(Extrait du chapitre 9, p. 187-191)
Plus tard cette nuit-là, nous avons trouvé de
l'eau et un abri.
Fruman nous avait guidées dans les ruines d'un gros
immeuble qui, autrefois, devait bien comporter quatre étages.
Il en restait les murs de trois côtés : un haut
pan de forme triangulaire à droite, un mur à moitié
écroulé ayant pris forme dentelée, au fond,
et un dernier pan de taille impressionnante à gauche.
Sur le sol, dans l'encoignure la plus sombre, on distinguait
un cercle de pierres - l'endroit où quelqu'un avait placé
son brasero. Plus loin, en remuant le sable, nous avons trouvé
des excréments humains blanchis par le temps. Les hommes
du désert les utilisaient pour alimenter leurs feux. On
avait campé ici, mais pas récemment. À tout
le moins, les traces d'activité humaine montraient sans
nul doute qu'il y avait de l'eau à proximité.
Rinnie l'a dénichée sous un amoncellement de
plantes foisonnantes, au milieu de ce qui avait été
une rue jadis. Écartant des branches, nous nous sommes
penchés sur une espèce de puits plongeant dans
les profondeurs. Le vent dispersait l'odeur d'humidité
qu'exhalait le trou, mais un léger clapotis était
audible.
- On dirait que ça gigote, là-dedans... a murmuré
Dolcie.
Elle avait raison. Tirant une lampe de son sac, elle a éclairé
le fond du puits, déclenchant un concert de couinements
tandis que des petits rats se mordaient les uns les autres en
se bousculant pour échapper au rayon lumineux. Je n'aime
pas beaucoup les rats - j'en ai trop vus dans le ghetto -, pourtant
je me suis penchée plus avant pour regarder au fond du
trou.
- On dirait un tunnel...
- C'est un conduit qui convoyait l'eau courante, a expliqué
Dolcie.
À Vilvèq, il existait de tels conduits pour
alimenter les maisons ; il y en avait même un qui allait
tirer l'eau au milieu du fleuve. Ici, dans le désert,
les pompes et les génératrices s'étaient
tues depuis longtemps, cependant l'ancien conduit recueillait
l'eau des pluies comme en un réservoir.
- Au moins, a fait Fruman, on est sûrs que le puits
n'est pas empoisonné.
Comme Dolcie lui jetait un regard interloqué, il a
répliqué :
- Qui sait de quoi ils sont capables pour nous éliminer
?
J'ai frissonné. La mort, encore et toujours.
Nous avons puisé de l'eau, bu à satiété
et rempli nos bouteilles, avant de nous mettre en quête
d'un abri. Fruman insistait pour que nous trouvions un refuge
avant que le vent qui effaçait les traces de notre passage
ne tombe.
D'abord, Rinnie et Fruman ont déniché un emplacement
qui leur semblait sûr, à proximité du point
d'eau, dans les ruines d'un autre édifice. Il s'y était
accumulé des débris, charriés par le vent,
sous lesquels nous pouvions aménager une cachette. Fruman
partait du principe que, même si les gens de Queue-Satan
effectuaient des recherches au sol, ils ne pourraient retourner
chaque rocher. L'important, donc, était de demeurer invisibles
et aussi silencieux que possible. À partir de maintenant,
nous resterions cachés le jour et voyagerions la nuit.
Je ne pouvais que m'en réjouir, car cela annonçait
un repos prolongé pour commencer.
J'ai déchanté un peu au vu du refuge aménagé
par Fruman. En fait, il s'agissait d'une sorte de terrier formé
par un espace dégagé sous un amoncellement de débris.
Il faudrait nous empiler là-dedans comme des rats !
Nous ne devions cependant pas nous en contenter. Au fond du
terrier, Rinnie avait deviné qu'un autre espace ouvrait
sous le sol, l'entrée de ce qui avait été
la cave de l'édifice écroulé. Fruman nous
y a précédées, armé de sa lampe.
À la suite du pilote, nous avons découvert un étroit
refuge souterrain où nous pouvions nous tenir accroupis.
Il y avait d'abord un escalier, des marches en béton sur
lesquelles le sable crissait, puis un sous-sol à moitié
comblé par l'écroulement des étages au-dessus.
Une partie du plafond de cette cave avait cependant résisté
à l'effondrement. Durant plus de trois siècles,
le lent travail du temps avait compacté les ruines, jusqu'à
former un toit sur le soubassement. Une partie de la cave avait
été miraculeusement protégée par
cet épais plafond.
Des tas de choses gisaient sur le plancher, pour la plupart
des trucs dont je ne pouvais imaginer l'usage. Il y avait des
objets plats et rectangulaires qui se sont effrités sous
nos doigts trop avides, tombant en poussière comme le
souvenir de ces années révolues. Mon soulier a
fait tinter un morceau de métal : une fourchette toute
rouillée. Quelque chose a roulé ; c'était
une bouteille en verre - du verre ! Comment un matériau
aussi fragile avait-il pu demeurer intact alors que tout s'effondrait
? Rinnie s'est emparée de la bouteille et l'a serrée
contre sa poitrine avec, sur le visage, une expression extatique.
Parmi les débris on comptait aussi des lambeaux de
tissu aux couleurs indéfinissables. Fruman a pris un bout
de tuyau en métal dans lequel il a glissé de ces
morceaux de tissu qu'il a ensuite enflammés, éclairant
les lieux d'une lumière mouvante, fantomatique.
- Ménageons nos lampes, a-t-il murmuré.
Soudain, avec un cri étranglé, Dolcie a désigné
une chose restée coincée dans le plafond de ruines
au-dessus de nos têtes. La lumière du flambeau mettait
en relief la silhouette arrondie d'un jaune ocre, noirci par
endroits. Un crâne. Une face morte aux orbites vides, aux
mâchoires serrées, que les ans avaient fossilisée.
Rinnie a levé une main à son tour, psalmodiant
des mots indistincts, et son doigt a suivi la forme du crâne,
puis s'est déplacé, et la lumière du flambeau
a découvert le reste du squelette, le torse aux os en
miettes, les bras étendus au-dessus de la tête,
les jambes brisées en fragments encore visibles. On aurait
dit un noyé flottant dans une mare de béton.
J'ai chuchoté :
- Tu... tu crois qu'on peut rester ici ?
Fruman a tendu sa torche à Dolcie.
- Ce plafond a tenu durant trois siècles et demi, je
ne vois pas pourquoi il s'écroulerait cette nuit.
Sur ce, il est remonté dans l'escalier pour vérifier
si nous n'avions rien oublié. Je l'ai entendu s'activer
en haut des degrés durant un moment. Un panneau en métal
a raclé le sol, puis j'ai perçu des sons plus doux.
Fruman déplaçait des branches mortes afin d'effacer
toutes traces de notre passage. Ici, sous les ruines, nous devenions
introuvables.
La torche s'est éteinte, exhalant une fumée
qui piquait les yeux. Dolcie a tâtonné pour trouver
sa lampe, mais elle ne l'a pas laissée longtemps allumée.
Nous nous sommes installés pour dormir et j'ai sombré
dans un sommeil réparateur sans plus me soucier des vivants
ni des morts...
© 1998 Éditions
Alire & Francine Pelletier
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