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Blunt - Les Treize Derniers Jours

de

Jean-Jacques Pelletier

 

(Extrait : Blunt : 1986, p. 6-15)


Beaumont, 6 septembre, 23 h 42

Désormais, il s'appellerait Horace Blunt. C'était sa seule chance de ne pas mourir. Pour un temps, du moins.
Car ils finiraient par le retrouver. C'était inévitable.
Avec les moyens dont ils disposaient...
Au début, il ne quitterait pas le chalet. Dans quelques mois, lorsque les événements de Venise se seraient estompés, la surveillance se relâcherait. Surtout au Canada. Il pourrait alors aller à Montréal.
C'était un des derniers endroits où ils s'attendraient à le retrouver - trop évident. Un professionnel comme lui ne ferait jamais ce genre de gaffe.
Bien sûr, ce ne serait pas complètement sans danger. Mais il n'avait pas le choix. S'il voulait entrer dans sa couverture...

Depuis qu'il avait pris la décision de disparaître, son existence avait acquis une étrange simplicité. Un seul objectif accaparait ses efforts : échapper à ceux qui le poursuivaient. Le reste n'était que stratégie. Comme dans une partie de go.
La légende qu'il s'était procurée constituait une amorce de territoire, mais uniquement une amorce : comme les pierres de handicap que l'on donne au joueur débutant et qu'il doit poser sur le goban avant que la partie ne commence.
Ce serait à lui de mettre cet avantage à profit, de développer l'ébauche de couverture que lui fournissait la légende. Chacun de ses gestes, chacune de ses décisions viserait à consolider la biographie fictive dont la légende constituait l'ossature. Ce serait le territoire à l'intérieur duquel il s'efforcerait de survivre...
À condition de contenir sa vie dans les limites de sa couverture, de ne pas commettre d'imprudences, il pouvait espérer quelques années de sursis. Peut-être davantage. Avec de la chance...


Sur la grève, le feu était en train de s'éteindre. Les voisines l'avaient invité. Une sorte de fête qu'elles organisaient, chaque année, à la fin des vacances : la Sauterie des sautés... Il avait abandonné son jeu de go pour se joindre à la troupe regroupée autour du feu.
Cette rencontre improvisée était la première pierre qu'il posait pour développer son territoire. Certains des participants de la fête venaient justement de la métropole. Au moment opportun, ils pourraient constituer des têtes de pont. À partir d'eux, il lui serait possible d'établir de nouvelles zones d'influence, construire de nouvelles relations pour donner plus de substance à sa couverture.
Mais, tout cela, c'était plus tard. Pour l'instant, il devait s'imprégner de sa légende. Jusqu'à ce qu'elle fasse partie de lui. Qu'elle forme la trame de ses réflexes les plus intimes.
Nicolas Strain n'était plus. Sa vie était abolie. Il devait bannir de sa mémoire la moindre trace de ce nom.
Dans les semaines à venir, il fallait qu'il devienne, jusque dans les moindres replis de son être, Horace Blunt.


Venise, 1er septembre, 22 h 48

Le corps ressemblait à un cadavre de cinéma.
Tout y était : le sang, la position désarticulée des membres, la lumière crue du réverbère découpant la main crispée sur le ciment - rien ne manquait à la mise en scène classique. Sauf que le décor n'était pas «made in Hollywood». Le corps était étendu sur la chaussée d'une petite rue étroite de Venise.
Quelques instants avant de sentir son crâne exploser, Guennadi Vorotnikov était sorti de La Fenice avec un large sourire. Son chef l'avait invité dans un des meilleurs restaurants de la ville pour lui annoncer sa promotion. En haut lieu, on avait particulièrement apprécié son travail. Il serait un des plus jeunes officiers du KGB à atteindre le rang de colonel...

Le sang de Vorotnikov coulait lentement sur la chaussée. Dans sa tête, il y avait dix-sept secondes que le visage de sa fiancée, Larissa, s'était émietté, au moment où la première balle explosive lui fracassait l'os pariétal.
À côté de lui, le contenu d'une petite mallette de cuir était répandu. Un gros livre à couverture bleue était demeuré partiellement à l'intérieur, comme s'il avait hésité au dernier moment à profiter de cette liberté accidentellement offerte. Son titre, clairement visible, s'étalait en caractères or surélevés : Oxford Russian English Dictionary.


Washington, 1er septembre, 17 h 04

Steve Michael, le directeur de la CIA, faisait deux mètres dix. Il portait sa fin de quarantaine avec une aisance cultivée depuis des années dans les différents gymnases de l'Agence. Habituellement, il n'arpentait pas son bureau de long en large comme il était en train de le faire.
- Aucune réponse. À aucun des numéros.
Il n'eut pas besoin d'en dire davantage : ses deux interlocuteurs comprirent immédiatement. Nicolas Strain avait disparu. On était sans nouvelles de lui depuis la veille.
Irving Klamm, médecin rubicond dont les yeux semblaient aspirés par le verre épais de ses lunettes, était responsable du projet «Silent Junk».
John Tate, lui, occupait le poste de conseiller du Président en matière de sécurité nationale.
- Normalement, il devrait déjà être dans l'avion, dit-il.
- Il a peut-être été retardé, suggéra Klamm.
- Peu probable, répliqua Michael. Ou bien les «camarades» ont décidé de prendre eux-mêmes les choses en main...
Il hésita un moment avant de laisser tomber, avec un regard hostile en direction du médecin :
- ... ou bien le traitement n'a pas tenu.
- Impossible, répliqua celui-ci.
Il avait émis son avis sur un ton détaché. Clinique. Le regard des deux autres se fixa sur lui. Le médecin sentit l'obligation de se défendre.
- Il a peut-être effectivement été retardé, fit-il. Un ascenseur en panne, un embouteillage...
- Et si c'était le traitement qui avait foiré ? insista Michael. Il n'y a rien qui nous permet d'exclure cette hypothèse.
- Impossible, je vous dis.
Klamm avait supervisé lui-même le «traitement» dont avait bénéficié Nicolas Strain. Ce dernier avait été conditionné à l'avance, par hypnose et à l'aide de drogues, à oublier tous les événements liés à sa mission.
Lorsqu'il avait joint l'agent par téléphone, à Venise, il avait utilisé les mots qui devaient déclencher l'ordre posthypnotique de rentrer. Strain avait répondu avec le code prévu. Normalement, il aurait dû prendre le train jusqu'à Rome et, de là, revenir à Washington par le premier vol disponible. Normalement...
De toute évidence, quelque chose, quelque part, avait cafouillé. Et il était probable que ce quelque chose était Nicolas Strain lui-même. Klamm avait beau évoquer les embouteillages et les pannes d'ascenseurs, cela ne leurrait personne.
Chaque heure qui passait accroissait le risque d'une fuite. Il était crucial qu'on le retrouve au plus vite. Pour disposer de lui. De façon sécuritaire.


Venise, 1er septembre, 22 h 51

Au sortir du restaurant, un homme l'avait abordé dans la rue pour lui demander du feu. Guennadi Vorotnikov s'était arrêté tout de suite. Il avait adressé un sourire à l'inconnu et porté la main à sa poche.
Les trois coups de feu que l'homme à la cigarette eut le temps de tirer éparpillèrent ce sourire sur le mur et le trottoir environnant.
L'assassin aurait bien poursuivi son uvre, mais il n'était plus en état de le faire. Au troisième coup de feu, le pistolet avait explosé, lui déchiquetant à son tour la partie supérieure du corps.
Derrière la fenêtre d'un appartement situé au dernier étage, de l'autre côté de la rue, Lazarus Lubbock hocha imperceptiblement la tête, en signe d'approbation. Tout avait fonctionné comme prévu. La troisième balle était une mini-bombe. Guennadi Vorotnikov était définitivement réduit au silence. Quant à son assassin, un homme de main recruté à Milan dans la pègre locale, il était mort sans jamais soupçonner les motifs réels de cette élimination.
L'équipe spéciale du département S arrivait déjà sur les lieux. Ce département, à l'intérieur du KGB, s'occupait des opérations «musclées et délicates» : élimination discrète de dissidents connus, neutralisation «accidentelle» de transfuges à l'étranger, persuasion d'opposants politiques... Il s'occupait également du «nettoyage», lorsqu'il fallait couvrir les traces d'une opération.
Dans ce cas-ci, leur travail se résumait à deux choses : superviser la récupération des deux corps et voir à ce que l'enquête policière confirme en tous points la version officielle des événements - celle que Lubbock avait lui-même préparée. Les autorités locales ne feraient aucune difficulté. Les arrangements étaient déjà prévus. C'était le bon côté de l'Italie : tout le monde avait son prix.
Lubbock continuait de contempler la scène en massant de façon distraite la cicatrice sanguinolente qu'il avait sur le dessus d'une main. L'ébauche d'un sourire lui retroussa le coin gauche de la lèvre supérieure. Il venait de rendre service à l'homme le plus puissant de l'État. Et le plus prudent.
On ne refuse pas de rendre service à un tel homme. Pas si on pense à sa carrière.
Ou simplement à sa vie.
En échange de ce service, Lubbock serait promu à la direction de la ligne K. Sa tâche serait de coordonner les groupes terroristes contrôlés par Moscou, à l'échelle de la planète. Il y avait des années qu'il intriguait pour obtenir ce poste. Il serait enfin en position d'exercer sa vengeance.
Mais, pour l'instant, il devait se concentrer sur la deuxième partie du contrat : s'occuper de Nicolas Strain.


Washington, 1er septembre, 17 h 39

- Un de nos meilleurs agents ! jeta avec une aigreur mal contenue le chef de la CIA.
Son regard était planté dans celui de Klamm.
- C'est la dernière fois que je vous laisse bricoler un de mes hommes, poursuivit-il. À l'avenir, vous prendrez vos cobayes dans les autres services.
- Je puis vous assurer que mes bricolages, comme vous dites, ne sont pas en cause. Je soupçonnerais plutôt vos... «camarades».
- Vous ne les croyez quand même pas assez stupides pour venir jouer dans nos plates-bandes !
Le conseiller en matière de sécurité nationale, John Tate, était au téléphone. Il avait suivi l'altercation entre les deux autres sans intervenir.
- On vient de recevoir la confirmation de Venise, annonça-t-il, en raccrochant. Leur interprète a été neutralisé.
- Je vous le dis, reprit Klamm, ils ont décidé de s'occuper eux-mêmes de Strain.
Tate enleva une poussière du revers de son complet à fines rayures grises.
- Qu'est-ce que tu en penses ? fit-il, en coulant un regard en direction de Michael.
- Il a peut-être raison, admit l'autre à contrecur. C'est vrai qu'ils n'ont jamais approuvé notre façon de régler le problème...
- Vous ne pourriez pas le leur demander ? intervint Klamm.
- Pour qu'ils sachent que nous l'avons perdu ? ironisa Michael.
- Mais...
- Si on le faisait rechercher, ils l'apprendraient dans les heures qui suivent.
- Vous voulez dire que vous ne pouvez pas faire rechercher quelqu'un sans que le KGB l'apprenne ? s'étonna Klamm.
- Je veux dire qu'on ne peut pas rechercher personne sans que toutes les agences intéressées l'apprennent. Rechercher, ça veut dire poser des questions, parler à des gens, faire circuler des papiers... Même les Canadiens finiraient par s'en apercevoir !
- Sans le faire rechercher comme tel, on pourrait le mettre sur les listes régulières de contrôle, suggéra Tate. Déguiser ça en vérification de routine...
- On peut toujours essayer, concéda Michael.
Le ton de sa voix trahissait cependant son manque d'enthousiasme.


Venise, 2 septembre, 21 h 53

L'homme s'écrasa sur le bitume.
Sa figure absorba la plus grande part de l'impact, mais il ne ressentit rien. Pas plus que la jeune fille qui l'avait précédé quelques secondes plus tôt. Les deux corps avaient parcouru une trajectoire presque similaire et gisaient dans la position où ils étaient tombés.
Ils étaient morts avant d'arriver au sol.
Luigi referma la porte de la soute à bagages et rejoignit ses compagnons de combat à l'avant de l'appareil.
Cette exécution était nécessaire pour démontrer le sérieux de leurs revendications. Les autorités hésiteraient maintenant à déclencher une opération de secours : il y avait encore 122 otages à bord du Boeing 747 de la KLM. Ils seraient obligés de négocier.
Tous les membres du groupe étaient des militants indéfectibles, convaincus de la justesse de leur cause. Il y avait près d'un an qu'ils s'entraînaient pour cette opération.
Par mesure de sécurité, ils avaient appris le lieu et le moment exact de l'intervention quelques heures à peine avant son déclenchement. Seul Luigi connaissait le plan global dans lequel elle s'inscrivait. Il était leur unique contact avec le chef.
Ce dernier avait expliqué au responsable du groupe toute l'importance de leur geste. C'était pour cette raison que Luigi avait vérifié avec soin l'identité de l'otage avant de l'abattre. Son passeport avait confirmé qu'il s'agissait bien de l'Américain qu'il devait choisir : Nicolas Strain.

À plus de 700 mètres du lieu de la prise d'otages, Lazarus Lubbock observait avec des jumelles l'appareil immobilisé depuis deux heures au centre de la piste. Tout s'était déroulé comme prévu.
Il sortit une petite boîte de sa poche, la posa à côté de lui sur le siège de l'automobile. Avec la pointe d'un couteau, il gratta ensuite la surface de la cicatrice qu'il avait sur la main gauche, jusqu'à ce que le sang perle à travers l'épiderme. Il importait de ne pas oublier.
Puis, d'un geste tranquille, il ouvrit la petite boîte et appuya sur le bouton qu'elle abritait.
Tout le devant de l'appareil fut soufflé par une puissante explosion. Le ciel, qui commençait à s'assombrir, s'illumina d'une lumière crue.
Lubbock rangea la télécommande dans le coffre à gants de l'automobile et sortit un calepin noir de la poche intérieure de son veston. Les pages étaient couvertes de mots groupés en série, à la manière d'une liste d'épicerie. Il fit une croix à côté du dernier mot, en bas de la page : «Strain».
L'exécution de cette partie du contrat avait été plus difficile. La cible n'avait pas respecté l'itinéraire prévu. Heureusement, une deuxième équipe d'intervention attendait à l'aéroport Marco Polo. Au cas où l'Américain change ses plans à la dernière minute. Après tout, c'était la façon la plus rapide de quitter Venise...
Après avoir été informé que Strain avait téléphoné à l'aéroport, il n'avait eu qu'à s'assurer du vol sur lequel ce dernier prévoyait partir et à déclencher l'opération «Survie».
Il aurait été beaucoup plus simple de procéder de façon directe, comme pour Vorotnikov, mais l'élimination devait paraître totalement fortuite. Il ne fallait pas qu'on puisse faire le moindre lien, ni même en soupçonner un, avec les services secrets soviétiques. D'où l'idée de l'attentat : les Américains ne croiraient jamais qu'ils puissent avoir fait sauter tout un avion dans le seul but d'éliminer leur interprète.
Quelques heures plus tard, les médias annonçaient la mort de 117 des 122 otages. Seuls avaient survécu ceux qui étaient enfermés dans la soute arrière. Quant aux terroristes, qui avaient signé leurs messages : «Les rats de la survie», ils avaient tous péri lors de l'explosion. On ne connaissait toujours pas leur véritable identité.


Washington, 2 septembre, 20 h 39

Dans la salle de conférences où Tate et Michael faisaient le point, le climat était à la catastrophe. Depuis le début de la matinée, les nouvelles s'étaient succédé, se contredisant les unes les autres.
On avait d'abord cru avoir retrouvé Strain à l'aéroport Marco Polo. Il avait réservé une place à son nom sur un vol en direction de Washington, avec une escale à Londres.
Michael avait alors sorti le cognac pour fêter l'événement.
- J'aurais pourtant dû le savoir ! répétait-il. J'aurais pourtant dû le savoir !
Bien que d'une efficacité constante, Strain avait la réputation de souvent prendre des libertés avec les directives qui lui étaient données, lorsqu'il jugeait pouvoir le faire sans compromettre sa mission. Cette disparition momentanée était sans doute une de ses nombreuses «improvisations» : il avait voulu s'offrir une journée de vacances avant de rentrer.
Le seul qui ne partageait pas entièrement cet optimisme était Klamm.
- Habituellement, la réponse est immédiate, fit-il. Dans toutes mes expériences, je n'ai jamais rencontré ce genre de... résistance.
- Vous n'avez jamais rencontré un agent comme Strain, ironisa Michael.
Maintenant que Strain était sur le chemin du retour, il était secrètement satisfait de voir qu'un de ses hommes avait pu résister en partie au conditionnement supposé parfait du bon docteur.
- Je vous répète qu'il a dû se passer quelque chose, insista Klamm. Dès son retour, je vais l'examiner en profondeur.
- Vous ne ferez rien de plus que ce qui était prévu, répliqua sèchement Michael. Je n'ai pas envie que vous le démolissiez pour satisfaire votre curiosité morbide.

Vers la fin de l'après-midi, l'antenne locale de la CIA, à Venise, leur annonçait la prise d'otages. Quelques heures plus tard, c'était l'exécution de Strain par les terroristes.
La mort d'un agent n'était jamais une occasion de réjouissances. Pourtant, la nouvelle provoqua un certain soulagement chez les participants de la réunion. C'était enfin terminé. Un poids important était enlevé de leurs épaules. Le Président cesserait de téléphoner aux deux heures pour s'informer des progrès de la situation.
Ils se séparèrent, laissant à Michael le soin de faire rapatrier le corps.

En fin de soirée, ils étaient de nouveau convoqués. Nicolas Strain n'était pas mort.
Le corps retrouvé sur la piste de l'aéroport avait une certaine ressemblance avec l'agent américain, mais les vérifications effectuées par les experts locaux de la CIA avaient rapidement révélé l'erreur : non seulement les empreintes digitales étaient différentes, mais l'individu était sensiblement plus petit que Strain, il pesait plusieurs kilos de moins et il avait les yeux brun foncé - et non pas noirs.
La photo du passeport avait été altérée pour correspondre davantage aux traits de l'individu.
Les autorités italiennes cherchaient à établir l'identité réelle de la victime, ce qui pourrait facilement prendre plusieurs jours, compte tenu de l'état de leur organisation administrative.
C'était le retour à la case départ.

© 1996 Éditions Alire & Jean-Jacques Pelletier


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