(Chapitre 3, p. 30-37)
Carol entendit un déclic. La portière arrière
s'ouvrit à sa droite et André monta. Elle se glissa
sur le siège aussi loin de lui qu'elle le pouvait. Il
lui jeta un bref regard ; dans l'éclairage tamisé
de l'intérieur de la voiture, ses yeux gris cendré
semblaient produire une lueur, et cela la décontenança
un instant.
Un rayon de lumière provenant d'un réverbère
éclaira sa main juste avant qu'il ne referme la portière
; ses doigts étaient effilés, leurs mouvements,
précis, ses ongles, longs et bien manucurés. Elle
entendit la portière avant s'ouvrir et se refermer. Il
prit le téléphone, appuya sur trois chiffres, puis
parla en français. Aussitôt qu'il raccrocha, la
voiture se mit en route.
Il se cala dans la banquette de velours, étirant les jambes
avec délectation, le bras gauche étendu sur le
dossier, puis se tourna vers elle. Trop rapidement pour lui permettre
de réagir, André tendit la main et lui attrapa
le bras, l'attirant tout près de lui.
S'il avait eu l'intention de me tuer, il l'aurait fait là-bas,
dans le cul-de-sac, se dit-elle. Il reste le viol. Elle avait
lu que la meilleure façon de se défendre contre
un violeur était de s'enfuir, de lutter ou, si toutes
les autres tentatives avaient échoué, de coopérer
pour éviter d'être blessée, tout en guettant
l'occasion de se sauver ou d'obtenir de l'aide. Elle voyait mal
comment elle pouvait descendre de la voiture. Il semblait étrangement
fort ; si elle luttait contre lui, elle en ressortirait probablement
beaucoup plus amochée qu'elle ne l'était déjà.
Carol tenta de conserver son calme.
Il lui empoigna les cheveux et lui renversa la tête. Comme
ils roulaient dans une rue bordée de réverbères,
lumière et obscurité alternaient à un rythme
rapide et régulier à l'intérieur de la voiture.
Chaque fois que la lumière pénétrait par
la vitre arrière, elle entrevoyait ses traits. Il paraissait
plus en forme, à présent, moins affamé,
moins tourmenté.
Il dénoua le foulard peint à la main qu'elle portait
autour du cou, puis déboutonna lentement son manteau et
le haut de sa tunique, lui dénudant la gorge. La peur
accéléra le battement de son coeur. Ses mains,
à présent aussi chaudes qu'elles étaient
froides auparavant, se glissèrent dans son soutien-gorge.
Ses doigts caressèrent son mamelon gauche jusqu'à
ce qu'il durcît.
« Il y a combien de temps ? demanda-t-elle doucement. Que
vous n'avez pas été avec une femme ? »
Il ne répondit pas tout de suite. « Longtemps. Peut-être
trop longtemps. » Il la regarda d'un air étrange.
« Qu'allez-vous faire de moi ? »
Ses lèvres esquissèrent un sourire mauvais. «
Tout ce qui me plaît, Carol. Tout ce qui me plaît.
»
Sa bouche se posa brutalement sur la sienne, la plaquant contre
le siège velouté. Elle se sentit suffoquer, mais
il la tenait si solidement qu'elle ne pouvait se dégager
à présent. Elle se concentra pour rester calme,
se rappelant comment elle devait jouer ce rôle. C'était
la seule façon de s'en sortir.
Elle tendit la main et lui toucha la joue du bout des doigts.
Sa peau était chaude, douce et cireuse. Elle repoussa
son visage délicatement, sentant que tout geste agressif
serait immédiatement contrecarré, puis réduit
à néant. Peut-être parce qu'elle l'avait
simplement effleuré, il recula.
« J'ai un marché à vous proposer »,
dit-elle, à bout de souffle.
Il rejeta la tête vers l'arrière et éclata
de rire. Les phares d'une voiture filtrèrent par l'une
des vitres arrière. La lumière fit luire ses dents.
Cela ne dura qu'une seconde, mais elle fut saisie de voir combien
ses incisives étaient longues et effilées.
« Où as-tu pêché que tu pourrais être
en mesure de négocier avec moi ? » demanda-t-il,
manifestement toujours amusé à cette idée.
« Et mon corps ? Vous le voulez, je peux vous le donner.
- Je le prendrai, que tu me le donnes ou non.
- Ça, je le sais », dit-elle doucement.
Il relâcha un peu sa chevelure, mais continua à
la dévisager. Il avait, sous la lueur des réverbères,
une mine intriguée, alors elle décida d'en profiter.
« Je ne crois pas que vous vous rappeliez comment faire
l'amour à une femme. » Carol avait parlé
d'une voix douce en soutenant son regard. Elle avait déjà
joué cette scène avant aujourd'hui, ou du moins
une scène assez semblable pour qu'elle se permît
d'improviser.
Pendant un instant, il prit un air sombre, furieux. Mais soudain,
il se remit à rire. « Tu as du culot, ça,
on ne peut le nier. Ce sera un plaisir de te briser.
- Je sais que vous essayez de m'effrayer, mais ce n'est pas nécessaire.
Vous pouvez m'avoir de mon plein gré. Je serai consentante.
»
Il la tira par les cheveux, lui faisant de nouveau basculer la
tête vers l'arrière. « Si tu crois que j'ai
besoin de ton consentement, ta perception de la réalité
est sérieusement détraquée. »
Carol s'enjoignit de rester calme et de ne pas le quitter des
yeux. Ce n'était pas le moment de paniquer. Elle savait
que si elle voulait s'en sortir saine et sauve et cela
n'allait vraiment pas de soi , elle devait conserver la
maîtrise de la situation, jouer avec soin et ne pas laisser
la terreur la gagner. Il retournera ma terreur contre moi, se
prévint-elle. C'est un maître de l'intimidation.
« Tout ce que je dis, c'est que je crois être en
mesure de vous donner ce que vous voulez. Nous savons tous les
deux que vous avez le pouvoir de le prendre, mais ce serait plus
intéressant si je vous le donnais. »
Il continua à lui retenir la tête vers l'arrière,
en maintenant son visage au-dessus du sien. Il semblait buté,
en pleine possession de ses moyens, impossible à déjouer.
Elle savait qu'elle était à deux doigts de la catastrophe.
Après ce qui lui parut une éternité, il
dit : « Voyons voir quel "marché" tu as
à me proposer. »
Carol lui toucha la joue de nouveau. Sa peau était presque
trop douce. Elle aurait trouvé la texture et le contour
de son visage fascinants si la situation n'avait pas été
si périlleuse. Elle passa la main dans ses cheveux coiffés
avec art. Il paraissait confus.
« Je peux me donner à toi, dit-elle d'un ton séducteur.
Je peux être chaude, humide, ouverte. Est-ce que ça
ne te plairait pas ? »
Il lui attrapa la main. Son visage était redevenu sombre.
« Et ensuite ?
- Tu me laisses partir.
- Bon, voilà que tu demandes grâce !
- Je ne demande pas grâce. » Elle avait parlé
d'une voix ferme, un peu agacée, en camouflant sa peur.
« C'est un contrat. Nous savons tous les deux que tu es
un fétichiste qui aime le sang. Mais tu peux avoir du
sang de n'importe qui, n'est-ce pas ? Je t'offre quelque chose
de mieux. Mon sang n'a rien d'exceptionnel, n'est-ce pas ?
- Aucune personne n'a un sang exceptionnel, mais le sang, toujours,
est important.
- Es-tu en train de me dire que tu as du mal à en trouver
?
- Pas du tout.
- Alors, ce ne sera pas une grosse perte de me laisser le mien.
»
Il hésita, et Carol sentit qu'elle gagnait du terrain.
« Dis-moi une chose. La police. Lorsque tu affirmes avoir
des contacts, qu'est-ce que tu entends par là ? »
Il lui lâcha les cheveux de nouveau et la regarda en face.
« J'entends par là exactement ce que j'ai dit. »
Elle décida d'essayer de le dérider un peu, pour
gagner du temps. « L'hémophile de la ville, c'est
toi, hein ? Tout le monde te connaît et a peur de toi.
Tu es assez à l'aise financièrement pour qu'ils
te laissent avoir qui tu veux, n'est-ce pas, et ainsi ils ont
la paix.
- Bien sûr. Habituellement, j'obtiens ce dont j'ai besoin
des gens qui sont de passage dans la ville. L'homme près
du fleuve n'a pas eu de chance, mais il n'aurait pas dû
s'en mêler. Sa mort était un accident ; il est mort
d'une crise cardiaque. L'autopsie a révélé
une seule blessure sur son corps, la petite coupure au cou. La
police croit qu'elle s'est produite lorsqu'il est tombé.
Il a perdu un peu de sang, une faible quantité, au moment
de sa mort. » Il avait l'air de la mettre au défi
de le contredire. « De plus, le seul témoin oculaire
semble avoir disparu. »
Elle ne croyait pas ses paroles au sujet du vieil homme, mais
elle se sentit frémir. Personne ne va me rechercher, réalisa-t-elle.
Je suis vraiment à sa merci. Il lui fallut toute sa volonté
pour éviter d'afficher la peur qu'elle ressentait.
Ils avaient quitté la route du port et traversé
le pont de Cubzac. Ils roulaient maintenant sur une autoroute
à deux voies. Un panneau indiquait : Soulac-sur-Mer, 90
km. Pratiquement aucun autre véhicule ne circulait à
cet endroit.
« Voici ce que je te propose, dit-elle finalement. Nous
passons la nuit ensemble, rien que toi et moi. À mon hôtel.
»
Il rit de manière sarcastique. « Essaie autre chose.
»
« Chez toi, alors. » Elle essaya de plaisanter. «
À moins que tu ne dormes dans une crypte ? »
Il eut une moue dédaigneuse. « Voyons la suite.
- Eh bien, nous irons où tu voudras. Nous resterons ensemble
aussi longtemps, ou aussi peu de temps, que ton horaire te le
permettra. Je ferai tout ce que tu voudras, de bonne grâce,
avec enthousiasme. Demain matin, tu me laisseras partir, sans
prendre mon sang. Je quitterai Bordeaux sur-le-champ. Je n'en
parlerai à personne et tu n'entendras jamais plus parler
de moi, je te le promets. »
Il pencha la tête, la regardant comme si elle venait d'affirmer
qu'il y avait des cyborgs sur le bord de la route en train de
faire de l'auto-stop. Finalement, il dit : « Je peux prendre
un peu de sang. C'est comme contribuer à une collecte.
Tu n'en souffriras pas, à moins que je te laisse boire
le mien, et ça, n'y compte pas. C'est un club très
sélect, et on accepte les nouveaux membres sur invitation
seulement. »
Carol jongla avec l'idée de lui faire peur en lui annonçant
qu'elle était probablement porteuse du virus. Mais cela
annihilerait sa seule chance de s'en tirer. En outre, elle avait
honte de l'avouer. Le seul fait qu'il s'imaginait être
une sorte de vampire était suffisamment troublant, alors
elle ne dit rien et continua à le regarder dans les yeux.
Il croisa les bras. Quelques secondes plus tard, il lança
: « Il y a deux failles dans ton plan.
- Lesquelles ?
- Tu crois que tu vas faire tout ce que je veux de ton plein
gré. Tu peux bien le prétendre maintenant, mais
il y a certaines choses que tu ne seras pas trop empressée
de faire.
- Je les ferai, peu importe ce que ce sera. Je le promets. »
Il ricana, incrédule.
« Et l'autre problème ? demanda-t-elle.
- L'autre problème, c'est qu'une seule nuit, ça
ne pèse pas lourd dans la balance.
- En quoi consisterait un marché équitable, à
ton avis ?
- Il n'est pas question ici de marché équitable,
il n'y a que ma volonté qui compte. »
Il devenait irritable, et Carol savait qu'elle devait manoeuvrer
avec soin, sinon tout risquait d'être perdu.
Elle se tourna vers lui, laissant son sein effleurer son bras.
Ses lèvres montèrent jusqu'à son oreille
et sa main descendit vers son pantalon. À travers le lainage
léger, elle pouvait sentir son érection naissante.
Elle caressa doucement le tissu. « Deux nuits ? Une fin
de semaine ? » souffla-t-elle. Elle défit sa braguette
et toucha délicatement son pénis du bout de son
index. Il était chaud et dur, la peau avait une texture
un peu cireuse.
Carol se força à lui embrasser la joue, puis se
fraya un chemin vers ses lèvres. Elle les embrassa aussi,
mais sa bouche à lui ne répondit pas. Elle sentit
pourtant ses doigts se glisser dans sa chevelure. Elle passa
alors le bout de sa langue sur sa lèvre supérieure,
en suivant le contour, puis la fit lentement descendre vers le
milieu de sa lèvre inférieure, avec toute la sensualité
dont elle était capable. Il n'avait toujours aucune réaction.
Mais sous sa main son pénis durcissait, et elle se réjouit
de voir que sa tactique portait fruit.
Soudain, il lui repoussa la tête. Il paraissait furieux.
« Qu'est-ce que tu es ? Une pute professionnelle ? »
Elle s'arrêta, interloquée. Les conséquences,
s'il la rejetait, pouvaient lui être fatales. « Nnn...
non », dit-elle doucement, effrayée, sur le point
de pleurer de frustration.
Il marqua une pause, puis concéda : « D'accord.
Je suis curieux. » Tandis qu'il replaçait ses vêtements,
il précisa : « Deux semaines. »
Elle avait envie de vomir à l'idée de devoir passer
tout ce temps avec lui. Mais que pouvait-elle faire d'autre,
sinon jouer le jeu tant qu'elle ne trouverait pas une façon
de s'échapper ?
« Tu vas rester chez moi et te donner à moi. L'expression-clé,
ici, Carol, est "de bonne grâce". Dans quatorze
nuits à partir de maintenant, je te dépose en ville
et tu pars. Immédiatement. Je peux t'hypnotiser, mais
je ne le ferai pas : le défi serait moins grand. De plus,
ce seront probablement là les souvenirs les plus excitants
de ta petite vie misérable. Je répugnerais à
t'en déposséder. Mais ne te fais pas d'illusion.
Si tu tentes de t'échapper ou si, plus tard, tu parles
de moi à qui que ce soit, si tu révèles
qui je suis ou ce que je suis, je te traquerai sans merci. Quant
au reste, je te laisse t'en faire une idée avec les lambeaux
d'imagination dont tu peux disposer. »
Carol hocha la tête. « Et tu ne me prendras pas mon
sang ?
- Marché conclu ! »
À trente kilomètres du centre de villégiature
de Soulac-sur-Mer, la voiture quitta l'autoroute pour emprunter
un chemin de gravier. Ils prirent la direction de l'océan
et parvinrent à une grosse maison de pierre. Toutes les
lumières du rez-de-chaussée étaient allumées
et la maison paraissait éclatante, joyeuse et invitante.
Juste avant de descendre, André la regarda. « Je
t'ai dit que je peux boire ton sang sans te faire de mal. Pourquoi
tiens-tu tellement à m'empêcher de le prendre ?
»
Elle détourna le regard sans répondre.
© 2001 Éditions
Alire & Nancy Kilpatrick
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