(Extrait, p. 7-15)
Penlocke
J'en ai vu de toutes les sortes au Sensastrip, mais jamais
comme la créature qui y est entrée ce soir-là.
J'ai donné un coup de coude sur le bras flasque de Bulldog,
qui s'est tourné en direction de la porte aussi vite que
ses nombreux kilos de graisse le lui permettaient. Je ne pourrais
pas dire quel genre de regard il a eu à ce moment-là,
ni à aucun autre moment d'ailleurs, parce que ses yeux
sont éternellement camouflés sous les auvents que
forment ses épais sourcils noirs.
- Habillée comme ça, survivra pas longtemps dans
le quartier, a dit Bulldog.
C'est Keen, le détective, qui, un soir, comme ça,
a baptisé Henry « Bulldog ». Et
c'est resté, parce qu'Henry a vraiment des bajoues et
une mâchoire en galoche.
Moi, c'est Randy. Ça veut dire chaud lapin. Personne n'a
jamais pensé à me donner un autre nom que celui-là
parce qu'il me convient parfaitement.
La créature portait un tricot pourpre, étriqué,
qui mettait en évidence un ventre plat à la peau
très blanche. Ses longues jambes minces gainées
de nylon sortaient d'une jupette en vinyle noir. Mais ce qui
me fascinait le plus dans son attirail de pute, c'était
la coiffure ; ses longs cheveux noirs étaient retenus
sur le dessus de la tête à l'aide d'un cône
de cuir dans lequel étaient fixées deux baguettes
chinoises vert fluo. Ça lui donnait une allure de génie
pervers qui me plaisait bien. Et, dès que ses magnifiques
yeux sombres soulignés de fard ont croisé les miens,
j'ai tout de suite bandé. Puis je l'ai regardée
s'éloigner vers l'arrière du Sensastrip sur ses
escarpins aux talons aussi hauts que ceux des danseuses.
La soirée s'est déroulée comme d'habitude.
Les clients sirotaient leur consommation ; les réguliers
jasaient entre eux et les autres s'intéressaient aux effeuilleuses.
J'avais espéré que la créature vienne s'installer
au bar, mais elle avait préféré s'asseoir
seule dans un coin sombre. Elle avait allumé une première
cigarette et elle était restée là, à
fumer sans arrêt et à boire du whisky. J'enviais
Scan qui, ce soir-là, servait aux tables.
De longues minutes se sont écoulées sans que la
créature fasse quoi que ce soit à part fumer, boire
et lancer des regards dénués d'expression à
gauche et à droite. Elle ne s'intéressait à
personne en particulier, pas même aux spectacles qui s'enchaînaient
sur la scène du Sensastrip. Son allure de poupée
vulnérable jurait avec son attitude farouche. Personne
ne s'était assis à sa table.
Beaucoup plus tard, alors que je remplissais un verre, j'ai senti
le coude de Bulldog s'enfoncer amicalement dans mes reins.
- Tu veux servir la créature ? m'a-t-il offert, tout
bas.
Je me suis retourné ; le visage qui me faisait face
était d'un blanc si pur que j'en ai été
presque ébloui. J'ai ensuite été happé
par l'intense regard noir de la créature, dans lequel
brillait une lueur inquiétante. Et combien excitante.
Plutôt que de lui demander ce qu'elle voulait, je lui ai
servi un whisky. Elle m'a gratifié d'un sourire cynique.
Elle a ensuite tiré une longue bouffée de cigarette
qu'elle a expirée, la tête penchée vers l'arrière.
J'étais hypnotisé par les baguettes fluo qui se
croisaient sur le sommet de sa tête. Chez quelqu'un d'autre,
elles auraient été ridicules. Sur cette créature,
elles devenaient un élément essentiel à
l'harmonie de son accoutrement.
- À demain, Randy, a dit Bulldog.
- Salut, ai-je répondu sans toutefois détacher
mon regard de la créature.
Il restait quelques clients dans la place, mais les spectacles
étaient terminés. Scan nettoyait les tables. La
poupée a profité du moment pour parler :
- J'en veux un autre.
Sa voix était grave et sensuelle. Je lui ai servi un autre
whisky et je me suis accoudé devant elle.
- Comment tu t'appelles ?
Elle a frappé une des baguettes vertes d'un de ses longs
ongles vernis de rouge.
- Stick.
Stick, ça me plaisait. Ça pouvait être mâle
ou femelle ou un peu des deux. Peu importe. J'avais juste envie
de baiser cette créature. Et c'était réciproque
car, une vingtaine de minutes plus tard, je saluais Scan, qui
passait le balai, et je sortais accompagné de Stick.
La porte arrière du Sensastrip débouche sur une
des ruelles laides et macabres de Penlocke. On y voit à
peine, car la majorité des ampoules des lampadaires sont
brûlées et personne ne les remplace. C'est une autre
histoire avec les ordures. Il y a bien un camion qui passe de
temps en temps, mais on ne sait jamais quand et rien ne garantit
que les éboueurs vont tout ramasser.
Étonnamment gracieuse sur ses talons aiguilles, Stick
s'est accrochée à mon bras. La brise nocturne soufflait
dans ses cheveux dont il se dégageait une odeur exotique
l'emportant sur la puanteur des lieux.
Nous avons croisé le docteur Scotch, puis une danseuse
dont j'avais oublié le nom, et monsieur Sing Song, le
propriétaire de la Tumono House, qui m'a lancé
un curieux regard que je n'ai pu interpréter. Ces trois-là
n'étaient pas dangereux. Mais on aurait pu croiser des
violenceurs et, si ces derniers avaient eu envie de s'amuser
avec la poupée, même si je l'accompagnais, elle
n'aurait pas atteint vivante le bout de la ruelle.
Un énorme rat s'est soudain faufilé entre les pieds
de Stick, qui a perdu l'équilibre. Avant que j'aie pu
la retenir, elle est tombée sur le pavé humide,
tout près d'une flaque de boue. Sa jupe, relevée
sur les cuisses, dévoilait un porte-jarretelles. Je lui
ai tendu la main pour l'aider à se relever, mais elle
a ignoré mon geste. Elle s'est plutôt mise à
rire en se vautrant dans la boue. Lorsqu'elle s'est immobilisée
à plat ventre, la face écrasée contre le
pavé, les bras allongés au-dessus de sa tête
et le cul presque à l'air, je n'ai pu résister.
J'ai débouclé ma ceinture, baissé mon pantalon
et je me suis couché sur Stick.
Et tout le temps que je l'ai baisé, il a ri.
Après, Stick est resté là, étendu
dans ses vêtements de pute tout crottés.
Je suis rentré chez moi et j'ai pris une douche froide.
Une fois allongé sur mon matelas miteux, j'ai fumé
une cigarette. De ma main libre, je me suis amusé à
faire rouler entre mes doigts une des baguettes vert fluo que
j'avais enlevée des cheveux de la poupée à
couilles.
***
Le Sensastrip était plein à craquer. Bulldog,
en pleine forme mentale, avait la conversation facile.
- Alors, la catin, ça valait le coup ?
- Méchante baise, ai-je répondu, sans préciser
que Stick était un homme et qu'il avait ri tout le long.
- Tu as vu qui est là, ce soir ? Au fond, à
gauche. La table sous la fenêtre.
Pour mieux voir, j'ai froncé les sourcils en direction
de l'endroit indiqué par Bulldog. J'ai reconnu monsieur
Sing Song.
Prêt à aller servir son plateau rempli de consommations,
Scan s'est penché vers moi.
- Ce n'est pas le genre d'homme à se déplacer pour
rien, a-t-il précisé. Il doit avoir une bonne raison.
Un peu plus tard, lorsque Scan est venu me dire que monsieur
Sing Song désirait me parler, je n'ai pas été
surpris. Peut-être parce que la nuit précédente,
il m'avait regardé avec insistance. J'ai averti Bulldog
que je lui laissais le bar pour quelques minutes. Je me suis
faufilé jusqu'à la table du Chinois, où
je me suis assis. Monsieur Sing Song, petit et frêle, imposait
cependant le respect.
- Où est l'homme avec lequel tu étais hier soir ?
m'a-t-il demandé avec un drôle d'accent à
la fois chantant et saccadé.
- Je ne sais pas.
Le Chinois m'a scruté le fond des pupilles.
- Tu connais son nom ?
- Stick.
- Retrouve-le et viens me voir à la Tumono House.
Cette nuit-là, allongé sur mon matelas, cigarette
au coin de la bouche, je me suis dit que ce serait doublement
intéressant de retrouver Stick ; comme bien des Citéens,
j'avais envie de voir ce qui se cachait derrière l'intrigante
façade de la Tumono House.
***
J'avais naïvement cru qu'il serait facile de repérer
un travesti dans Penlocke. Mais la Cité est une agglomération
dans laquelle s'entrecroisent, de manière chaotique, une
multitude de rues, de ruelles et d'impasses, et je n'avais pas
le moindre indice pour orienter ma recherche. Après six
semaines à consacrer tous mes temps libres à parcourir
le dédale de la Cité, j'avais finalement abandonné,
déçu de ne pas savoir pourquoi monsieur Sing Song
s'intéressait à Stick, déçu aussi
parce que je ne verrais sans doute jamais l'intérieur
de la Tumono House.
La vie avait cependant poursuivi son cours : je dormais
le jour, travaillais le soir, puis baisais avec qui le désirait,
homme ou femme, presque toutes les nuits.
Ce soir-là, je suis sorti du Sensastrip seul. Un lointain
cliquetis de chaînes, l'arme préférée
des violenceurs, m'a incité à presser le pas jusqu'à
ce qu'un autre bruit, plus faible mais plus près, attire
mon attention. J'ai cessé de marcher. Quelque chose roulait
vers moi sur le pavé. Une baguette vert fluo s'est arrêtée
sur le bout de mon soulier. J'ai regardé d'où venait
l'objet. Stick était là, appuyé contre un
mur de briques rouges. En quelques enjambées, il était
près de moi. Avec ses longs cheveux libres, son visage
aux traits androgynes et son corps camouflé sous un long
manteau noir, il demeurait une énigme sexuelle pour qui
n'avait pas eu, comme moi, la chance de vérifier.
Stick a ramassé la baguette et l'a fourrée dans
la poche gauche de mon blouson. Du bout de ses lèvres
écarlates, il m'a embrassé sur la bouche, puis
il a glissé son bras sous le mien.
C'était curieux : toutes ces semaines où j'avais
cherché Stick, jamais la pensée que ce serait lui
qui viendrait vers moi ne m'avait effleuré l'esprit.
***
À l'heure où toute la Cité dort, on a
frappé à ma porte. Peu enthousiaste, je me suis
levé et j'ai ouvert. Le regard stoïque de monsieur
Sing Song m'a fait l'effet d'une douche froide.
Stick était chez moi depuis une semaine. J'avais écourté
mes heures de travail au Sensastrip afin de passer la majeure
partie de mes nuits à baiser avec lui. Comme j'avais trouvé
un amant aussi sexuellement inlassable que moi, l'idée
d'aller avertir monsieur Sing Song du retour de Stick n'avait
pas eu la priorité dans mes pensées.
- Où est-il ?
- Dans mon lit.
Le Chinois n'a pas attendu mon consentement. Il est entré.
Sa silhouette très droite était cachée sous
une tunique bleu foncé. Il s'est installé debout
derrière la porte fermée, puis il m'a fait signe,
d'un rapide mouvement des doigts, de réveiller Stick.
La créature dormait dur. Je l'ai secouée un peu,
puis giflée doucement, en vain. J'essayais de trouver
quelque chose à dire de plus constructif qu'une bordée
de jurons quand le propriétaire de la Tumono House s'est
approché du lit. Il a brusquement retiré la couverture
et, non sans une lueur de malice dans le regard, il a empoigné
les couilles de Stick. Ce dernier s'est redressé aussi
rapidement qu'un animal et, avec une force surprenante, il a
agrippé la main qui l'empoignait. Le Chinois et la créature
se sont toisés d'un regard sombre, puis ils ont tous les
deux lâché prise. Monsieur Sing Song s'est redressé
dignement, tandis que la créature s'asseyait sur le lit,
les cheveux mêlés et l'oeil cerné de fard.
- Habille-toi, a ordonné le Chinois.
Stick a pris le paquet de cigarettes qui traînait par terre,
près du lit. Il s'est appuyé contre le mur fissuré,
les genoux pointant vers le plafond, et il a allumé une
cigarette.
- J'attends dans le couloir, a dit monsieur Sing Song avant de
sortir.
Content de ne plus avoir à subir la présence du
propriétaire de la Tumono House chez moi, je me suis assis
sur le lit face à Stick.
- Tu peux sortir par la fenêtre, ai-je suggéré.
Il m'a regardé, mais j'étais incapable de déceler
la moindre émotion dans ses yeux noirs insondables.
Je n'avais aucune idée de ce qu'il pensait. Stick préférait
fumer que parler. Je ne savais rien de lui et, comme il ne posait
pas de questions, il ne savait rien de moi non plus.
J'ai allumé à mon tour une cigarette et j'ai commencé
à caresser les jambes maigrichonnes de Stick. Il m'a gratifié
d'un coup de pied. J'ai tenté de lui attraper une cheville,
mais j'ai eu droit à un deuxième coup de pied plus
violent. J'avais soudain envie de baiser, mais je n'ai pas insisté.
Stick est descendu du lit. Il a ramassé sa jupe en vinyle
et son tricot sur le dossier d'une chaise. Après les avoir
regardés un moment - j'avais l'impression qu'il se demandait
si ces vêtements étaient bien les siens -, il les
a lancés par terre. Il est ensuite entré dans la
minuscule salle de bain sans fermer la porte. J'ai pu l'observer
à loisir brosser sa longue crinière, vérifier
l'état de ses ongles et se rafraîchir le visage
à l'aide d'un coin de serviette mouillée, un rituel
féminin soudain interrompu par un jet d'urine tombant
de haut dans la cuvette. Le contraste m'a fait sourire. Je me
suis alors demandé depuis combien de temps je n'avais
pas souri.
Stick est sorti de la salle de bain, les yeux toujours cernés
d'une trace de fard et le membre en érection. Il en avait
donc encore envie, lui aussi ? Son refus était uniquement
d'ordre pratique ; monsieur Sing Song l'attendait.
- J'ai besoin de vêtements.
Je ne lui ai pas demandé pourquoi il ne voulait pas remettre
les siens.
- Fouille derrière le rideau.
Il a écarté le bout de tissu kaki qui camouflait
mes fringues et il a choisi le seul complet, gris foncé
à fines rayures, qui s'y trouvait. Il a enfilé
le pantalon et le veston à même sa peau nue. À
ces vêtements trop grands pour lui, qui lui donnaient toutefois
une allure décontractée, il a ajouté une
paire de bottes usées, de style militaire. Il a jeté
son long manteau sur ses épaules et il est venu m'embrasser
sur la bouche. Je me suis permis une rapide caresse vicieuse
qu'il ne m'a pas refusée.
Stick a rejoint monsieur Sing Song dans le couloir. Et, de nouveau
seul dans mon lit, j'ai souri une deuxième fois ;
durant toutes ces semaines où j'avais cherché Stick,
jamais je n'avais pensé à lui habillé en
homme...
© 2003 Éditions
Alire & Natasha Beaulieu
Pour
connaître la suite...