(Chapitre I, Le Moine, p. 1-8)
Rien n'abaisse tant l'esprit
d'un homme
que les caresses d'une femme.
Saint Thomas d'Aquin
Le vingt-quatrième jour de novembre, en l'année
1103 de Notre Seigneur, en la forêt de Helmardin, mon seigneur
et maître Karélian de Lys, chevalier du Reinmark,
parent et vassal de Gottfried le Doré, devint l'esclave
des forces des ténèbres. Puisse Dieu avoir pitié
de son âme !
Le moine s'interrompit, les yeux plissés, tandis
que la chandelle crachotait en s'éteignant presque. La
cinquantaine dépassée et d'une maigreur due au
jeûne, il avait un visage d'une dure sérénité
et des yeux qui brillaient de l'ascétique éclat
de la sainteté. Dans une bonne lumière, on aurait
pu deviner qu'il avait été séduisant dans
sa jeunesse ; son front était large et haut, ses
pommettes bien dessinées ; là où ses
cheveux n'étaient pas coupés très court,
ils formaient encore des boucles grises. Il trempa sa plume dans
l'encre et, en se penchant très près du parchemin,
il se remit à écrire.
C'est là, en ce lieu terrible que nul chrétien
ne saurait traverser sans péril, qu'il fut piégé
par les maléfices et les viles étreintes d'une
femme, anéantissant ainsi son honneur et son âme
immortelle. Quant à moi, bien que j'eusse gravement péché,
il me fut permis de m'échapper, par la grâce de
Dieu.
C'est le fardeau de mes dernières années de consigner
maintenant tout ce qui arriva en ces lieux, et tout ce qui en
découla : la trahison, la guerre et le trépas
des princes...
Il avait confusément conscience des bruits de la
nuit autour de lui : les meuglements distants et bas du
bétail du monastère, une toux dans la cellule voisine
de la sienne, les galopades proches et agaçantes des souris,
les mouvements des rideaux à sa fenêtre. Rien de
tout cela n'avait d'importance. L'univers des petits choses communes
était à peine réel pour lui.
Je n'eusse pas entrepris cette tâche de mon propre gré.
Je ne le fais que par sainte obéissance, et pour exposer
au monde les dangers de la passion charnelle, tout comme la vilenie
et la corruption dévorante qui se dissimulent si souvent
sous la peau d'une belle femme. Car c'est dans la chair des femmes
que le Malin tisse ses collets ; leurs sourires et leurs
caresses ont causé la ruine d'innombrables hommes de bien.
Il entendit un battement d'ailes, encore irréel,
sans qu'il en prît vraiment conscience, puis comme un chuchotement,
quelque chose qui frôlait son épaule. La chandelle
se renversa, la cire brûlante éclaboussa le parchemin.
Une flamme étincelante le dévora d'un seul coup,
puis disparut, et la pièce devint obscure.
« Eh bien. » Une voix tombait du vide en face de
lui, une voix de femme, âpre, moqueuse, tout à fait
familière. « Tu n'as guère changé,
Paul von Ardiun. Tu as passé dix-sept ans dans la demeure
de ton Dieu, et tu es toujours un menteur. »
Il se dressa en étreignant le crucifix qu'il portait au
cou et en se signant de l'autre main, deux gestes aussi rapides
et naturels que des réflexes de combat. Ce n'était
pas un homme timoré. Il avait guerroyé pendant
onze ans contre les païens d'Orient, et il avait déjà
rencontré les puissances de l'Autre Monde. Mais son corps
était couvert d'une sueur glacée, et le coeur lui
manqua presque lorsque les ténèbres se transformèrent
devant lui, et qu'il la vit.
Elle était environnée d'une lumière pâle,
tremblante comme la lueur d'un feu. Des années avaient
passé, et il reconnaissait tout, même la cicatrice
à son poignet et la robe qui drapait son corps telle de
l'eau vive, aux nuances toujours changeantes. Bien sûr,
sa beauté n'avait pas changé. Sa chevelure noire
était épandue sur ses épaules, des émeraudes
reposaient au creux de sa gorge telles des mûres vertes.
Les émeraudes de Karélian, legs de sa lignée
ancienne, à jamais perdues, souillées désormais,
des perles jetées aux pourceaux. La haine atténua
un peu la terreur de Paul et lui rendit son souffle.
« Quitte ce lieu, créature de Satan ! s'écria-t-il
avec férocité, je te l'ordonne au nom de Dieu.
Va-t'en ! »
Ce fut comme s'il n'avait pas prononcé un mot. Elle se
dirigea vers son petit pupitre de bois, laissa traîner
dans les cendres de son labeur vespéral l'extrémité
de ses doigts gracieux encerclés d'anneaux, et prit sa
plume.
« Ceux qui dévorent le monde écrivent son
histoire, dit-elle. Certains mentent délibérément,
et d'autres ne se rappellent pas, en vérité, ce
qu'ils ont fait, car s'ils se le rappelaient, ils ne pourraient
tolérer de vivre. »
La plume toujours entre les doigts, elle regarda le moine dans
les yeux.
« Tu vas recommencer, Paul. Et cette fois, tu diras la
vérité. »
Elle porta la plume à ses lèvres, en murmurant
des paroles qu'il ne put comprendre. La plume parut étinceler
du même feu pâle qui entourait la femme.
Il tenta de penser, de trouver une façon de se protéger,
mais son esprit se débattait dans la plus grande confusion
et son corps était incapable de bouger. Tout arrivait
trop vite. Il avait fini par se sentir en sécurité
au monastère, après tant d'années de paix
acquise dans le silence. Et maintenant, tout son savoir d'homme
de Dieu l'abandonnait, et ses invocations protectrices mouraient
dans sa gorge muette.
Elle s'adressa encore à la plume, cette fois dans sa langue
à lui, et à haute voix : « Tu es
liée désormais, plume du Reinmark, dit-elle. Il
ne peut te délier, il n'en a point le pouvoir. Écris
désormais ses véritables souvenirs, et non ce que
ses maîtres s'attendent à ce qu'il dise. »
Après avoir déposé la plume, elle le dévisagea
avec un sourire. Un sourire froid et sans pitié, comme
celui qu'elle avait dû avoir, longtemps auparavant, en
pensant à Gottfried, en refermant sa main sur la pierre
de son destin. Un regard qui disait en silence : Fais ce
que tu veux désormais. Cela importera peu. Je l'ai emporté
sur toi.
Il s'agenouilla alors, une main étreignant le rebord du
pupitre, car il pensait devoir tomber. Il se signa. Les mots
de la prière se formulèrent dans son esprit, s'éparpillèrent
de nouveau, disparurent. La voix de Karélian vint les
remplacer, douce comme elle l'était si souvent, une voix
étonnante chez un homme de guerre aussi farouche.
Pauli, Pauli, il est tellement de choses que tu ne comprends
pas...
Karélian avait tort, bien sûr. C'était
lui qui n'avait jamais compris, qui n'avait jamais vu le danger
qu'il courait. Lui qui avait été trop fier, trop
sûr du bras qui tenait son épée, de son esprit
sophistiqué et - oui, on devait le dire, si honteuse fût
cette pensée -, trop peu maître de ses bas appétits.
Trop prêt à recevoir les faveurs d'une courtisane
et, piégé par ses désirs, à les payer
du prix qu'elle fixerait, quel qu'il fût.
Paul frissonna. Comment avait-elle pu venir ici, pénétrer
ces murailles bénédictines sacrées, là
où les pas des saints murmuraient encore sur la pierre ?
Comment était-ce possible ?
« Jésus, Sauveur du monde, protège-moi...
»
Il était bien difficile de prier. Des souvenirs ne cessaient
de jaillir, aussi acérés que des lances de lumière,
comme si trente et une années ne s'étaient point
écoulées, comme s'il était de nouveau un
jeune homme épris d'un rêve. Un rêve si splendide,
et qui s'était effacé si vite... Un royaume des
cieux sur la terre. Un chef qui serait plus qu'un roi, plus qu'un
conquérant, plus qu'un homme. Un seigneur qui léguerait
ce royaume à ses fils et à ses petits-fils, à
travers les siècles des siècles, héritage
sacré.
Une lignée royale divine...
Bien plus tard, dans les ténèbres glacées
qui précédaient les laudes, il saisit la plume
avec les pincettes de la cheminée du réfectoire
et la jeta dans le feu, y empilant bûches et petit bois
jusqu'à ce que le foyer fût un rugissement de flammes.
Il se rendit alors à la chapelle puis au petit déjeuner.
Quand il retourna dans sa cellule, la plume se trouvait comme
auparavant sur son bureau. Le choc le pétrifia - et, pourtant,
il n'était pas surpris.
Il n'y toucha pas pendant une semaine. Il en demanda une autre
à l'abbé. Elle disparut promptement, et il n'en
demanda pas d'autre. Enfin, conscient du danger, mais sachant
aussi qu'en fin de compte il n'aurait pas le choix, il s'assit
avec une nouvelle feuille de parchemin et se remit à écrire.
Le vingt-quatrième jour de novembre, en l'année
de Notre Seigneur 1103, dans la forêt de Helmardin, mon
seigneur et maître Karélian de Lys, chevalier du
Reinmark, parent et vassal de Gottfried le Doré, arriva
avec ses compagnons...
Il regarda fixement le parchemin. Il avait écrit
les mêmes mots que la première fois, devint
l'esclave des forces des ténèbres. Son esprit
les avait formulés, et sa main les avait formés.
Doux Jésus !
Ce n'était pas une prière prononcée à
haute voix. Il ne pouvait parler. Il était malade de terreur,
et cette terreur n'était pas moindre pour être mêlée
d'une terrible fascination, d'un avide désir de savoir
quels seraient les mots suivants. Il regardait sa main se mouvoir.
Il regardait, mais il ne pouvait croire ce qui se passait, tandis
que les mots s'éparpillaient sur la page comme des oiseaux
libérés de leur cage, comme des taches de sang,
comme des larmes :
... Karélian de Lys arriva avec ses compagnons au château
de la Dame de la Montagne, un château que nul ne trouve
sinon ceux qu'elle y accueille. C'était le meilleur chevalier
du Reinmark, à l'exception du duc lui-même, et il
s'était couvert de gloire lors de la grande victoire de
la Chrétienté, lorsque nous avions repris Jérusalem
des noires mains des infidèles. C'est pour cette raison
et bien d'autres services rendus que le duc avait couvert mon
seigneur Karélian d'honneurs, et l'avait fait comte de
Lys.
J'étais alors son écuyer, et quelque vingt chevaliers
voyageaient avec nous, ainsi qu'une escorte de cavaliers, un
train de bagages et de nombreux serviteurs. Nous étions
à cinq jours de route, au nord de la croisée des
chemins à Saint-Antonin, quand une caravane de marchands
nous croisa. Aussi grincheux que des chiens affamés, ils
nous dirent que le pont de Karlsbruck avait été
emporté dans un orage, et ils en blâmèrent
stupidement le duc, notre seigneur Gottfried. Il avait passé
sept années en Terre sainte, servant vaillamment Notre
Seigneur et la Sainte Croix, mais ils attendaient encore de lui
qu'il s'occupât de ponts perdus dans les coins reculés
du Reinmark.
Avec leurs lourds chariots et leurs précieuses marchandises,
les marchands n'avaient eu d'autre solution que de revenir sur
leurs pas et de repartir vers l'est afin de traverser la rivière
au grand pont de Karn. Nous exhortâmes le comte à
faire de même.
Seigneur, comme sont minuscules les gonds sur lesquels tournent
les vies humaines ! Car nous nous attardâmes là,
lui et moi, en ce jour d'automne gris au vent sauvage, et il
porta son regard vers le sud-est, là où les chariots
des marchands suivaient, moroses, les méandres de la vallée.
Puis il regarda vers le nord, là où la haute forêt
de Helmardin attendait, sombre et menaçante.
« Il nous en coûtera deux semaines si nous revenons
sur nos pas, dit-il. Peut-être plus, si le temps change.
Mais si nous prenions la route de la forêt, nous perdrions
à peine deux jours. »
Il y eut un remous parmi les hommes, et des échanges rapides
de regards hésitants. C'étaient tous des braves.
Deux des chevaliers, Reinhard et Otto, étaient allés
en Palestine avec Karélian. Plusieurs des hommes d'armes,
enrôlés à la cour de Gottfried à Stavoren,
avaient été des gardes impériaux au service
de l'empereur Ehrenfried lui-même.
Reinhard avait le rang de sénéchal et commandait
l'escorte du comte. C'était un homme qui parlait toujours
de manière abrupte, sans fioritures ni flatteries mais,
sous ses dehors revêches, il était entièrement
dévoué à son maître.
« Helmardin est un nom maléfique, mon seigneur »,
dit-il. Il était natif du nord, il connaissait très
bien la réputation de Helmardin. Et ce n'était
pas un jeune homme comme moi, ou un manant stupide comme ceux
que nous rencontrâmes plus tard à l'auberge. C'était
un brave chevalier, et un bon chrétien, mais quand je
vis que Karélian n'était pas enclin à prendre
ses arguments au sérieux, je ravalai ma propre crainte,
et ne parlai point.
Si souvent, dans les jours qui suivirent, je pris la même
décision ! Et j'en porte désormais un éternel
fardeau de culpabilité. Mais qui étais-je, simple
écuyer, pour questionner le jugement d'un seigneur comme
Karélian de Lys ? Il avait deux fois mon âge.
Il avait combattu au service d'une douzaine de grands rois, et
à Jérusalem aussi. Rien ne l'effrayait. Plus que
tout au monde, je désirais qu'il m'eût en estime.
Alors même que le coeur me manquait à l'idée
de chevaucher à travers la forêt de Helmardin, je
l'admirais pour être prêt à le faire. Je savais
que les malfaisantes créatures païennes abondaient
en ce monde, mais je voulais dénier ce savoir. Je voulais
croire, comme mon père avant moi, qu'il n'y avait rien
à craindre dans les ténèbres sinon les fantaisies
de notre propre esprit, et rien à craindre dans les bois,
sinon les loups.
Et donc, pour ma honte éternelle, je gardai le silence.
Mais Reinhard essaya de discuter, et plusieurs autres aussi.
Et enfin, lorsque Karélian comprit qu'ils étaient
sérieux, il sourit - il était beau quand il souriait
-, et il prit dans sa bourse une pièce de monnaie frappée
au sceau du roi ; il la fit sauter dans la paume de sa main,
avec espièglerie.
« Je laisserai Dieu en décider, dit-il. Si c'est
la couronne, nous passerons par Helmardin. Si c'est la croix,
nous passerons par Karn. »
La pièce s'envola, retomba. Nous vîmes le casque
d'argent d'Ehrenfried qui brillait sur la route.
« Ainsi soit-il », dit Karélian en riant et
en faisant virevolter son cheval contre le vent. Il était
satisfait du choix du destin et aucun d'entre nous, par la suite,
ne put rien lui dire qui le fît changer d'avis.
Il avait entrepris ce voyage pour aller trouver sa future épousée...
© 2004 Éditions
Alire & Marie Jakober
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