,
dit Nathénèk avec un soupir de contentement. L'herbe
y est plus jaune, il y a de vrais arbres, et de plus en plus
souvent des maisons, d'abord isolées, puis groupées
en hameaux. Sur la route, maintenant, on rattrape d'autres carrioles
et de gros chariots de toutes sortes, remplis de gens aux habits
gaiement colorés, cinq, six par chariot, parfois plus.
Plus légère, la carriole de Nathénèk
les double et on échange des saluts polis avec leurs passagers.
Tout le monde a l'air très joyeux.
À la nuit, le vingt-cinquième jour (Lian sait
déjà compter sur ses doigts : cela fait cinq mains
qu'ils sont partis), ils arrivent au sommet de la dernière
rangée de collines, la plus haute. En contrebas s'étend
une plaine obscure, car les lunes ne sont pas encore levées.
Disposées à intervalles réguliers au flanc
de la longue colline, des moitiés de ronds bleutés
brillent dans la pénombre.
«C'est ça, la Mer ? C'est là qu'on va
?
- Non, dit Nathénèk. Plus au Nord, au lieu du
rassemblement.»
Les moitiés de ronds bleus sont de grosses pierres
arrondies presque aussi hautes que la carriole, et la route les
suit. Bientôt des taches de lumières sourdes, au
loin, deviennent des tentes rondes, carrées, en triangle,
dressées en groupe ici et là, avec des feux, des
carrioles et des chariots, des aski dételés qui
paissent dans les allées, et même quelques tovik
qui les dominent de la tête et de l'encolure, avec des
rubans tressés dans leur crinière. Lian a un peu
mal au coeur ; les auberges, ce n'était rien, il n'a jamais
vu tant de monde à la fois.
Laraï choisit une place à l'écart, la tente
est bientôt dressée, le feu allumé, le repas
en train de cuire sur les braises. Le ventre plein, Lian se sent
mieux. Il y a de la musique quelque part au centre du camp, mais
une main le rattrape au vol. «Reste là, Lian !»
Pourquoi Laraï est-elle fâchée ? Il proteste
: «Mais, ati, la musique...»
Le visage de Laraï semble se défaire ; elle s'agenouille
près de lui : «Nous irons ensemble plus tard, Lian.
Tu ne dois pas y aller tout seul. Promets-moi de rester avec
Nathénèk pour l'instant.»
Elle n'est pas fâchée, elle a peur ! Étonné,
inquiet, Lian promet. Elle s'en va, revient bientôt avec
des beignets sucrés en forme de spirale dont Lian se bourre,
ravi. Après, il a tellement sommeil qu'il oublie la musique.
Un bruit de voix assourdies le réveille ; on parle
dehors à mi-voix ; c'est toujours la nuit ; l'ouverture
de la tente découpe un morceau de ciel étrangement
violet. «Il le faut», dit une voix inconnue. Une
ombre apparaît dans l'entrée. Père-Nathénèk.
Il vient secouer doucement Lian : «Viens, Lian, viens voir
la Mer.» Dehors, deux autres silhouettes, celle de Mère-Laraï
et une autre, un homme, moins grand qu'elle, moins grand que
presque tout le monde. Dans le ciel, les trois petites lunes
ont disparu et la grosse lune n'est plus pleine : un ovale noir
est en train de flotter lentement au travers, et cela fait comme
un oeil.
Un grand silence règne à présent sur
le campement, et pourtant, tout le monde marche vers le bas de
la colline, vers la ligne des pierres phosphorescentes. Lian
a essayé de prendre la main de sa mère, mais Laraï
semble distraite et sa main reste inerte dans celle de Lian ;
quand il la lâche, pour voir, elle ne le retient pas. Mais
c'est la nuit, la lumière de la lune est trop étrange,
il y a trop de monde autour d'eux : il reste près de Laraï.
Au bout d'un moment, une autre main enveloppe la sienne ; il
croit que c'est son père-Nathénèk, mais
c'est le petit homme inconnu. Ils se regardent un moment tout
en avançant. L'homme n'est pas très vieux, il a
des cheveux sombres qui lui descendent sur les sourcils ; son
visage est un peu bizarre, Lian ne saurait dire pourquoi. Il
ne sourit pas vraiment, mais il a l'air gentil. Comme ni Laraï
ni Nathénèk ne disent rien, Lian accepte sa compagnie.
Tout à coup, il ne sait comment, il se retrouve avec
l'inconnu en avant de la foule ; devant eux, sous la lumière
violette, la plaine obscure est immobile et déserte au-delà
des pierres bleutées. Derrière eux, les bruissements
se taisent peu à peu : la foule a cessé d'avancer.
Lian se sent soudain très vulnérable, comme si
cette présence invisible le poussait malgré lui
en avant, mais il ne veut pas dépasser la ligne des pierres.
Il n'ose se retourner pour voir où est Laraï.
L'inconnu ne bouge pas. Personne ne bouge. Le silence devient
intolérable. Et puis soudain, d'une seule voix, la foule
sans visage se met à chanter. Lian tourne la tête
alors, vite, n'aperçoit ni sa mère ni son père
mais une forêt de bras levés vers le ciel, et il
s'agrippe plus fort à la main du petit homme en regardant
de nouveau devant lui.
Le chant semble durer éternellement. Il n'en comprend
pas les paroles, il n'est même pas sûr qu'il y ait
des paroles : c'est comme le ruisseau, la nuit, à côté
de la maison, quand il ne dort pas, s'il faisait juste un peu
plus attention il pourrait reconnaître une voix qui lui
parlerait. Parfois le chant est sur le point de s'éteindre,
presque inaudible, puis il reprend de plus belle, des phrases
longues et basses d'abord sur lesquelles roulent ensuite des
motifs de plus en plus courts, de plus en plus aigus. Ensuite,
le tonnerre des voix graves vient peu à peu noyer les
voix hautes, et le chant s'inverse encore, un flux et un reflux
régulier, comme un bercement. Lian sent ses yeux se fermer.
S'il lâchait la main de l'inconnu, il flotterait dans l'espace
violet et il resterait là, balancé entre la terre
et le ciel, pour toujours...
Le chant s'arrête brusquement, presque brutalement,
au sommet d'une phrase haute, et Lian tressaille comme s'il avait
trébuché. La lune est toute violette, avec le rond
noir dedans. Tout le monde attend de nouveau, une énorme
bulle de silence qui se gonfle derrière lui... Et soudain,
loin devant, là où le ciel rejoint la plaine, un
trait brillant apparaît, une nappe, non, une vague, non,
un mur de lumière bleue, un éclair qui se précipite
sur eux ! Lian fait un pas en arrière, mais la main de
l'inconnu le retient. Il ferme les yeux.
Un grand cri retentit derrière lui, poussé par
des centaines de poitrines, un énorme cri de joie, qui
lui fait rouvrir les yeux en tremblant.
La chose terrifiante qui l'instant d'avant allait tout engloutir
lèche le pourtour des pierres, étrangement scintillante.
Bleue. D'un bleu comme Lian n'en a jamais vu, vivant, frémissant,
ourlé contre la roche, comme si la masse agitée
de lents frémissements était plus solide que liquide...
Et il y a cet éclat scintillant qui flotte au-dessus,
une brume qui se perd dans le ciel, impalpable, magique. Fasciné,
oubliant tout le reste, Lian s'exclame : «Oh, la lumière
!» Il n'a plus peur. Il s'arrache à l'étreinte
du petit homme, en trois pas il est au bord de la chose lumineuse
et bleue, et il y plonge ses mains.
À travers sa stupeur, alors, il entend le cri sourd
de la foule derrière lui. Il se retourne, atterré
: il a dû faire quelque chose de mal ! Le bleu palpite
au creux de ses mains encore réunies en coupe... Tout
le monde le regarde avec une expression horrifiée ou incrédule.
Mais pas le petit homme, qui a l'air très triste. Lian
écarte les doigts, le bleu toujours impalpable glisse,
coule, tombe en scintillant dans l'herbe, se divise autour de
ses pieds nus et retourne se fondre dans la lumière.
Mais il n'a rien senti, rien touché.
Conscient du murmure qui agite maintenant la foule, plein
d'incertitude et d'effroi, il éclate en sanglots convulsifs.
© 1997 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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