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Le Feu vagabond
(La Tapisserie de Fionavar -2)

de

Guy Gavriel Kay

 

Traduit de l'anglais par
Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 5, p. 61-67)

« La première bataille est toujours la pire », dit Carde en rapprochant son cheval de celui de Kevin pour n'être entendu de nul autre.
Ces paroles étaient destinées à le réconforter et Kevin réussit à faire un geste signifiant qu'il avait compris, mais il n'était pas enclin à la malhonnêteté envers soi-même et savait que le choc de la bataille, si réel fût-il, ne constituait pas son problème le plus grave.
Et ce n'était pas non plus de la jalousie à l'égard de Dave Martyniuk, même s'il était obligé d'admettre, toujours par honnêteté, qu'en cet instant cela concourait à son humeur, après l'apparition électrisante de cette radieuse créature ailée et la fin de la bataille. Dave avait été extraordinaire, presque terrifiant. En rugissant et en brandissant l'énorme hache que Matt Sören lui avait trouvée dans l'armurerie de Paras Derval, il s'était lancé dans la bataille, plus rapide que Diarmuid lui-même, et il avait fait des ravages dans les rangs des loups en hurlant de toute la force de ses poumons ; le colosse avait même affronté en combat singulier l'une de ces énormes brutes pleines de crocs appelées urgachs. Et il l'avait tuée, en plus : tout en parant un vicieux coup d'estoc, il avait d'un revers de hache tranché à demi la tête de la créature pour la jeter à bas de sa gigantesque monture ; ensuite, pour faire bonne mesure, il avait abattu l'hexapode cornu.
Et Kevin ? Le rapide et malin Kevin Laine lui avait servi pendant ce temps de porteur de torche. Oh, on lui avait donné une épée pour se battre, mais que savait-il de batailles à cheval contre des loups ? Rester en selle sur sa monture qui se cabrait avait déjà constitué un défi considérable au milieu de l'enfer hurlant de la bataille. Et quand il avait eu le loisir de comprendre à quel point il était inutile, Kevin avait ravalé son orgueil, rengainé son épée et attrapé une torche afin de donner à Dave assez de lumière pour tuer ; il n'y avait même pas été très habile, la hache tournoyante du colosse avait failli le décapiter par deux fois.
Ils l'avaient pourtant gagnée, cette première bataille de la guerre, et une créature magnifique s'était révélée dans le ciel. Tout en s'accrochant à cette image splendide de la licorne ailée, Kevin essaya de mettre son humeur au diapason de ce moment de triomphe.
Quelqu'un d'autre ne semblait pas très heureux, cependant : une confrontation avait lieu au même instant. Avec Carde, Kevin poussa son cheval vers le groupe d'hommes qui entourait un Cavalier à la voix rauque et aux cheveux bruns, ainsi que Torc, l'ami de Dave, que Kevin se rappelait de leurs derniers jours à Paras Derval.
« Et si jamais tu recommences », disait d'une voix forte l'homme aux cheveux bruns, « je te mutilerai et je t'attacherai dans la Plaine avec du miel dans les yeux pour attirer les aigèns ! »
Torc ne répliqua pas, impassible sur son cheval gris anthracite, et la menace bravache de l'autre se perdit sottement dans le silence. Dave souriait ; il se tenait entre Torc et Lévon, l'autre Cavalier que Kevin se rappelait de la dernière fois.
Ce fut Lévon qui prit la parole, avec une immense autorité : « Doraid, arrête. Et entends-moi. On t'a donné un ordre direct au combat, et tu as choisi ce moment-là pour discuter stratégie. Si Torc n'avait pas fait ce que je t'avais ordonné de faire à toi, les loups auraient contourné le flanc de la leste. Désires-tu t'expliquer ici ou devant l'avèn et le Chef de ta tribu ? »
Doraid se tourna vers lui avec fureur : « Depuis quand la troisième tribu commande-t-elle à la septième ?
- Ce n'est pas le cas », répliqua Lévon sans perdre de sa sérénité. « Mais c'était moi qui commandais pendant ce tour de garde, et tu te trouvais là quand ce commandement m'a été confié.
- Ah oui ! ricana Doraid. Le précieux fils de l'avèn. On doit lui obéir et...
- Un moment ! » Une voix à l'accent familier venait de claquer, et Doraid s'interrompit en plein élan. « Est-ce que je comprends bien ce qui se passe ici ? » poursuivit Diarmuid en s'avançant dans le cercle des Cavaliers. « Cet homme a refusé un ordre direct ? Et il se plaint, à présent ? » Le ton était mordant.
« Oui », dit Torc, prenant la parole pour la première fois. « Oui aux deux questions. Vous comprenez très bien, seigneur prince. »
Kevin fut aveuglé par un accès de déjà-vu : la cour d'une auberge, dans le sud, un fermier qui s'écriait « Que Mörnir vous garde, jeune prince ! » Et la suite.
« Coll, dit Diarmuid.
- Non ! » hurla Kevin, et il plongea de son cheval pour heurter de plein fouet son ami, le grand lieutenant de Diarmuid, d'une prise qui les fit tous deux s'écraser par terre entre les pattes des montures des Dalreï qui piétinaient dans la neige.
Il avait été juste un peu trop lent. Un autre homme gisait non loin de là : Doraid, la flèche de Coll enfoncée dans la poitrine.
« Oh, malédiction », dit Kevin, profondément révolté, « Oh, par l'enfer ! »
Et le petit rire qu'il entendit près de lui ne l'apaisa en rien : « Pas mal », remarqua Coll à voix basse, nullement décontenancé. « Tu as encore failli me casser le nez.
- Seigneur Dieu, Coll, je suis navré.
- Mais non. » Le grand gaillard se remit à rire : « Je m'y attendais plus ou moins, en fait. Je me rappelle que tu n'apprécies pas la justice du prince. »
Personne ne leur accordait le moindre regard ; le saut extravagant de Kevin semblait avoir été complètement inutile ; d'où il se trouvait au sol, il vit deux hommes se faire face dans le cercle des torches.
« Il y a assez de Dalreï morts cette nuit sans en ajouter un autre », déclara Lévon d'une voix égale.
Diarmuid était également très calme : « Il y aura assez de morts dans cette guerre sans en risquer davantage en permettant un acte comme celui de cet homme.
- Alors, c'était à nous, à l'avèn, d'en juger.
- Que non », répliqua Diarmuid. Pour la première fois, il éleva la voix : « Laissez-moi vous rappeler à tous de quoi il retourne, et mieux vaut maintenant que plus tard. Quand on a fait don de la Plaine à Révor et aux siens, il a prêté serment d'allégeance à Colan. Qu'on ne l'oublie pas. Ivor dan Banor, l'avèn des Dalreï, porte son titre comme Révor lui-même : de par l'autorité du très haut roi du Brennin, qui est Ailéron dan Ailell, et à qui vous avez prêté votre propre serment, Lévon ! »
Lévon s'était empourpré, mais son regard ne se détourna pas : « Je ne l'oublie nullement », dit-il. « Mais la justice n'est pas bien servie par des flèches décochées dans la nuit sur un champ de bataille.
- Que non, répéta Diarmuid. On a rarement l'occasion de la servir autrement, en temps de guerre. » Il ajouta à voix basse : « Que dit la Loi des Dalreï pour un acte tel que celui de Doraid cette nuit ? »
Ce fut Torc qui répondit d'une voix claire : « La mort. Il a raison, Lévon. »
Toujours par terre avec Coll, Kevin se rendit compte que Diarmuid, autrefois l'élève de Mantel d'Argent, le savait fort bien. Et au bout d'un moment, il vit Lévon hocher la tête.
« Je le sais », dit-il. « Mais je suis le fils de mon père, et ne puis aussi aisément ordonner la mort. Me pardonnerez-vous, prince ? »
Pour toute réponse, Diarmuid sauta à bas de son cheval et s'approcha de celui de Lévon. D'un geste cérémonieux, quand le Cavalier voulut descendre lui-même de cheval, il lui servit de valet de pied. Et ils s'étreignirent, tous deux jeunes et blonds, tandis que les Dalreï et les hommes du Brennin poussaient des cris d'approbation.
« Je me sens complètement stupide ! » dit Kevin à Coll en l'aidant à se relever.
« Ça nous arrive à tous de temps à autre », répliqua le colosse avec sympathie. « Particulièrement dans l'entourage de Diar. Allons nous saouler, mon ami. Les Cavaliers fabriquent un alcool mortel ! »
C'était vrai, et il y en avait en quantité. Mais cela ne fit pas grand-chose pour l'humeur de Kevin, pas plus que la réaction indulgente de Diarmuid à son action précipitée.
« Je ne savais pas que tu aimais tellement Coll », avait commenté le prince, déclenchant des éclats de rire dans la vaste maison de rondins où la plupart d'entre eux s'étaient rassemblés.
Kevin feignit de rire aussi ; il n'arrivait pas à imaginer une réplique. Il ne s'était jamais senti superflu de sa vie et il avait de plus en plus l'impression de l'être. Il remarqua Dave ­ on l'appelait Davor ici ­ dans un groupe comprenant Lévon, Torc et plusieurs autres Dalreï, y compris un adolescent tout en bras et en jambes, les cheveux en désordre et qui, s'il avait bien compris, avait été le cavalier de la licorne ailée ; Diarmuid se leva et traversa pour les rejoindre un groupe de femmes qui rirent aux éclats. Kevin songea à en faire autant, car il savait qu'on l'accueillerait volontiers, mais pour quelque raison cela lui semblait inutile : il n'avait rien à contribuer.
« Encore du sachèn ? » demanda une voix douce près de son oreille. Il tourna la tête et vit une jolie brunette qui tenait une coupe de pierre ; Coll lui adressa un clin d'oeil discret et se déplaça un peu sur le banc pour faire de la place.
Oh, bon. « D'accord », répondit Kevin ; il sourit : « Me tiendrez-vous compagnie ? »
La jeune fille se glissa près de lui d'un geste économe : « Un moment seulement », dit-elle. « Je suis censée faire le service. Il faudra que je me lève si ma mère arrive. Je m'appelle Liane dal Ivor. »
Kevin ne se sentait pas dans l'état d'esprit approprié, mais la jeune fille, intelligente et fine, fit presque tout le temps les frais de la conversation ; avec un effort, car il désirait au moins être poli, il flirta avec elle sans grande conviction.
Plus tard, la mère de la jeune fille fit bel et bien son entrée, surveillant la scène d'un oeil d'hôtesse, et Liane se hâta de se lever, avec un juron surprenant dans sa bouche, pour servir quelques autres coupes de sachèn. Un peu plus tard, le petit conclave qui se tenait de l'autre côté de la pièce se dispersa et Dave vint trouver Kevin.
« Nous repartons tôt demain matin », dit-il, laconique. « Lévon veut aller voir Kim à Paras Derval.
- Elle n'y était pas encore, protesta Kevin.
- Géreint dit qu'elle y sera », répliqua l'autre et, sans rien ajouter, il s'éloigna dans la nuit en boutonnant son manteau pour se protéger du froid.
Kevin jeta un coup d'il à Coll ; ils haussèrent les épaules de concert. Le sachèn était bon, au moins : la soirée ne fut pas complètement ratée.
Bien plus tard, un autre élément positif se présenta : Kevin n'était pas couché depuis longtemps et ses lourdes couvertures commençaient seulement à se réchauffer quand la porte s'ouvrit et une mince silhouette se glissa dans sa chambre, une bougie à la main.
« Si vous me demandez une autre coupe de sachèn », dit Liane, « je vous la casserai sur la tête. J'espère que vous avez chaud là-dessous. »
Elle déposa la bougie sur la table basse près du lit et se dévêtit. Il l'entrevit dans la lumière, mais elle se trouvait déjà sous les couvertures près de lui.
« J'aime les bougies », remarqua-t-elle.
Ce furent les dernières paroles qu'ils échangèrent pendant un bon moment. Et de nouveau, en dépit de tout, l'acte d'amour emporta Kevin dans son orbe, si loin que les couleurs de la lumière en paraissaient métamorphosées. Juste avant l'extinction de la bougie, il vit la jeune fille se tendre au-dessus de lui comme un arc, captive de sa propre transcendance, et il lui aurait parlé alors, s'il l'avait pu.
Plus tard, dans le noir, elle lui dit : « Ne crains rien. Nous sommes allés très loin parce que nous sommes proches de la Gwen Ystrat. Les vieilles histoires sont vraies, après tout. »
Il secoua la tête ­ un long chemin à parcourir pour revenir faire ce simple geste, et plus encore pour dire : « Partout. Toujours aussi loin. »
Elle se raidit. Il n'avait pas eu l'intention de la blesser. Comment lui expliquer ? Mais Liane lui effleura le front et murmura d'une voix différente : « Alors, tu portes en toi Dun Maura ? » Et elle l'appela par un nom autre que le sien, du moins il en eut l'impression alors qu'il dérivait dans le sommeil. Il aurait voulu l'interroger, il avait des questions à poser, mais la marée se retirait et il partait avec elle, loin, bien loin, trop loin.
Au matin, quand Erron le réveilla en le secouant avec un sourire entendu, la jeune fille était partie, bien entendu. Et il ne la revit pas non plus avant de partir lui-même avec les trente hommes de la troupe de Diarmuid, et Dave, en compagnie de Lévon et de Torc.

© 2002 Éditions Alire pour la présente édition


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