(Extrait du chapitre 3, p. 47-53)
Il est passé minuit lorsque Blackburn se réveille,
totalement désorienté. À la lueur d'une
veilleuse, le décor luxueux lui est inconnu et l'homme
met littéralement des minutes à se rappeler où
il est. Par la grande fenêtre ouverte, il voit passer un
hélicoptère quasi silencieux, anthracite, visible
dans la nuit grâce surtout aux reflets sur sa coque polie
et aux lueurs dans sa cabine. Prototype, songe-t-il immédiatement
devant ces lignes ultramodernes, inconnues de lui, et il se croit
au quartier général de quelque base d'essai. Puis
il le voit remonter, presque d'un bond, avec pour tout bruit
le chuintement de l'air. C'est seulement en reconnaissant Lavilia
Carlis dans la lueur rouge du cockpit, assise aux côtés
du pilote, qu'il se rappelle son arrivée peu glorieuse
à la villa Cayre.
Où peut-elle aller ainsi, en hâte, et qui sont les
personnes assises à l'arrière ? Mais Blackburn
a d'autres préoccupations.
Il n'est pas vraiment frais et dispos ; toutefois il n'a
plus qu'un vague mal de tête et, au creux de l'estomac,
une sensation à mi-chemin entre la nausée et la
fringale. Une douche glacée chasse son impression de lendemain
de cuite. Lorsqu'il sort de sa chambre, vêtu de propre,
il a une idée précise de ce qu'il compte faire.
Ce soir encore il y a réception chez le millionnaire.
Aucune prétention à «l'intimité»
cette fois-ci : les invités se pressent par dizaines
et par vingtaines. Blackburn erre parmi eux, cherchant un éventuel
majordome. Il en repère finalement un, qui distribue des
consignes à quelques serviteurs.
- Dites-moi, mon brave
- Le señor est reposé ?
- Oui, merci. Dites-moi, le señor Cayre et la señora
Carlis organisent souvent de ces réceptions
- Souvent.
- Il y vient des gens de toute sorte
- Comme vous voyez.
- On y boit beaucoup, on y fait usage de drogues
- Vous savez, señor réplique le domestique sans
se compromettre.
- Moi, je ne connais personne, ici. Si vous pouviez me montrer
le señor ou la señora qui s'occupe de
Il glisse un billet de banque dans la poche-mouchoir du majordome.
- Vous le trouverez à l'opéra, je crois.
- À l'opéra ?
- Que le señor me suive.
Le domestique le mène à un vaste salon obscur où
trône un gros holoviseur spécialisé, dont
les plateaux massifs sont déguisés comme la scène
et la frise d'un vieux théâtre. L'image, dans sa
précision, sa fidélité et sa stabilité,
est la plus parfaite qu'il lui ait été donné
de voir. Le son est exquis. On y projette une oeuvre du répertoire
classique, du Verdi peut-être, et les sièges de
la salle en velours grenat imitent les fauteuils d'un opéra.
Une fois passée la fascination pour le gadget - l'ensemble
a dû coûter cinquante mille dollars - Blackburn se
dirige vers l'homme qui lui a été désigné
discrètement. C'est l'entracte, justement, et les gens
se lèvent. Blackburn l'accoste :
- Chronoreg. Il en reste quelque part, vous croyez ?
- Chronoreg ! Le peu qui restait doit être devenu
l'objet d'une spéculation démente.
- Qui en voudrait, de toute façon ? intervient une
jeune femme qui semble accompagner le personnage. Revenir quelques
heures dans le passé, ça rime à quoi ?
À moins d'avoir vécu une nuit d'amour particulièrement
réussie.
- Chacun sait que le retour n'est qu'un effet secondaire, ma
chère, rétorque le pusher. On utilise le
chronoreg en conjonction avec le haschich pour obtenir une sensation
d'éternité, précise-t-il en dévisageant
Blackburn comme pour tester ses connaissances.
Blackburn le savait aussi, bien qu'il n'ait jamais eu l'occasion
d'essayer la combinaison. On dit que des gens se sont suicidés
devant cette perspective d'éternité - qui est subjectivement
réelle pour l'usager. Mais ce que Blackburn voudrait,
ce n'est pas l'éternité, c'est un petit moment
du passé, un tout petit moment bien placé, juste
avant le virage fatal de Comitan.
- Nous pourrions parler un moment ? Une conversation d'affaires,
si vous voulez.
Un peu vexée, la jeune femme s'éloigne, tandis
que Blackburn ouvre la porte la plus proche : la bibliothèque
du señor Cayre.
- Ah, du moderne à l'ancien, commente le pusher.
Le señor Cayre a des goûts raffinés.
Et une exquise maîtresse, si tel est le statut de Lavilia ;
mais le militaire n'est pas là pour bavarder :
- Mon nom est Blackburn, se présente-t-il.
- Moi, je suis Jara. Mais Pablo a dû vous le dire.
Peu de chose lui échappe, apparemment. Il faudra jouer
serré.
- J'ai entendu des reportages, hier. Est-ce que la filière
de Miami était la seule source de chronoreg ?
- Non, il y a aussi la filière de Rio, mais son territoire
s'arrête à Acapulco.
- Vous avez des contacts ?
Jara ne répond pas. Il se rend à un bout de la
pièce, choisit un fauteuil et s'y assoit confortablement
avant de reprendre la conversation :
- Le Rio est bien meilleur que le Miami. Synthétisé
par des chimistes plus compétents, deux types d'Afrique
du Sud, je crois. Plus efficace, moins dur pour le système :
trois capsules font l'effet de cinq capsules Miami, et il en
faut le double pour atteindre la même gravité d'effets
secondaires.
- On peut en prendre combien sans risquer de dommages au cerveau ?
Jara fronce les sourcils, intrigué. Il porte des lunettes
qui lui donnent un air rassis de quinquagénaire avec sa
calvitie précoce.
- C'est une question que les usagers ne posent jamais :
ils prennent le chronoreg avec du hasch, et une seule capsule
à la fois suffit. Vous, vous voulez l'effet froid ?
- L'effet «froid», comme vous dites. Chronorégression.
Est-ce que le saut vers le passé est toujours arithmétiquement
proportionnel à la dose ?
- Je ne suis pas biochimiste, vous savez, mais c'est probable.
Cependant je ne connais personne qui ait essayé d'établir
un record.
- Eh bien, vous pourrez parler de moi à vos prochains
clients, si nous parvenons à nous entendre.
- Encore faut-il que j'en trouve, mon ami. Vous semblez en vouloir
beaucoup.
- Si c'est du Rio, j'en veux vingt-cinq. Cela, si je peux les
avoir demain. Après-demain il m'en faudra plus.
- Payables d'avance, kamikaze. Le crâne va vous éclater
comme une grenade mûre.
- Ça, c'est mon problème.
L'homme fait mine de réfléchir un moment.
- Nous parlons probablement de mille deux cents ou mille trois
cents dollars la capsule, vous savez ça ?
Blackburn ne répond que par un vague hochement de tête.
Il avait calculé plus serré, mais il comptait en
capsules Miami, moins efficaces.
- De combien disposez-vous ?
Blackburn met ses cartes sur la table - presque toutes :
- Trente mille. J'ai tapé tous mes amis, ici et chez moi ;
je ne sais pas encore comment je vais les rembourser. J'ai emprunté
sur ma carte Amex. J'ai fait un autre emprunt, pas très
régulier, et j'ai été chanceux de m'en tirer
à si bon compte. Je n'aurai pas le temps d'imaginer d'autres
coups pareils. Trente mille. Si je n'ai pas la quantité
qu'il me faut à ce prix-là, aussi bien rembourser
tout le monde et faire une croix sur
Il s'interrompt. Il ne savait pas ses nerfs si près de
craquer, il ne s'était même pas aperçu de
la tension de cette discussion. Il fait quelques pas vers un
aquarium encastré dans une étagère. Derrière
lui, à l'autre bout de la pièce, il entend après
un moment la voix de Jara, qui ne s'adresse pas à lui.
Il parle à mi-voix dans un cellulaire : Blackburn
le devine dans une surface chromée qui fait miroir. Quelque
argot latino-américain dont il ne risque pas de saisir
un mot.
Il s'impose de grandes respirations pour reprendre le dessus.
Il concentre son attention sur l'aquarium, sur le fond discrètement
illuminé où des ombres mouvantes évoquent
algues et coraux, avec une impression de courant. Il met un moment
à réaliser que certains des poissons, trop exotiques,
sont faux, animés par quelque réseau de fils invisibles.
Et ils brillent, qui des yeux, qui d'un pointillé luminescent
sur les côtés, qui d'une phosphorescence de tout
le corps ou d'une résille cristalline.
- Blackburn.
Il se retourne.
- Cela va prendre du temps, vous en êtes conscient ?
- Du temps, c'est ce qui me manque le plus.
- Je viens de vérifier : on ne trouvera rien ici,
à Vera Cruz, ni à Merida.
- Trois mille dollars pour vous si vous trouvez en douze heures.
- En plus des trente mille ?
- Je peux encore voler. Au point où j'en suis.
- C'est votre affaire. Je demande six mille, et vingt-quatre
heures.
- Vingt heures.
Jara se lève :
- Ce n'est pas trouvé, je vous préviens.
Qu'y a-t-il de plus à faire ? Blackburn ne trouvera
personne d'aussi bien disposé. Il ne connaît pas
la ville, il ne connaît pas le milieu, il mettrait peut-être
des heures à trouver un pusher de quelque envergure,
avec en plus toutes les chances de se faire attirer dans un traquenard.
- Vous passerez me prendre ? Demain matin. Ce matin.
- Je n'aurai pas fini mes démarches.
- Nous les ferons ensemble. Je vous attendrai à dix heures,
au Hyatt.
Jara le dévisage de nouveau, intrigué :
- Vous êtes un drôle de numéro, señor
- Vous allez me demander une avance ? l'interrompt Blackburn.
- C'est une offre ferme, je le sais ; vous êtes sérieux.
Je vais me contenter de mille cinq cents maintenant, mille cinq
cents si je mets au point une transaction, et trois mille après.
Blackburn sort son portefeuille, compte trois billets, que le
fournisseur empoche élégamment. Jara gagne la porte
de la bibliothèque, l'entrebâille, puis se retourne
à demi :
- Jamais personne n'a réussi à changer le passé,
vous savez.
- Peut-être parce que personne n'a encore essayé...
© 1999 Éditions
Alire & Daniel Sernine
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