(Extrait de la première partie : La Ville, p. 15-21)
3. Le Policier
- Vois-tu, Linnie, le problème avec le cinéma
contemporain, ce sont les scénarios. Les gros bonnets
d'Hollywood sont tellement pressés de s'en mettre plein
les poches que les scénarios ne sont plus que de la merde !
Ils sont torchés à la sauvette et le producteur
essaie de compenser en engageant une ou deux grosses vedettes,
espérant camoufler ainsi le gâchis ! Ce qui
fait qu'on se retrouve au bout du compte avec des Batman 3 et
4 ! grogna Richard Barnaby.
Tout en marchant, il essayait vainement de relever le col de
son imperméable gris afin de se protéger contre
la pluie battante, mais celui-ci redescendait chaque fois qu'il
levait la tête pour parler car, malgré sa taille
de un mètre quatre-vingt-deux, son interlocuteur mesurait
une bonne dizaine de centimètres de plus.
- Et ce n'est pas tout, petit, tu n'as encore rien vu !
reprit Barnaby. L'arrivée des magasins de location de
vidéos va aggraver encore la situation ! Auparavant,
les gros bonzes devaient se surveiller puisqu'un échec
commercial au grand écran se soldait par d'énormes
pertes financières, mais maintenant il n'y a plus d'échecs
commerciaux, la location de cassettes assurant presque toujours
un profit. Lin, je vais te confier un secret : je suis à
peu près certain que la fin du monde se prépare
pour bientôt. Je l'ai deviné lorsque j'ai lu dans
un canard qu'ils songeaient à tourner une suite à
Champ de rêves. Je n'ai aucun mérite cependant,
la conclusion était facile à tirer.
Lindsay Cole jeta un regard de biais vers son patron, un léger
sourire accroché aux lèvres. Il connaissait les
habitudes de ce dernier presque aussi bien que les siennes maintenant,
même s'ils ne travaillaient ensemble que depuis trois ans.
Au début de chaque nouvelle enquête, le scénario
se répétait invariablement : Richard Barnaby
laissait filtrer son excitation et sa nervosité sous forme
d'inepties et de harangues.
Lindsay savait aussi que son patron ne discuterait pas du cas
tant qu'ils ne seraient pas en présence du médecin
légiste. Les commentaires farfelus se transformeraient
alors en une rafale de questions précises, et Richard
Barnaby redeviendrait ce policier vif et habile que Lindsay Cole
avait découvert au fin fond d'une ville insignifiante.
Mais dans l'immédiat il n'y avait que le gros ours incompris
et, quelquefois, mal léché. Qu'importe, Cole avait
appris à vivre avec ces rares inconvénients.
- Mais si tu veux voir du VRAI cinéma, mon garçon,
avec scénario de qualité et bons acteurs, laisse-moi
te suggérer Casablanca. Ça, c'était du cinéma
et Bogart, lui, était un vrai acteur. Pas comme ces minables
de Cruise et de Gibson ! Un acteur avec une voix et des
yeux comme on n'en voit...
Voilà, il était reparti. Pour s'amuser, plus que
par conviction, Cole se prenait parfois à contredire son
patron, ce qui donnait lieu à de succulentes joutes oratoires.
Mais aujourd'hui il ne se sentait guère intéressé
à ce petit jeu.
Les deux hommes parvinrent finalement à l'entrée
du bâtiment où ils étaient attendus et secouèrent
sans grand résultat leurs vêtements trempés.
- Tu veux savoir, petit ? Je crois que le monde s'en va
tout droit chez le diable.
Lindsay Cole ne répondit pas. Les meurtres d'enfants jetaient
toujours une ombre sur ses humeurs.
***
- Et alors ? demanda impatiemment Cole.
Il tambourinait du bout des doigts sur la table blanche immaculée.
- Et alors, quoi ? répliqua rêveusement Brent
Stauber.
Ce fut au tour de Barnaby de s'agiter un peu.
- Dis, Brent, tu te fous de notre gueule ? Nous ne sommes
pas venus ici pour te tailler une bavette, même si t'as
une gueule plutôt sexy. On a un boulot à faire,
OK ?
Il jeta un coup d'oeil à l'autre.
Brent Stauber était le médecin légiste de
Firestorm depuis seize ans déjà, et il accomplissait
son travail avec le doigté d'un vrai professionnel. Par
un coup de chance, pour la ville du moins, il avait rencontré
une fille de Watertown pendant sa dernière année
d'université. Le vrai coup de foudre. Et comme Stéphanie
Beauregard ne tenait pas à quitter son coin de pays, Firestorm
avait hérité, par la même occasion, du meilleur
médecin légiste du comté, sinon de l'État.
Malgré ses quarante-deux ans, ses tempes commençaient
à peine à grisonner et il tenait encore la belle
forme. Certains sont plus chanceux que d'autres et, tout bien
considéré, Stauber se sentait privilégié.
Mais pour l'instant il semblait plutôt dans les vapes,
dont il n'émergea qu'avec difficulté.
- Oh ! Bien sûr. C'est pour lequel ?
Cole pâlit et Barnaby jura. Cette fois, ce fut au tour
du médecin de s'impatienter.
- Écoute, Dick, j'en ai six tout frais dans le frigo et
deux autres en route. Un chauffeur a manqué un tournant,
deux kilomètres avant Watertown.
- Pourquoi Watertown ne prend-elle pas en charge les deux derniers ?
demanda Cole.
Stauber et Barnaby sourirent. Ils connaissaient tous trois la
réponse à cette question.
- Parce que le médecin légiste de Watertown approche
des soixante-dix ans et que le shérif de cette adorable
municipalité n'a pas l'habitude de refuser un coup de
main, surtout lorsqu'il provient de son gendre. Jos est comme
vous deux : il aime son boulot et il s'arrange pour le conserver.
C'est pourquoi je me retrouve fréquemment avec une charge
double, comme aujourd'hui.
Jos Beauregard était à la fois le shérif
de Watertown et le beau-père de Brent Stauber.
- Ah.
Le médecin scruta les deux hommes.
- Alors, vous me donnez un nom ou je vous organise une tournée
générale ?
- Pas la peine, murmura Barnaby. Il s'agit du jeune Cross. Daniel
Cross.
Stauber ne put retenir une grimace.
- Sale affaire, concéda-t-il tout en commençant
à remuer une pile de dossiers sur le dessus d'un classeur.
- On peut le dire, répliqua Barnaby d'une voix songeuse.
L'homme fouilla encore un peu avant de s'arrêter subitement
pour claquer des doigts.
- Il semble bien que vous aurez droit à un tour du propriétaire.
Je viens de me rappeler que j'ai laissé le dossier en
bas. Si mes honorables amis de la force constabulaire veulent
bien me suivre...
- Drôle, murmura Cole.
- Où est passé votre sens de l'humour ? demanda
Stauber.
- Noyé dans toute cette flotte, répondit sombrement
Barnaby.
***
Lindsay Cole remarqua que l'endroit n'avait pas changé
depuis la dernière fois : il évoquait toujours
une boucherie. Aseptisée, certes, mais une boucherie tout
de même.
Stauber travaillait probablement lorsqu'ils étaient arrivés
puisque Cole put reconnaître, sur l'une des tables en acier
inoxydable, la forme d'un corps, camouflé hâtivement
sous un drap. Il entrevit brièvement un pied et un bras
à découvert. Cette vision suffit amplement pour
que son imagination fasse le reste. Détournant vivement
la tête, il fixa son attention sur les gestes du médecin.
Le dossier reposait entre deux chemises sur un petit bureau et
Stauber eut tôt fait de s'en emparer.
- Voyons un peu, murmura-t-il, préoccupé. Daniel
Benjamin Cross... fils d'Anthony et de Laura Cross... né
le 9 septembre l981... race blanche... admis le 16 novembre,
c'est-à-dire aujourd'hui, à 2 h 12 par
Brent Damien Stauber...
Barnaby soupira. Le sens de l'humour si particulier des médecins
l'avait toujours désarçonné, même
s'il se doutait que leur cynisme était une armure comme
une autre qu'ils enfilaient pour essayer de conserver un minimum
de raison en dépit de tout ce gâchis.
- ... diagnostic... la mort remontait à vingt-quatre heures
au moins lorsqu'on a retrouvé le corps sur le perron de
l'église presbytérienne.
« Un malade de première catégorie »,
songea Barnaby. Ou peut-être un cinglé. Tuer un
enfant pour ensuite le déposer sur le perron d'une église.
Quelle époque de fous...
- Des traces de viol ? demanda-t-il.
- Non.
Barnaby haussa un sourcil interrogateur. Voilà qui ne
correspondait pas au schème habituel de ce type d'agression.
- C'est l'un des trucs qui m'a surpris aussi, poursuivit Stauber.
Habituellement...
- Je sais, approuva Barnaby. Qui a découvert le corps ?
Stauber s'arrêta de lire, fouilla au hasard avant de hausser
les épaules.
- Pas indiqué. Ce n'est pas vous qui...
- Non, répondit Barnaby. C'est Alec Arthur qui faisait
le quart de nuit.
- Ah !
Barnaby balaya l'air de sa grosse main potelée.
- Aucune importance. Alec l'a sûrement consigné
dans son rapport. Nous trouverons bien. Poursuis ta lecture,
toubib.
Stauber dévisagea les deux hommes avant de hocher la tête.
- Particularités... c'est là que ça devient
intéressant. Vous avez l'estomac bien accroché ?
- Je suppose, murmura Cole.
Mais l'expression de son visage démentait ses paroles.
- Le corps de l'enfant ne contenait plus une goutte de sang lorsqu'on
l'a amené ici. Il avait été saigné
à blanc. J'ai même dû vérifier dans
son dossier médical pour retrouver son groupe sanguin.
- Mon Dieu ! s'exclama Cole.
Barnaby avait pâli également.
- Des indices qui nous seraient utiles ?
Le médecin secoua la tête.
- Pas l'ombre d'un seul. Celui qui a fait ça connaissait
son affaire. Je serais même porté à croire
que cette histoire dépasse le simple meurtre.
Barnaby fixa le médecin. La journée avait perdu
tout son charme.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça, Brent ?
Stauber n'hésita pas.
- Venez.
Il se dirigea vers les caveaux individuels d'un pas ferme et
souple, sans jeter un regard derrière lui. C'était
à cet endroit que l'on entreposait temporairement les
corps en instance de départ.
Stauber ouvrit la porte du dernier caveau et fit glisser la civière
silencieusement. D'un geste vif, presque théâtral,
il tira le drap à lui. Cole poussa un cri et Barnaby recula
involontairement d'un pas.
L'enfant n'avait plus de tête...
© 2000 Éditions
Alire & Luc Durocher
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