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Sortie

Issabel de Qohosaten
(Le Sable et l'Acier -3)

de

Francine Pelletier

 

 

(Extrait du chapitre 9, p. 187-191)

 

Plus tard cette nuit-là, nous avons trouvé de l'eau et un abri.

Fruman nous avait guidées dans les ruines d'un gros immeuble qui, autrefois, devait bien comporter quatre étages. Il en restait les murs de trois côtés : un haut pan de forme triangulaire à droite, un mur à moitié écroulé ayant pris forme dentelée, au fond, et un dernier pan de taille impressionnante à gauche. Sur le sol, dans l'encoignure la plus sombre, on distinguait un cercle de pierres - l'endroit où quelqu'un avait placé son brasero. Plus loin, en remuant le sable, nous avons trouvé des excréments humains blanchis par le temps. Les hommes du désert les utilisaient pour alimenter leurs feux. On avait campé ici, mais pas récemment. À tout le moins, les traces d'activité humaine montraient sans nul doute qu'il y avait de l'eau à proximité.

Rinnie l'a dénichée sous un amoncellement de plantes foisonnantes, au milieu de ce qui avait été une rue jadis. Écartant des branches, nous nous sommes penchés sur une espèce de puits plongeant dans les profondeurs. Le vent dispersait l'odeur d'humidité qu'exhalait le trou, mais un léger clapotis était audible.

- On dirait que ça gigote, là-dedans... a murmuré Dolcie.

Elle avait raison. Tirant une lampe de son sac, elle a éclairé le fond du puits, déclenchant un concert de couinements tandis que des petits rats se mordaient les uns les autres en se bousculant pour échapper au rayon lumineux. Je n'aime pas beaucoup les rats - j'en ai trop vus dans le ghetto -, pourtant je me suis penchée plus avant pour regarder au fond du trou.

- On dirait un tunnel...

- C'est un conduit qui convoyait l'eau courante, a expliqué Dolcie.

À Vilvèq, il existait de tels conduits pour alimenter les maisons ; il y en avait même un qui allait tirer l'eau au milieu du fleuve. Ici, dans le désert, les pompes et les génératrices s'étaient tues depuis longtemps, cependant l'ancien conduit recueillait l'eau des pluies comme en un réservoir.

- Au moins, a fait Fruman, on est sûrs que le puits n'est pas empoisonné.

Comme Dolcie lui jetait un regard interloqué, il a répliqué :

- Qui sait de quoi ils sont capables pour nous éliminer ?

J'ai frissonné. La mort, encore et toujours.

Nous avons puisé de l'eau, bu à satiété et rempli nos bouteilles, avant de nous mettre en quête d'un abri. Fruman insistait pour que nous trouvions un refuge avant que le vent qui effaçait les traces de notre passage ne tombe.

D'abord, Rinnie et Fruman ont déniché un emplacement qui leur semblait sûr, à proximité du point d'eau, dans les ruines d'un autre édifice. Il s'y était accumulé des débris, charriés par le vent, sous lesquels nous pouvions aménager une cachette. Fruman partait du principe que, même si les gens de Queue-Satan effectuaient des recherches au sol, ils ne pourraient retourner chaque rocher. L'important, donc, était de demeurer invisibles et aussi silencieux que possible. À partir de maintenant, nous resterions cachés le jour et voyagerions la nuit. Je ne pouvais que m'en réjouir, car cela annonçait un repos prolongé pour commencer.

J'ai déchanté un peu au vu du refuge aménagé par Fruman. En fait, il s'agissait d'une sorte de terrier formé par un espace dégagé sous un amoncellement de débris. Il faudrait nous empiler là-dedans comme des rats !

Nous ne devions cependant pas nous en contenter. Au fond du terrier, Rinnie avait deviné qu'un autre espace ouvrait sous le sol, l'entrée de ce qui avait été la cave de l'édifice écroulé. Fruman nous y a précédées, armé de sa lampe. À la suite du pilote, nous avons découvert un étroit refuge souterrain où nous pouvions nous tenir accroupis. Il y avait d'abord un escalier, des marches en béton sur lesquelles le sable crissait, puis un sous-sol à moitié comblé par l'écroulement des étages au-dessus. Une partie du plafond de cette cave avait cependant résisté à l'effondrement. Durant plus de trois siècles, le lent travail du temps avait compacté les ruines, jusqu'à former un toit sur le soubassement. Une partie de la cave avait été miraculeusement protégée par cet épais plafond.

Des tas de choses gisaient sur le plancher, pour la plupart des trucs dont je ne pouvais imaginer l'usage. Il y avait des objets plats et rectangulaires qui se sont effrités sous nos doigts trop avides, tombant en poussière comme le souvenir de ces années révolues. Mon soulier a fait tinter un morceau de métal : une fourchette toute rouillée. Quelque chose a roulé ; c'était une bouteille en verre - du verre ! Comment un matériau aussi fragile avait-il pu demeurer intact alors que tout s'effondrait ? Rinnie s'est emparée de la bouteille et l'a serrée contre sa poitrine avec, sur le visage, une expression extatique.

Parmi les débris on comptait aussi des lambeaux de tissu aux couleurs indéfinissables. Fruman a pris un bout de tuyau en métal dans lequel il a glissé de ces morceaux de tissu qu'il a ensuite enflammés, éclairant les lieux d'une lumière mouvante, fantomatique.

- Ménageons nos lampes, a-t-il murmuré.

Soudain, avec un cri étranglé, Dolcie a désigné une chose restée coincée dans le plafond de ruines au-dessus de nos têtes. La lumière du flambeau mettait en relief la silhouette arrondie d'un jaune ocre, noirci par endroits. Un crâne. Une face morte aux orbites vides, aux mâchoires serrées, que les ans avaient fossilisée. Rinnie a levé une main à son tour, psalmodiant des mots indistincts, et son doigt a suivi la forme du crâne, puis s'est déplacé, et la lumière du flambeau a découvert le reste du squelette, le torse aux os en miettes, les bras étendus au-dessus de la tête, les jambes brisées en fragments encore visibles. On aurait dit un noyé flottant dans une mare de béton.

J'ai chuchoté :

- Tu... tu crois qu'on peut rester ici ?

Fruman a tendu sa torche à Dolcie.

- Ce plafond a tenu durant trois siècles et demi, je ne vois pas pourquoi il s'écroulerait cette nuit.

Sur ce, il est remonté dans l'escalier pour vérifier si nous n'avions rien oublié. Je l'ai entendu s'activer en haut des degrés durant un moment. Un panneau en métal a raclé le sol, puis j'ai perçu des sons plus doux. Fruman déplaçait des branches mortes afin d'effacer toutes traces de notre passage. Ici, sous les ruines, nous devenions introuvables.

La torche s'est éteinte, exhalant une fumée qui piquait les yeux. Dolcie a tâtonné pour trouver sa lampe, mais elle ne l'a pas laissée longtemps allumée. Nous nous sommes installés pour dormir et j'ai sombré dans un sommeil réparateur sans plus me soucier des vivants ni des morts...

© 1998 Éditions Alire & Francine Pelletier


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