Extrait du chapitre 7 : p. 34-41.
Gilles Hébert avait pris la décision de ne pas
se rendre au camping de Métabetchouan. En plus d'économiser
ses sous, il se reposerait du calvaire de la route jusqu'au lendemain.
Il se sentait accablé de fatigue, il n'aspirait plus qu'à
prendre une bonne bière sur le bord d'un lac ou d'une
rivière. Il ne cessait de se faire klaxonner et dépasser
par des conducteurs enragés qui le coupaient dans cette
côte qui n'en finissait plus.
Lorsqu'ils arrivèrent en haut de la colline, tout le monde
se pâma. Hébert retrouva sa fierté de Jeannois
en redécouvrant le grand lac de son enfance. Le lac Saint-Jean
ressemblait à une mer intérieure reposant dans
un écrin de verdure.
- Ça, c'est un lac, les enfants ! Grand-papa est
né de l'autre bord, juste devant, à Péribonka.
- Comme Michel Goulet, rappela Sébastien.
- Tu répètes toujours ça, lui reprocha Vincent.
- Il a raison, dit Hébert en prenant la défense
du petit. Il y a aussi un grand écrivain appelé
Louis Hémon qui a vécu à Péribonka.
En apercevant l'affiche « Camping de Métabetchouan-Plage
de sable », il hésita mais poursuivit son chemin
par la 169. Il admira le lac qui émaillait l'horizon.
En voyant l'indication pour Saint-André, il se rappela
avec nostalgie que l'endroit s'appelait « Saint-André
de l'épouvante » dans sa jeunesse.
- La côte avant le village de Saint-André, les garçons,
était si à pic que les attelages de chevaux, en
hiver, arrivaient en bas à la belle épouvante,
le mors aux dents. D'où le nom Saint-André de l'épouvante.
On sait donner des beaux noms par chez nous.
- Pouviez-vous descendre en traîne sauvage, grand-papa ?
demanda Sébastien.
- Ben non ! rétorqua Vincent d'un ton agacé.
- Ç'aurait été trop dangereux, mon garçon...
répondit Gilles Hébert en regardant dans le miroir.
Il passa Desbiens et Chambord-Boucane, comme il aimait à
le dire à cause des locomotives qui boucanaient la vieille
gare et le village dans son jeune temps. Ce lieu déclencha
chez Hébert une vague émotive de souvenirs ;
les framboisiers sur le bord de la voie ferrée, les départs
pour Québec. Déjà cinquante ans, ma Yolande,
toi qui m'as arraché de mon coin de pays... C'est d'ici
que je t'ai posté mes aveux d'amour... Il lui parlait
souvent ainsi dans sa tête en se faisant poète.
Il tourna à gauche sur la 155. Gilles Hébert croyait
pouvoir retrouver l'endroit idyllique où il avait campé,
cinquante ans plus tôt. Il n'y avait jamais remis les pieds,
mais la mémoire de sa jeunesse allait l'y conduire.
En passant près de l'ermitage de Lac-Bouchette, il se
sentit de nouveau empreint de nostalgie. Il pointa le doigt vers
le vieux monastère à l'intention de Vincent. Il
se rappela avec émotion cet épisode de sa jeunesse,
peu avant son mariage. Il n'était jamais revenu ici. Un
demi-siècle... Il se souvenait qu'il venait de terminer
son cours classique. Aîné d'une grosse famille,
il s'était laissé tenter par les ordres. Il se
revoyait jongler avec cette idée lors de la retraite de
fin d'année 1927, encouragé par le frère
enseignant de Philosophie senior. Il était parti avec
son baluchon à l'ermitage et y avait passé une
semaine pour s'apercevoir qu'il ne voulait renoncer ni à
Yolande ni à Dieu, puis qu'il pouvait demander la main
de l'une sans perdre la grâce de l'autre. Le moine capucin
qui lui avait servi de directeur de conscience l'avait bien accompagné
durant sa démarche spirituelle. Il était ensuite
parti dans les bois pour pêcher au bord de cette rivière
au nom indien. Quel était son nom ? Il ne se le rappelait
jamais d'une fois à l'autre, même s'il avait passé
vingt ans dans la région. Il avait le mot Awichahanish
en tête, mais ce n'était pas ça. Les noms
indiens étaient si durs à épeler et à
retenir. Tant d'années plus tard, il allait revoir ce
coin de paradis qui l'avait transformé. Dans sa mémoire,
le chemin forestier ne se trouvait plus très loin. Il
se dit que les lieux marquaient de tendres blessures. Il regarda
Vincent dans le miroir en lui décochant un sourire. Ce
soir, le grand-père partagerait cette histoire avec son
petit-fils. Il sentait bien que son Vincent était tourmenté ;
il se confiait moins qu'avant. Ces deux journées en forêt
lui offriraient l'occasion de s'ouvrir un peu plus.
Une vingtaine de kilomètres plus loin, il aperçut
un panneau indiquant la présence du chemin de bois à
deux kilomètres.
- On va passer une première journée ici, les enfants.
Vous allez voir, il y a un beau lac, pas loin, et une belle rivière.
Un beau lac acide, une belle rivière malade, des lieux
désertés, déplora-t-il en se parlant à
lui-même.
Il actionna longtemps à l'avance ses clignotants. À
nouveau, il fut troublé par le klaxon d'un camion de billots
de bois qui le doubla dans un bruit d'enfer.
Il tourna enfin dans le chemin forestier, s'y engageant très
lentement, trop lentement au goût des automobilistes qui
s'impatientaient derrière lui.
- Les gens sont don' bêtes ! râla le vieil homme
en secouant la tête.
Il s'enfonça enfin dans la forêt, soulagé
d'être loin de la grand-route jusqu'au lendemain. Il allait
là où les enfants avaient souhaité aller,
dans la forêt sauvage, loin de toute civilisation. Pas
de cabine d'accueil, encore moins de fonctionnaire du ministère
de la Faune pour vous arnaquer de cinq piastres.
Il fallait maintenant trouver un endroit où passer la
nuit. Derrière, les enfants étaient calmes, jouaient
tantôt au tic-tac-toe, tantôt au bonhomme pendu.
Il ne les avait pas entendus se plaindre. Le caniche dormait
sur le siège du passager, sa balle de caoutchouc sous
son museau.
Le chemin de terre offrait un espace réduit pour rouler.
Il n'aurait pas fallu qu'il croise un autre véhicule.
Il regarda sa jauge d'essence. Il aurait dû faire le plein
à l'Étape. L'aiguille était juste en dessous
de la ligne médiane. Le poids de la roulotte aspirait
une bonne quantité d'essence supplémentaire. Raison
de plus pour ne pas payer pour un emplacement de villégiature
en ces temps durs. Quelques instants plus tard, il traversa le
pont couvert de la rivière au nom indien qu'il trouvait
si drôle quand il était jeune. Son père le
lui faisait répéter pour s'amuser de sa prononciation
enfantine et, à ce souvenir, le nom lui revint.
- C'est la rivière Ouiatchouaniche, les enfants. On est
dans les rapides du Diable.
- Wow ! Elle est grosse, s'écrièrent ensemble les
deux frères.
Il se rappelait avoir campé sur le bord de cette rivière
et en avoir sorti de superbes truites arc-en-ciel. Il aurait
souhaité s'arrêter là, près du pont,
mais le dégagement ne le permettait pas et il ne put contempler
très longtemps ce lieu marquant pour lui. Ces souvenirs,
parmi les plus beaux de sa vie, se ravivaient, mais sans qu'il
puisse en profiter, car il ne trouvait toujours pas d'endroit
où garer son attelage. Après le pont couvert, il
remarqua un croisement de chemin. Il hésita à s'y
engager, mais sa mémoire l'y poussait. Mal lui en prit.
Quelques minutes plus tard, il aurait voulu reculer, mais l'espace
manquait. C'était vraiment étroit pour y rouler
en automobile, pensa-t-il. Les branches grafignaient sa roulotte
et sa voiture. Pourvu qu'elles n'abîment pas la peinture,
craignit-il. La mâchoire serrée, il continua sa
route. Le territoire lui parut aussi sauvage qu'à l'époque.
Il entrevit un lac à travers les branches. Ils franchirent
un autre pont de bois au-dessus d'une rivière. Cette fois,
ce devait être la rivière aux Iroquois ou la rivière
à l'Ours, mais il n'en était pas sûr. Il
avait chaud. Le dos de sa chemise était trempé.
La voiture et la roulotte s'enfonçaient toujours plus
dans la forêt. La route redescendait vers le sud sur une
dizaine de kilomètres en direction de La Tuque puis reprenait
vers l'ouest. Sébastien demanda pour la première
fois à son grand-père quand ils s'arrêteraient.
Bientôt, répondit Gilles Hébert. Mais sa
journée angoissante semblait ne pas vouloir s'achever.
Il souhaitait maintenant revenir sur ses pas, mais comment faire
virer une roulotte de vingt-cinq pieds et une familiale sur un
chemin si étroit ? Ses mains tremblaient légèrement
sur le volant. Il additionna mentalement les kilomètres
accumulés depuis qu'ils avaient quitté la 155.
« Une trentaine et plus », murmura-t-il.
Un tamia rayé passa à toute vitesse devant la voiture,
échappant de justesse aux roues du véhicule. Frison,
qui faisait de nouveau la vigie, la tête sortie par la
fenêtre, jappa après la petite bête terrorisée.
Vincent, qui avait compris les craintes de son grand-père,
cessa de jouer. Il observait le paysage.
Gilles Hébert jeta un coup d'oeil dans son miroir. Les
garçons ne disaient plus un mot, regardaient à
l'extérieur. Pouvaient-ils ressentir son angoisse ?
Il cherchait du regard un endroit où il lui serait possible
de reculer la roulotte et de s'installer pour la nuit. Mais la
Ford montait et descendait sans arrêt entre les flancs
des montagnes du parc des Laurentides sur ce chemin défoncé.
Le vieil homme, qui roulait très lentement, craignait
de manquer de freins dans ces longues descentes abruptes. Le
poids de la roulotte, qui sollicitait davantage les freins dans
les côtes, inquiétait le vieil homme.
- Hé, grand-papa, il y a quelque chose qui claque dans
la roulotte, signala Vincent.
Par le grand miroir du côté des passagers, Hébert
aperçut la porte de la roulotte qui brinquebalait.
- Voyons don' ! Mais comment ça que la porte de la roulotte
est ouverte ?
- La porte ? s'étonna Vincent.
Gilles immobilisa le véhicule et sortit pour aller refermer
la porte, complètement médusé.
- J'ai dû accrocher une branche qui aura forcé la
porte à s'ouvrir, marmonna-t-il en revenant vers la voiture.
Il se glissa derrière le volant sans chercher plus loin
la cause de cet incident. Quelques minutes plus tard, il remarqua
que Vincent était assis au bout de son siège. Il
voyait bien que son petit-fils cherchait aussi une solution,
à le voir scruter l'espace de tous les côtés.
Autour d'eux, le paysage était magnifique. On entrevoyait
parfois une rivière à travers les feuillus. Ils
traversèrent un autre pont de bois, puis Sébastien
échappa la phrase que Gilles eut préféré
ne jamais entendre.
- Est-ce qu'on est perdus, grand-papa ?
- Ah ! commence pas, toi... maugréa son frère.
- Ben non, Sébastien. On va bientôt arriver.
Gilles Hébert s'épongea le front du revers de la
manche. De grands cernes de sueur mouillaient le tissu de sa
chemise sous les bras, son ulcère le taraudait. En son
for intérieur, le grand-père se traitait de tous
les noms, et surtout d'avare. Par avarice plus que par sentimentalisme,
il se mettait dans le pétrin. Yolande lui avait souvent
reproché ce trait de sa personnalité. Elle ne le
traitait pas de radin, mais le trouvait « près
de ses cennes », « pingre »,
« pas dépensier », « économe »,
disait-elle selon ses humeurs.
Après trente-cinq minutes supplémentaires, il repéra
à son grand soulagement une éclaircie près
d'un superbe lac. Il y avait suffisamment d'espace pour faire
demi-tour et reculer sa charge entre le lac et la lisière
boisée.
- On a enfin trouvé le plus bel endroit qui soit !
- Est-ce qu'on va se faire des guimauves, grand-papa ? demanda
Sébastien.
- Oui, on va prendre le temps de s'installer et on va faire des
marshmallows.
Avant de descendre du véhicule, il regarda la jauge à
essence. L'aiguille lui jouait de mauvais tours : elle indiquait
le quart du réservoir. Puis il se rappela qu'il avait
un jerrycan avec un gallon d'essence à l'arrière
de la roulotte. L'anxiété qui l'avait rongé
lui avait fait oublier ce détail. Il sourit. « Vieillir.
Voilà ce que ça donne », pensa-t-il.
Le réservoir lui permettrait sûrement de rallier
la route, mais suffirait-il à le conduire jusqu'à
un garage ? Il resta sur cette angoissante perspective...
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Alire & Jacques Côté
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