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Chroniques du Pays des Mères

de

Élisabeth Vonarburg

 

 

(Extrait du chapitre 3, p. 67-73)

Lisbeï va s'asseoir sur la chaise, en face du bureau. La Capte va ouvrir la porte et une vieille Bleue entre, portant un plateau où se trouvent des objets inconnus de Lisbeï, qu'elle pose un à un sur le bureau. Il y a de petites fioles, des sortes de porte-plume et des compresses blanches. La vieille Bleue dit à Lisbeï de défaire le haut de sa tunique pour découvrir ses épaules.
Lisbeï obéit.
« Ça ne fera pas très mal, murmure la vieille Bleue.
- Lisbeï de Béthély-Callenbasch, notre fille et notre soeur en Elli, dit la Capte d'une voix distante, sans regarder Lisbeï, sois la bienvenue parmi nous. »
Quand Lisbeï quitte le bureau de la Capte, elle porte les marques de ses Lignées, le triangle bleu aux lignes jaunes ondulées qui est celle de Béthély, les deux petites étoiles noires en biais dans le carré rouge qui est celle de Callenbasch. La vieille Bleue a menti ou elle ne se rappelle plus, depuis le temps : ça fait mal. Mais Lisbeï n'a pas crié, pas gémi. Tout le temps qu'a duré le tatouage, elle a regardé droit devant elle. La Capte est restée debout tout au long de l'opération, les bras croisés, et Lisbeï a regardé le ventre de la Capte, invisible dans les plis de la longue robe rouge. Le ventre où a poussé Tula. Beaucoup plus tard, elle réalisera que lors de cette première rencontre, Selva ne lui a jamais dit qu'elle était sa mère à elle aussi.

***

Lisbeï aurait pu aimer Selva. Pendant des années, elle devrait se contenter, confusément et alternativement, de la respecter, de l'admirer et de la haïr.
Le Livre de Béthély était un très gros livre large et épais, relié de cuir fauve. La couverture, comme le dos, portait la marque de Béthély gravée au fer et dorée. Les pages étaient raides. Il fallait les tourner lentement, avec précaution, avec respect. Il en émanait une odeur qui se confondrait bientôt, pour Lisbeï, avec celle de l'Histoire et plus généralement du savoir : cuir, encres, papier, colle et surtout l'odeur particulière des images et du fin papier jaune et bruissant qui les protégeait. Les images alternaient de façon irrégulière avec les pages imprimées ; c'étaient de très anciens dessins plus ou moins habiles, puis des gravures, puis, à mesure qu'on avançait dans le Livre, des images différentes : d'abord des sortes de plaques épaisses, floues et jaunies puis plus minces, plus nettes, mieux contrastées dans les ocres et les sépias : des "photographies", un mot que Lisbeï aurait longtemps du mal à orthographier. C'étaient des reproductions exactes de l'Histoire, des morceaux arrachés à l'espace et au temps, par magie, penserait-elle d'abord.
La première leçon dura longtemps. Selva avait pris Lisbeï dans ses bras pour la hisser sur le tabouret, devant le lutrin (brève, trop brève lumière, lointaine et défendue). Et elle avait commencé de tourner les pages en racontant Béthély à Lisbeï. Toutes les images, les gravures ou les photographies montraient la même chose : les Tours. D'abord difficiles à reconnaître mais qui se transformaient au fil des pages pour devenir elles-mêmes. Les ruines qui les entouraient au début disparaissaient, des champs se dessinaient, des arbres poussaient, des sentiers devenaient des chemins puis des routes. Les palissades en triangle, avec leur chemin de ronde et leurs tourelles, s'élevaient pour les entourer, puis étaient démantelées. La levée de terre qui les avait portées s'élargissait et faisait le gros dos. De nouveau des palissades, qui disparaissaient à leur tour. De l'herbe recouvrait les anciennes fortifications devenues pâturages, avec les points bruns des vachettes et les points dorés des oveines. C'était maintenant la familière colline circulaire au sommet aplati où serpentaient des chemins, et au-delà de laquelle jardins et vergers se disposaient en cercles concentriques. Les auvents au pied des Tours étaient récents : ils n'apparaissaient pas sur les premières photographies. Au contraire, les trois passerelles aériennes reliant les Tours entre elles étaient anciennes : on les distinguait déjà dans les dessins.
Une, dix, vingt pages : vingt, cinquante, cent cinquante années, traduisait Selva. Comme un calendrier, avait soudain pensé Lisbeï. Les pages continuaient à tourner : les travaux de réfection de la cour centrale, les auvents qui s'édifient peu à peu au pied de chaque Tour, la prolifération des escaliers extérieurs Béthély désormais se ressemblait. C'était trois cent soixante-dix-huit années auparavant, au temps d'Alicia, la première Capte de Béthély.
Selva aurait très bien pu commencer l'éducation de Lisbeï autrement, ou par un autre livre d'histoire. Mais elle savait ce qu'elle faisait. Sa mère l'avait fait avant elle.
L'Histoire, s'était dit Lisbeï ce soir-là en se racontant sa journée, c'était comme des histoires ; et, comme les histoires, mais d'une façon différente, c'était vrai. Comme la Parole d'Elli expliquait pourquoi le monde existait, pourquoi il y avait quelque chose et non rien, l'Histoire expliquait pourquoi maintenant existait, comment hier était devenu maintenant. Jusque-là, Lisbeï avait cru plus ou moins confusément que son origine et celle de Tula tenaient toutes dans le ventre où elles avaient poussé. Elle se disait bien que ces ventres, ces mères, avaient dû pousser dans d'autres mères, d'autres ventres, et ainsi de suite en remontant jusqu'à Elli. Elle pensait que seules les personnes avaient ainsi une origine. Mais voilà que les lieux et les choses en avaient une aussi, inextricablement liée à celle des personnes. C'était aussi cela, l'Histoire, comme un énorme ventre invisible doublant celui d'Elli. Ou plutôt, à l'intérieur du Premier Ventre, qui était celui d'Elli. La Parole et l'Histoire se complétaient, la seconde venant prendre à point nommé le relais dans la chaîne entre le maillon de la première femme créée par Elli et cette jeune Rouge distante et sévère, mais puissante, qui était la mère de Lisbeï et de Tula, et la Mère de Béthély.
Car c'était Selva qui ouvrait le Livre, l'Histoire, pour Lisbeï. C'était Selva qui donnait Béthély à Lisbeï (et bientôt, de proche en proche, tout le Pays des Mères). Et n'était-ce pas Selva, somme toute, qui avait créé Tula pour Lisbeï, qui lui avait donné Tula ? C'était comme si le mouvement déclenché par l'apparition de Tula, tous ces glissements, ces croisements, ces emboîtements avaient dû aboutir là, dans la petite salle aux boiseries sombres et luisantes où Lisbeï, la future Mère de Béthély, n'avait plus qu'à prendre sa place dans un ordre des choses qui la dépassait mais qui l'avait attendue depuis toujours.
Toutes (en commençant par Selva) semblent si tranquilles dans leur certitude que les choses sont bien ce qu'elles doivent être. Comment Lisbeï pourrait-elle résister, sans Tula, à la pression invisible et constante de toutes ces présences qui sont Béthély, la Famille, le monde ? C'est tellement rassurant, aussi, de savoir qui on est, ce qu'on doit faire, où on va. Lisbeï se déplace maintenant dans la Tour avec une assurance nouvelle, une sorte d'affection diffuse pour tout ce qu'elle voit. Parfois, quand elle est seule, elle laisse traîner sa main sur les lambris des murs dans les couloirs, elle examine le dessin des mosaïques, elle palpe et renifle les belles tentures. Un jour elle sera la Mère, un jour elle sera Béthély. Les corridors, les salles, le grand escalier, les petits escaliers à surprise, tout cela forme comme un seul grand corps qui doublerait le sien, un corps vivant, animé par un souffle régulier : la première vague des travailleuses de l'aube, à six heures du matin, et la dernière, à neuf heures, les va-et-vient des trois services de chaque repas, le départ des travailleuses de l'après-midi et les courants contraires de la fin de journée, quand les dernières équipes de l'après-midi croisent celles de la soirée. Et enfin, vers dix heures, les dernières voix dans les couloirs, quand le grand corps de Béthély prend ses aises avant de s'endormir.
Et si elle ne dort pas déjà à cette heure-là, Lisbeï peut même ne pas avoir trop de peine en pensant à Tula, quelquefois. Comme elle étudie avec la Mère et la Mémoire, elle a eu droit à un gros cahier pour faire des devoirs. Et toutes les nuits, sur des feuilles qu'elle en a arrachées, d'une écriture minuscule pour faire durer le plus longtemps possible le précieux papier, elle consigne les choses importantes qui lui sont arrivées dans la journée ; elle recopie les horaires des travailleuses ou elle fait un plan détaillé de chaque Tour, étage par étage. Béthély, c'est comme la petite boîte du puzzle avec lequel on apprenait les lettres et les chiffres, à la garderie, en y déplaçant des petits carrés de bois : malgré les détours compliqués, chaque carré a sa place et à la fin tout est en ordre, de gauche à droite et de haut en bas, A-B-C-D, 1-2-3-4, les étages, les heures, les jours. Simplement, Béthély est plus grande que la boîte du puzzle et c'est soi-même qu'on déplace d'une case à l'autre. Et la case vide, celle qui permet le mouvement, c'est la garderie, celle qu'on poursuit en la remplissant de carrés de bois jusqu'à ce qu'elle s'immobilise après le Z, ou après le zéro, et par cette porte, parce que Lisbeï l'aura mérité, Tula, un jour, sortira. Et quand elle sortira, Lisbeï lui donnera son journal secret : elle lui donnera Béthély, et Tula saura tout elle aussi. Tula ne lui en voudra pas de ne pas avoir essayé de la rejoindre malgré tout à la garderie, Tula comprendra.
Lisbeï a bien pensé à lui faire parvenir des messages, mais comment, par qui ? Impossible de mettre une autre dotta dans la confidence. Mooreï ou Antoné ? Ce serait trop risqué. Après tout (elle doit bien l'admettre), elles l'ont déjà dénoncée à Selva. Elle ne leur en veut plus trop, maintenant qu'elle comprend à quel point des rencontres clandestines avec Tula étaient irréalisables ; elles ont presque deux années de différence ; il leur aurait été impossible de se rejoindre en secret pendant deux années ! Elles ont eu de la chance à la garderie parce que leurs rencontres n'ont duré que cinq mois et que personne ne s'en doutait. Recommencer maintenant, à partir de la Tour Tôt ou tard, Lisbeï se serait fait prendre et cela n'aurait profité à personne, n'est-ce pas ? Non, Tula comprendra sûrement. Et puis, c'est le pacte tacite entre Lisbeï et Selva, ou du moins ce que Lisbeï imagine être un accord entre elle et Selva : elle renonce momentanément à Tula, et en échange, elle aura Béthély avec Tula, plus tard.
Elle essaie de ne pas trop imaginer ce que Tula peut penser, peut ressentir. Quand la peine et l'impuissance deviennent vraiment trop douloureuses, elle tente de se consoler en se disant qu'un jour elle osera demander à Antoné d'aller parler à Tula de sa part. La jeune Bleue semble plus susceptible de l'aider que Mooreï. Un jour elle lui demandera, quand elle leur aura tellement bien prouvé sa bonne volonté à toutes que la Mère ne pourra pas lui tenir rigueur d'avoir voulu consoler un peu Tula. Plus tard. Le temps n'est pas son ennemi. Le mouvement qui lui a amené Tula et l'en a séparée la lui ramènera sûrement. Le temps, en somme, se dit Lisbeï en dérivant peu à peu dans le sommeil en même temps que le grand corps maintenant silencieux de Béthély, le temps est comme un grand escalier sans surprise : il va vers demain et encore demain et elle sait exactement de quoi demain sera fait. Un jour, bientôt (elle coche les cases dans le tout petit calendrier qu'elle a fabriqué en secret), Tula aura sept années et elle viendra la rejoindre. Elles resteront ensemble, bien sûr, puisqu'elles sont toutes deux les filles de la Mère de Béthély. Et un autre jour elles deviendront des Rouges et Lisbeï sera la Mère de Béthély et elles feront leurs enfantes ensemble et plus jamais, jamais, elles ne seront séparées...

© 1999 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg


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