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Les Enfants du solstice
(Les Chroniques de l'Hudres -2)

de

Héloïse Côté

 

 

(Extrait du chapitre 3, p. 44-54)

Quand les anciens conseillers du roi Magne atteignirent la grand-place de Dafidec, celle-ci était bondée et un grondement de mécontentement parcourait la foule. Tous les regards étaient rivés sur le parvis du temple où un parchemin avait été cloué par le crieur public.
Le destrier blanc de Léonte fendit la foule, qui s'écarta respectueusement au passage de son héros, non sans jeter des regards méfiants à l'adresse de Nantor qui le suivait. Ce dernier les ignora. Quand Léane, qui venait bonne dernière, le visage dissimulé par sa capuche, passa à son tour, les habitants se détournèrent, comme ils s'étaient peu à peu détournés de la déesse qu'elle servait au fil des ans, par crainte des représailles de la reine. La jeune femme chercha des yeux les chevaliers shiraniens présents dans l'assistance, mais n'en aperçut aucun.
Les trois cavaliers atteignirent le bas de l'escalier menant au temple, précédés par le murmure de l'assemblée.
Dès qu'il fut à portée de voix, Léonte apostropha le crieur public, qui était toujours sur place, comme son devoir l'obligeait.
« Crieur ! Dis-moi quel est le message de la reine. »
L'homme fit volte-face, découvrit l'identité de celui qui s'adressait à lui et esquissa une profonde révérence.
« Maître Léonte », le salua-t-il gravement.
Il se racla bruyamment la gorge et entreprit de lire le document, du ton solennel que commandaient les messages royaux et les mauvaises nouvelles qu'il avait pour fonction de communiquer à l'assistance illettrée :
« Moi, Lyntas, reine de l'Hudres, j'ai le devoir d'assurer le salut de l'âme de la majorité, et ce, en condamnant à périr sur le bûcher quiconque pratique encore le culte païen de la Dualité. Ce qui dicte mon action, c'est la volonté de purifier l'Hudres de tous les païens. Afin que le décret puisse être porté à la connaissance de tous, il conviendra de le faire proclamer, afficher partout et porter à la connaissance de tous, de façon à ce que nul n'ignore ma décision dictée par ma bienveillance.
- Je vois, dit froidement Léonte. Qui a signé ce décret, outre la reine ?
- Messires Antore, Vilsin et Moebes, maître. »
Sans ajouter un mot, Léonte fit tourner sa monture et reprit le chemin parcouru en sens inverse. Toujours dans son sillage, Nantor restait grave, même si le décret ne le touchait pas : la reine ne pouvait reprocher aux Namarres de ne pas servir Shir. Au contraire, c'était leur zèle à adorer le dieu unique qui causait leur rejet par les autres peuples.
Léane, par contre, avait du mal à conserver son calme. Représentante du culte interdit, elle serait la première brûlée si elle ne répudiait pas publiquement la déesse, un geste qu'elle ne voulait et ne pouvait accomplir. Parfaitement consciente de la menace qui planait de nouveau sur sa tête, elle scrutait nerveusement la foule tandis que son esprit fonctionnait à toute vitesse. Où se réfugierait-elle ? Le Valdes était exclu d'emblée, même si ses habitants adoraient Shirana. La nuit, les réminiscences de son séjour là-bas la pourchassaient et elle s'éveillait le corps baigné de sueur. Quant aux Osjes, qui pratiquaient la même religion que leurs cousins valdesiens, elle ne pouvait demander leur aide. Pas après avoir contribué à leur infliger une cuisante défaite.
« Léane de Tulirs ? »
Il y avait si longtemps qu'elle n'avait été appelée ainsi que, sur le coup, elle ne pensa pas qu'on s'adressait à elle. Léane avait quitté la ferme familiale alors qu'elle était toute jeune pour entrer au service de Shirana et avait presque oublié qu'elle avait été une autre personne que la grande prêtresse de la déesse. Ses parents étaient des serfs du duc de Tulirs, un des nombreux nobles qui ne siégeaient pas au conseil royal.
« Léane de Tulirs ? » réitéra la voix masculine, plus forte et avec une pointe d'impatience.
La foule entourant la grande prêtresse se tut. Elle se tourna finalement vers l'endroit d'où venait la voix, imitée par Léonte et Nantor. Un groupe de soldats à cheval s'approchait d'eux. Visiblement, ils avaient guetté leur arrivée, probablement dissimulés dans une ruelle. À l'écu sur leur armure, Léane les reconnut immédiatement comme des membres de la garde de la reine.
« Que me voulez-vous ? » s'enquit-elle, le coeur battant la chamade.
Elle savait parfaitement ce qu'ils voulaient. Cependant, elle se refusait à trahir sa peur devant eux en dépit de la petite voix dans sa tête qui la suppliait de déguerpir. Il était trop tard.
Léonte, qui avait discrètement porté la main à la garde de son épée, le comprit également en constatant que des archers émergeaient des greniers des maisons environnantes et se postaient sur les toits, une flèche pointée sur Nantor, Léane et lui. Son bras retomba le long de son flanc.
« La reine Lyntas nous a ordonné de vous arrêter pour propagation de l'hérésie de la Dualité. Léane de Tulirs, suivez-nous sans faire d'histoires », reprit le soldat.
Pour appuyer son ordre, ses pairs exhibèrent leurs armes, déjà en évidence, d'un air menaçant.
Léane jeta un oeil vers ses compagnons et saisit, en voyant Léonte esquisser un geste dissuasif à l'adresse de Nantor, qu'ils n'interviendraient pas. Peut-être n'y avait-il pas assez de soldats pour contenir les deux terribles guerriers, mais le nombre de civils qui risquaient d'être tués ou blessés s'ils se lançaient dans la mêlée ou si les archers rataient leur cible suffisait pour retenir Léonte. Et donc Nantor et les Shiraniens qui assistaient à la scène, disséminés parmi la foule.
Léane fut parcourue d'un long frisson d'angoisse. Elle n'avait d'autre solution que d'obéir et de suivre les soldats. La garde royale avait bien préparé son coup.
Tandis que les hommes de la reine emmenaient la grande prêtresse de Shirana, pas une protestation ne monta de l'assistance, même si plusieurs habitants de la capitale de l'Hudres adoraient encore la Dualité dans le secret de leur coeur. Le règne de la terreur, amorcé onze ans plus tôt lorsque Lyntas était montée sur le trône, était bien en place.

***

Arrivé avant Léonte, Léane, Nantor et les jumeaux de Rasg, Dansec, qui avait voyagé une partie de la nuit, était tombé comme une masse lorsqu'il s'était retrouvé dans sa chambre de la maison-mère des Shiraniens. Son sommeil avait heureusement été exempt de rêves et il s'était levé dans une excellente forme physique, sinon mentale. Dès qu'il avait eu vent de la rumeur qui se propageait dans la cité, il s'était dirigé vers la grand-place de Dafidec en compagnie des chevaliers shiraniens. Anonymes dans la foule grâce à la capuche qui dissimulait leurs traits, ils s'y étaient promenés afin d'entendre les réactions des habitants devant le décret de la reine. Ils s'apprêtaient à revenir à la maison-mère lorsqu'ils avaient vu des soldats de la garde de la reine se placer en embuscade. Flairant le piège, ils avaient préféré demeurer sur place. Ils avaient ainsi assisté à l'entrée du trio, entendu la lecture du crieur public et constaté l'arrestation de Léane. Les chevaliers près de Dansec avaient voulu voler au secours de la grande prêtresse, mais le baron les en avait dissuadés :
« Pensez aux civils ! »
À contrecoeur, les chevaliers avaient renoncé à leur projet et contemplé la scène en spectateurs impuissants.
Le Darsonien les avait imités, affichant un air résigné qu'il n'éprouvait guère. Ses pensées, elles, s'étaient dangereusement emballées : « Qu'elle soit jetée en prison et expie tout le mal qu'elle m'a infligé ! Qu'elle brûle ! Plus jamais elle ne passera en premier dans mon esprit ou dans mon coeur, qu'elle a réduit en miettes à de trop nombreuses reprises... » Dorénavant, il utiliserait ses facultés au service exclusif de l'Hudres, et Léane ne serait plus rien à ses yeux.
Dansec en était à élargir sa vindicte à toutes les femmes de la création quand il avait aperçu une tête blonde d'homme qui dominait la foule hudresienne. Intrigué par la taille de l'individu, qui caractérisait les gens du nord, il avait étudié plus attentivement sa figure et retenu de justesse une exclamation de surprise : il fallait être doté d'une nature audacieuse pour s'afficher ainsi à l'endroit exact où ses frères avaient récemment été vaincus !
Mais déjà l'Osje s'éloignait et, sitôt Léane emmenée par les soldats, il disparut dans une ruelle.
Dansec glissa à l'oreille du Shiranien le plus proche :
« Alfre, ne m'attendez pas pour rentrer à la maison-mère. »
Avant qu'Alfre ait pu répliquer, Dansec quitta la grand-place et se lança à la poursuite de l'Osje.
Ils s'enfoncèrent dans les dédales de Dafidec, jusqu'à ce que l'Osje s'immobilise devant la porte arrière d'une maison du quartier est et y pénètre.
Dansec regagna la rue principale, repéra la façade de la maison et frappa au battant voisin. Une jeune fille lui ouvrit en le fixant d'un oeil méfiant.
« Une pièce d'or pour toi, dit le baron avec un large sourire, si tu me dis à qui appartient la maison voisine. »
La gamine hésita, mais l'appât du gain vainquit ses réticences.
« C'est la maison d'un monsieur riche, décréta-t-elle en serrant frileusement la couverture qui entourait ses épaules.
- Un noble ? »
Elle secoua la tête.
« Non, juste un riche. Un marchand, crut-elle bon de préciser. Il s'appelle Garves. Il a emménagé ici juste avant l'invasion des Osjes.
- Merci, petite ! » rétorqua Dansec en lui lançant la récompense promise.
La fillette attrapa avidement son butin et claqua la porte.
Le Darsonien trouva étrange qu'un marchand se soit installé loin de ses confrères, qui résidaient pour la plupart dans le quartier ouest. Néanmoins, quand on savait que ce quartier avait essuyé l'assaut le plus violent des Osjes, on pouvait croire à de la chance. Ou à une sage décision ? Mais peut-être ce Graves avait-il su à l'avance qu'une invasion se préparait ? À la vue de l'Osje qui était entré dans cette maison comme s'il était chez lui, l'hypothèse était plus que probable.
Le baron s'approcha prudemment de la maison du marchand et tâcha de distinguer à travers les vitres un quelconque signe de vie. L'endroit semblait désert, même si Dansec savait qu'il n'en était rien.
La curiosité était trop forte pour que le Darsonien s'éloigne sans avoir trouvé réponse à ses questions. Il retourna dans la ruelle et posa une main légère sur la poignée de la porte arrière. Elle céda sans bruit. Le baron se glissa à l'intérieur.
Les lieux étaient plongés dans la pénombre, mais des voix parvenaient du premier. Dansec marcha à pas de loup jusqu'à l'escalier et tendit l'oreille.
La première voix appartenait à l'Osje : le Darsonien reconnaissait l'accent des hommes du nord lorsqu'ils tentaient de parler l'hudresien. Quant à la seconde, elle lui était inconnue. Sans doute appartenait-elle à Garves.
« ... au sud de Sargus, disait la voix inconnue. Tu traverses une futaie et tu te trouves sur les terres du Shiranien. La femme et le garçon habitent la ferme. Tu as compris ?
- Aucun survivant, répondit l'autre.
- Essaie de ne pas échouer comme tu l'as fait avec le grand maître », prévint l'inconnu.
L'Osje poussa un grognement hostile en guise de répartie.
« Et mon or ? Et celui de mon frère ?
- Accomplis ta mission, Falsgaf, et tu obtiendras ta récompense.
- Mon frère a fait ce que l'Hudresien a demandé et il n'a toujours pas obtenu sa paie.
- Il l'aura bientôt, promit l'homme aux inflexions traînantes. En même temps que tu auras la tienne.
- Ne nous trompe pas. La vengeance des Osjes est terrible. »
Dansec entendit le plancher craquer à proximité de l'escalier. Il quitta aussitôt la maison. Il ne fallait absolument pas que Falsgaf ou l'autre homme sachent que leur conversation avait été surprise par une oreille indiscrète.
Dès qu'il eut regagné la rue principale, en dépit d'une voix dans son esprit qui lui hurlait de se presser, il s'éloigna d'un pas lent : une fuite précipitée aurait attiré l'attention.
Néanmoins, sitôt sorti du quartier est, il s'élança au pas de course : il n'y avait pas un instant à perdre. Il devait prévenir Léonte !

***

Dans ses appartements austères, Léonte faisait les cent pas, sourcils froncés, mine renfrognée. Il devait sortir Léane de prison avant que Lyntas ne la fasse brûler, il devait retrouver Regde avant que l'armée de la reine ne dépeuple l'Hudres au nom de Shir, il devait chasser les légions damasiennes de l'Hudres. Tant de travail à accomplir en si peu de temps avec si peu de gens fiables pour l'aider ! Même s'il adoubait tous ses novices, il manquerait encore de chevaliers pour repousser les légions... en supposant que ses chevaliers demeurent dans la ville. Ces derniers tremblaient en effet pour leurs familles menacées par le décret et souhaitaient quitter Dafidec pour aller les défendre. Cette volonté était légitime, mais ils avaient prêté le serment de servir fidèlement leur Ordre. Ils avaient pour responsabilité de protéger tous les secrets des Shiraniens et les biens précieux qui avaient été entassés au fil des siècles dans la maison-mère : les registres permettant à Lyntas d'identifier tous les Shiraniens présents et passés, les descendants de ceux-ci ainsi que les novices, les armes, montures, coffres contenant les fonds nécessaires à la survie de l'Ordre et, surtout, les objets du culte de Shirana, dont un autel en argent massif, qui avaient été transportés en catastrophe dans la cave de la maison-mère à l'insu de la reine, lorsque celle-ci avait chassé les prêtresses de la déesse du sol de l'Hudres. Maintenant que les légions entouraient la capitale, il serait pratiquement impossible de sortir ces trésors par le passage secret de la maison-mère. Il faudrait que les Shiraniens montent la garde et fassent taire leurs inquiétudes pour leur famille.
Des coups discrets heurtèrent sa porte et Fyae apparut.
« Ma soeur est au palais. Seres veille à ce qu'elle soit bien installée. »
Une note de colère accompagnait le commentaire. Fyae paraissait incapable d'accepter que sa soeur soit l'objet des égards d'un jeune homme. Léonte en prit ombrage. Fyae appartenait-il à cette caste de nobles qui jugeaient les paysans indignes de leur parler et incapables du moindre geste d'intelligence ou de bonté ?
« Seres est un jeune homme solide, digne de confiance, dit-il d'un ton de reproche. Il n'est peut-être pas de noble naissance, mais il est beaucoup plus fiable que bien des nobliaux de ma connaissance. Ta soeur est entre bonnes mains.
- Sans doute, maugréa le garçon d'un ton dubitatif. Vous aviez une mission à me confier ? » reprit-il abruptement, peu enclin à s'attarder sur le terrain glissant que constituaient les amours de sa soeur.
Le grand maître hocha la tête.
« Je voudrais que tu retrouves une femme qui était au service de ton parrain il y a onze ans. C'est une sage-femme qui habite Dafidec et qui a une fille, nommée Frannes.
- Et une fois que je l'ai trouvée ?
- Elle détient des informations que je dois connaître. Tu tenteras de les lui soutirer.
- C'est à propos de Regde ? » hasarda Fyae.
Léonte répondit par l'affirmative.
« Tu apprends vite, jeune Fyae. Si tu peux acquérir les facultés de Dansec sans l'orgueil démesuré qui les accompagne, tu feras un excellent Shiranien. »
Le garçon accepta le compliment sans broncher mais, dans sa poitrine, son coeur rata un battement. Léonte qui le complimentait et qui, de surcroît, le comparait à Dansec !
Il demanda plutôt, pour dissimuler son trouble :
« Comment saurai-je que ce sont elles ? Frannes est un prénom courant. »
Léonte caressa pensivement son menton en se remémorant les paroles que Léane avait prononcées sous l'emprise de Shirana.
« Débrouille-toi, Fyae. Montre que tu marches sur les traces de Dansec ! »
Le garçon esquissa une révérence rapide pour dissimuler sa frustration et disparut dans le couloir. À quoi pensait donc Léonte en lui confiant une mission aussi difficile ? Dafidec était l'une des plus grosses villes du nord ! Aussi bien chercher une aiguille dans une botte de foin !
« Fyae ! »
À l'autre extrémité du couloir, Dansec avait surgi et courait vers lui. Il n'avait pas pris la peine de retirer sa cape doublée de fourrure, et ses bottes dégoulinantes de neige boueuse maculaient le plancher de pierre. Lorsqu'il eut rejoint Fyae, celui-ci vit que le baron avait perdu son air blasé coutumier et affichait une profonde inquiétude. Il fallait que la situation soit dramatique pour que Dansec se départe de son indifférence caractéristique !
« Que se passe-t-il ? s'enquit Fyae, pressentant une catastrophe.
- Je t'expliquerai en même temps qu'à Léonte. »
Le baron entraîna le garçon dans les appartements du grand maître sans se soucier de frapper.
Devant cette entrée abrupte, Léonte haussa les sourcils et demanda :
« Dansec ? Tu te montres enfin ? Tu es au courant de l'arrestation de Léane ?
- Oublie Léane, Léonte, répliqua le Darsonien. En fait, oublie tous tes problèmes présents : ta famille court un grave danger ! Nous devons immédiatement partir pour tes terres ! »...

© 2005 Éditions Alire & Héloïse Côté


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