(Extrait du prologue, p. 3-5.)
L'histoire de l'art occidental est celle d'un
massacre.
Louis Art/ho, Petite dissection de l'art occidental,
précis d'art organique, Introduction, ii.
Bangkok, 4 août 1996, 21 h 17
Deux corps nus.
Des verres fumés couvrent les yeux. Les bouches édentées
sont des trous noirs que les joues creuses ne parviennent pas
à fermer. Des sécrétions ont séché
sur le bord des lèvres.
La maigreur des deux cadavres pourrait faire croire qu'il
s'agit de victimes habituelles de la prostitution. À Bangkok,
la chose est courante. Des milliers d'enfants disparaissent chaque
année dans les commerces de la ville. On retrouve leurs
corps un peu partout, au fond des ruelles ou flottant sur les
khlongs, ravagés par la drogue, les mauvais traitements
et les maladies mal soignées.
Deux corps de plus. Rien pour inquiéter les autorités.
Les statistiques continuent de progresser selon les prévisions.
D'autres enfants viendront les remplacer. Ils sont des milliers,
dans les campagnes et les villages, qui attendent de prendre
la relève. Des réseaux de rabatteurs assurent un
approvisionnement régulier, sous la supervision intéressée
des militaires.
Ces deux dépouilles sont particulières, cependant.
Tout d'abord, il y a leur peau, dont la pâleur extrême,
même pour un Occidental, rappelle les vampires exsangues
des films d'Hollywood.
Et puis, il y a l'affaissement général de leur
corps, comme si le tronc et les membres avaient brusquement été
dégonflés.
Une entaille, refermée avec des points grossiers, part
de la gorge et descend jusqu'au pubis. Deux autres, perpendiculaires
à la première, traversent le ventre: l'une à
la hauteur du diaphragme, l'autre au bas de l'abdomen.
Des entailles parcourent également les bras et les
jambes dans le sens de la longueur.
Au milieu du front, un signe est gravé dans la peau.
Un Y coupé de deux barres transversales, le symbole du
yen, est inscrit à l'intérieur d'un cercle.
John Paul Hurtubise voit la scène comme s'il flottait
au plafond.
À côté du lit où gisent les corps
des enfants, un homme se débat, retenu par deux policiers
qui l'empêchent de se jeter sur les dépouilles.
L'homme lui ressemble étrangement. Il hurle deux noms.
Marc. Lynn...
La main gauche du jeune garçon est crispée sur
un tamagochi. Dans les cheveux de la fille, les barrettes font
deux taches rouges qui tranchent sur le noir des cheveux.
Hurtubise voit un troisième policier prendre l'enveloppe
posée sur une chaise, en extraire une feuille pliée
en quatre, l'ouvrir et lire le message qui y est écrit.
L'homme qui gesticule cesse brusquement de hurler et de s'agiter.
Figé, il cligne des yeux à plusieurs reprises et
secoue légèrement la tête, comme pour éclaircir
son regard. Les traits de son visage se durcissent.
Les deux policiers le regardent, surpris.
C'est sur un ton froid, complètement détaché,
qu'il demande à voir le message.
Après avoir lu les quelques mots, il se dirige posément
vers la chaîne stéréo, à l'autre bout
de la pièce, et met en marche le lecteur de cassettes.
Quelques secondes plus tard, une voix féminine retravaillée
électroniquement brise le silence.
Cher Monsieur Hurtubise...
Étant vous-même un professionnel, vous comprendrez
que je ne peux fermer les yeux sur vos récentes initiatives.
Vous avez ruiné une opération d'envergure. Des
correctifs énergiques s'imposent. Si je ne réagissais
pas avec la vigueur requise, des concurrents pourraient y déceler
un aveu de faiblesse, des subordonnés y voir une ouverture...
En conséquence, vous devrez, d'ici trois jours, avoir
coupé tout lien avec vos parents, vos amis et vos collègues
de travail. Passé ce délai, les personnes entretenant
des relations avec vous subiront le même sort que vos enfants.
Elles et leurs proches...
Si cela peut vous être d'un quelconque réconfort,
sachez que tout se passera entre gens civilisés. Ce sont
des compatriotes à vous, des Américains, qui ont
passé les commandes auxquelles sont destinés les
organes de vos enfants. Quant à la moelle osseuse, au
tissu cérébral, aux ligaments, au cartilage et
au sang, ils sont déjà en route vers un laboratoire
américain. Un de nos clients réguliers.
J'oubliais... Il vous est interdit de vous suicider. Dans une
telle éventualité, tous vos parents et amis seraient
éliminés.
Bien sûr, si votre employeur prend l'initiative de procéder
lui-même à votre élimination, nous considérerons
le geste comme un suicide assisté et nous nous gouvernerons
en conséquence.
Si je peux me permettre un conseil, il est hautement préférable
que vous suiviez ces instructions à la lettre. Pas tellement
pour votre sécurité personnelle que pour celle
de vos proches.
Le but de l'exercice est que vous souffriez longtemps. Que vous
passiez le reste de votre vie seul, à craindre d'approcher
les gens de peur qu'eux ou leurs proches soient éliminés.
Vous serez un exemple vivant de ce qui arrive à ceux qui
s'opposent à nous.
En attendant que nos chemins se croisent à nouveau, mes
meilleurs voeux de longue vie vous accompagnent.
Le regard d'Hurtubise suit avec fascination les moindres gestes
de son sosie.
Ce dernier écoute calmement le message pour ensuite
entreprendre un examen méthodique de la chambre d'hôtel.
Est-ce un rêve?...
Hurtubise n'a pas le temps d'approfondir la question. Subitement,
tout se brouille. Il a l'impression de s'enfoncer dans un entonnoir,
de tournoyer de plus en plus vite, puis il s'évanouit...
© 1998 Éditions
Alire & Jean-Jacques Pelletier
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