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Le Calice noir

de

Marie Jakober

 

Traduit de l'anglais par
Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre I, Le Moine, p. 1-8)


Rien n'abaisse tant l'esprit d'un homme
que les caresses d'une femme.
Saint Thomas d'Aquin

 

Le vingt-quatrième jour de novembre, en l'année 1103 de Notre Seigneur, en la forêt de Helmardin, mon seigneur et maître Karélian de Lys, chevalier du Reinmark, parent et vassal de Gottfried le Doré, devint l'esclave des forces des ténèbres. Puisse Dieu avoir pitié de son âme !

Le moine s'interrompit, les yeux plissés, tandis que la chandelle crachotait en s'éteignant presque. La cinquantaine dépassée et d'une maigreur due au jeûne, il avait un visage d'une dure sérénité et des yeux qui brillaient de l'ascétique éclat de la sainteté. Dans une bonne lumière, on aurait pu deviner qu'il avait été séduisant dans sa jeunesse ; son front était large et haut, ses pommettes bien dessinées ; là où ses cheveux n'étaient pas coupés très court, ils formaient encore des boucles grises. Il trempa sa plume dans l'encre et, en se penchant très près du parchemin, il se remit à écrire.

C'est là, en ce lieu terrible que nul chrétien ne saurait traverser sans péril, qu'il fut piégé par les maléfices et les viles étreintes d'une femme, anéantissant ainsi son honneur et son âme immortelle. Quant à moi, bien que j'eusse gravement péché, il me fut permis de m'échapper, par la grâce de Dieu.
C'est le fardeau de mes dernières années de consigner maintenant tout ce qui arriva en ces lieux, et tout ce qui en découla : la trahison, la guerre et le trépas des princes...

Il avait confusément conscience des bruits de la nuit autour de lui : les meuglements distants et bas du bétail du monastère, une toux dans la cellule voisine de la sienne, les galopades proches et agaçantes des souris, les mouvements des rideaux à sa fenêtre. Rien de tout cela n'avait d'importance. L'univers des petits choses communes était à peine réel pour lui.

Je n'eusse pas entrepris cette tâche de mon propre gré. Je ne le fais que par sainte obéissance, et pour exposer au monde les dangers de la passion charnelle, tout comme la vilenie et la corruption dévorante qui se dissimulent si souvent sous la peau d'une belle femme. Car c'est dans la chair des femmes que le Malin tisse ses collets ; leurs sourires et leurs caresses ont causé la ruine d'innombrables hommes de bien.

Il entendit un battement d'ailes, encore irréel, sans qu'il en prît vraiment conscience, puis comme un chuchotement, quelque chose qui frôlait son épaule. La chandelle se renversa, la cire brûlante éclaboussa le parchemin. Une flamme étincelante le dévora d'un seul coup, puis disparut, et la pièce devint obscure.
« Eh bien. » Une voix tombait du vide en face de lui, une voix de femme, âpre, moqueuse, tout à fait familière. « Tu n'as guère changé, Paul von Ardiun. Tu as passé dix-sept ans dans la demeure de ton Dieu, et tu es toujours un menteur. »
Il se dressa en étreignant le crucifix qu'il portait au cou et en se signant de l'autre main, deux gestes aussi rapides et naturels que des réflexes de combat. Ce n'était pas un homme timoré. Il avait guerroyé pendant onze ans contre les païens d'Orient, et il avait déjà rencontré les puissances de l'Autre Monde. Mais son corps était couvert d'une sueur glacée, et le coeur lui manqua presque lorsque les ténèbres se transformèrent devant lui, et qu'il la vit.
Elle était environnée d'une lumière pâle, tremblante comme la lueur d'un feu. Des années avaient passé, et il reconnaissait tout, même la cicatrice à son poignet et la robe qui drapait son corps telle de l'eau vive, aux nuances toujours changeantes. Bien sûr, sa beauté n'avait pas changé. Sa chevelure noire était épandue sur ses épaules, des émeraudes reposaient au creux de sa gorge telles des mûres vertes. Les émeraudes de Karélian, legs de sa lignée ancienne, à jamais perdues, souillées désormais, des perles jetées aux pourceaux. La haine atténua un peu la terreur de Paul et lui rendit son souffle.
« Quitte ce lieu, créature de Satan ! s'écria-t-il avec férocité, je te l'ordonne au nom de Dieu. Va-t'en ! »
Ce fut comme s'il n'avait pas prononcé un mot. Elle se dirigea vers son petit pupitre de bois, laissa traîner dans les cendres de son labeur vespéral l'extrémité de ses doigts gracieux encerclés d'anneaux, et prit sa plume.
« Ceux qui dévorent le monde écrivent son histoire, dit-elle. Certains mentent délibérément, et d'autres ne se rappellent pas, en vérité, ce qu'ils ont fait, car s'ils se le rappelaient, ils ne pourraient tolérer de vivre. »
La plume toujours entre les doigts, elle regarda le moine dans les yeux.
« Tu vas recommencer, Paul. Et cette fois, tu diras la vérité. »
Elle porta la plume à ses lèvres, en murmurant des paroles qu'il ne put comprendre. La plume parut étinceler du même feu pâle qui entourait la femme.
Il tenta de penser, de trouver une façon de se protéger, mais son esprit se débattait dans la plus grande confusion et son corps était incapable de bouger. Tout arrivait trop vite. Il avait fini par se sentir en sécurité au monastère, après tant d'années de paix acquise dans le silence. Et maintenant, tout son savoir d'homme de Dieu l'abandonnait, et ses invocations protectrices mouraient dans sa gorge muette.
Elle s'adressa encore à la plume, cette fois dans sa langue à lui, et à haute voix : « Tu es liée désormais, plume du Reinmark, dit-elle. Il ne peut te délier, il n'en a point le pouvoir. Écris désormais ses véritables souvenirs, et non ce que ses maîtres s'attendent à ce qu'il dise. »
Après avoir déposé la plume, elle le dévisagea avec un sourire. Un sourire froid et sans pitié, comme celui qu'elle avait dû avoir, longtemps auparavant, en pensant à Gottfried, en refermant sa main sur la pierre de son destin. Un regard qui disait en silence : Fais ce que tu veux désormais. Cela importera peu. Je l'ai emporté sur toi.
Il s'agenouilla alors, une main étreignant le rebord du pupitre, car il pensait devoir tomber. Il se signa. Les mots de la prière se formulèrent dans son esprit, s'éparpillèrent de nouveau, disparurent. La voix de Karélian vint les remplacer, douce comme elle l'était si souvent, une voix étonnante chez un homme de guerre aussi farouche.

Pauli, Pauli, il est tellement de choses que tu ne comprends pas...

Karélian avait tort, bien sûr. C'était lui qui n'avait jamais compris, qui n'avait jamais vu le danger qu'il courait. Lui qui avait été trop fier, trop sûr du bras qui tenait son épée, de son esprit sophistiqué et - oui, on devait le dire, si honteuse fût cette pensée -, trop peu maître de ses bas appétits. Trop prêt à recevoir les faveurs d'une courtisane et, piégé par ses désirs, à les payer du prix qu'elle fixerait, quel qu'il fût.
Paul frissonna. Comment avait-elle pu venir ici, pénétrer ces murailles bénédictines sacrées, là où les pas des saints murmuraient encore sur la pierre ? Comment était-ce possible ?
« Jésus, Sauveur du monde, protège-moi... »
Il était bien difficile de prier. Des souvenirs ne cessaient de jaillir, aussi acérés que des lances de lumière, comme si trente et une années ne s'étaient point écoulées, comme s'il était de nouveau un jeune homme épris d'un rêve. Un rêve si splendide, et qui s'était effacé si vite... Un royaume des cieux sur la terre. Un chef qui serait plus qu'un roi, plus qu'un conquérant, plus qu'un homme. Un seigneur qui léguerait ce royaume à ses fils et à ses petits-fils, à travers les siècles des siècles, héritage sacré.
Une lignée royale divine...
Bien plus tard, dans les ténèbres glacées qui précédaient les laudes, il saisit la plume avec les pincettes de la cheminée du réfectoire et la jeta dans le feu, y empilant bûches et petit bois jusqu'à ce que le foyer fût un rugissement de flammes. Il se rendit alors à la chapelle puis au petit déjeuner. Quand il retourna dans sa cellule, la plume se trouvait comme auparavant sur son bureau. Le choc le pétrifia - et, pourtant, il n'était pas surpris.
Il n'y toucha pas pendant une semaine. Il en demanda une autre à l'abbé. Elle disparut promptement, et il n'en demanda pas d'autre. Enfin, conscient du danger, mais sachant aussi qu'en fin de compte il n'aurait pas le choix, il s'assit avec une nouvelle feuille de parchemin et se remit à écrire.

Le vingt-quatrième jour de novembre, en l'année de Notre Seigneur 1103, dans la forêt de Helmardin, mon seigneur et maître Karélian de Lys, chevalier du Reinmark, parent et vassal de Gottfried le Doré, arriva avec ses compagnons...

Il regarda fixement le parchemin. Il avait écrit les mêmes mots que la première fois, devint l'esclave des forces des ténèbres. Son esprit les avait formulés, et sa main les avait formés.
Doux Jésus !
Ce n'était pas une prière prononcée à haute voix. Il ne pouvait parler. Il était malade de terreur, et cette terreur n'était pas moindre pour être mêlée d'une terrible fascination, d'un avide désir de savoir quels seraient les mots suivants. Il regardait sa main se mouvoir. Il regardait, mais il ne pouvait croire ce qui se passait, tandis que les mots s'éparpillaient sur la page comme des oiseaux libérés de leur cage, comme des taches de sang, comme des larmes :

... Karélian de Lys arriva avec ses compagnons au château de la Dame de la Montagne, un château que nul ne trouve sinon ceux qu'elle y accueille. C'était le meilleur chevalier du Reinmark, à l'exception du duc lui-même, et il s'était couvert de gloire lors de la grande victoire de la Chrétienté, lorsque nous avions repris Jérusalem des noires mains des infidèles. C'est pour cette raison et bien d'autres services rendus que le duc avait couvert mon seigneur Karélian d'honneurs, et l'avait fait comte de Lys.
J'étais alors son écuyer, et quelque vingt chevaliers voyageaient avec nous, ainsi qu'une escorte de cavaliers, un train de bagages et de nombreux serviteurs. Nous étions à cinq jours de route, au nord de la croisée des chemins à Saint-Antonin, quand une caravane de marchands nous croisa. Aussi grincheux que des chiens affamés, ils nous dirent que le pont de Karlsbruck avait été emporté dans un orage, et ils en blâmèrent stupidement le duc, notre seigneur Gottfried. Il avait passé sept années en Terre sainte, servant vaillamment Notre Seigneur et la Sainte Croix, mais ils attendaient encore de lui qu'il s'occupât de ponts perdus dans les coins reculés du Reinmark.
Avec leurs lourds chariots et leurs précieuses marchandises, les marchands n'avaient eu d'autre solution que de revenir sur leurs pas et de repartir vers l'est afin de traverser la rivière au grand pont de Karn. Nous exhortâmes le comte à faire de même.
Seigneur, comme sont minuscules les gonds sur lesquels tournent les vies humaines ! Car nous nous attardâmes là, lui et moi, en ce jour d'automne gris au vent sauvage, et il porta son regard vers le sud-est, là où les chariots des marchands suivaient, moroses, les méandres de la vallée. Puis il regarda vers le nord, là où la haute forêt de Helmardin attendait, sombre et menaçante.
« Il nous en coûtera deux semaines si nous revenons sur nos pas, dit-il. Peut-être plus, si le temps change. Mais si nous prenions la route de la forêt, nous perdrions à peine deux jours. »
Il y eut un remous parmi les hommes, et des échanges rapides de regards hésitants. C'étaient tous des braves. Deux des chevaliers, Reinhard et Otto, étaient allés en Palestine avec Karélian. Plusieurs des hommes d'armes, enrôlés à la cour de Gottfried à Stavoren, avaient été des gardes impériaux au service de l'empereur Ehrenfried lui-même.
Reinhard avait le rang de sénéchal et commandait l'escorte du comte. C'était un homme qui parlait toujours de manière abrupte, sans fioritures ni flatteries mais, sous ses dehors revêches, il était entièrement dévoué à son maître.
« Helmardin est un nom maléfique, mon seigneur », dit-il. Il était natif du nord, il connaissait très bien la réputation de Helmardin. Et ce n'était pas un jeune homme comme moi, ou un manant stupide comme ceux que nous rencontrâmes plus tard à l'auberge. C'était un brave chevalier, et un bon chrétien, mais quand je vis que Karélian n'était pas enclin à prendre ses arguments au sérieux, je ravalai ma propre crainte, et ne parlai point.
Si souvent, dans les jours qui suivirent, je pris la même décision ! Et j'en porte désormais un éternel fardeau de culpabilité. Mais qui étais-je, simple écuyer, pour questionner le jugement d'un seigneur comme Karélian de Lys ? Il avait deux fois mon âge. Il avait combattu au service d'une douzaine de grands rois, et à Jérusalem aussi. Rien ne l'effrayait. Plus que tout au monde, je désirais qu'il m'eût en estime. Alors même que le coeur me manquait à l'idée de chevaucher à travers la forêt de Helmardin, je l'admirais pour être prêt à le faire. Je savais que les malfaisantes créatures païennes abondaient en ce monde, mais je voulais dénier ce savoir. Je voulais croire, comme mon père avant moi, qu'il n'y avait rien à craindre dans les ténèbres sinon les fantaisies de notre propre esprit, et rien à craindre dans les bois, sinon les loups.
Et donc, pour ma honte éternelle, je gardai le silence. Mais Reinhard essaya de discuter, et plusieurs autres aussi. Et enfin, lorsque Karélian comprit qu'ils étaient sérieux, il sourit - il était beau quand il souriait -, et il prit dans sa bourse une pièce de monnaie frappée au sceau du roi ; il la fit sauter dans la paume de sa main, avec espièglerie.
« Je laisserai Dieu en décider, dit-il. Si c'est la couronne, nous passerons par Helmardin. Si c'est la croix, nous passerons par Karn. »
La pièce s'envola, retomba. Nous vîmes le casque d'argent d'Ehrenfried qui brillait sur la route.
« Ainsi soit-il », dit Karélian en riant et en faisant virevolter son cheval contre le vent. Il était satisfait du choix du destin et aucun d'entre nous, par la suite, ne put rien lui dire qui le fît changer d'avis.
Il avait entrepris ce voyage pour aller trouver sa future épousée...

© 2004 Éditions Alire & Marie Jakober


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