(Chapitre 3, Ambassade, p. 31-39)
Une main chaude et ferme secouait doucement l'épaule
de Dérec. Il perçut la lumière avant même
d'ouvrir les yeux. Une gloire de rayons obliques, tel de l'or
diaphane, déversait sa lumière matinale dans la
caverne.
Le jeune homme devait sembler désorienté, car Jorgès
lui demanda :
- Allez-vous pouvoir m'emmener à bord du Sköll,
Nicolas, ou préférez-vous que nous fassions venir
un pilote ?
- Non non, bien sûr. Je veux dire oui, bafouilla l'officier,
je vais vous piloter. Quelle heure est-il ?
De fait, Casimir Jorgès aurait pu se rendre jusqu'au patrouilleur
sans escorte : ce n'était guère en demander beaucoup
au pilote automatique, que de faire la navette entre deux vaisseaux
sur des orbites jumelles. Dérec n'en fit guère
plus, du reste, profitant du court trajet pour utiliser la toilette
exiguë de la navette.
Une fois à bord du patrouilleur Sköll, l'émissaire
dit :
- J'ai le temps de passer voir le médic, cela contentera
votre commandant et ça vous laissera le temps de faire
un arrêt à votre cabine, Nicolas. Nous nous retrouverons
à la salle de conférences ?
- C'est que, je ne pense pas que... J'ai seulement le grade d'enseigne...
- Comme je vous l'ai dit cette nuit, vous êtes touché
par les Mentors, Nicolas Dérec.
Le métapse ne gardait aucun souvenir de cette conversation.
Jorgès se méprit sur son expression.
- « Avez été touché, » «
serez touché », cela reste accessoire : le
contact est là, quelque part dans le temps. Cela rend
votre présence à la réunion au moins aussi
pertinente que celle du commandant Gupta, sinon plus...
Dérec hocha la tête, espérant que l'argument
paraîtrait aussi irrécusable aux gouverneurs d'Érymède.
Surtout il espérait que lui reviendrait la mémoire
d'un entretien que la nuit avait complètement englouti.
*
Par communitachyons, les signaux mettaient environ deux secondes
à se rendre d'Érymède au Sköll,
et vice-versa. Le débit étant fort restreint, les
échanges se limitaient à la voix. Il ne s'agirait
donc pas d'une authentique holoconférence, où l'image
des interlocuteurs était transmise en temps réel.
Les représentations holographiques de chaque participant
avaient été fournies à l'avance ; les
systèmes experts qui géraient la communication
synthétisaient des mouvements de bouches et les synchronisaient
aux paroles, parvenant même à rendre des expressions
faciales lorsque les intonations étaient suffisamment
explicites.
Le Conseil supérieur d'Érymède se trouvait
réuni presque au complet, ses membres ayant été
prévenus sans retard du fait qu'un patrouilleur avait
repris contact avec La Jetée. Du côté
du Sköll, seuls Jorgès, le commandant Gupta
et Nicolas Dérec participaient à la réunion.
La présidente du Conseil, Necia Trevelyan, et quelques-uns
de ses collègues s'étaient étonnés
de la présence du jeune officier, toutefois l'émissaire
avait été catégorique : il ignorait
pourquoi il avait vu la visite du métapse juste
après ses entretiens avec les Mentors, mais il en gardait
l'intuition d'un lien, d'un rapport encore indéterminé
entre Dérec et ce qu'il avait à raconter.
Pâle et défait, bien peu reposé par une nuit
passée sur le sol d'une caverne, le jeune officier se
promettait d'écouter sans dire un mot. Douze ans plus
tôt il aurait souri à la vue de ce demi-cercle de
fantômes holographiques, dans certains cas imparfaitement
accoudés sur la table de conférence, qui elle était
bien tangible à bord du Sköll. Les quiproquos
générés par les quatre secondes de délai
l'auraient amusé, à l'occasion.
Plus maintenant. Pour l'heure, tandis qu'il passait machinalement
un revers de main sur sa joue rasée en hâte, il
était presque douloureusement conscient de la gravité
du moment : Casimir Jorgès avait rencontré
les créateurs d'Érymède et il allait faire
rapport de sa rarissime ambassade.
Après un moment, il devint évident que l'émissaire
ne savait par où commencer. La veille (ceci, Dérec
s'en souvenait), il avait tenté d'expliquer à son
jeune visiteur ce que c'était comme expérience,
d'être contacté par les Mentors. « Imaginez
qu'on vous débarque inopinément dans un paysage
que vous n'avez jamais vu en photo ni en vidéo, disons
les déserts salins de Bolivie, ou mieux encore un endroit
dont vous ne soupçonniez même pas l'existence. Imaginez
vous retrouver brusquement là alors que vous ne saviez
même pas qu'on vous emmenait en excursion, et vous aurez
une petite idée du dépaysement. Le sentiment
d'étrangeté »...
Mais Jorgès avait vite renoncé - « Et puis
non, mauvais exemple... » -, laissant retomber le silence.
Dérec s'était bien gardé de le sonder pour
trouver dans son esprit les sentiments pour lesquels l'émissaire
n'avait pas de mots.
Aussi la présidente Trevelyan prit-elle l'initiative de
diriger la réunion.
- Nous avions bien des questions pour les Mentors, rappela-t-elle,
mais les principales avaient trait aux Alii... et à leur...
- Leur curiosité malsaine, proposa la conseillère
Sing Ha en voyant que la présidente cherchait un euphémisme.
Les opinions variaient sur l'ampleur du problème, toutefois
on s'entendait généralement sur le fait que les
« enlevés » étaient moins
nombreux que le voulait la croyance populaire terrienne - sûrement
pas les centaines de milliers qu'avançaient les médias
à sensation états-uniens. N'empêche, on savait
que les Alii, à l'occasion, s'emparaient de Terriens,
et ce depuis près d'un demi-siècle. Ils les remettaient
physiquement intacts, généralement plusieurs heures
ou quelques jours après l'enlèvement - plus rarement
au terme de semaines d'absence. (Les disparitions définitives
étaient le seul fait des Éryméens, pour
autant que l'on sût, et se faisaient toujours avec le consentement
des Terriens concernés.) À la différence
du bétail sur lequel les Alii faisaient des prélèvements
chirurgicaux nocturnes, aux usages indéterminés,
les humains enlevés ne gardaient généralement
aucune trace de mauvais traitement. Ce qui ne signifiait pas
qu'ils n'en gardaient aucune séquelle.
- « Les Alii sont nos enfants, tout comme vous... »
Voilà ce que les Mentors ont répondu.
- « Nos enfants » ? s'étonna la conseillère
Quesada au terme des quatre secondes de délai.
- Ou « nos protégés », nuança
l'émissaire sur un ton posé. L'échange se
déroulait parfois par télépathie, d'autres
fois par la parole. « Que tous nos enfants oeuvrent
en paix et en harmonie les uns avec les autres... »
- « Oeuvrer », trouva à redire un autre conseiller.
- Ou « s'acquittent de leurs tâches », ou «
mènent à bien leur mission ». Apparemment
vous n'avez jamais vécu d'échange télépathique,
conseiller Equilbey.
La discussion intéressait Dérec à plusieurs
titres, néanmoins il s'abstint d'intervenir. Les échanges
télépathiques pouvaient être d'une grande
précision, mais s'agissant de notions plus abstraites
ils laissaient effectivement place à une part d'interprétation,
tout comme la traduction. Échanger avec un esprit d'une
autre race intelligente, voilà qui ne simplifiait certainement
pas la tâche. Aussi compatissait-il avec les efforts de
l'émissaire Jorgès pour rapporter le plus fidèlement
possible le message des Mentors.
- Vous ont-ils laissé le temps d'expliquer cette problématique
en détail ? demanda le vice-président Xiou
Zhang. Le dossier que nous avions préparé...
Jorgès hocha patiemment la tête, en signe d'approbation :
- Oui, tout ça : les incursions des Alii, les mouvements
de leurs soucoupes, leurs recherches biogénétiques,
le fait que leur manque de discrétion ne nous aidait pas
dans nos missions à nous... Ils m'ont patiemment laissé
exposer...
À l'autre bout, on n'avait pas attendu la fin de sa phrase
:
- Et les enlèvements, enfin ! Les prélèvements
non consentis, la constitution d'un cheptel de cobayes depuis
deux générations...
- Holà, comme vous y allez fort, conseillère Ninidze,
interrompit le vice-président Zhang. Nous avons présenté
aux Mentors un dossier constitué de faits avérés,
documentés, vidéographiés... Nous avons
volontairement laissé de côté les journaux
populaires terriens comme sources de témoignages. Personne
de sérieux ne croit que des Terriennes ont vraiment été
engrossées par des Petits Gris.
Casimir Jorgès leva une main apaisante ; puis, conscient
que seuls ses voisins Gupta et Dérec le voyaient, il demanda
le silence :
- S'il vous plaît, s'il vous plaît...
Lorsqu'il fut assuré qu'à l'autre bout de la communitachyon
on le laisserait parler, il énonça :
- Les Mentors semblent bien au fait des activités de leurs
autres protégés, et tout s'accomplit avec leur
bénédiction.
Dérec se demanda si c'était délibérément
que l'émissaire avait choisi cette locution qui pouvait,
en éryméen comme en français, porter ou
non des connotations de foi et de ferveur. Les Mentors qu'il
avait rencontrés lui étaient-ils apparus comme
des envoyés divins, même inconsciemment ? Ce
n'était en tout cas pas l'impression que Nicolas avait
gardée de sa conversation avec l'émissaire le soir
précédent. L'émoi de Jorgès était
perceptible et durable, néanmoins il ne relevait pas du
sentiment religieux. Bien sûr, Dérec aurait pu sonder
le vieil homme là-dessus, mettant à contribution
sa faculté d'empathie, mais en métapse bien élevé
il s'en abstiendrait, préférant ré-aborder
le sujet à la faveur d'un entretien où nulle fumée
d'herbes ne bleuirait l'atmosphère.
- Émissaire Jorgès, dit la présidente, vous
avez bien fait de nous rappeler que cette conversation doit respecter
un protocole. Je vous rends donc la parole. De ce côté-ci
de l'espace, je m'assurerai que personne ne vous interrompe ;
mes collègues noteront leurs questions et vous les poseront
seulement quand vous aurez fini de parler.
Nicolas Dérec se réinstalla dans son fauteuil.
Lorsqu'il s'était embarqué à bord du Sköll
cinq mois plus tôt, il ne s'attendait pas à
vivre des heures aussi captivantes
*
- J'ai vraiment eu l'impression, confiait Casimir Jorgès,
qu'ils ne jugent pas particulièrement important que les
Alii et nous partagions toute connaissance, ni même que
nous vivions en bonne harmonie. Du moment que nous ne nous nuisons
pas, les uns aux autres, et qu'il n'y a pas d'hostilité,
ça semble contenter les Mentors.
Après une pause qui aurait pu héberger un soupir
si Jorgès avait été plus extraverti, il
confia à ses auditeurs :
- Je vous avoue que j'ai été un peu troublé.
Oserais-je dire « déçu » ?
J'aurais cru que l'harmonie et la coopération étaient
des valeurs suprêmes pour nos Mentors.
Le silence suivant fut assez long pour que la présidente
Trevelyan ait l'occasion de demander à l'émissaire :
- Vous ont-ils dit autre chose, maître Jorgès ?
Le vieil homme hocha la tête affirmativement, esquissant
une grimace ironique dont seuls ses voisins Gupta et Dérec
furent témoins :
- Oui. Je crois... je crois que nous nous sommes fait gronder.
Oh, sans animosité, entendons-nous, mais fermement.
Voici le gros morceau, songea Nicolas en contemplant le
profil de vieil Indien de Jorgès.
- Les Mentors trouvent que nous nous acquittons bien mal de nos
responsabilités envers la Terre. Nos responsabilités
de gardiens, de protecteurs, de fiduciaires... Le mot anglais
custodians traduirait le mieux le terme qu'ils ont employé.
L'émissaire ménagea une pause, délibérément
prolongée. Necia Trevelyan ouvrit la porte ainsi entrebâillée :
- Vous avez bien dit « nos responsabilités envers
la Terre », et non « envers les Terriens » ?
- Vous avez bien compris, Madame la Présidente, et le
reproche des Mentors ne laissait aucune place à l'ambiguïté.
C'est la conseillère Sing Ha qui brisa le silence subséquent
:
- Eh bien, chers collègues, je dirais que nous assistons
là à un... léger déplacement des
préoccupations des Mentors.
- Cette préoccupation a toujours été au
premier plan, opina Casimir Jorgès : la Terre au
même rang que les Terriens. Mais vous pensez bien que j'ai
demandé un éclaircissement. Ce qu'il faut comprendre
désormais, c'est que c'est la planète qui
figure au premier plan de leurs préoccupations, devant
les Terriens.
Eh bien, songea Dérec, voilà un point
sur lequel les Mentors et moi sommes d'accord. Une pensée
qui lui fit tout drôle, dès sa formulation. Il ne
savait trop s'il devait être fier ou troublé par
une telle communauté d'esprit. Plus troublant encore :
les Mentors savaient-ils qu'il serait d'accord, ou même
qu'il était au nombre des Éryméens qui recevraient
en premier le message de l'émissaire ?
Et, infiniment plus troublant : les Mentors savaient-ils qu'il
existait, lui, Éryméen d'adoption parmi les millions
d'Éryméens, le dénommé Nicolas Dérec ?
*
Durant l'exposé de l'émissaire, Nicolas fut
brièvement distrait par une vision mentale, l'image d'un
Casimir Jorgès beaucoup plus vieux, participant à
une autre discussion - probablement informelle celle-là
car il y avait du vin et des victuailles sur une table, des aperçus
d'un paysage vert et ocre à l'arrière-plan.
Le jeune métapse reconnut une jonction, un phénomène
qui pour lui s'était déjà manifesté
plus d'une fois. C'était comme si un tunnel très
droit s'était ouvert entre deux moments fort éloignés
dans le temps, moments qui avaient en commun sa présence
à lui, Dérec, puisqu'il était le personnage-point-de-vue
à chaque extrémité de ce « conduit
» mental.
La particularité de cette expérience, aujourd'hui,
fut qu'il perçut les « parois »
du tunnel (ou du pont couvert, si on préférait
l'analogie du pont joignant les deux berges d'une rivière),
c'est-à-dire qu'il eut vraiment l'impression d'apercevoir
l'autre image « au bout » de quelque chose,
ce qui n'avait pas été le cas les premières
fois où il avait fait l'expérience de ce phénomène.
Le propre des jonctions était de ne durer qu'un instant
- en plus d'être fortuites - et celle-là ne fit
pas exception...
© 2008 Éditions
Alire & Daniel Sernine
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