(Chapitre 5, p. 61-67)
« La première bataille est toujours la pire »,
dit Carde en rapprochant son cheval de celui de Kevin pour n'être
entendu de nul autre.
Ces paroles étaient destinées à le réconforter
et Kevin réussit à faire un geste signifiant qu'il
avait compris, mais il n'était pas enclin à la
malhonnêteté envers soi-même et savait que
le choc de la bataille, si réel fût-il, ne constituait
pas son problème le plus grave.
Et ce n'était pas non plus de la jalousie à l'égard
de Dave Martyniuk, même s'il était obligé
d'admettre, toujours par honnêteté, qu'en cet instant
cela concourait à son humeur, après l'apparition
électrisante de cette radieuse créature ailée
et la fin de la bataille. Dave avait été extraordinaire,
presque terrifiant. En rugissant et en brandissant l'énorme
hache que Matt Sören lui avait trouvée dans l'armurerie
de Paras Derval, il s'était lancé dans la bataille,
plus rapide que Diarmuid lui-même, et il avait fait des
ravages dans les rangs des loups en hurlant de toute la force
de ses poumons ; le colosse avait même affronté
en combat singulier l'une de ces énormes brutes pleines
de crocs appelées urgachs. Et il l'avait tuée,
en plus : tout en parant un vicieux coup d'estoc, il avait
d'un revers de hache tranché à demi la tête
de la créature pour la jeter à bas de sa gigantesque
monture ; ensuite, pour faire bonne mesure, il avait abattu
l'hexapode cornu.
Et Kevin ? Le rapide et malin Kevin Laine lui avait servi pendant
ce temps de porteur de torche. Oh, on lui avait donné
une épée pour se battre, mais que savait-il de
batailles à cheval contre des loups ? Rester en selle
sur sa monture qui se cabrait avait déjà constitué
un défi considérable au milieu de l'enfer hurlant
de la bataille. Et quand il avait eu le loisir de comprendre
à quel point il était inutile, Kevin avait ravalé
son orgueil, rengainé son épée et attrapé
une torche afin de donner à Dave assez de lumière
pour tuer ; il n'y avait même pas été
très habile, la hache tournoyante du colosse avait failli
le décapiter par deux fois.
Ils l'avaient pourtant gagnée, cette première bataille
de la guerre, et une créature magnifique s'était
révélée dans le ciel. Tout en s'accrochant
à cette image splendide de la licorne ailée, Kevin
essaya de mettre son humeur au diapason de ce moment de triomphe.
Quelqu'un d'autre ne semblait pas très heureux, cependant :
une confrontation avait lieu au même instant. Avec Carde,
Kevin poussa son cheval vers le groupe d'hommes qui entourait
un Cavalier à la voix rauque et aux cheveux bruns, ainsi
que Torc, l'ami de Dave, que Kevin se rappelait de leurs derniers
jours à Paras Derval.
« Et si jamais tu recommences », disait d'une voix
forte l'homme aux cheveux bruns, « je te mutilerai
et je t'attacherai dans la Plaine avec du miel dans les yeux
pour attirer les aigèns ! »
Torc ne répliqua pas, impassible sur son cheval gris anthracite,
et la menace bravache de l'autre se perdit sottement dans le
silence. Dave souriait ; il se tenait entre Torc et Lévon,
l'autre Cavalier que Kevin se rappelait de la dernière
fois.
Ce fut Lévon qui prit la parole, avec une immense autorité :
« Doraid, arrête. Et entends-moi. On t'a donné
un ordre direct au combat, et tu as choisi ce moment-là
pour discuter stratégie. Si Torc n'avait pas fait ce que
je t'avais ordonné de faire à toi, les loups auraient
contourné le flanc de la leste. Désires-tu t'expliquer
ici ou devant l'avèn et le Chef de ta tribu ? »
Doraid se tourna vers lui avec fureur : « Depuis
quand la troisième tribu commande-t-elle à la septième ?
- Ce n'est pas le cas », répliqua Lévon sans
perdre de sa sérénité. « Mais
c'était moi qui commandais pendant ce tour de garde, et
tu te trouvais là quand ce commandement m'a été
confié.
- Ah oui ! ricana Doraid. Le précieux fils de l'avèn.
On doit lui obéir et...
- Un moment ! » Une voix à l'accent familier venait
de claquer, et Doraid s'interrompit en plein élan. « Est-ce
que je comprends bien ce qui se passe ici ? »
poursuivit Diarmuid en s'avançant dans le cercle des Cavaliers.
« Cet homme a refusé un ordre direct ?
Et il se plaint, à présent ? »
Le ton était mordant.
« Oui », dit Torc, prenant la parole pour la première
fois. « Oui aux deux questions. Vous comprenez très
bien, seigneur prince. »
Kevin fut aveuglé par un accès de déjà-vu
: la cour d'une auberge, dans le sud, un fermier qui s'écriait
« Que Mörnir vous garde, jeune prince ! »
Et la suite.
« Coll, dit Diarmuid.
- Non ! » hurla Kevin, et il plongea de son cheval pour
heurter de plein fouet son ami, le grand lieutenant de Diarmuid,
d'une prise qui les fit tous deux s'écraser par terre
entre les pattes des montures des Dalreï qui piétinaient
dans la neige.
Il avait été juste un peu trop lent. Un autre homme
gisait non loin de là : Doraid, la flèche
de Coll enfoncée dans la poitrine.
« Oh, malédiction », dit Kevin, profondément
révolté, « Oh, par l'enfer ! »
Et le petit rire qu'il entendit près de lui ne l'apaisa
en rien : « Pas mal », remarqua Coll
à voix basse, nullement décontenancé. « Tu
as encore failli me casser le nez.
- Seigneur Dieu, Coll, je suis navré.
- Mais non. » Le grand gaillard se remit à rire
: « Je m'y attendais plus ou moins, en fait. Je me
rappelle que tu n'apprécies pas la justice du prince. »
Personne ne leur accordait le moindre regard ; le saut extravagant
de Kevin semblait avoir été complètement
inutile ; d'où il se trouvait au sol, il vit deux
hommes se faire face dans le cercle des torches.
« Il y a assez de Dalreï morts cette nuit sans en
ajouter un autre », déclara Lévon d'une
voix égale.
Diarmuid était également très calme : « Il
y aura assez de morts dans cette guerre sans en risquer davantage
en permettant un acte comme celui de cet homme.
- Alors, c'était à nous, à l'avèn,
d'en juger.
- Que non », répliqua Diarmuid. Pour la première
fois, il éleva la voix : « Laissez-moi
vous rappeler à tous de quoi il retourne, et mieux vaut
maintenant que plus tard. Quand on a fait don de la Plaine à
Révor et aux siens, il a prêté serment d'allégeance
à Colan. Qu'on ne l'oublie pas. Ivor dan Banor, l'avèn
des Dalreï, porte son titre comme Révor lui-même :
de par l'autorité du très haut roi du Brennin,
qui est Ailéron dan Ailell, et à qui vous avez
prêté votre propre serment, Lévon ! »
Lévon s'était empourpré, mais son regard
ne se détourna pas : « Je ne l'oublie nullement »,
dit-il. « Mais la justice n'est pas bien servie par
des flèches décochées dans la nuit sur un
champ de bataille.
- Que non, répéta Diarmuid. On a rarement l'occasion
de la servir autrement, en temps de guerre. » Il ajouta
à voix basse : « Que dit la Loi des Dalreï
pour un acte tel que celui de Doraid cette nuit ? »
Ce fut Torc qui répondit d'une voix claire : « La
mort. Il a raison, Lévon. »
Toujours par terre avec Coll, Kevin se rendit compte que Diarmuid,
autrefois l'élève de Mantel d'Argent, le savait
fort bien. Et au bout d'un moment, il vit Lévon hocher
la tête.
« Je le sais », dit-il. « Mais je suis le fils
de mon père, et ne puis aussi aisément ordonner
la mort. Me pardonnerez-vous, prince ? »
Pour toute réponse, Diarmuid sauta à bas de son
cheval et s'approcha de celui de Lévon. D'un geste cérémonieux,
quand le Cavalier voulut descendre lui-même de cheval,
il lui servit de valet de pied. Et ils s'étreignirent,
tous deux jeunes et blonds, tandis que les Dalreï et les
hommes du Brennin poussaient des cris d'approbation.
« Je me sens complètement stupide ! » dit
Kevin à Coll en l'aidant à se relever.
« Ça nous arrive à tous de temps à
autre », répliqua le colosse avec sympathie. « Particulièrement
dans l'entourage de Diar. Allons nous saouler, mon ami. Les Cavaliers
fabriquent un alcool mortel ! »
C'était vrai, et il y en avait en quantité. Mais
cela ne fit pas grand-chose pour l'humeur de Kevin, pas plus
que la réaction indulgente de Diarmuid à son action
précipitée.
« Je ne savais pas que tu aimais tellement Coll »,
avait commenté le prince, déclenchant des éclats
de rire dans la vaste maison de rondins où la plupart
d'entre eux s'étaient rassemblés.
Kevin feignit de rire aussi ; il n'arrivait pas à imaginer
une réplique. Il ne s'était jamais senti superflu
de sa vie et il avait de plus en plus l'impression de l'être.
Il remarqua Dave on l'appelait Davor ici dans un
groupe comprenant Lévon, Torc et plusieurs autres Dalreï,
y compris un adolescent tout en bras et en jambes, les cheveux
en désordre et qui, s'il avait bien compris, avait été
le cavalier de la licorne ailée ; Diarmuid se leva
et traversa pour les rejoindre un groupe de femmes qui rirent
aux éclats. Kevin songea à en faire autant, car
il savait qu'on l'accueillerait volontiers, mais pour quelque
raison cela lui semblait inutile : il n'avait rien à
contribuer.
« Encore du sachèn ? » demanda une voix douce
près de son oreille. Il tourna la tête et vit une
jolie brunette qui tenait une coupe de pierre ; Coll lui
adressa un clin d'oeil discret et se déplaça un
peu sur le banc pour faire de la place.
Oh, bon. « D'accord », répondit Kevin ; il
sourit : « Me tiendrez-vous compagnie ? »
La jeune fille se glissa près de lui d'un geste économe
: « Un moment seulement », dit-elle. « Je
suis censée faire le service. Il faudra que je me lève
si ma mère arrive. Je m'appelle Liane dal Ivor. »
Kevin ne se sentait pas dans l'état d'esprit approprié,
mais la jeune fille, intelligente et fine, fit presque tout le
temps les frais de la conversation ; avec un effort, car
il désirait au moins être poli, il flirta avec elle
sans grande conviction.
Plus tard, la mère de la jeune fille fit bel et bien son
entrée, surveillant la scène d'un oeil d'hôtesse,
et Liane se hâta de se lever, avec un juron surprenant
dans sa bouche, pour servir quelques autres coupes de sachèn.
Un peu plus tard, le petit conclave qui se tenait de l'autre
côté de la pièce se dispersa et Dave vint
trouver Kevin.
« Nous repartons tôt demain matin », dit-il,
laconique. « Lévon veut aller voir Kim à
Paras Derval.
- Elle n'y était pas encore, protesta Kevin.
- Géreint dit qu'elle y sera », répliqua
l'autre et, sans rien ajouter, il s'éloigna dans la nuit
en boutonnant son manteau pour se protéger du froid.
Kevin jeta un coup d'il à Coll ; ils haussèrent
les épaules de concert. Le sachèn était
bon, au moins : la soirée ne fut pas complètement
ratée.
Bien plus tard, un autre élément positif se présenta :
Kevin n'était pas couché depuis longtemps et ses
lourdes couvertures commençaient seulement à se
réchauffer quand la porte s'ouvrit et une mince silhouette
se glissa dans sa chambre, une bougie à la main.
« Si vous me demandez une autre coupe de sachèn
», dit Liane, « je vous la casserai sur la tête.
J'espère que vous avez chaud là-dessous. »
Elle déposa la bougie sur la table basse près du
lit et se dévêtit. Il l'entrevit dans la lumière,
mais elle se trouvait déjà sous les couvertures
près de lui.
« J'aime les bougies », remarqua-t-elle.
Ce furent les dernières paroles qu'ils échangèrent
pendant un bon moment. Et de nouveau, en dépit de tout,
l'acte d'amour emporta Kevin dans son orbe, si loin que les couleurs
de la lumière en paraissaient métamorphosées.
Juste avant l'extinction de la bougie, il vit la jeune fille
se tendre au-dessus de lui comme un arc, captive de sa propre
transcendance, et il lui aurait parlé alors, s'il l'avait
pu.
Plus tard, dans le noir, elle lui dit : « Ne crains rien.
Nous sommes allés très loin parce que nous sommes
proches de la Gwen Ystrat. Les vieilles histoires sont vraies,
après tout. »
Il secoua la tête un long chemin à parcourir
pour revenir faire ce simple geste, et plus encore pour dire
: « Partout. Toujours aussi loin. »
Elle se raidit. Il n'avait pas eu l'intention de la blesser.
Comment lui expliquer ? Mais Liane lui effleura le front
et murmura d'une voix différente : « Alors,
tu portes en toi Dun Maura ? » Et elle l'appela
par un nom autre que le sien, du moins il en eut l'impression
alors qu'il dérivait dans le sommeil. Il aurait voulu
l'interroger, il avait des questions à poser, mais la
marée se retirait et il partait avec elle, loin, bien
loin, trop loin.
Au matin, quand Erron le réveilla en le secouant avec
un sourire entendu, la jeune fille était partie, bien
entendu. Et il ne la revit pas non plus avant de partir lui-même
avec les trente hommes de la troupe de Diarmuid, et Dave, en
compagnie de Lévon et de Torc.
© 2002 Éditions
Alire pour la présente édition
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