(Extrait du chapitre 1, p. 21-33)
La reine Lyntas se tenait, droite et fière, devant
son époux, le roi Magne. Elle sentait tous les regards
de la noblesse rivés sur son échine, telle une
bande de charognards se repaissant de son humiliation, elle qui
était durement remise à sa place par son mari.
N'avait-elle pas osé, pendant l'absence de ce dernier,
prendre parti au nom de la couronne de l'Hudres dans une querelle
entre deux seigneurs ? Magne, le visage rouge, agitant un
doigt menaçant sous le nez de la reine, crachait au visage
de celle-ci :
« Ne confonds jamais les rôles d'épouse de
roi et de reine ! Une reine peut régner conjointement
avec le roi, peut aspirer à le remplacer. Toi, tu n'es
que mon épouse damasienne ! Tes seules fonctions
sont de me donner un héritier et de me garder les pieds
au chaud ! »
Sur ce, le roi asséna à sa femme une gifle solide,
dont les échos se perdirent sous les voûtes de la
salle d'audience. Lyntas accusa le choc sans broncher. Jamais
elle ne manifesterait de faiblesse devant une assemblée
qu'elle méprisait, aussi douloureux soit le coup.
Lorsqu'il estimait la paix de son royaume menacée, Magne
ne connaissait aucun pardon ; la hargne qui animait son
bras était telle que les oreilles de Lyntas entendaient
encore le bruit du soufflet, toujours plus fort, toujours plus
sec jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive que le martèlement
provenait non pas de sa tête, mais de la porte de sa chambre.
Lyntas battit des paupières, promena un regard désorienté
sur les lieux tout en frottant machinalement sa joue. Douze années
séparaient la reine de cette humiliation qu'elle avait
subie devant la cour, mais son orgueil gardait encore des cicatrices
de l'incident. En fait, la totalité de son mariage avec
Magne était une plaie qui refusait de cicatriser. Pourtant,
ce n'était pas faute d'avoir essayé de la soigner
en effaçant toute trace de l'union malheureuse. Lyntas
n'avait-elle pas fait construire une nouvelle aile au palais
royal, afin de ne plus être pourchassée par des
souvenirs pénibles ? Pourtant, même si elle
s'éveillait dans un décor différent, les
cauchemars demeuraient identiques.
« Ma reine ! Ma reine ! Venez vite ! »
Lyntas reconnut, à travers le battant de bois, la voix
affolée d'une servante. Elle repoussa ses couvertures,
descendit du lit et, pieds nus, alla ouvrir.
« Qu'y a-t-il ? »
La servante resta momentanément pétrifiée
devant la reine.
Comme tous les Damasiens, Lyntas avait la peau olivâtre
et n'était pas grande, mais elle se tenait si droite et
avec une telle prestance qu'elle intimidait toutes les femmes
- et bien des hommes - du monde occidental par son allure altière
et sa froide beauté. Bien que la reine eût trente-huit
ans, ses traits possédaient la pureté inaltérable
des statues de marbre et sa peau demeurait ferme et tendue sur
son ossature robuste. Ses lèvres minces se réduisaient
à une fine ligne droite, que nul sourire ne semblait devoir
déformer, deux pommettes saillantes flanquaient son nez
pointu, au-dessus desquelles brillaient des yeux d'un bleu profond,
d'une intensité telle que nul ne parvenait à soutenir
longtemps leur regard. Toute la personne de Lyntas imposait l'autorité,
ce qui expliquait sans doute que ses ennemis, s'ils complotaient
dès qu'elle leur tournait le dos, n'osaient pas l'affronter
de face.
« Qu'y a-t-il ? » répéta la reine d'une
voix où perçait une note d'agacement.
La servante rougit, esquissa une révérence maladroite
et débita :
« Monseigneur Vilsin vous mande de toute urgence sur les
remparts ! »
Il fallait que la situation soit dramatique pour que Vilsin,
le grand prêtre de Shir, tire la reine de son sommeil.
Il réglait généralement ses histoires sans
consulter la couronne, sachant que celle-ci était dans
de bonnes dispositions à son égard. Vilsin et la
reine n'étaient-ils pas les deux seuls Damasiens de l'Hudres,
les seuls capables de ramener ce royaume d'hérétiques
dans le droit chemin ?
La servante aida la reine à s'habiller et à se
coiffer rapidement. En dépit de son âge, Lyntas
avait conservé la longue chevelure noire de sa jeunesse,
à l'exception d'une mèche blanche unique, apparue
à la suite de la tragique double perte de Magne, son époux,
et de Regde, son fils.
Lorsqu'elle fut prête, la reine s'engagea dans les couloirs
de l'aile du palais qu'elle avait fait construire après
la mort de Magne, escortée de deux membres de la garde
royale.
Sur les remparts dominant la ville de Dafidec se tenait une silhouette
évoquant un cobra dressé. Vêtu de la longue
robe noire du grand prêtre de Shir, le grand homme maigre
et courbé ne prit même pas la peine de quitter la
capitale des yeux lorsque sa souveraine le rejoignit.
« Eh bien, Vilsin ? s'enquit Lyntas.
- Jugez-en par vous-même, ma reine. »
D'un long index osseux, le grand prêtre désigna
l'horizon. Son calme contrastait avec l'affolement de la servante,
mais la reine savait qu'elle ne pouvait se fier à l'attitude
de son grand prêtre. Personnage sévère, ce
dernier manifestait rarement ses émotions ; un cataclysme
ne lui aurait arraché qu'un froncement de sourcils.
Au loin, un long hurlement retentit, aussitôt repris à
l'unisson par des milliers de voix.
Lyntas serra les dents. Pour en avoir entendu des semblables
au cours de son enfance, alors que les troupes de l'Hudres ravageaient
sa Damasie bien-aimée, la reine savait ce que le cri signifiait.
Le coup d'oeil qu'elle jeta par-delà les fortifications
de Dafidec confirma ses appréhensions : une marée
humaine avançait en direction de la ville.
Sans desserrer les mâchoires ni quitter la masse sombre
et mouvante des yeux, elle ordonna à son compatriote :
« Convoque immédiatement le conseil. »
***
Le conseil royal avait diminué depuis la mort du roi
Magne ; parmi les neuf qui siégeaient autrefois,
deux l'avaient quitté parce qu'ils détestaient
la reine, deux autres parce que celle-ci les avait condamnés
à l'exil. Et quand Fine, le vieux grand prêtre de
Shir, avait à son tour sombré dans le repos éternel,
la reine s'était empressée de le remplacer par
un Damasien, de manière à avoir un allié
au conseil royal. Ainsi, depuis onze ans, six personnes - dont
deux Damasiens - tenaient séance à la table massive,
dans une des tours du palais de Dafidec : la reine, Vilsin,
le trésorier du royaume, le grand chancelier et les ducs
de Rasg et de Sargus.
Tous avaient répondu promptement à la convocation
et fixaient la reine d'un oeil inquiet. Un moment s'était
écoulé depuis que Lyntas avait été
éveillée d'urgence et les cinq hommes avaient eu
largement le temps de constater qu'une armée se pressait
contre les fortifications de Dafidec.
« Messieurs, commença la reine, l'heure est grave.
Les Osjes sont descendus de leurs montagnes et nous assiègent.
J'écoute vos suggestions. »
À la mort de son mari, Lyntas avait tenté d'imposer
sa volonté aux hommes du conseil ; les têtes
fortes qui y siégeaient encore avaient soulevé
la population contre elle. Depuis, elle avait compris la leçon :
bien que ses principaux opposants aient quitté Dafidec
et, pour autant qu'elle le sache, le royaume, elle laissait ses
gens émettre des suggestions, puis elle tranchait en veillant
toujours à contenter l'un au détriment des autres.
Les conseillers avaient l'impression que la reine écoutait
leurs propositions et décidait en conséquence,
comme le roi Magne le faisait de son vivant. De la sorte, ils
croyaient participer au pouvoir et Lyntas se gardait de les détromper,
même si, au bout du compte, elle agissait à sa guise.
Sa stratégie était d'une simplicité enfantine :
en cédant au désir d'un de ses conseillers, jamais
le même, et en mécontentant les autres par la même
occasion, elle divisait pour régner, tuant dans l'oeuf
toute possibilité de coalition contre elle.
« Nous pourrions tenter une sortie et vous mener chez votre
père. Vous pourriez rester en Damasie le temps que les
choses se calment », débita d'un seul souffle
Antore, le trésorier.
Petit, le dos voûté, toujours en train de remuer
même lorsqu'il devait rester immobile, Antore ressemblait
à un crapaud surexcité. Cette similitude était
accentuée par son visage minuscule, son nez crochu et
ses gros yeux globuleux, d'un brun terreux. Déjà
qu'il n'était pas très beau, il aggravait son état
en arrachant machinalement le mince duvet brun qui couvrait son
crâne.
Il avait d'ailleurs un motif de s'arracher les cheveux :
les nombreuses campagnes du roi Magne avaient endetté
l'Hudres. Bien que les conflits se soient soldés par des
victoires, celles-ci n'avaient pas suffi à renflouer le
trésor royal. Si les soucis causés par l'état
de ce dernier ne suffisaient pas, le trésorier avait une
autre raison d'être toujours tendu : détesté
par un peuple excédé par les lourds impôts
et méprisé par l'armée, qui menaçait
d'abandonner l'Hudres s'il ne lui versait pas sa solde, il vivait
dans la crainte perpétuelle d'être assassiné.
Détesté des uns, méprisé des autres,
Antore n'en était pas moins fier de son efficacité
à accomplir sa tâche. Sa compétence était
telle que la reine n'avait d'autre choix que de le garder, et
ce, malgré l'animosité évidente qu'il éprouvait
envers elle. De fait, le trésorier, unique descendant
d'une des plus vieilles familles de l'Hudres, avait hérité
à la fois du tempérament sanguin et de la haine
viscérale vouée à la Damasie caractéristiques
de la plupart des nobles du royaume.
« Le problème, glissa timidement Sterne, le duc
de Rasg, un vieil homme effacé et craintif, c'est qu'il
n'y a pas assez de soldats dans la garde royale pour protéger
adéquatement la reine. Qu'elle soit prise en otage serait
désastreux. Nous ne pouvons pas courir ce risque.
- En outre, ajouta froidement Vilsin, vous seriez trop heureux
d'écarter la reine pour usurper son trône, n'est-ce
pas, Antore ? La reine chez son père, pas d'héritier
pour vous bloquer la route Ce serait beau ! »
Le trésorier bondit littéralement de son siège,
le visage rouge, le souffle court, les yeux exorbités,
mais il n'osa pas lever la main sur le grand prêtre.
« Qu'attendez-vous, Antore ? le nargua Vilsin, ses petits
yeux noirs de reptile brillant d'un éclat dangereux. Redoutez-vous
le courroux de Shir si vous me frappez ?
- Rasseyez-vous, Antore, intervint sèchement Elgire, le
duc de Sargus, un vieil homme encore vert, à la longue
chevelure blanche et à la courte barbe de neige. Nous
n'avons pas de temps à perdre à cause d'enfantillages.
Sterne a raison, la garde royale ne compte pas assez d'hommes
pour nous défendre. En plus, sortir de la ville est impensable.
Les Osjes nous encerclent. Ils nous massacreront dès que
nous mettrons le nez dehors.
- Et les Shiraniens ? ânonna Moebes, le grand chancelier.
Ils sont toujours cantonnés à leur maison-mère. »
Au sein du conseil, le grand chancelier s'exprimait rarement.
Seul plébéien parmi les nobles, Moebes avait hérité
du titre précisément parce qu'il était de
nature silencieuse et secrète, qualité essentielle
pour quiconque avait la garde des sceaux royaux. Or, à
force de garder le silence, Moebes avait fini par s'isoler totalement
dans un brouillard rêveur dont il émergeait rarement.
S'il lui arrivait de sortir du monde de ses pensées, il
y retournait aussitôt, de sorte qu'au conseil on avait
fini par le tenir pour quantité négligeable.
Comme à l'accoutumée, sitôt qu'il eut émis
sa proposition, le regard gris pâle du grand chancelier
se perdit dans le vide.
Ce qui ne fut pas habituel, par contre, fut la réaction
de ses collègues. Tous lui adressèrent un regard
stupéfait, mais en constatant que Moebes s'était
replongé dans sa torpeur coutumière, ils débattirent
sa suggestion sans lui.
« Il est hors de question que nous fassions appel à
ces adorateurs de femmes, décréta sèchement
Vilsin. La reine a publiquement condamné l'Ordre pour
hérésie. Revenir sur cette décision minerait
l'autorité royale et encouragerait le culte de Shirana
à refaire surface.
- Une situation dramatique requiert de tels revirements, déclara
Elgire. Pour combattre la menace osje, la reine doit être
prête à tout mettre en oeuvre.
- Dites plutôt que vous, vous êtes prêt à
tout pour que l'Ordre soit blanchi, répliqua sournoisement
Vilsin.
- Et si c'était le cas ? » répondit Elgire,
une note provocatrice dans la voix.
L'intervention d'Antore évita que le ton monte davantage
entre le grand prêtre et le duc :
« Les chevaliers peuvent être blanchis par la reine,
mais cela ne veut pas dire qu'ils accepteront pour autant de
la servir. N'oubliez pas qu'ils reconnaissent seulement Magne
comme souverain légitime et que, sur ce genre de choses,
ils sont plus têtus qu'un boeuf damasien... sauf votre
respect, ma reine. »
Lyntas se contenta de hocher gravement la tête, bien qu'intérieurement
elle fulminât. Un jour, tous ces Hudresiens paieraient
pour leurs moqueries cruelles à l'égard de la principale
source de revenus de son peuple ! Un jour, ce petit trésorier
insolent se repentirait de tous les dards venimeux qu'il lui
avait lancés !
Un jour, mais pas aujourd'hui. Il fallait arrêter les barbares.
Qui les empêcherait, après avoir rasé Dafidec
et l'Hudres, de se tourner vers la Damasie ? La possibilité
que des Osjes casqués de crânes d'animaux et vêtus
de leur fourrure ravagent sa terre natale glaçait le sang
de Lyntas. Elle devait leur barrer la route à tout prix
même si cela impliquait de marcher sur son orgueil et de
renouer avec l'Ordre hérétique de Shirana.
« Leur imposer un grand maître qui ne pratique que
le culte de Shir n'était pas la décision la plus
avisée », insinua Elgire.
Vilsin demeura impassible, bien que la pique lui soit adressée.
C'était lui, en effet, qui avait suggéré
à la reine de choisir un grand maître pour remplacer
Léonte. Il avait même proposé un candidat.
Or ce dernier, un dévot qui, s'il ne connaissait pas grand-chose
au maniement des armes, n'ignorait rien du culte de Shir et maudissait
celui de Shirana, avait disparu mystérieusement peu après
son établissement dans la maison-mère de l'Ordre.
Depuis, les Shiraniens, faute de grand maître reconnu par
la couronne, n'étaient pas représentés au
conseil royal.
« Que proposez-vous, Elgire ? persifla Vilsin. Vous êtes
le plus âgé, et donc le plus sage. Vous avez forcément
le remède à nos problèmes. »
L'interpellé foudroya le grand prêtre de Shir du
regard. Le duc de Sargus n'était pas peu fier d'avoir
conservé, malgré le passage du temps, une musculature
respectable et une échine droite. Dès qu'il en
avait l'occasion, il mentionnait d'ailleurs que le feu de la
jeunesse coulait encore dans ses veines et faisait jouer ses
muscles pour illustrer son propos. Aussi, toute allusion à
son âge véritable était-elle fort mal accueillie.
Un bref instant, Elgire caressa le projet de sauter à
la gorge de Vilsin et de l'étrangler. Cependant, que cela
lui plaise ou non, avec l'âge venait généralement
la sagesse et Elgire desserra donc les poings avant de dire d'une
voix sourde :
« Les Shiraniens ne sont pas nombreux, mais ils savent
encore manier une épée et un arc. Or, si les Osjes
ont l'avantage du nombre, ils sont de piètres combattants.
Nous avons donc besoin de l'Ordre. Seulement, ils n'écouteront
qu'un chef : leur grand maître légitime. »
Moebes et Antore tressaillirent, tandis qu'un rictus mauvais
retroussait les commissures des minces lèvres de Vilsin.
Tous avaient compris où le duc de Sargus voulait en venir,
et tous savaient comment la reine réagirait : elle
rejetterait catégoriquement toute proposition allant dans
le sens d'Elgire. Pendant onze longues années, Lyntas
avait lutté pour purger l'Hudres de l'hérésie
que constituait le culte de Shirana, et des partisans de son
défunt époux. Petit à petit, elle avait
réussi à écraser tous les soulèvements
faits au nom de Magne ou de Shirana. Elle n'allait sûrement
pas ruiner ces onze années de labeur en rapatriant le
plus loyal serviteur de l'ancien roi et de la déesse !
Cependant, la reine restait coite. Fidèle à sa
tactique, elle écoutait, observait.
Et réfléchissait intensément.
Le silence s'éternisa. Mal à l'aise, Sterne toussota
et demanda à Elgire, son vieux compagnon :
« Tu proposes que nous ramenions Léonte, c'est cela ?
Et peut-être aussi Dansec ? »
Elgire hocha la tête, une lueur espiègle dansant
au fond de ses yeux bleus.
« Les Shiraniens obéiront à Léonte,
dit-il, mais pour aller au combat, les novices auront besoin
de leur précepteur. En outre, tous les membres de l'Ordre
voudront une bénédiction avant d'affronter les
Osjes. Léane devra également revenir Sans oublier
Nantor, évidemment. Un fin stratège militaire est
toujours utile lorsque vient le moment de livrer bataille ! »
Il venait à peine de refermer les lèvres que Vilsin
se dressait brutalement, tel un serpent prêt à mordre.
« C'est hors de question ! » s'exclama-t-il en regardant
tour à tour les conseillers, en quête d'approbation.
Comme son regard ne lisait qu'une vive stupéfaction, le
grand prêtre saisit que sa réaction avait été
plus vive que nécessaire. Il caressa son crâne rasé
de frais et couvert des tatouages rituels et se rassit, en disant
d'une voix tremblante d'indignation réprimée :
« Je voulais dire que Dansec et Léonte peuvent revenir,
à la rigueur. Mais les deux hérétiques resteront
là où ils sont : en exil !
- Et si nous soudoyions les Shiraniens ? proposa mollement Moebes.
Depuis que la couronne leur a coupé les vivres, ils doivent
avoir du mal à subsister. »
Antore roula ses yeux immenses avant de toiser le grand chancelier
comme s'il était pris de folie.
« Avec quel argent voudrais-tu les acheter ? Nous avons
du mal à payer nos fidèles soldats, alors imagine
les infidèles ! »
Le commentaire vint trop tard : Moebes était déjà
retourné à sa torpeur coutumière.
« Laissons la reine trancher », proposa Sterne.
En son for intérieur, Lyntas sourit. Inévitablement,
ses conseillers finissaient par se rappeler qui détenait
les rênes du pouvoir. Il lui suffisait d'attendre son heure.
Consciente que l'assistance était suspendue à ses
lèvres, elle rendit sa décision :
« Une situation désespérée demande
des décisions en conséquence. Je convoque donc
les anciens conseillers militaires de mon mari, afin d'obtenir
l'aide des Shiraniens. Dans l'intérêt du royaume,
toutefois, je ne me limiterai pas à une solution. Je ferai
également appel à l'armée de mon père.
Dès cet après-midi, j'enverrai un pigeon porter
un message au roi de Damasie.
- Des Damasiens sur le sol de l'Hudres ? s'indigna Elgire. Jamais !
- C'est pour le bien du royaume, Elgire, reprit la reine d'un
ton patient, comme si elle raisonnait un enfant. Si cette idée
vous répugne, vous n'avez qu'à vous hâter
de ramener vos amis. Car je vous confie la mission de les retrouver,
puisque c'est votre idée.
- Dansec et Léonte, c'est cela, ma reine ? insista le
duc de Sargus, ses intonations hésitant entre la colère,
la joie et la frustration. Ils ne voudront peut-être pas
revenir. »
Lyntas riva son regard intense dans les yeux bleu pâle
d'Elgire. Ce dernier ne broncha pas.
En proposant de ramener les anciens conseillers militaires du
roi Magne, le duc de Sargus pensait qu'il se ferait une ennemie.
Après tout, la reine ne l'avait jamais porté dans
son coeur : Elgire n'était-il pas un des derniers
loyaux serviteurs de Magne à toujours siéger au
conseil royal ?
Le regard intense de Lyntas demeura impénétrable.
Le duc, comme tous les autres hommes qui s'étaient aventurés
à soutenir l'oeil de la reine, finit par baisser les yeux.
Les extrémités des lèvres droites et minces
de Lyntas se soulevèrent imperceptiblement, mais lorsqu'elle
répondit au vieil homme, sa voix n'exprimait aucune émotion :
« À vous de les convaincre. »
Sur ce, la reine se leva, passa devant ses conseillers qui se
dressèrent en hâte pour la saluer, et gagna la sortie.
Avant de disparaître dans l'escalier, elle marqua une pause,
posa un doigt songeur sur ses lèvres, puis ajouta à
l'adresse d'Elgire :
« Vous ramènerez également Léane.
Je ne veux pas que les Shiraniens utilisent son absence comme
prétexte pour refuser d'aider la couronne. Mais le Namarre
reste où il est : le plus loin possible de l'Hudres. »
Cela ayant été dit, elle se retira.
Dès que l'écho de ses pas se fut éteint,
Elgire jeta un regard triomphant à Vilsin. Ce dernier
bouillait de rage derrière son masque impassible, et comme
la violence ne seyait guère à un grand prêtre
de Shir, Vilsin préféra se retirer avant de se
jeter sur l'impudent duc de Sargus.
Moebes et Antore imitèrent le grand prêtre, le premier
toujours perdu dans ses pensées, le second roulant de
grands yeux affolés. Bien que tous deux aient également
siégé au conseil du roi Magne, ni l'un ni l'autre
ne portaient une affection particulière à celui-ci.
Peu importait le dirigeant, du moment qu'ils conservaient leur
poste.
Diviser pour régner. Telle était la stratégie
que Lyntas employait pour arriver à ses fins et, cette
fois, elle avait particulièrement bien réussi...
© 2004 Éditions
Alire & Héloïse Côté
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