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La Cage de Londres

de

Jean-Pierre Guillet

 

 

(Chapitre 2, p. 17-27)


Le 2e cercle d'Oxford


BRRROOOOOM! Un grondement s'insinue dans le crâne de George. Il tremble de tout son corps.
George ouvre les yeux en sursaut. Il veut se relever, mais ses membres refusent de lui obéir. Quelqu'un est penché sur lui, indistinct. Le maître? A-t-il terminé le prélèvement?
BRRrooooom... le grondement s'atténue. George cligne des yeux plusieurs fois, avant de reconnaître enfin ce visage familier aux yeux verts.
- Ne crains rien, Geo, ce sont les âmes qui s'en vont au ciel, dit la femme à la belle voix vibrante. Toi, ton sang est bon, mon grand!
C'est Ann, sa mère.
George la contemple avec des yeux effarés, pas tout à fait encore revenu à la réalité. À travers la paille rouge sur laquelle il repose, il sent encore la sourde vibration de la dalle de béton se communiquer à son corps. Les âmes... au ciel. C'est ainsi qu'on explique ces grondements occasionnels accompagnés de vibrations qu'on peut sentir dans les murs et le plancher. Mais le ciel n'est pas pour lui... du moins pas cette fois. Les maîtres soient loués!
- Le ciel peut attendre, vive le jour d'hui! continue joyeusement Ann.
C'est un adage populaire, ici. Peu importe le passé de l'humanité, c'est une époque révolue. Et il n'y a rien de plus à attendre du futur. Seul compte le présent. Vivre aujourd'hui, un jour à la fois...
George contemple les luminaires du plafond, les murs circulaires. Autour de lui, d'autres jeunes initiés sont étendus sur des paillasses, plus ou moins éveillés. Rex, tout près, lève le pouce en signe de réussite, mais sa pâleur inhabituelle témoigne clairement du lourd tribut de sang versé, comme c'est leur cas à tous. La mère de Sue est au chevet de sa fille encore inconsciente. Des acolytes vont et viennent, portant de nouveaux initiés.
George prend une grande respiration, referme les yeux, rassuré. Il est de retour parmi ses semblables, dans son cercle natal, Oxford2. L'un des nombreux arrondissements de Londres.
Enfin George sent la force de soulever un bras, lourd comme du plomb. Il fixe la petite cicatrice rougeâtre qui marque son avant-bras; tâte sa tête: rasée; puis sa poitrine, son sexe... plus de poils. Sa peau sent l'onction sacrée. Un mince sourire étire ses lèvres. Ann le devance pour exprimer sa pensée:
- Te voilà devenu un homme, mon fils! déclare-t-elle avec emphase.
George se raidit un peu quand Ann saisit son crâne rasé à deux mains pour y déposer un baiser sonore. Les manières démonstratives de sa mère l'agacent parfois.
- Alors, comment ça s'est passé, mon grand? Raconte!
Ann demande cela par intérêt pour son fils, bien sûr. Mais aussi parce que c'est sa fonction de recueillir les informations et de les transmettre. Ann est une conteuse. Elle a remarqué tous les détails de la cérémonie. Quel
garçon et quelle fille étaient appariés. Qui est revenu et qui est parti au ciel. Tenir la chronique des événements qui surviennent dans les différents quartiers, voilà le rôle des conteuses.
Ann sait tenir en haleine un auditoire par sa façon expressive de raconter. C'est un talent fort apprécié, dans un milieu où l'un des principaux défis consiste à meubler l'oisiveté. Ann forme aussi ses pupilles, des filles avec du bagout et de l'entregent, chez qui elle discerne le potentiel de devenir à leur tour des conteuses. Quelques-unes sont des orphelines dont elle a elle-même pris soin, quand leurs parents sont partis au ciel.
George essaie de remettre un peu d'ordre dans ses idées. La voix rauque, la bouche pâteuse, il lui raconte par bribes: la chapelle... le poinçon sacré sur son bras.... beaucoup plus douloureux que le pref disait!... il y avait ce bébé... il a ouvert les yeux et a siffloté... gentiment, oui, il avait l'air gentil, il agitait un petit tentacule comme pour saluer... j'ai essayé de répondre... mes respects, petit Seigneur...
Ann l'écoute, les yeux brillants. On a déjà signalé ce bébé en développement à deux ou trois reprises lors de prélèvements précédents, à Oxford ou dans les arrondissements voisins. Cette fois, le petit maître communique avec son fils! Quelle belle histoire!
- Je vais aller voir si d'autres ont aussi des anecdotes à raconter, dit-elle. Mais avant, hum... je dois te prévenir de quelque chose...
Au ton hésitant de sa voix, George devine aussitôt. Autour de lui, avec les autres initiés, il se rend compte qu'il n'a pas vu...
- Peg? demande-t-il simplement.
Ann baisse les yeux et secoue la tête. Il n'y a rien d'autre à ajouter. Cela fait partie de la vie à Londres. Elle lui tapote le bras.
- Ça va aller, toi? Un acolyte va venir...
Il fait signe que oui et elle se lève pour continuer sa collecte d'informations. George laisse retomber la tête sur sa couche, perdu dans des pensées confuses. Ainsi Peggy est partie au ciel. George est un peu honteux de se sentir soulagé, en songeant aux manières hautaines et au physique ingrat de la fille, aux comparaisons déplaisantes qu'elle aurait pu faire par rapport aux attributs et aux performances de son père Ben... Certains disent que cela porte malheur, qu'une paire soit brisée au moment de l'initiation. D'autres au contraire assurent que c'est le signe de la vigueur du survivant. Quoi qu'il en soit, il y aura bien d'autres filles esseulées, ce soir...
Un acolyte s'approche de George, avec un peu d'eau dans ses mains jointes en forme de coupe. Assoiffé, le jeune homme boit goulûment. Un autre acolyte lui tend une pâte rosâtre, l'aliment de base à Londres. George en mâchonne un peu, mais il a le coeur au bord des lèvres.
George trouve tout de même assez de force pour s'asseoir en tailleur parmi ses camarades.
- Alors, c'était pas si terrible, fanfaronne-t-il à l'adresse de Rex, qui a repris un peu de couleurs.
Les jeunes gens échangent leurs impressions. Ils évoquent leurs compagnons disparus. La majorité sont revenus, heureusement, et les initiés sont fiers d'avoir passé l'épreuve.
Quand George mentionne le bébé maître, toutefois, on le regarde avec surprise. Bien peu ont osé lever les yeux. Encore moins ont remarqué le bébé. Mais George est un fils de conteuse, après tout, et les conteuses sont reconnues pour enjoliver parfois leurs histoires. George remarque le sourire en coin de son camarade Rex, incrédule.
- Le maître t'emporte! fulmine-t-il.
Même si les conteuses sont populaires, elles manquent parfois de crédibilité et cela rejaillit sur George. Il en est souvent frustré. En fait, il songe à devenir acolyte, puis éventuellement prefesseur pour améliorer son statut à Oxford. L'autre façon de gagner de la considération, évidemment, c'est par la force brute. Mais George n'est pas taillé pour cela.
Irrité, George décide de se lever, pour aller boire, manger un peu plus et uriner. Il doit refaire ses forces pour la nuit qui vient. George refuse le soutien d'un acolyte et, bien qu'encore un peu chancelant, traverse fièrement Oxford2.
Des gens le saluent familièrement. Des voisins de paillasse, des cousins, des pupilles d'Ann accourent pour féliciter le nouvel initié. De jeunes poilus prépubères le regardent avec envie.
Le 2e cercle d'Oxford est une grande enceinte circulaire, où se pressent environ cent cinquante personnes, enfants, adolescents et adultes dans la force de l'âge. Trois arches dans le mur communiquent avec les compartiments voisins: au sud, le 1er cercle d'Oxford; au nord, Cambridge; à l'est, ChelseaBis. On désigne aussi ces larges salles bétonnées comme des «arrondissements» d'une vaste agglomération. En tout, trente-deux arrondissements similaires forment la grande cité de Londres.
Chaque enceinte circulaire a un diamètre de quarante-sept pas standards. Ce nombre a-t-il un sens profond, comme le prétendent des érudits de Cambridge (un nombre premier équivalant à cinq occurrences des dix doigts hormis une Trinité)? Une chose est certaine, l'étalon de mesure avait de grands pieds! Le pas standard correspond au triple de l'empreinte laissée par un mâle dominant qui vivait autrefois dans le «quartier» de Westminster, à l'autre bout de Londres. Comme tant d'autres, George est déjà allé avec sa mère comparer ses pas à la trace de cet ancêtre, soigneusement préservée et reproduite depuis des générations. L'organe en érection de ce mâle mythique avait la même taille, rapporte fièrement la conteuse de Westminster (mais Ann elle-même doute de cette prétention).
Dans tous les arrondissements de Londres, on retrouve les mêmes aménagements, bien que parfois orientés différemment. Dans le quadrant sud-est d'Oxford2, s'ouvre la chapelle de prélèvement; au sud-ouest, se trouvent les distributeurs d'eau et de pâte; au nord-est, les latrines; au nord-ouest, le bac de paille.
George actionne un levier sur l'un des cylindres métalliques encastré au mur pour en tirer la pâte nutritive. Puis il lèche le mince tube accolé au cylindre pour en tirer de l'eau.
Il faut traverser toute la salle pour se rendre aux latrines, du côté opposé. On s'accroupit au-dessus d'une grille, au vu et au su de tous. Juste à côté, des boyaux pendant du plafond laissent échapper un filet d'eau continuel. George et les autres initiés ne se rinceront pas aujourd'hui, pour garder l'onction sacrée sur leur corps jusqu'à la nuit.
Si l'eau et la nourriture sont disponibles à volonté, les paillasses, cependant, sont une ressource limitée. Elles sont constituées d'une paille rouge assez friable, qui s'effrite en fins copeaux à la longue. En principe, il devrait y en avoir à peu près assez pour tout le monde. Cependant, les maîtres tardent parfois à apporter de la paille fraîche. «Pour mettre à l'épreuve votre foi», explique le prefesseur Herbert, en exhortant ses fidèles à la prière. En pratique, les puissants s'approprient davantage de paille et les plus humbles doivent se contenter d'une maigre paillasse, voire coucher à même le sol.
Les copeaux usés exsudent une poudre rouge que l'on frotte sur les murs pour y tracer des illustrations. La principale fresque, ici, représente un homme à la carrure imposante et au sexe proéminent, terrassant un rival: c'est Big Ben, le mâle dominant des deux cercles d'Oxford. On y trouve aussi des portraits des maîtres, de même que des représentations de créatures mythiques telles que lions, chiens ou dragons, représentant paraît-il la faune de Londres avant la Sainte Invasion; ou des symboles plus ou moins ésotériques, cercle rayonnant, croissant, croix, lettres ou chiffres, dont seuls les prefesseurs prétendent connaître la signification.
Une paillasse propre et inhabituellement épaisse à été réservée aux nouveaux initiés. George revient s'y étendre avec satisfaction, épuisé par son bref déplacement.
Ann est là, qui fait parler les jeunes. Elle leur annonce aussi en primeur une nouvelle étonnante.
- Il y aura un spectacle très spécial à votre soirée d'initiés. Une prestation de Margie, la fameuse Exemptée de NorthGreenwich!
L'histoire de cette Margie circule dans tout Londres. Ann en a déjà parlé abondamment. Margie est une jeune fille très agile, une danseuse et une acrobate, capable de prouesses surprenantes. Récemment, elle a entrepris de parcourir la cité en faisant la démonstration de ses talents. Mais le plus incroyable, c'est qu'elle n'a pas été initiée. Ou, plutôt, elle en a été exemptée. C'est-à-dire que, le moment venu, elle a participé à la cérémonie rituelle dans son propre arrondissement de NorthGreenwich, elle a pénétré dans la chapelle, mais en est ressortie consciente, sans cicatrice et non rasée!
On prétend même qu'elle a fait l'amour avec son maître, un Seigneur vicieux et infirme. «Ce ne sont peut-être que des racontars», admet Ann... avec une mimique qui laisse entendre le contraire. «Mais le fait est qu'il l'observe parfois s'entraîner en personne, à NorthGreenwich ou ailleurs.»
La conteuse savoure son effet: sa nouvelle suscite une explosion de questions et de commentaires parmi les jeunes. Elle ajoute avoir entendu dire que le prefesseur Herbert était réticent à l'idée de ce spectacle. «Un accroc à la tradition, n'est-ce pas.» Mais des acolytes de NorthGreenwich sont venus aujourd'hui en émissaires à Oxford. Il paraît que la prefesseure de NorthGreenwich a eu une vision mystique, le fait que la jeune Margie soit exemptée du sacrifice du sang est un signe des maîtres, il faut l'accueillir avec bienveillance. Herbert s'est finalement laissé convaincre.
Les jeunes gens sont excités à la perspective de cette soirée exceptionnelle. Les distractions ne sont pas si fréquentes, à Oxford2. Mais il doit d'abord y avoir une cérémonie religieuse destinée aux parents. Les jeunes initiés, encore trop faibles, en sont dispensés. Ils en profitent pour refaire leurs forces.
Il y a un va-et-vient continuel, dans la salle, jamais d'intimité réelle. Peu importe, George est habitué. Il s'étend et glisse presque aussitôt dans un demi-sommeil agité, conscient par intermittence de la célébration, non loin de sa couche. «Allélouuuuull... lah!» entonne le prefesseur Herbert de sa voix de fausset. «Allélouuuuull... lah!» reprennent des adultes rassemblés devant lui au centre de la salle.
Monsieur Herbert fait un sermon. George l'entend ou le rêve à moitié. De toute façon, il connaît par coeur les phrases traditionnelles. Le sacrifice du sang, par lequel nos Seigneurs nous font renaître à la vie. Cette communion intime avec les forces vitales, qui nous purifie pour nous rendre dignes de leurs grâces. Les
Seigneurs veillent sur nous, jamais nous ne manquons de rien, depuis la Sainte Invasion...
L'histoire des origines fascine George depuis son plus jeune âge. En fait il y a plusieurs histoires, qui ne concordent pas toujours. Les légendes que racontent Ann et les autres conteuses le soir, avant la période de sommeil. Des histoires qu'elles se transmettent de mère en fille au fil des générations. Et l'Histoire officielle, telle qu'enseignée par les prefesseurs.
Ces portes ouvertes sur autrefois sont d'autant plus fascinantes qu'au quotidien on vit au jour le jour à Londres. Sauf lors des prélèvements, chaque journée coule plus ou moins semblable aux précédentes. Tandis que le passé regorge de concepts étranges, mystérieux, souvent incompréhensibles! Des images extraordinaires se bousculent dans l'esprit à demi assoupi de George.
Autrefois, paraît-il, l'Humanité a vécu une longue période de purgatoire. Une période terrible. Les Londoniens connaissaient la souffrance, étaient victimes de pénibles maladies, devaient trouver eux-mêmes leur nourriture, devaient se vêtir (difficile à imaginer), construire des abris pour se protéger des éléments (encore plus bizarre... des écarts de température, de l'eau qui tombait du ciel, des éclairs et du tonnerre... quel monde inconcevable!)
Puis un prophète, Wells le visionnaire, a annoncé le premier la Sainte Invasion. Des sauveurs sont venus sur Terre (à ce propos règne une certaine confusion sur la signification du mot «Terre»; on suppose généralement qu'il s'agit d'un autre nom pour Londres, bien qu'il existe aussi d'autres interprétations plus farfelues).
Les Seigneurs descendirent du ciel (où que cela puisse être!) dans leurs bolides de feu. Plus précisément, ils venaient d'une portion du ciel nommée «Mars». Ils sillonnèrent la Terre à bord de grands chars tripodes, évoquant la trinité divine.
Les Londoniens qui n'acceptaient pas la grâce d'être sauvés périrent dans les feux de l'enfer. Les élus survivants furent conduits ici, un paradis où prospèrent leurs descendants encore aujourd'hui. Aucun souci, aucun effort à fournir. Seule condition, faire le sacrifice de son sang régulièrement aux nouveaux maîtres.

***

- Des vampires!
Un cri arrache George à sa rêverie.
- Nos maîtres sont des vampires! hurle quelqu'un.
Une femme s'agite dans l'assemblée au centre de la salle. Elle sanglote, vocifère, se tient la tête à deux mains. George ne distingue pas bien de qui il s'agit, à la distance où il se trouve.
- Ils boivent notre sang! Le sang de nos enfants! hurle de plus belle la femme.
Cette fois, George a reconnu sa voix. Il s'agit d'Emma, la mère de Peggy. Les gens autour d'elle regardent anxieusement au plafond. Comme toujours, l'ombre d'un maître s'agite dans l'alvéole translucide protégée par un grillage. Monsieur Herbert, interrompu dans son sermon, fait signe à deux acolytes, qui se hâtent de faire taire l'hystérique et de l'emmener à l'écart.
- Prions les maîtres dans leur sagesse de pardonner son manque de foi à notre pauvre consoeur, reprend monsieur Herbert. Reprenez avec moi: Allélouuuuull... lah!
Mais l'assemblée, secouée par cet incident, manque de ferveur, malgré les vaillants efforts des acolytes pour soutenir vocalement leur maître. La cérémonie est écourtée.
Les jeunes initiés commentent l'incident avec un certain détachement. De tels esclandres surviennent parfois. Le fait d'être revenus indemnes de la chapelle procure à ces nouveaux adultes un certain sentiment de supériorité.
- C'est dommage pour Peg, dit George, mais son sang n'était pas bon.
- Ouais, appuie Rex, la vieille Emma devrait se faire à l'idée. C'est la vie!
À ce moment, un nouveau brouhaha interrompt les conversations. Un personnage imposant fait une entrée remarquée dans Oxford2...

© 2003 Éditions Alire & Jean-Pierre Guillet


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