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La Balade des épavistes

de

Luc Baranger

 

 

(Extrait du Samedi, p. 156-167)

Arrivés sur le boulevard périphérique, ils obliquèrent vers l'est, vers Saint-Ouen, où habitait Rodolphe, le frère de Max, de six ans son aîné, celui qui avait fait sa pelote dans le commerce des voitures américaines avant de se recycler dans l'illicite trafic des armes à feu et de s'autoproclamer artisan clandestin. Ses activités l'avaient conduit à plusieurs reprises en prison, mais toujours pour des peines préventives. Aussi madré qu'un chevillard, « il est assez filou pour escroquer un Juif avec de la camelote d'Arabe », disait Max qui gardait le sens de la famille. Rodolphe avait toujours su être un fidèle et dévoué indicateur de police et négocier ses services rendus auprès des juges le moment critique venu. Malheureusement, contraint par d'autres détenus, sous la menace d'une arme, de se faire la belle en leur compagnie, il s'était fracturé le bassin en sautant du sommet d'une muraille de la maison d'arrêt qui n'usurpait pas son nom. L'avocat de Rodolphe, maître Luzuraire, avait réussi l'exploit, unique dans les annales de la justice, de faire condamner le Ministère du même nom à payer une pension d'invalidité à l'homme devenu tronc.
Aujourd'hui, l'aîné des Rentchler habitait un pavillon de plain-pied où il ne se déplaçait qu'en fauteuil roulant, ce qui ne l'empêchait pas de conserver des accointances dans la truande et de se livrer au commerce illicite des armes, « pour pas perdre la main, disait-il, déjà que j'ai perdu l'usage du reste... »
À l'instant où Clovis allait presser sur le bouton de la sonnette, ses Américaines et lui-même virent le portillon du jardinet s'ouvrir comme par enchantement. Ils étaient au milieu de l'allée recouverte d'opus d'ardoise quand Rodolphe apparut dans sa chaise roulante sur le seuil du pavillon.
- Salut, la jeunesse ! leur lança-t-il, j'vous attendais, mon frérot m'a prévenu de vot' visite. Suivez le guide ! ajouta-t-il en effectuant un impeccable demi-tour.
- J'ignorais que tu connaissais Raymond Burr, crut bon de dire la grosse à l'oreille de Clovis qui n'avait pas oublié d'apporter le pâté de ragondin préparé par Max.

 

Cassé en deux dans son déambulateur à roulettes, fagoté d'un méchant paletot de laine marron bien trop lâche et passé sur une chemise rouille au col élimé, les yeux écrasés sous des paupières en capote de fiacre, le cheveu long, plaqué et gras sur un front anormalement bombé, avec la raie sur le côté saupoudrée de pellicules, la moustache rare, la peau du visage égayée de plaies eczémateuses, les mains décharnées prolongées de longs salsifis osseux outrageusement bagués d'or, Rodolphe Rentchler devait y regarder à deux fois avant de s'arrêter devant son miroir. Seules ses grosses savates fourrées offraient l'aspect du neuf. À l'intérieur de la cambuse, outre l'odeur de pisse de chat, celle d'un chartreux grisonnant aux yeux vairons qui s'attarda entre les bottes de Clovis, tout avait l'aspect du vieux, de l'usé, du bancal, du rafistolé, du déglingué, dans un remugle où s'enlaçaient l'aigre, le renfermé et la vinasse vinaigrée. C'était à se demander ce que pouvait bien attendre la mort pour s'inviter ici.
Dans des tasses ébréchées et dépareillées, le vieux servit à ses visiteurs une espèce de petit café bâtard accompagné de gâteaux secs qui avaient fricoté avec l'humidité. Le handicapé s'autorisa quelques réflexions libidineuses au sujet des deux femmes. Clovis, pris de pitié, se retint de lui balancer : « Mon pauvre vieux, vu ton état, tu devrais éviter de parler de ce qui pourrait concerner la partie australe de ton anatomie. » En lieu et place, il préféra sourire avant de balayer d'un vague geste du bras, témoin de son irritation, les « what does the old fart say ? » incessants de Kate que la pénurie de sous-titres importunait. Puis ils en vinrent au but de leur visite. Alors, la demi-portion incongrue demanda à Clovis de déplacer le meuble du salon, une espèce d'immense buffet noir en aggloméré stratifié qui avait dû être neuf quand Line Renaud fréquentait le hit-parade avec sa Cabane au Canada. Les étagères du haut étaient fatalement vides, mais celles du bas débordaient d'un fatras sans nom, de Séries Noires écornées, de petites bandes dessinées à quarante centimes datant des années 60, des Battler Britton, des Kit Carson, des Jim la Jungle et autres Tex Bill, d'anciens numéros du Chasseur Français, de factures diverses, de publicités, et même d'une sainte vierge sous cloche qui s'enneigeait le voile chaque fois qu'elle basculait cul par-dessus tête. Clovis s'attendait à tomber sur une cache murale, mais il ne vit rien d'autre que la tapisserie pisseuse. Le vieux lui demanda alors de dégrafer les panneaux d'isorel retenus par du velcro qui fermaient le double fond de l'antiquité mobilière. Kate donna un coup de main à l'épaviste et lâcha un long sifflet d'émerveillement en découvrant la vingtaine d'armes de poing et de pistolets mitrailleurs soigneusement accrochés sur toute la surface du meuble. Elle se rua littéralement sur un redoutable Magnum .44 automatique.
- T'as vu ça, Pat ? Le même que l'oncle Clint. Clo, demande à Raymond Burr où il a dégoté un truc pareil. Même chez nous, c'est devenu aussi rare que de la matière grise de président.
Clovis traduisit et Rodolphe répondit que ça ne les regardait pas, qu'il était là pour les conseiller pendant qu'elles faisaient leur marché et pas pour leur fournir les documents de traçabilité des articles proposés. Clovis alla se resservir une tasse de pisse d'âne, s'assit sur une chaise de formica, planta les coudes sur la toile cirée décorée de Ford T pétaradantes et laissa les filles magasiner. Une angoisse le gagna à l'estomac. Il était là, en compagnie des chasseuses de primes, à s'équiper en armes de poing, prêt à traiter l'affaire sur un ton badin, mais cette visite préfigurait des événements qu'il devinait sanglants et dont il aurait volontiers fait l'économie.
Après avoir soupesé - de sa main valide et avec une adresse très professionnelle qui laissa le vieux pantois - quelques Glock, Walter et autres Manhurin, Patty se décida pour un 65 Lady Smith, un engin à crosse de bois de rose incrustée de plaquettes luminescentes, facilement repérable dans un sac de jeune fille. Kate joua longtemps avec l'impressionnant .44 Magnum de Dirty Harry, puis elle le raccrocha comme à regret, avec des gestes lents de respect évident. Elle jeta ensuite son dévolu sur un outil de même calibre, plus modeste d'apparence, un Super Blackhawk de chez Ruger. Avant que la Texane ne pose la question, le handicapé précisa avec fierté qu'il fournissait la lunette de vingt-cinq millimètres qui allait avec.
- Clo, fit la grosse, demande donc au ratatiné s'il n'aurait pas des balles Hirtenberger tronquées, demi-blindées, pour le Lady Smith, et des Remington E. pour le Ruger.
Clovis n'eut même pas besoin de traduire. Hirtenberger et Remington E. avaient résonné comme mineur et fa dièse aux oreilles de Rodolphe Rentchler, le Jean-Sébastien Bach de l'artillerie légère qui, d'un grognement et d'un hochement de tête, confirma qu'il disposait de ces modèles fracassants.
L'épaviste sortit une liasse de billets de sa poche de jeans et compta deux mille cinq cents euros qu'il déposa sur la toile cirée crevassée.
- Ça, c'est sans les munitions, commenta le vieux. Comme tu payes cash et que t'es comme qui dirait le fils spirituel de mon frère, je veux bien t'en faire cadeau, mais à une petite condition.
- Laquelle ?
- Que les filles, elles me fassent voir leurs nichons.
- Tu peux toujours te brosser ! C'est des Ricaines, sont pas habituées à ce genre de simagrées. L'âge doit salement t'esquinter les neurones, l'ancien, v'là qu'à présent tu confonds Miami Beach et La Baule les Pins.
- Réfléchis bien, Grand. Qu'est-ce que tu vas foutre des flingues si t'as pas les balles ?
- Y a un souci ? questionna Kate.
Embarrassé, Clovis traduisit la requête du vieux. Les deux filles se regardèrent et sourirent. One ! Two ! Three ! Go ! En moins de temps qu'il n'aurait fallu pour le dire, les vêtements volèrent et, dans la lumière qui osait franchir les rideaux crasseux, s'exhibèrent deux paires de seins. Enfin... d'un côté, chapeautées en leur centre de sombres aréoles, une paire de rotondes échappées d'un couvent de jeunes filles, fermes, de taille modeste, encore marquées du sceau triangulaire, isocèle et laiteux laissé par les bonnets du dernier maillot de bain estival, et de l'autre, dramatiques, deux espèces d'outres berbères parcourues de vergetures bleuâtres, qui faisaient bien plus pitié qu'envie et qui semblaient attendre qu'un bédouin charitable daigne aller les remplir à l'oasis la plus proche pour leur redonner forme humaine. Ce ne fut pas tellement la taille des mamelles de Kate qui épata Clovis que celle du soutien-gorge. Aurait-on pu récupérer l'armature pour en fabriquer des arceaux de serres en tunnel et y faire pousser des laitues ? Il n'osa formuler la question à haute voix. Le vieux, l'oeil égrillard, un sourire béat dévoilant sa mâchoire inférieure cruellement édentée, fit rouler son fauteuil en direction des filles. Il leva une main aux longs doigts de scorsonères comme s'il voulait caresser la poitrine de Patty. La Texane recula d'un pas. La roue du fauteuil roulant heurta le pied de la table.
- Hé ! Minute, l'ancien ! On a dit « voir », lui lança Clovis, on n'a pas dit « toucher ».
- Rien qu'un... Un des petits de la bras cassé... implora Rodolphe avec un regard de cocker déprimé.
- Non !
- Alors une des loches toute flasque de la grosse ?
- On t'a dit non.
- Sans coeur ! répondit le vieux du tac au tac.
Il fit machine arrière pendant que les filles se rhabillaient.
- T'as aucune reconnaissance, se lamenta le handicapé. Grâce à moi, toi aussi, tu t'es rincé l'oeil.
- Même les deux, admit Clovis. Bon ! c'est pas tout ça, elles sont où, tes munitions ?
- Va dans l'appentis dans le fond du jardin, répondit Rodolphe qui semblait soudainement revenu à de meilleurs sentiments. Tu vas trouver trois vieilles télés les unes sur les autres. Celle du bas, tu dévisseras le panneau arrière et tu trouveras ton bonheur. Mais dis-moi, toi, tu t'artilles pas ?
- Ton frère et moi, on a des fusils de chasse : un Benelli et un Stoeger.
Le vieux sourit et dit :
- Si ça tourne façon nuit de la Saint-Valentin, votre sauterie, vous allez pas aller loin avec vos pétoires. Ça te dirait pas de m'acheter un Remington 870 Marine Magnum à sept coups ?
Clovis traduisit aux filles la proposition du vieux.
- Il a raison, fit Patty. Et si en plus, par bonheur, il avait des Federal Magnum Turkey Loads de 56.7 grammes à mettre dedans, tu pourrais attaquer le Pentagone en solo.
- Qu'est-ce que je disais ? dit le vieux Rentchler.
- Mais tu comprends l'anglais, toi ? s'étonna Clovis en se retournant vers le handicapé.
- Hé ? Deux ans aux States chez Barnum dans mon jeune temps. Comme taxi.
- Taxi ?... Tu veux dire chauffeur ?
- Grand couillon ! Dans un cirque, ce qu'on appelle le taxi, c'est çui qui ramasse la merde des éléphants. Et crois-moi, chez Barnum, c'était de la job à plein temps ! Tu diras de ma part à la motte de suif que le vieux pet foireux, il lui pisse à la raie.
- Qu'est-ce qu'il dit ? questionna Kate.
- Il dit qu'il est très honoré qu'une professionnelle comme toi soit venue s'approvisionner chez lui, fit semblant de traduire Clovis.
Ils allaient prendre congé après que Clovis se fut acquitté du montant de son nouveau jouet, quand Rodolphe rappela Clovis :
- T'as payé comptant, t'as droit à un petit cadeau de la maison.
- Et c'est quoi ? demanda le casseur, intrigué.
- Une petite Norinco, répondit le diminué du tac au tac.
- C'est quoi ?
- Je vois que j'ai à faire à une vraie truffe. Pas connaître la Norinco... Je t'explique, couillon : Norinco TU-KKV, 22 long rifle, mais attention ! équipée d'un chargeur à cinq coups. C'est un dérivé de la Mauser 98 K des Jeunesses hitlériennes. Ça fera plaisir à mon frère. Double extracteur, hausse tangentielle. Je te fais en plus cadeau de la lunette et d'une boîte de Eley PB. Ç'a l'air de rien, ces petits machins, mais ça cogne quand même à 364 mètres par seconde à 50 mètres de distance. C'est pas de la gnognote.
Clovis en resta tout retourné face à tant de connaissances balistiques. Il traduisit aux filles, qui confirmèrent qu'il s'agissait d'un beau bonus et que le joujou était très apprécié aux Amériques, où il était beaucoup vendu par correspondance et bien évidemment responsable de la mort de dizaines d'innocents chaque année.

 

Après que l'épaviste se fut approvisionné en munitions dans l'appentis, que Rodolphe lui eut indiqué la planque où se trouvait le fusil (dans le fond du jardin, au-dessus de la fosse septique d'anciennes toilettes en bois que squattaient d'énormes araignées noires) et qu'il eut franchi le portillon du pavillon escorté des deux Texanes, Kate lui murmura :
- Tu m'avais pas dit qu'en plus de Raymond Burr tu connaissais Bukowski ?
- Je suis désolé, dit Clovis. Mais je vous remercie de votre collaboration, les filles.
- Tu vois, Pat, dit Kate, je t'ai toujours dit que les Français, c'étaient rien que des enculés ; ça fait pas une heure qu'on est chez eux et il a déjà fallu qu'on se foute à moitié à poil devant un vieux vicelard.
- Ouais, t'as raison, renchérit Patty qui se tourna vers Clovis pour ajouter : on m'enlèvera pas de l'idée que t'étais de mèche avec le vieux et que vous aviez tout combiné avant au téléphone.
Clovis hésita. Étaient-elles sérieuses ou plaisantaient-elles ? Il allongea le pas en direction de la Cutlass, distança les filles, se retourna, leur fit un magistral bras d'honneur et balança un tonitruant : « Allez vous faire emmancher chez les eunuques ! ».

 

Bien que pour rien au monde il n'eût souhaité le faire, Clovis dut se résoudre à franchir le périphérique pour entrer dans Paris. Ils roulèrent une bonne demi-heure sans but véritable. Au-dessus de leurs têtes, les nuages continuaient à jouer au chat et à la souris avec le soleil. Les filles s'émerveillaient de tout et de rien. Ils firent trois fois le tour de la place de l'Étoile, puis descendirent les Champs-Élysées. À la Concorde, Clovis décida de remonter l'avenue dans l'autre sens et tourna dans la rue de Berry à la recherche d'un magasin d'électronique. Les filles manquèrent de se sentir mal quand elles reconnurent Jean Reno qui, une jolie femme pendue à son bras, déambulait tranquillement sur le trottoir. L'épaviste n'eut aucune peine à faire avaler aux filles qu'à Paris, France, pays de la liberté, des enculés et des vieux vicelards, on croisait à chaque coin de rue les plus grandes stars internationales, et que pas plus tard que le mois dernier il était tombé sur Sharon Stone et Julia Roberts qui s'embrassaient à bouche que veux-tu dans la contre-allée de l'avenue Foch. « Vous voyez, mes deux salopes, pensa-t-il, moi aussi j'y arrive, à mélanger le lard et le cochon. »
Ils firent chou blanc dans le premier magasin de composants électroniques mais trouvèrent leur bonheur dans le second. Kate et Patty en connaissaient un rayon sur le sujet qui les préoccupait, bien davantage que les vendeurs qu'elles ridiculisèrent en deux coups les gros par la justesse de questions embarrassantes. Ils achetèrent une puce de la taille de la moitié d'un ongle et son boîtier de repérage GPS capable d'être couplé à n'importe quel ordinateur équipé d'Internet. Ils mangèrent un morceau dans une brasserie et prirent la direction de la porte d'Orléans afin de rattraper l'autoroute. Ils doublaient la ville du Mans, alors que les filles dormaient profondément, quand Clovis reçut un appel de Max qui l'informa que l'échange avec les duettistes était prévu pour le soir même. L'épaviste, après avoir raccroché, vida ses poumons le plus lentement possible. Il se sentait prêt, content d'avoir mis tous les atouts de son côté, au moins ceux qu'il pensait nécessaires, mais l'angoisse, aussi tenace qu'une sangsue, lui tenaillait toujours l'estomac. Quelques jours plus tôt, le braquage de la concession Mercedes, supposé n'être qu'une banale partie de campagne, avait viré au drame, alors comment la soirée allait-elle tourner ?

© 2006 Éditions Alire & Luc Baranger


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