Contacts



Auteurs


Romans
Nouvelles
Essais


Catalogue
Commandes


L'ASFFQ


Manuscrits


Sur le Web...


Sortie

L'Eau noire
(Les Cités intérieures -2)

de

Natasha Beaulieu

 

 

(Extrait, p. 7-15)


Penlocke

J'en ai vu de toutes les sortes au Sensastrip, mais jamais comme la créature qui y est entrée ce soir-là. J'ai donné un coup de coude sur le bras flasque de Bulldog, qui s'est tourné en direction de la porte aussi vite que ses nombreux kilos de graisse le lui permettaient. Je ne pourrais pas dire quel genre de regard il a eu à ce moment-là, ni à aucun autre moment d'ailleurs, parce que ses yeux sont éternellement camouflés sous les auvents que forment ses épais sourcils noirs.
- Habillée comme ça, survivra pas longtemps dans le quartier, a dit Bulldog.
C'est Keen, le détective, qui, un soir, comme ça, a baptisé Henry « Bulldog ». Et c'est resté, parce qu'Henry a vraiment des bajoues et une mâchoire en galoche.
Moi, c'est Randy. Ça veut dire chaud lapin. Personne n'a jamais pensé à me donner un autre nom que celui-là parce qu'il me convient parfaitement.
La créature portait un tricot pourpre, étriqué, qui mettait en évidence un ventre plat à la peau très blanche. Ses longues jambes minces gainées de nylon sortaient d'une jupette en vinyle noir. Mais ce qui me fascinait le plus dans son attirail de pute, c'était la coiffure ; ses longs cheveux noirs étaient retenus sur le dessus de la tête à l'aide d'un cône de cuir dans lequel étaient fixées deux baguettes chinoises vert fluo. Ça lui donnait une allure de génie pervers qui me plaisait bien. Et, dès que ses magnifiques yeux sombres soulignés de fard ont croisé les miens, j'ai tout de suite bandé. Puis je l'ai regardée s'éloigner vers l'arrière du Sensastrip sur ses escarpins aux talons aussi hauts que ceux des danseuses.
La soirée s'est déroulée comme d'habitude. Les clients sirotaient leur consommation ; les réguliers jasaient entre eux et les autres s'intéressaient aux effeuilleuses.
J'avais espéré que la créature vienne s'installer au bar, mais elle avait préféré s'asseoir seule dans un coin sombre. Elle avait allumé une première cigarette et elle était restée là, à fumer sans arrêt et à boire du whisky. J'enviais Scan qui, ce soir-là, servait aux tables.
De longues minutes se sont écoulées sans que la créature fasse quoi que ce soit à part fumer, boire et lancer des regards dénués d'expression à gauche et à droite. Elle ne s'intéressait à personne en particulier, pas même aux spectacles qui s'enchaînaient sur la scène du Sensastrip. Son allure de poupée vulnérable jurait avec son attitude farouche. Personne ne s'était assis à sa table.
Beaucoup plus tard, alors que je remplissais un verre, j'ai senti le coude de Bulldog s'enfoncer amicalement dans mes reins.
- Tu veux servir la créature ? m'a-t-il offert, tout bas.
Je me suis retourné ; le visage qui me faisait face était d'un blanc si pur que j'en ai été presque ébloui. J'ai ensuite été happé par l'intense regard noir de la créature, dans lequel brillait une lueur inquiétante. Et combien excitante. Plutôt que de lui demander ce qu'elle voulait, je lui ai servi un whisky. Elle m'a gratifié d'un sourire cynique. Elle a ensuite tiré une longue bouffée de cigarette qu'elle a expirée, la tête penchée vers l'arrière.
J'étais hypnotisé par les baguettes fluo qui se croisaient sur le sommet de sa tête. Chez quelqu'un d'autre, elles auraient été ridicules. Sur cette créature, elles devenaient un élément essentiel à l'harmonie de son accoutrement.
- À demain, Randy, a dit Bulldog.
- Salut, ai-je répondu sans toutefois détacher mon regard de la créature.
Il restait quelques clients dans la place, mais les spectacles étaient terminés. Scan nettoyait les tables. La poupée a profité du moment pour parler :
- J'en veux un autre.
Sa voix était grave et sensuelle. Je lui ai servi un autre whisky et je me suis accoudé devant elle.
- Comment tu t'appelles ?
Elle a frappé une des baguettes vertes d'un de ses longs ongles vernis de rouge.
- Stick.
Stick, ça me plaisait. Ça pouvait être mâle ou femelle ou un peu des deux. Peu importe. J'avais juste envie de baiser cette créature. Et c'était réciproque car, une vingtaine de minutes plus tard, je saluais Scan, qui passait le balai, et je sortais accompagné de Stick.
La porte arrière du Sensastrip débouche sur une des ruelles laides et macabres de Penlocke. On y voit à peine, car la majorité des ampoules des lampadaires sont brûlées et personne ne les remplace. C'est une autre histoire avec les ordures. Il y a bien un camion qui passe de temps en temps, mais on ne sait jamais quand et rien ne garantit que les éboueurs vont tout ramasser.
Étonnamment gracieuse sur ses talons aiguilles, Stick s'est accrochée à mon bras. La brise nocturne soufflait dans ses cheveux dont il se dégageait une odeur exotique l'emportant sur la puanteur des lieux.
Nous avons croisé le docteur Scotch, puis une danseuse dont j'avais oublié le nom, et monsieur Sing Song, le propriétaire de la Tumono House, qui m'a lancé un curieux regard que je n'ai pu interpréter. Ces trois-là n'étaient pas dangereux. Mais on aurait pu croiser des violenceurs et, si ces derniers avaient eu envie de s'amuser avec la poupée, même si je l'accompagnais, elle n'aurait pas atteint vivante le bout de la ruelle.
Un énorme rat s'est soudain faufilé entre les pieds de Stick, qui a perdu l'équilibre. Avant que j'aie pu la retenir, elle est tombée sur le pavé humide, tout près d'une flaque de boue. Sa jupe, relevée sur les cuisses, dévoilait un porte-jarretelles. Je lui ai tendu la main pour l'aider à se relever, mais elle a ignoré mon geste. Elle s'est plutôt mise à rire en se vautrant dans la boue. Lorsqu'elle s'est immobilisée à plat ventre, la face écrasée contre le pavé, les bras allongés au-dessus de sa tête et le cul presque à l'air, je n'ai pu résister. J'ai débouclé ma ceinture, baissé mon pantalon et je me suis couché sur Stick.
Et tout le temps que je l'ai baisé, il a ri.
Après, Stick est resté là, étendu dans ses vêtements de pute tout crottés.
Je suis rentré chez moi et j'ai pris une douche froide. Une fois allongé sur mon matelas miteux, j'ai fumé une cigarette. De ma main libre, je me suis amusé à faire rouler entre mes doigts une des baguettes vert fluo que j'avais enlevée des cheveux de la poupée à couilles.

***

Le Sensastrip était plein à craquer. Bulldog, en pleine forme mentale, avait la conversation facile.
- Alors, la catin, ça valait le coup ?
- Méchante baise, ai-je répondu, sans préciser que Stick était un homme et qu'il avait ri tout le long.
- Tu as vu qui est là, ce soir ? Au fond, à gauche. La table sous la fenêtre.
Pour mieux voir, j'ai froncé les sourcils en direction de l'endroit indiqué par Bulldog. J'ai reconnu monsieur Sing Song.
Prêt à aller servir son plateau rempli de consommations, Scan s'est penché vers moi.
- Ce n'est pas le genre d'homme à se déplacer pour rien, a-t-il précisé. Il doit avoir une bonne raison.
Un peu plus tard, lorsque Scan est venu me dire que monsieur Sing Song désirait me parler, je n'ai pas été surpris. Peut-être parce que la nuit précédente, il m'avait regardé avec insistance. J'ai averti Bulldog que je lui laissais le bar pour quelques minutes. Je me suis faufilé jusqu'à la table du Chinois, où je me suis assis. Monsieur Sing Song, petit et frêle, imposait cependant le respect.
- Où est l'homme avec lequel tu étais hier soir ? m'a-t-il demandé avec un drôle d'accent à la fois chantant et saccadé.
- Je ne sais pas.
Le Chinois m'a scruté le fond des pupilles.
- Tu connais son nom ?
- Stick.
- Retrouve-le et viens me voir à la Tumono House.
Cette nuit-là, allongé sur mon matelas, cigarette au coin de la bouche, je me suis dit que ce serait doublement intéressant de retrouver Stick ; comme bien des Citéens, j'avais envie de voir ce qui se cachait derrière l'intrigante façade de la Tumono House.

***

J'avais naïvement cru qu'il serait facile de repérer un travesti dans Penlocke. Mais la Cité est une agglomération dans laquelle s'entrecroisent, de manière chaotique, une multitude de rues, de ruelles et d'impasses, et je n'avais pas le moindre indice pour orienter ma recherche. Après six semaines à consacrer tous mes temps libres à parcourir le dédale de la Cité, j'avais finalement abandonné, déçu de ne pas savoir pourquoi monsieur Sing Song s'intéressait à Stick, déçu aussi parce que je ne verrais sans doute jamais l'intérieur de la Tumono House.
La vie avait cependant poursuivi son cours : je dormais le jour, travaillais le soir, puis baisais avec qui le désirait, homme ou femme, presque toutes les nuits.
Ce soir-là, je suis sorti du Sensastrip seul. Un lointain cliquetis de chaînes, l'arme préférée des violenceurs, m'a incité à presser le pas jusqu'à ce qu'un autre bruit, plus faible mais plus près, attire mon attention. J'ai cessé de marcher. Quelque chose roulait vers moi sur le pavé. Une baguette vert fluo s'est arrêtée sur le bout de mon soulier. J'ai regardé d'où venait l'objet. Stick était là, appuyé contre un mur de briques rouges. En quelques enjambées, il était près de moi. Avec ses longs cheveux libres, son visage aux traits androgynes et son corps camouflé sous un long manteau noir, il demeurait une énigme sexuelle pour qui n'avait pas eu, comme moi, la chance de vérifier.
Stick a ramassé la baguette et l'a fourrée dans la poche gauche de mon blouson. Du bout de ses lèvres écarlates, il m'a embrassé sur la bouche, puis il a glissé son bras sous le mien.
C'était curieux : toutes ces semaines où j'avais cherché Stick, jamais la pensée que ce serait lui qui viendrait vers moi ne m'avait effleuré l'esprit.

***

À l'heure où toute la Cité dort, on a frappé à ma porte. Peu enthousiaste, je me suis levé et j'ai ouvert. Le regard stoïque de monsieur Sing Song m'a fait l'effet d'une douche froide.
Stick était chez moi depuis une semaine. J'avais écourté mes heures de travail au Sensastrip afin de passer la majeure partie de mes nuits à baiser avec lui. Comme j'avais trouvé un amant aussi sexuellement inlassable que moi, l'idée d'aller avertir monsieur Sing Song du retour de Stick n'avait pas eu la priorité dans mes pensées.
- Où est-il ?
- Dans mon lit.
Le Chinois n'a pas attendu mon consentement. Il est entré. Sa silhouette très droite était cachée sous une tunique bleu foncé. Il s'est installé debout derrière la porte fermée, puis il m'a fait signe, d'un rapide mouvement des doigts, de réveiller Stick.
La créature dormait dur. Je l'ai secouée un peu, puis giflée doucement, en vain. J'essayais de trouver quelque chose à dire de plus constructif qu'une bordée de jurons quand le propriétaire de la Tumono House s'est approché du lit. Il a brusquement retiré la couverture et, non sans une lueur de malice dans le regard, il a empoigné les couilles de Stick. Ce dernier s'est redressé aussi rapidement qu'un animal et, avec une force surprenante, il a agrippé la main qui l'empoignait. Le Chinois et la créature se sont toisés d'un regard sombre, puis ils ont tous les deux lâché prise. Monsieur Sing Song s'est redressé dignement, tandis que la créature s'asseyait sur le lit, les cheveux mêlés et l'oeil cerné de fard.
- Habille-toi, a ordonné le Chinois.
Stick a pris le paquet de cigarettes qui traînait par terre, près du lit. Il s'est appuyé contre le mur fissuré, les genoux pointant vers le plafond, et il a allumé une cigarette.
- J'attends dans le couloir, a dit monsieur Sing Song avant de sortir.
Content de ne plus avoir à subir la présence du propriétaire de la Tumono House chez moi, je me suis assis sur le lit face à Stick.
- Tu peux sortir par la fenêtre, ai-je suggéré.
Il m'a regardé, mais j'étais incapable de déceler la moindre émotion dans ses yeux noirs insondables.
Je n'avais aucune idée de ce qu'il pensait. Stick préférait fumer que parler. Je ne savais rien de lui et, comme il ne posait pas de questions, il ne savait rien de moi non plus.
J'ai allumé à mon tour une cigarette et j'ai commencé à caresser les jambes maigrichonnes de Stick. Il m'a gratifié d'un coup de pied. J'ai tenté de lui attraper une cheville, mais j'ai eu droit à un deuxième coup de pied plus violent. J'avais soudain envie de baiser, mais je n'ai pas insisté.
Stick est descendu du lit. Il a ramassé sa jupe en vinyle et son tricot sur le dossier d'une chaise. Après les avoir regardés un moment - j'avais l'impression qu'il se demandait si ces vêtements étaient bien les siens -, il les a lancés par terre. Il est ensuite entré dans la minuscule salle de bain sans fermer la porte. J'ai pu l'observer à loisir brosser sa longue crinière, vérifier l'état de ses ongles et se rafraîchir le visage à l'aide d'un coin de serviette mouillée, un rituel féminin soudain interrompu par un jet d'urine tombant de haut dans la cuvette. Le contraste m'a fait sourire. Je me suis alors demandé depuis combien de temps je n'avais pas souri.
Stick est sorti de la salle de bain, les yeux toujours cernés d'une trace de fard et le membre en érection. Il en avait donc encore envie, lui aussi ? Son refus était uniquement d'ordre pratique ; monsieur Sing Song l'attendait.
- J'ai besoin de vêtements.
Je ne lui ai pas demandé pourquoi il ne voulait pas remettre les siens.
- Fouille derrière le rideau.
Il a écarté le bout de tissu kaki qui camouflait mes fringues et il a choisi le seul complet, gris foncé à fines rayures, qui s'y trouvait. Il a enfilé le pantalon et le veston à même sa peau nue. À ces vêtements trop grands pour lui, qui lui donnaient toutefois une allure décontractée, il a ajouté une paire de bottes usées, de style militaire. Il a jeté son long manteau sur ses épaules et il est venu m'embrasser sur la bouche. Je me suis permis une rapide caresse vicieuse qu'il ne m'a pas refusée.
Stick a rejoint monsieur Sing Song dans le couloir. Et, de nouveau seul dans mon lit, j'ai souri une deuxième fois ; durant toutes ces semaines où j'avais cherché Stick, jamais je n'avais pensé à lui habillé en homme...

© 2003 Éditions Alire & Natasha Beaulieu


Pour connaître la suite...