(Extrait du prologue, p. 3-7.)
La vérité profonde du libéralisme
économique est
d'être un fascisme moderne, efficace, respectueux de
la nécessaire harmonie entre l'individu et le groupe.
Un fascisme libéré des lubies et du culte des figures
d'autorité dont ses avatars historiques l'ont encombré.
Le temps est venu d'un fascisme résolument attelé
à
la tâche de produire le bonheur de l'humanité.
Le marché, c'est le fascisme à visage humain.
Joan Messenger, Le Fascisme à visage humain,
1- Pour un fascisme libéral.
Montréal, 2 h 17
Brad Philpot vécut les dernières minutes de sa
vie avec une certaine nervosité.
Marchant d'un pas rapide dans la rue de la Visitation, il tourna
dans Lalonde et passa devant l'Usine C.
Le travail avait duré plus longtemps que prévu :
à la dernière minute, on lui avait dit de procéder
à deux installations. Heureusement, la haie de cèdres
lui avait permis de travailler à l'abri des regards.
Philpot avait respecté minutieusement les instructions.
Même s'il ne comprenait pas la raison de la deuxième
installation. Une seule était bien suffisante.
Parvenu au coin de Panet, il s'essuya le front, pesta contre
la chaleur humide qui régnait depuis deux jours sur la
ville et se dirigea vers Ontario.
Montréal, 2 h 18
Viktor Trappman attendait depuis plus d'une heure dans la fourgonnette
garée sur le côté nord de la rue Ontario.
Assis sur le bord d'un lit dans la partie arrière du véhicule,
il regardait un point lumineux se déplacer sur l'écran
de son ordinateur portable.
La carte de la ville se rajustait automatiquement pour suivre
la progression du point. Lorsque celui-ci arriva à l'intersection
de Panet et d'Ontario, il obliqua vers l'est.
L'attente tirait à sa fin.
Montréal, 2 h 19
Brad Philpot marchait lentement en regardant autour de lui. D'un
geste machinal, sa main se porta à la petite croix qui
pendait au coin de son sourcil gauche. C'était censé
le rendre plus conscient de l'endroit où se dirigeait
son regard.
Il n'y croyait pas vraiment mais, comme toutes les directives
que le Maître édictait, il les suivait sans discuter.
L'Église de la Réconciliation Universelle prenait
soin de lui, voyait à ses besoins et lui permettait de
ne jamais être seul, sauf à de rares moments, quand
il devait franchir une étape, traverser une nouvelle épreuve.
Comme cette nuit.
L'Église avait sauvé sa vie. Elle lui avait donné
à la fois une famille, une tâche et une raison d'être.
Grâce à elle, il avait pu voyager, voir le monde.
Après chaque épreuve, on l'envoyait demeurer dans
un nouveau monastère, le plus souvent dans un autre pays.
Il pouvait y rencontrer de nouvelles filles.
Le Maître exigeait bien peu en échange de ce qu'il
offrait.
Bien sûr, tous les disciples n'avaient pas droit aux mêmes
avantages. Tous n'étaient pas « porteurs de
ténèbres ». Mais, comme le Maître
le rappelait souvent, chacun recevait selon les besoins de sa
structure énergétique. Et chacun contribuait selon
les capacités que lui octroyait sa structure. De chacun
selon ses possibilités à chacun selon ses besoins.
Le socialisme énergétique, avait dit le Maître.
C'est pourquoi il déterminait avec soin à quel
cercle appartenait le disciple. Quel était le type de
tâche le plus approprié à sa pleine réalisation.
Sans l'Église de la Réconciliation Universelle,
songea Brad Philpot, il serait probablement encore dans la rue.
Ses amis punk lui revinrent à la mémoire... Trois
ans déjà. Et il n'avait pas retouché à
la drogue. « La sagesse est une drogue plus puissante
que toutes les autres, avait dit le Maître. Avec elle vient
le véritable pouvoir. Y compris celui de résister
aux autres drogues... »
Philpot s'arrêta devant la vitrine du Lav-Express. Après
avoir de nouveau vérifié que la rue était
déserte, il sortit un téléphone cellulaire
de sa poche.
Montréal, 2 h 21
Trappman vit le point s'immobiliser. Il leva les yeux de son
ordinateur et, à l'abri des vitres opacifiées,
regarda de l'autre côté de la rue. L'homme était
là, debout devant la vitrine, comme le spécifiaient
ses instructions.
Plus les instructions étaient détaillées
et tatillonnes, plus les exécutants les suivaient avec
minutie. Après toutes ces années, Trappman s'en
étonnait encore : la multiplicité et l'arbitraire
des consignes semblaient leur conférer une apparence de
sérieux et de crédibilité qui empêchait
toute remise en question.
Montréal, 2 h 22
Brad Philpot regarda sa montre puis, à l'heure précise
qu'on lui avait indiquée, il sélectionna la mémoire
« 4 » du téléphone. Il appuya
ensuite sur la touche de composition.
Au bout de quelques secondes, une sonnerie se fit entendre, suivie
d'une voix enregistrée.
Pour obtenir une communication en anglais, composez le
1. Si vous avez besoin de matériel supplémentaire,
faites le 2. Si vous voulez retarder l'exécution de votre
travail, faites le 4. Si votre travail est accompli, faites le
6. Pour toute autre communication, faites le 7.
- Shit ! ne put s'empêcher de répondre
Philpot.
Il appuya sur le 7.
Votre appel est important pour nous. Ne quittez pas. Dès
qu'une téléphoniste sera libre...
Toujours debout devant la vitrine, Philpot continuait d'attendre.
Transférant rythmiquement son poids d'un pied à
l'autre, il effectuait une sorte de danse retenue qui trahissait
son impatience.
Votre message sera traité dans les instants qui
viennent. Nous vous remercions d'avoir choisi...
Montréal, 2 h 23
Trappman éclata de rire.
- C'était une blague, dit-il. Il faut que vous développiez
votre sens de l'humour. Si vous demeurez crispé, votre
structure énergétique sera perturbée.
- Je sais, répondit avec agacement la voix de Brad Philpot.
Maintenant, qu'est-ce que je fais ?
- Tout d'abord, vous vous détendez.
- OK, OK, je me détends.
- Bien... Vous allez maintenant me dire si vous avez correctement
effectué votre tâche.
- C'est fait.
- Exactement de la manière spécifiée dans
les consignes ?
- Exactement.
- Vous vous êtes bien acquitté des deux parties
?
- Des deux parties.
Une impatience retenue perçait dans la voix de Philpot.
- Bien, répondit Trappman. Il semble donc que vous ayez
franchi avec succès cette nouvelle épreuve.
Montréal, 2 h 25
Brad Philpot continuait de surveiller la rue en jetant de brefs
coups d'oeil de chaque côté de lui.
- Je pars pour quel endroit ? demanda-t-il.
- Cette fois, ce sera un voyage plus long que les précédents.
- Allez-vous m'envoyer en Australie ?
- Plus loin.
- Plus loin ?
Philpot ne croyait pas qu'il puisse exister un endroit plus éloigné
que l'Australie.
- Écoutez soigneusement les instructions que je vais vous
donner, reprit la voix au téléphone.
Philpot fronça légèrement les sourcils,
comme pour mieux se concentrer. Il colla le téléphone
portable un peu plus fortement contre son oreille.
L'explosion qui suivit lui fracassa la tête.
Elle brisa également la vitrine devant laquelle il se
tenait et émit accessoirement cent onze décibels.
Une sonnerie d'alarme prit la relève. Elle produisait
moins de décibels, mais elle le faisait de façon
nettement plus insistante.
Montréal, 2 h 26
- Bad vibrations, fit Trappman.
Il éteignit son ordinateur. Un sourire ironique affleura
sur ses lèvres.
- On peut y aller, ajouta-t-il à l'intention de la femme
assise derrière le volant.
Malgré la relative protection que lui donnait la fourgonnette,
le bruit du système d'alarme était désagréable.
Il était pressé de s'en éloigner.
Montréal, 2 h 31
La fourgonnette roulait lentement vers le nord de la ville. Dans
Sherbrooke, elle tourna à gauche, puis de nouveau à
gauche dans la Visitation.
Quand ils traversèrent Ontario, le bruit de la sonnerie
les rattrapa brièvement. Trappman esquissa une moue.
La fourgonnette poursuivit son chemin, traversa Maisonneuve,
puis se rangea avec une précision chirurgicale sur un
espace de stationnement du côté droit de la rue.
Trappman s'avança, examina la rue par la fenêtre
du conducteur et repéra la maison qui l'intéressait.
Il se rassit sur le bord du lit.
- Venez me rejoindre, dit-il à la conductrice. Je vais
avoir besoin de vos compétences.
Il avait encore plusieurs heures à tuer...
© 2003 Éditions
Alire & Jean-Jacques Pelletier
Pour
connaître la suite...