(Extrait : Chapitre 1, p. 5-11)
Samuel finit de s'installer à plat ventre sur l'escarpement
dominant le creux de la savane où, à huit cents
mètres environ, se trouve le petit groupe de licornes
; il aurait vraiment chaud si le vent ne soufflait avec régularité
- ils l'ont de face, bien sûr ; Maura Fergus, la jeune
fille qui les guide, ne se vantait pas : c'est la limite pour
les missiles armés de dards anesthésiants, mais
elle les a amenés plus près des licornes que quiconque
l'a jamais été depuis la colonisation.
Starling, le représentant du BIAS, commanditaire et
responsable de toute l'expédition, est un Américain,
le genre auquel il faut sans cesse rappeler que la planète
n'a pas été nommée d'après la Virginie
américaine mais d'après la première enfant
humaine qui y est née ; pis encore, c'est un Texan, fier
de son (quasi mythique maintenant) héritage de cow-boy
; il est déjà installé et contemple les
licornes à la jumelle en murmurant des paroles indistinctes
mais excitées en anglam. Colchak, l'autre employé
du BIAS, finit d'armer les fusils lance-missiles et en tend un
à Samuel, qui le prend et ajuste le viseur pour contempler
à son tour les licornes.
C'est une grande famille, la formation habituelle : cinq guetteuses
détachées en cercle du gros de la troupe, le reste,
une vingtaine de bêtes, en train de brouter, de dormir
ou de jouer. Mais un peu à l'écart, et les plus
proches d'eux, leurs cibles : la licorne qui vient de mettre
bas et son petit. Allons bon, un mâle vient les rejoindre.
Peut-être le père, puisque les licornes mâles
ne sont pas, au contraire des éléphants dont l'organisation
sociale semble pourtant si voisine, exclues du troupeau dominé
par les femelles.
«Magnificent, magnificent!» murmure Starling.
L'allure générale est assez celle d'un cheval pour
éveiller en lui des désirs ataviques de lasso,
sans doute. La taille d'un gros demi-sang, ce mâle, un
mètre quatre-vingt-dix au garrot, mais Starling ne voit-il
pas le reste ? Toutes les proportions sont subtilement faussées.
Samuel suit les lignes de l'imposante silhouette avec une insistante
impression d'étrangeté, un vague malaise : la robe
laineuse est brune, vaguement zébrée de bandes
plus foncées, en contraste avec la longue crinière
blanche et la queue également blanche et flottante ; l'arrière-train
et les pattes postérieures bien trop puissants et musclés,
le cou arqué évoquant plus le cerf que le cheval,
le museau entre celui du cheval et celui du berger allemand,
la tête bien plus massive que celle d'un vrai cheval. Et
bien sûr, plantée entre les sourcils, au-dessus
des grands yeux ronds un peu protubérants (sans doute
le trait le plus chevalin de tout l'animal, avec la crinière
et la queue fournies), il y a la corne : lisse et aiguë,
au moins soixante-dix centimètres de long, légèrement
arquée vers le haut comme celle d'un rhinocéros.
Et rouge : couverte de sang. Le mâle vient de chasser.
Par la peau du cou, entre ses dents, il tient le cadavre d'une
mariotte, un des petits quadrupèdes au sourire de hyène
qui partagent la savane avec les licornes. Il s'immobilise devant
la femelle, tête basse, corne offerte. L'autre licorne
donne un coup de langue dessus, pousse son petit du museau jusqu'à
ce qu'il renifle puis lèche le sang avec enthousiasme.
Une fois la corne nettoyée, le mâle laisse tomber
la proie par terre, pose dessus ses pattes antérieures
aux trois doigts pourvus d'ongles tranchants et commence à
la déchiqueter de ses dents également coupantes,
tendant les morceaux à la femelle ; celle-ci les cueille
du bout de ses lèvres agiles, et les donne à son
tour au petit.
«Elles mangent vraiment de la viande !» ne peut
s'empêcher de murmurer Samuel, stupéfait ; il croyait
encore que c'était une légende. Il y a longtemps
que les licornes ont quitté le Nord du continent, il n'en
avait jamais vu avant de venir dans le Sud-Est, seulement dans
des envirosims, à Cristobal. Et les envirosims se contentent
de montrer, avec des commentaires lénifiants ; ils ne
disent pas grand-chose des licornes, ni d'ailleurs de tout ce
qui résiste avec obstination aux humains sur leur planète
d'adoption.
Starling étale son érudition - c'est un cadre
du BIAS, il vient d'être nommé sur Virginia, il
est très fier de son projet (comme si cette idée,
essayer à nouveau de domestiquer les licornes, ne refaisait
pas surface presque à chaque changement d'administration,
sur Terre ou sur Virginia !) ; apparemment il se doit de briller
même aux yeux d'un parfait subalterne : «Elles étaient
omnivores, à l'origine. Une sorte de petit quadrupède
fouisseur, un peu comme les pécaris. Faute de grands prédateurs,
elles ont développé pendant un temps des comportements
de carnivores, tout en augmentant de taille. Même maintenant
qu'elles consomment essentiellement des végétaux,
elles ont encore besoin de certains acides aminés qu'elles
ne trouvent pas dans le reste de leur alimentation et sont incapables
de synthétiser. Un peu de viande de temps en temps, et
le tour est joué.»
Samuel l'écoute à peine : abasourdi, il regarde
la licorne donner la sanglante becquée à son petit.
Le mâle, sa tâche accomplie, s'est couché
à une distance respectable.
«Il serait peut-être temps de s'y mettre»,
murmure Colchak en se trémoussant un peu pour mieux creuser
son berceau d'herbe ; il a posé le lance-missiles sur
son trépied et ajuste le viseur. Samuel, tiré en
sursaut de sa contemplation, en fait autant. La jeune guide s'est
étendue dans l'herbe près de lui ; il la sent se
raidir ; même s'ils n'en ont pas parlé, il sait
qu'elle désapprouve cette expédition - mais en
tant qu'employée du gouvernement, elle n'est pas censée
avoir d'états d'âme.
Lui, il ne sait pas trop. Ce n'est pas comme si on allait
les tuer, ces licornes : juste les anesthésier, les capturer
et les étudier - d'une manière non destructive
: c'est une espèce protégée depuis le grand
scandale de l'An 11, quand un autre intelligent du BIAS a tenté
de les éliminer en les infectant (vainement, au reste)
d'un virus. Et puis, il est stagiaire, pas d'états d'âme
non plus pour lui s'il veut pouvoir entrer définitivement
dans les gardes forestiers. Il ne s'est pas enfui du Nord pour
revenir la queue entre les jambes faute d'avoir réussi
à gagner sa vie ailleurs. Son père serait trop
content. Déjà qu'il n'a pas pu tenir le coup à
Cristobal, ni dans les champs pétrolifères du Dolgomor...
Les mines, il ne veut même pas y penser. Il a besoin d'espace
et d'air propre, c'est tout. Garde forestier, même dans
le Sud-Est si loin de ses Hivers, c'est l'idéal. Pas question
de rater ça par sentimentalisme.
On l'a choisi parce qu'il est tireur d'élite, mais
il n'a même pas vraiment besoin d'en être un : le
missile est thermosensible et capable d'aller trouver lui-même
sa cible pourvu qu'elle soit dans les limites spatiales programmées
; étant donné le coût de ces projectiles,
cependant, on a préféré emmener des bons
tireurs.
Starling active son cellulaire et prévient à
mi-voix l'équipe de récupération, qui attend
à deux kilomètres de là avec le gros hélijet
et les camions.
«On y va», souffle Colchak.
Samuel essuie la sueur qui a commencé à lui
couler sur le front - ainsi couchés dans les hautes herbes,
ils sont à l'abri du vent -, cadre le licorneau dans son
viseur, arme le petit missile.
«Prêt», murmure-t-il.
«À trois. Un, deux...»
Trois.
La femelle doit entendre le sifflement du projectile, elle
se dresse à demi, alarmée. Trop tard. Le petit
aussi a levé la tête, juste pour bien offrir son
cou. Il accuse le choc, essaie de se lever, mais le somnifère
fait déjà effet. La dose a été bien
calculée. Pour la femelle aussi : malgré tous ses
efforts, elle n'arrive pas à se relever, se couche en
bavant - un effet secondaire de l'anesthésique. Enfin
ses yeux se révulsent et elle ne bouge plus.
«Vous pouvez venir chercher la marchandise», dit
Starling dans son cellulaire, extrêmement content de lui.
Un brusque mouvement, une masse brune occulte le viseur de
Samuel, qui tressaille en ajustant de nouveau sur l'ensemble
de la scène : le mâle a bondi auprès de la
femelle et du petit, il les pousse du museau, une fois. Puis
relève la tête et lance un cri d'alarme, un étrange
grondement sifflant qui porte loin dans le vent, jusqu'à
Samuel. Panoramique rapide du viseur sur le reste de la troupe
: les licornes sont toutes debout, les guetteuses en formation
d'attaque du côté de l'alerte. Puis, d'un même
mouvement, elles tournent toutes les talons et s'enfuient au
galop.
«Eh, il reste !» dit la voix surprise de Starling.
Samuel déplace la lunette. Le grand mâle est
en effet toujours debout près de la femelle et du petit
anesthésiés. Juste au moment où Samuel le
retrouve dans son viseur, il part au grand trot, la corne haute,
dans le sens opposé à celui de la troupe, en oblique
par rapport à l'escarpement où les chasseurs sont
embusqués, une trajectoire qui l'en rapproche.
«Mais qu'est-ce qu'il fait ?» murmure Maura Fergus,
incrédule.
Samuel suit la licorne dans son viseur : la queue et la crinière
blanches flottent au vent de la course, l'animal semble flotter
aussi au-dessus des longues herbes, mouvements fluides et élastiques,
grâce aérienne, une telle masse pourtant...
La bête oblique brusquement, prend le galop, arrive
au point le plus bas de l'escarpement, saute...
Et continue sa course. Droit sur eux.
«EH !» crie Starling en se levant. Maura Fergus
en a fait autant, Colchak aussi. Samuel se dresse à son
tour, les yeux écarquillés : la licorne est à
moins de cinq cents mètres, ce n'est pas possible, elle
ne va pas se rapprocher davantage, elle ne peut pas être
en train de les attaquer, aucune licorne ne s'est jamais approchée
assez d'un humain pour l'attaquer !
Colchak a jeté son lance-missiles et il est en train
d'armer fiévreusement son fusil, tandis que le martèlement
du galop se rapproche à toute allure.
«Non !» dit Maura. Elle arme le lance-missiles
avec un des projectiles de secours, le plaque dans les mains
de Samuel, lui offre son épaule comme support.
Samuel ajuste le viseur, la tête bourdonnante. La licorne
lui saute brusquement aux yeux, énorme : la corne en avant,
les naseaux dilatés, l'écume blanchâtre qui
dégouline de la bouche... Mais sous la bande sombre des
sourcils, le regard brun n'est pas affolé, plutôt
rempli d'une détermination farouche. Samuel avale sa salive,
abaisse le viseur, cadre le poitrail. Son doigt se crispe sur
la détente...
«Mais tirez, bon sang !» glapit Starling.
Il tire. Il voit le missile s'enfoncer dans le poitrail de
la licorne. L'animal n'a même pas dévié de
sa course. Il continue à foncer sur eux. Quoi, la dose
est insuffisante ? Maura aurait-elle choisi par erreur le projectile
de secours destiné au licorneau ?
Non : le mâle est plus gros que la femelle, voilà
tout, la dose met plus longtemps à agir. La bête
commence à ralentir, sa course se désaccorde, devient
lourde et maladroite. L'animal trébuche, se rattrape,
c'est comme une profanation. Samuel ne veut pas voir. Il baisse
son viseur - mais bien sûr il voit encore, à cent
mètres à peine, la licorne qui trotte maintenant,
de plus en plus lentement, trébuche encore, tombe sur
les genoux, se relève... Au pas maintenant, en vacillant.
Cinquante mètres, quarante... Un vrombissement sec dans
le ciel : l'hélijet. L'animal l'a peut-être entendu.
Il s'arrête en titubant, la tête basse, le museau
dégoulinant de bave. Il reste immobile une fraction de
seconde, puis ses pattes plient sous son poids et il s'effondre
d'un seul bloc sur le flanc, à dix mètres des humains,
un choc qui fait vibrer le sol sous les pieds de Samuel.
Samuel se rend compte qu'il a lâché le lance-missiles.
Il est à bout de souffle, la poitrine douloureuse, comme
si c'était lui qui venait de courir. Devant lui, il y
a les épaules de Maura Fergus. Il pose les mains sur ces
épaules, il ne sait pourquoi mais rien n'est plus important
en cet instant que de la toucher, toucher quelqu'un. Elle se
retourne vers lui. Pour la première fois il remarque ses
yeux, si clairs que dans le soleil on en voit presque seulement
la pupille contractée. Il sait qu'elle a envie de pleurer.
Lui aussi.
© 1996 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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