(Extrait du chapitre 3, p. 67-73)
Lisbeï va s'asseoir sur la chaise, en face du bureau.
La Capte va ouvrir la porte et une vieille Bleue entre, portant
un plateau où se trouvent des objets inconnus de Lisbeï,
qu'elle pose un à un sur le bureau. Il y a de petites
fioles, des sortes de porte-plume et des compresses blanches.
La vieille Bleue dit à Lisbeï de défaire le
haut de sa tunique pour découvrir ses épaules.
Lisbeï obéit.
« Ça ne fera pas très mal, murmure la
vieille Bleue.
- Lisbeï de Béthély-Callenbasch, notre fille
et notre soeur en Elli, dit la Capte d'une voix distante, sans
regarder Lisbeï, sois la bienvenue parmi nous. »
Quand Lisbeï quitte le bureau de la Capte, elle porte les
marques de ses Lignées, le triangle bleu aux lignes jaunes
ondulées qui est celle de Béthély, les deux
petites étoiles noires en biais dans le carré rouge
qui est celle de Callenbasch. La vieille Bleue a menti ou elle
ne se rappelle plus, depuis le temps : ça fait mal.
Mais Lisbeï n'a pas crié, pas gémi. Tout le
temps qu'a duré le tatouage, elle a regardé droit
devant elle. La Capte est restée debout tout au long de
l'opération, les bras croisés, et Lisbeï a
regardé le ventre de la Capte, invisible dans les plis
de la longue robe rouge. Le ventre où a poussé
Tula. Beaucoup plus tard, elle réalisera que lors de cette
première rencontre, Selva ne lui a jamais dit qu'elle
était sa mère à elle aussi.
***
Lisbeï aurait pu aimer Selva. Pendant des années,
elle devrait se contenter, confusément et alternativement,
de la respecter, de l'admirer et de la haïr.
Le Livre de Béthély était un très
gros livre large et épais, relié de cuir fauve.
La couverture, comme le dos, portait la marque de Béthély
gravée au fer et dorée. Les pages étaient
raides. Il fallait les tourner lentement, avec précaution,
avec respect. Il en émanait une odeur qui se confondrait
bientôt, pour Lisbeï, avec celle de l'Histoire et
plus généralement du savoir : cuir, encres,
papier, colle et surtout l'odeur particulière des images
et du fin papier jaune et bruissant qui les protégeait.
Les images alternaient de façon irrégulière
avec les pages imprimées ; c'étaient de très
anciens dessins plus ou moins habiles, puis des gravures, puis,
à mesure qu'on avançait dans le Livre, des images
différentes : d'abord des sortes de plaques épaisses,
floues et jaunies puis plus minces, plus nettes, mieux contrastées
dans les ocres et les sépias : des "photographies",
un mot que Lisbeï aurait longtemps du mal à orthographier.
C'étaient des reproductions exactes de l'Histoire, des
morceaux arrachés à l'espace et au temps, par magie,
penserait-elle d'abord.
La première leçon dura longtemps. Selva avait pris
Lisbeï dans ses bras pour la hisser sur le tabouret, devant
le lutrin (brève, trop brève lumière, lointaine
et défendue). Et elle avait commencé de tourner
les pages en racontant Béthély à Lisbeï.
Toutes les images, les gravures ou les photographies montraient
la même chose : les Tours. D'abord difficiles à
reconnaître mais qui se transformaient au fil des pages
pour devenir elles-mêmes. Les ruines qui les entouraient
au début disparaissaient, des champs se dessinaient, des
arbres poussaient, des sentiers devenaient des chemins puis des
routes. Les palissades en triangle, avec leur chemin de ronde
et leurs tourelles, s'élevaient pour les entourer, puis
étaient démantelées. La levée de
terre qui les avait portées s'élargissait et faisait
le gros dos. De nouveau des palissades, qui disparaissaient à
leur tour. De l'herbe recouvrait les anciennes fortifications
devenues pâturages, avec les points bruns des vachettes
et les points dorés des oveines. C'était maintenant
la familière colline circulaire au sommet aplati où
serpentaient des chemins, et au-delà de laquelle jardins
et vergers se disposaient en cercles concentriques. Les auvents
au pied des Tours étaient récents : ils n'apparaissaient
pas sur les premières photographies. Au contraire,
les trois passerelles aériennes reliant les Tours entre
elles étaient anciennes : on les distinguait déjà
dans les dessins.
Une, dix, vingt pages : vingt, cinquante, cent cinquante
années, traduisait Selva. Comme un calendrier, avait soudain
pensé Lisbeï. Les pages continuaient à tourner :
les travaux de réfection de la cour centrale, les auvents
qui s'édifient peu à peu au pied de chaque Tour,
la prolifération des escaliers extérieurs Béthély
désormais se ressemblait. C'était trois cent soixante-dix-huit
années auparavant, au temps d'Alicia, la première
Capte de Béthély.
Selva aurait très bien pu commencer l'éducation
de Lisbeï autrement, ou par un autre livre d'histoire. Mais
elle savait ce qu'elle faisait. Sa mère l'avait fait avant
elle.
L'Histoire, s'était dit Lisbeï ce soir-là
en se racontant sa journée, c'était comme des histoires ;
et, comme les histoires, mais d'une façon différente,
c'était vrai. Comme la Parole d'Elli expliquait
pourquoi le monde existait, pourquoi il y avait quelque chose
et non rien, l'Histoire expliquait pourquoi maintenant existait,
comment hier était devenu maintenant. Jusque-là,
Lisbeï avait cru plus ou moins confusément que son
origine et celle de Tula tenaient toutes dans le ventre où
elles avaient poussé. Elle se disait bien que ces ventres,
ces mères, avaient dû pousser dans d'autres mères,
d'autres ventres, et ainsi de suite en remontant jusqu'à
Elli. Elle pensait que seules les personnes avaient ainsi une
origine. Mais voilà que les lieux et les choses en avaient
une aussi, inextricablement liée à celle des personnes.
C'était aussi cela, l'Histoire, comme un énorme
ventre invisible doublant celui d'Elli. Ou plutôt, à
l'intérieur du Premier Ventre, qui était celui
d'Elli. La Parole et l'Histoire se complétaient, la seconde
venant prendre à point nommé le relais dans la
chaîne entre le maillon de la première femme créée
par Elli et cette jeune Rouge distante et sévère,
mais puissante, qui était la mère de Lisbeï
et de Tula, et la Mère de Béthély.
Car c'était Selva qui ouvrait le Livre, l'Histoire, pour
Lisbeï. C'était Selva qui donnait Béthély
à Lisbeï (et bientôt, de proche en proche,
tout le Pays des Mères). Et n'était-ce pas Selva,
somme toute, qui avait créé Tula pour Lisbeï,
qui lui avait donné Tula ? C'était comme si
le mouvement déclenché par l'apparition de Tula,
tous ces glissements, ces croisements, ces emboîtements
avaient dû aboutir là, dans la petite salle aux
boiseries sombres et luisantes où Lisbeï, la future
Mère de Béthély, n'avait plus qu'à
prendre sa place dans un ordre des choses qui la dépassait
mais qui l'avait attendue depuis toujours.
Toutes (en commençant par Selva) semblent si tranquilles
dans leur certitude que les choses sont bien ce qu'elles doivent
être. Comment Lisbeï pourrait-elle résister,
sans Tula, à la pression invisible et constante de toutes
ces présences qui sont Béthély, la Famille,
le monde ? C'est tellement rassurant, aussi, de savoir qui
on est, ce qu'on doit faire, où on va. Lisbeï se
déplace maintenant dans la Tour avec une assurance nouvelle,
une sorte d'affection diffuse pour tout ce qu'elle voit. Parfois,
quand elle est seule, elle laisse traîner sa main sur les
lambris des murs dans les couloirs, elle examine le dessin des
mosaïques, elle palpe et renifle les belles tentures. Un
jour elle sera la Mère, un jour elle sera Béthély.
Les corridors, les salles, le grand escalier, les petits escaliers
à surprise, tout cela forme comme un seul grand corps
qui doublerait le sien, un corps vivant, animé par un
souffle régulier : la première vague des travailleuses
de l'aube, à six heures du matin, et la dernière,
à neuf heures, les va-et-vient des trois services de chaque
repas, le départ des travailleuses de l'après-midi
et les courants contraires de la fin de journée, quand
les dernières équipes de l'après-midi croisent
celles de la soirée. Et enfin, vers dix heures, les dernières
voix dans les couloirs, quand le grand corps de Béthély
prend ses aises avant de s'endormir.
Et si elle ne dort pas déjà à cette heure-là,
Lisbeï peut même ne pas avoir trop de peine en pensant
à Tula, quelquefois. Comme elle étudie avec la
Mère et la Mémoire, elle a eu droit à un
gros cahier pour faire des devoirs. Et toutes les nuits, sur
des feuilles qu'elle en a arrachées, d'une écriture
minuscule pour faire durer le plus longtemps possible le précieux
papier, elle consigne les choses importantes qui lui sont arrivées
dans la journée ; elle recopie les horaires des travailleuses
ou elle fait un plan détaillé de chaque Tour, étage
par étage. Béthély, c'est comme la petite
boîte du puzzle avec lequel on apprenait les lettres et
les chiffres, à la garderie, en y déplaçant
des petits carrés de bois : malgré les détours
compliqués, chaque carré a sa place et à
la fin tout est en ordre, de gauche à droite et de haut
en bas, A-B-C-D, 1-2-3-4, les étages, les heures, les
jours. Simplement, Béthély est plus grande que
la boîte du puzzle et c'est soi-même qu'on déplace
d'une case à l'autre. Et la case vide, celle qui permet
le mouvement, c'est la garderie, celle qu'on poursuit en la remplissant
de carrés de bois jusqu'à ce qu'elle s'immobilise
après le Z, ou après le zéro, et par cette
porte, parce que Lisbeï l'aura mérité, Tula,
un jour, sortira. Et quand elle sortira, Lisbeï lui donnera
son journal secret : elle lui donnera Béthély,
et Tula saura tout elle aussi. Tula ne lui en voudra pas de ne
pas avoir essayé de la rejoindre malgré tout à
la garderie, Tula comprendra.
Lisbeï a bien pensé à lui faire parvenir des
messages, mais comment, par qui ? Impossible de mettre une
autre dotta dans la confidence. Mooreï ou Antoné ?
Ce serait trop risqué. Après tout (elle doit bien
l'admettre), elles l'ont déjà dénoncée
à Selva. Elle ne leur en veut plus trop, maintenant qu'elle
comprend à quel point des rencontres clandestines avec
Tula étaient irréalisables ; elles ont presque
deux années de différence ; il leur aurait
été impossible de se rejoindre en secret pendant
deux années ! Elles ont eu de la chance à
la garderie parce que leurs rencontres n'ont duré que
cinq mois et que personne ne s'en doutait. Recommencer maintenant,
à partir de la Tour Tôt ou tard, Lisbeï se
serait fait prendre et cela n'aurait profité à
personne, n'est-ce pas ? Non, Tula comprendra sûrement.
Et puis, c'est le pacte tacite entre Lisbeï et Selva, ou
du moins ce que Lisbeï imagine être un accord entre
elle et Selva : elle renonce momentanément à
Tula, et en échange, elle aura Béthély avec
Tula, plus tard.
Elle essaie de ne pas trop imaginer ce que Tula peut penser,
peut ressentir. Quand la peine et l'impuissance deviennent vraiment
trop douloureuses, elle tente de se consoler en se disant qu'un
jour elle osera demander à Antoné d'aller parler
à Tula de sa part. La jeune Bleue semble plus susceptible
de l'aider que Mooreï. Un jour elle lui demandera, quand
elle leur aura tellement bien prouvé sa bonne volonté
à toutes que la Mère ne pourra pas lui tenir rigueur
d'avoir voulu consoler un peu Tula. Plus tard. Le temps n'est
pas son ennemi. Le mouvement qui lui a amené Tula et l'en
a séparée la lui ramènera sûrement.
Le temps, en somme, se dit Lisbeï en dérivant peu
à peu dans le sommeil en même temps que le grand
corps maintenant silencieux de Béthély, le temps
est comme un grand escalier sans surprise : il va vers demain
et encore demain et elle sait exactement de quoi demain sera
fait. Un jour, bientôt (elle coche les cases dans le tout
petit calendrier qu'elle a fabriqué en secret), Tula aura
sept années et elle viendra la rejoindre. Elles resteront
ensemble, bien sûr, puisqu'elles sont toutes deux les filles
de la Mère de Béthély. Et un autre jour
elles deviendront des Rouges et Lisbeï sera la Mère
de Béthély et elles feront leurs enfantes ensemble
et plus jamais, jamais, elles ne seront séparées...
© 1999 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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