(Extrait: Chapitre 2, p. 37-52)
Une lumière grise et morne inondait ma chambre au réveil,
le jour suivant. Il était 10h14. De l'autre côté
de la vitre, un suaire de nuages me cachait le ciel, dérobant
au monde toute forme et toute couleur.
Ma chatte, Queen E, n'était visible nulle part. J'étais
seule. Couchée dans mon lit, étudiant les angles
de la pièce. Au matin, le lendemain d'une chasse, tout
se résout en une géométrie dénudée.
Crime, indices, motivations, arrestation : tant que dure
la chasse, ils modèlent une structure fugitive, cryptique,
fragmentée, une forme que mon impulsion me force à
saisir aussi férocement qu'une autre femme pourrait poursuivre
un amant. Mais une fois le motif appréhendé dans
son ensemble, tout comme le désir enfin satisfait, il
perd son mystère et se retrouve soudé à
l'inéluctable passé, dont rien ne peut plus s'échapper.
Une journée d'anémique liberté s'étendait
devant moi.
Seigneur, quel soulagement c'était, à l'époque,
de lire les ouvrages de Tapper, de penser que je n'étais
pas folle, de pouvoir coller l'étiquette « modeleuse »
sur ce que je ressentais ! Savoir que je n'étais
pas seule, que nous étions des milliers, tous et chacun
terrifiés à l'idée d'être fous, malfaisants,
impurs, damnés.
Je détestais ces jours d'après la chasse, où
le vide extérieur s'arc-boutait contre mes fenêtres.
Je haïssais la sécheresse du vide en moi. Quand j'étais
petite, je me demandais toujours si j'étais folle, si
j'avais quelque chose de cassé, qui m'aurait asséché
le coeur - et je ne sentirais plus jamais rien.
Quel soulagement de lire qu'être modeleuse provoque parfois
cette dévastation - le prix à payer pour l'agonie
d'intensité qui dure seulement un instant, lorsque chaque
froncement de sourcils, chaque sourire, chaque touche de honte
aux joues semblent se graver au couteau dans ma chair :
il viendrait une heure, un jour d'engourdissement bien plus terrifiants.
Terrifiants, oui, parce que j'avais besoin de ressentir ces émotions,
et peu importait la douleur qu'elles m'infligeaient, comme une
accro qui se pique le bras a besoin de sentir dans son sang la
brûlure du Gel.
L'absence d'affect et de sensations est un des dangers qui accompagnent
les modeleurs, mais ces derniers temps, c'était devenu
plus grave pour moi. Vivre trente ans emprisonnée dans
les émotions et les sensations d'autrui - pas seulement
les remarquer, mais les ressentir - réellement, ça
vous ronge. On passe tellement de temps à bloquer qu'on
finit par le faire sans s'en rendre compte. Et le monde vous
arrive alors à travers une vitre obscure. Aveugle. Pis
qu'aveugle, parce que c'est votre bon sang d'âme qui est
en train de se recouvrir d'une épaisse pellicule, en train
de devenir opaque. Étrange paradoxe, que trop ressentir
puisse mener à ne rien ressentir du tout. Les psychologues
appellent cette absence d'affect « état zéro » ;
les psychopathes la redoutent tant qu'ils tueront simplement
pour éprouver quelque chose, n'importe quoi.
Dans un accès de panique, j'ai sauté du lit. Mes
doigts tremblaient pendant que je dénichais des céréales
en essayant de ne pas penser. Je ne voulais pas, non, je ne voulais
pas finir de cette façon. Je vous en prie, Seigneur, pas
ça.
J'ai abandonné mon petit déjeuner après
avoir découvert une moisissure cotonneuse sur mes flocons
d'avoine. Au diable tous ces préservatifs, de toute façon,
carcinogènes et contraires à la volonté
divine, je suppose, mais on les regrettait tout de même.
Après une inspection soigneuse, je me suis rabattue sur
quelques craquelins rassis.
Les modeleurs vivent de façon intense en un très
court laps de temps. Haine, désir sexuel, érotisme
débridé, chagrin, désespoir... tout pénètre
en nous, tout nous transperce. À dix ans, j'avais vécu
les joies de l'amour comme la rancoeur amère d'un divorce
chez un voisin, j'avais éprouvé la douleur physique
qui broie souffle et pensée. Je m'étais noyée
dans la vaste souffrance du deuil de mon père après
la mort de ma mère. Autant d'émotions qu'une femme
de quatre-vingts ans, et à présent, à trente
ans, j'en étais à me demander si mon coeur était
en train de s'user. Pendant l'année qui venait de s'écouler,
j'avais commencé à me sentir enveloppée
d'un suaire paralysant. Plus de nouvelles sensations. Plus rien
à éprouver. Comme la cité derrière
ma fenêtre, le monde des émotions s'effaçait
petit à petit, ses contours devenaient vagues, son souvenir
pâlissait, ses formes précieuses perdues pour moi
derrière des nuages.
La sonnerie du téléphone a découpé
l'appartement en diagonale. J'ai tendu la main pour appuyer sur
la touche annulant la communication vidéo et j'ai pris
le récepteur au mur près du frigo. « Ouais ?
- Mademoiselle Fletcher ?
- Fletcher. Qui est-ce ? »
Une pause momentanée due à la confusion. « Oh,
vous n'avez pas mis la vidéo. Dory Plett, du Central.
- Oui ? » Seigneur, pas une plainte pour l'arrestation
de White ? D'après les nouvelles récentes,
le porte-parole officiel du Président avait effectué
un plongeon depuis une fenêtre de son bureau du centre-ville
pendant la nuit. Seigneur Dieu, faites qu'on n'ait pas remarqué
ma petite arrestation dans le chaos subséquent.
« Dieu vous bénisse. Écoutez, on a besoin
d'un chasseur pour une heure ou deux ce matin.
- Pour quoi faire ? » La stricte courtoisie exigeait
que j'active la vidéo, mais à cette heure-là,
ce n'aurait été un service à nous rendre
ni à l'une ni à l'autre. J'ai repris du poil de
la bête : au moins allais-je avoir un peu de travail
pour me faciliter la retombée, et j'en étais reconnaissante.
« On a quelqu'un qui s'est fait assassiner, dans l'édifice
de la TN, un gros nom. Ça a l'air d'un accident, mais
on doit faire comme si.
- C'était qui ?
- Devinez ?
- Jésus-Christ dans la bibliothèque avec une clé
à molette, ai-je dit avec lassitude.
- Mademoiselle Fletcher ! » s'est exclamée
Dory. Puis elle s'est reprise d'un ton pincé. « Jonathan
Mask.
- Bon Dieu de merde ! »
Je n'étais pas tombée tellement loin avec mon hypothèse
de Jésus-Christ. Mask était l'acteur le plus célèbre
d'Amérique, l'étincelant chevalier de la « Croisade
des Communications » lancée par les Reds, même
si je ne l'avais pas vu ces derniers temps à la télé
en train de condamner les drogues ou de faire la promotion de
l'Église. C'était quand même un gros nom,
une tête d'affiche. Ce qui signifiait entrevues avec la
presse et autres numéros de cirque.
« À quel taux ?
- Sept cents si vous vous montrez et faites la présentation.
- Oh-la-la! Mon sentiment de responsabilité civique se
réveille. Sept cents, plus un bonus s'il y a arrestation,
évidemment.
- Il n'y en aura pas. Du moins, ajouta Dory, c'est l'opinion
des policiers qui font ça parce que c'est leur métier,
pas leur violon d'Ingres. »
Ai-je mentionné que les flics n'aiment pas trop les chasseurs ?
« Quel dommage, ai-je dit, aimable. J'espérais
tellement pouvoir gonfler un peu mon chèque d'assistance
sociale. J'avais dans l'idée de me faire faire une pédicure
et un massage facial.
- Bonne idée. Peut-être que vous activeriez la vidéo,
alors », répliqua Dory, une bonne rosserie.
« En tout cas, on me dit que monsieur Mask s'est fait
sauter dans son costume de scène. Le capitaine French
est sur place, il vous mettra au courant. Plateau 329.
- Très bien. J'y serai dans une heure. »
Comme il convenait à son statut, la tour de la Télévision
nationale était le plus haut édifice du centre-ville :
un mégalithe d'une centaine d'étages, et le plateau
329 se trouvait au quatre-vingtième. J'ai emprunté
un énorme ascenseur de fret du plus pur style affecté
par les Reds ces temps-ci : on devait opérer soi-même
les portes en tirant sur une grosse courroie et on pouvait les
voir s'ouvrir en ferraillant comme une herse toute neuve. Rolly
French aimait ce genre de choses ; ça chatouillait
sa sensibilité de Red.
C'était un homme jovial et replet qui n'aimait pas les
chasseurs parce qu'ils n'avaient pas de statut officiel, et qui
n'aimait pas avoir des femmes dans le personnel parce que c'était
pour décourager ça qu'on avait élu un Red
à la présidence. Bien entendu, il ne le disait
jamais tout haut et nous avions travaillé ensemble assez
souvent pour qu'il m'appelle au moins « Fletcher »
à présent, en laissant tomber le « mademoiselle ».
Rolly était un bon flic, méthodique, avec des éclairs
d'intuition, et il était prêt à utiliser
n'importe quoi dans son travail si ça lui permettait d'améliorer
le rendement. Malgré ses tendances reds, il utilisait
la banque de données du Central mieux que la plupart de
ses pairs. Plus jeune, il avait même été
à contre-courant du retour de flamme massif envers les
biotechnologies, après les émeutes des transplants
de cellules foetales et des révélations sur le
SIDA. Au risque de torpiller sa réputation, il avait prêché
aux incroyants afin d'obtenir une subvention pour un logiciel
de séquençage d'ADN qui avait aidé à
résoudre plus de deux mille cas.
L'ascenseur est arrivé dans un foyer proche d'une pièce
sombre. J'ai montré mon idicarte à l'officier de
service et je suis entrée tandis qu'il prévenait
de mon arrivée.
Le plateau de tournage 329 occupait tout un étage :
des rangées de bancs d'église s'étiraient
jusqu'à la scène. De toute évidence, on
tournait ici quantité d'émissions religieuses -
à bien y penser, l'endroit me semblait familier, évoquant
les prises de vue panoramiques de L'Heure de la Bible.
(Bien sûr que c'est rasoir, mais c'est bon pour votre âme.
Et puis, qu'y a-t-il d'autre à regarder les dimanches
matin ?) Le plafond se trouvait à dix bons mètres
du plancher - davantage de place pour les prises de vue en plongée.
À ma gauche, la cabine de contrôle, vide à
présent, baies obscurcies.
Et vide aussi le plateau lui-même. Les bruits confus provenant
de l'arrière des décors semblaient lointains, des
échos distants magnifiés par le silence. Les lumières
étaient assourdies, comme par respect pour les défunts.
Pénétrer sous la voûte de cette vaste et
sombre salle, avec les bancs alignés face à quelque
mystère présent sur la scène, c'était
comme entrer par hasard dans une cathédrale déserte,
en éprouver la grandeur et le caractère solennel
rendus tangibles par la mort. Puis, tandis que mes yeux s'accoutumaient
à la pénombre, j'ai vu que les caméras de
télé étaient là aussi, pressées
sur la scène, aux aguets, un groupe d'espionnes aux yeux
de verre, sans paupières et sans remords, tel le regard
de l'Omniscient.
Le décor représentait un bureau. Des livres sur
tous les murs, petits et gros, reliés de cuir noir et
écarlate, avec des tranches dorées, luisantes.
Des titres en latin. À l'arrière, un massif bureau
de chêne encombré de parchemins. Une unique plume
orange, d'une longueur fabuleuse, jaillissait avec arrogance
de l'encrier en forme de crâne. Avec les câbles et
les rangées de projecteurs invisibles dans l'ombre, on
pouvait presque se croire dans l'ultime refuge d'un savant ou
d'un mystique médiéval, qui serait juste sorti
pour s'acheter une feuille de vélin ou un flacon de précieux
mercure destiné à ses recherches alchimiques.
Une silhouette rondelette et de petite taille est sortie d'un
pas vif de derrière les coulisses de la scène,
côté cour. « Eh, Fletcher, faites-vous
couper les cheveux ! »
Rolly French portait un costume brun à rayures et une
large cravate bleu marine extra-lâche.
« Plutôt décevant, comme Paracelse, Rolly.
Vous ressemblez à un comptable qui travaille pour une
université de théologie fauchée du nord-ouest. »
Avec un mince sourire - ma description coupait trop près
de l'os -, il a froncé les sourcils à l'adresse
du carnet ouvert dans sa main grassouillette. « Dieu
vous bénisse. Les loups sont de sortie en force, aujourd'hui,
Fletcher. Toutes les chaînes de télé et presque
tous les journaux. Merci du coup de main. Je ne devrais même
pas être là. Je suis censé diriger l'enquête
sur le suicide du porte-parole Dobin, mais on avait besoin de
quelqu'un de toute urgence, et on m'a collé cette affaire-ci.
- Chanceux, va ! Pourquoi tombez-vous toujours sur les célébrités ?
Le Central doit penser que vous présentez bien à
l'écran. » La preuve que le Central n'avait
pas bon goût non plus en matière de cravates. « Le
suicide, ce n'est pas un péché contre le Saint
Esprit ? La pourriture s'installe, Rolly. »
Je l'ai suivi derrière la scène. « Ça
ressemble à un accident, mais monsieur Mask est une figure
si importante que les médias veulent quand même
qu'il y ait une enquête. » Il n'y avait aucune
irritation dans la voix de Rolly ; la presse était
devenue plus attentive aux besoins de la police dans les dernières
années - spécialement à la TN. « National
a droit aux premières entrevues, évidemment. »
Derrière les coulisses, nous sommes entrés dans
un couloir brillamment éclairé, décoré
d'un motif de mosaïque en échiquier blanc et rouge,
ponctué de portes. Les premières étaient
celles d'armoires de rangement destinées aux caméras
et autres équipements techniques. Le bruit de voix devenait
plus prononcé. Un jeune homme à l'air harassé,
en blazer décoré du logo de la TN, nous a frôlés
en trottant vers les ascenseurs. Droit devant, il y avait une
porte fermée. « C'est là que ça
se passe », a murmuré Rolly. « Interrogatoires
préliminaires. » Le couloir dessinait un autre
coude vers la droite, longeant l'arrière de la scène.
D'autres logos de la TN sur d'autres blazers, et un buisson de
micros, orné çà et là de visages
familiers, les journalistes d'autres chaînes. Quand nous
avons fait notre apparition, Rolly et moi, les objectifs nous
ont suivis, tels des télescopes dissimulant les yeux de
deux douzaines de tueurs à gages.
« Mesdames et messieurs », a commencé
Rolly en levant les mains pour obtenir le silence. « Comme
je vous l'ai dit précédemment, nos investigations
préliminaires tendent à soutenir l'hypothèse
d'une mort accidentelle pour monsieur Mask. Cependant, de façon
à nous assurer qu'aucun des angles possibles n'a été
négligé, nous avons également fait appel
aux services d'une des chasseuses les plus douées de l'État,
madame Diane Fletcher. »
J'ai adressé un sourire à tous ces jolis zozos,
en y mettant un minimum d'efforts. On me payait pour chasser,
pas pour être la chérie des médias. Ils n'avaient
pas la permission de me filmer, de toute façon, aussi
mon sourire n'était-il pas vraiment requis.
« Capitaine French, l'engagement de madame Fletcher
indique-t-il qu'on a une nouvelle piste nécessitant une
expertise particulière ?
- Non, Zack.
- Alors pourquoi avoir recours à une para-légale ? »
a demandé Gering, l'envoyé de NBC. « Nos
dollars d'impôts ne paient-ils pas la police pour ce genre
de travail ? Toujours faire dans le sensationnel...
- Gering, vous le savez aussi bien que moi, c'est une pratique
standard dans les cas importants. Le décès de monsieur
Mask est assez inhabituel, quoique apparemment accidentel, pour
que nous estimions utile d'explorer toutes les avenues possibles.
Madame Fletcher a un excellent taux de réussite avec notre
département. Pour commencer, quand elle n'a pas de piste,
elle ne fait pas traîner une enquête. »
Gloussement général. Vive la libre entreprise.
Gering tendait son micro-stylo, fin et vicieux tel un aiguillon
de guêpe. « Une affaire amoureuse, peut-être,
qu'en diriez-vous, Capitaine French ? Monsieur Mask n'a
pas servi de porte-parole à la Présidence, ces
derniers temps. Des rumeurs courent à l'effet que sa vie
privée aurait été plus ardente que ne l'aurait
apprécié le Président
- Est-ce que Mask a laissé un testament ?
- Est-ce que ça peut être un sabotage par un radical ?
- Madame Fletcher, vous êtes-vous déjà fait
une opinion en ce qui concerne cette affaire ? »
Leur rugissement bourdonnant m'irritait. Il n'y avait aucune
émotion là sinon une excitation agressive, qui
insistait, grouillant tel un essaim, exigeant d'être nourrie.
Moi, j'éprouvais le besoin de m'écarter. J'étais
encore trop sensible après ma dernière chasse pour
trouver un plaisir quelconque à travailler dans une foule.
Je me suis concentrée sur la lumière blanche, le
cercle protecteur bien propre qui effaçait les journalistes,
laissant leur présence reculer, atténuée,
derrière le rideau de lumière. Après avoir
retrouvé mon calme, j'ai dit : « Je crains
que non, madame Hart. Comme Sherlock Holmes, j'estime que c'est
une erreur capitale d'élaborer des théories avant
d'avoir des faits. » Un autre éclat de rire
général. « Si ça ne vous fait
rien, j'aimerais couper court aux bavardages et bénéficier
d'une séance d'information avec le capitaine French. »
Agité de tics nerveux, Rolly a avalé sa salive :
« Merci, mesdames et messieurs, Dieu soit avec vous,
et puissions-nous tous retourner chez nous morts d'ennui. Rappelez-vous,
madame Fletcher doit rester strictement en dehors des prises
de vue. » En se retournant vers moi, il a marmonné :
« Je nous ai libéré la salle d'habillage.
Je vous mettrai au courant là-bas, et on pourra jeter
un coup d'oeil au défunt. »
Un employé de la TN que son expression sérieuse
et son crâne dégarni faisaient ressembler à
un professeur de trigonométrie dansait d'un pied sur l'autre
devant nous d'un air anxieux. « Capitaine French,
nous allons diffuser en direct dans quelques minutes depuis la
scène et nous apprécierions vraiment beaucoup si
vous pouviez nous consacrer quelques minutes... »
French a hoché la tête d'un air absent tandis que
plusieurs journalistes commençaient à parler dans
leurs magnétophones, par couples, de façon à
ce que l'un puisse parler tandis que l'autre enregistrait la
scène. Avec une grimace, Rolly s'est frayé un chemin
vers une porte marquée COSTUME et nous a fait entrer.
Des coiffeuses jointives s'alignaient le long du mur de miroirs,
au fond. Devant, sur des portemanteaux, pendaient rangées
sur rangées de vieux costumes, comme autant de vies qu'on
aurait jetées là. La première était
une rangée d'uniformes de choristes (pour L'Heure de
la Bible, sans doute), et de tuniques médiévales.
Une mitre et un bonnet étaient accrochés près
de la chaise que Rolly avait avancée pour moi. Juste à
côté, un chiton grec (mon père détestait
quiconque les appelait « toges ») et une
tunique de jute. Dans un coin au fond, un coffre ouvert débordait
de perruques, évoquant la boîte des objets trouvés
d'un dépôt de scalps. Un autre coffre, à
côté, se hérissait de souliers, de couverts
en plastiques, de fausses armes, de chapeaux bon marché,
avec même une bonne vieille jambe prothétique. Je
m'en suis vaguement souvenue : l'arme du crime dans un feuilleton
très en vogue.
Un lieutenant de police zélé manipulait une bouilloire
à une table proche, tout en entrant des notes dans son
ordi de poche. Au signal de Rolly, il nous a apporté des
tasses de thé - de l'Assam, à en juger par le parfum.
L'odeur brute et rauque du thé, l'anticipation du travail,
c'était revigorant. La journée s'annonçait
plutôt bien.
Rolly a poussé un soupir tandis que je m'avachissais dans
une posture non réglementaire. « Ça
ne ferait pas de mal si vous étiez un peu plus aimable
avec les médias.
- Je suis une chasseuse, pas une célébrité »,
ai-je répliqué d'un ton boudeur : je savais
que j'avais tort.
« Pas cette fois - merci, Seigneur.
- Vraiment ? Pas d'honnête travail en perspective ?
- Cette affaire est particulière, c'est le moins qu'on
puisse dire. » Il a baissé la tête pour
un rapide bénédicité. « ...pour
ce que nous allons recevoir. » Après avoir
pris une gorgée de thé, il l'a savourée
en tournant quelques pages de son carnet pour revenir en arrière.
« Ces types ont fini de filmer hier. Ils revenaient
seulement pour des prises de vues destinées à la
promotion et peut-être pour reprendre une scène
de la fin. Docteur Faust. Vous connaissez ?
- Faust est un savant, fier de son intelligence, qui vend son
âme à un démon nommé Méphistophélès.
Il utilise son pouvoir de façons diversement discutables,
comme pour évoquer le fantôme d'Hélène
de Troie à des fins, hum, immorales. Finalement, les démons
viennent le chercher et l'entraînent en Enfer. »
J'ai adressé à Rolly un sourire poli. « Mon
père tenait absolument à me donner une éducation
classique. »
Rolly a poussé un grognement : « Monsieur
Mask jouait le rôle de Méphistophélès,
le démon.
- Ah. Un développement inattendu. » Joli contre-emploi :
un porte-parole des Reds. Mon intérêt pour le metteur
en scène a remonté d'un cran.
Rolly a haussé les épaules. J'aimais la façon
dont il disait « Monsieur » même
quand la victime était morte et qu'il n'y avait aucun
journaliste dans les environs. L'indice d'une sensibilité
relativement raffinée. Il a sorti la cuillère de
sa tasse et l'a pliée distraitement à angle droit,
puis l'a replongée dans le thé pour voir le mnémo-métal
reprendre aussitôt sa forme originelle. Mauvaise habitude :
finalement, le métal se fatigue et casse - une autre cuillère
à remplacer pour le Département. Bah, Rolly French
valait probablement son pesant d'ustensiles hors service.
Après avoir repris la cuillère, il s'est mis à
la tortiller entre ses doigts boudinés. « C'était
une production de la TN, bien entendu, et le metteur en scène
voulait donner à la pièce une perspective rédemptionniste
intéressante. Il voulait un démon qui en mette
plein la vue, fanfare et feux d'artifices, hi-tech. Un truc à
la fois séduisant et répugnant, vous comprenez.
En tout cas, c'est ce qu'il m'a dit. Et donc, le costume de Méphistophélès
comprenait tout un tas de machins électroniques crac-boum-hue,
des flammes, des éclairs, vous voyez le genre C'est censé
paraître bien à l'écran. » Le
dégoût de Rolly pour de telles manigances était
évident.
« Pourquoi ne pas simplement utiliser des effets spéciaux ?
- Ça coûte moins cher, croyez-le ou non. Et on peut
s'en servir pour la promotion. Une idée géniale
- sauf qu'un circuit a cramé et que le merveilleux costume
a fait frire monsieur Mask dans sa loge ce matin.
- Personne n'a vu l'accident ? »
Rolly a secoué la tête. « Non. Comme
monsieur Mask était une vedette, il exigeait, et recevait,
certains privilèges. Il refusait de voir quiconque pendant
quinze minutes avant toute performance. Il disait qu'il avait
besoin de temps pour "construire son personnage". Sa
loge était strictement hors limites.
- Personne n'a rien entendu ?
- Oh, si. Un crépitement et un bruit sourd, mais ce genre
de bruit n'est pas exactement inhabituel sur un plateau de tournage.
Les acteurs ont pensé que c'étaient les techniciens,
et les techniciens n'ont rien entendu. Ceux qui ont pensé
que le bruit venait de la loge de Mask ont supposé qu'il
jouait avec un des gadgets de son costume.
- Ça ne vous paraît pas bizarre que personne ne
se donne même la peine de vérifier ?
- Je vous l'ai dit : les paroles de monsieur Mask avaient
force de loi, et il avait donné des ordres stricts qu'on
ne le dérange pas pendant quinze minutes avant le début.
- Bon, comment l'a-t-on trouvé, alors ?
- Environ cinq minutes après le bruit, on lui a envoyé
un messager pour le dernier appel. Comme il ne répondait
pas, le gamin a regardé à l'intérieur. Il
a appelé les autres acteurs qui se trouvaient dans le
foyer, de l'autre côté du hall. L'un d'eux est allé
chercher le metteur en scène. Et lui a envoyé quelqu'un
nous appeler. »
J'ai hoché la tête : « Je pourrais
voir le corps ? » Je n'étais pas pressée
d'examiner un cadavre. Mais ce devait être fait, et l'image
du costume de démon dans toute sa gloire fracassée
exerçait sur moi sa part de sinistre fascination.
Rolly a acquiescé, ce qui rendait presque jointifs ses
épais sourcils, tout en avalant le reste de son thé.
« Nous avons déjà effectué une
fouille assez approfondie. Trouvé un petit fragment de
peau sur un tube chromé. Pas grand-chose d'autre. »
Je faisais confiance à la diligence de Rolly. S'il disait
que c'était tout, je le croyais. « Je devrais
me débarrasser de cette entrevue, je suppose »,
a-t-il ajouté avec un soupir. Alors que nous nous levions,
il m'a regardée bien en face. « Écoutez,
Fletcher, les médias vont se jeter sur ce truc. Je veux
que ça ne fasse pas de bruit, et que ce soit rapide, d'accord ? »
J'ai haussé les épaules : « Ciel,
j'espère ardemment qu'il n'a pas été assassiné,
Rolly. Ça m'ennuierait de bousiller votre agenda.
- Arrangez-vous pour que ça n'arrive pas »,
a-t-il grogné.
Nous nous sommes frayé un chemin à force de bras
à travers les hordes qui encombraient le couloir jusqu'à
une petite porte portant une inscription bien nette : VEDETTE.
Après avoir cogné sur le battant, Rolly a dit au
policier de service de me laisser jeter un coup d'oeil.
La pièce n'était pas grande, mais confortable.
Il y avait un petit frigo et à côté un divan
assez long pour qu'un homme de grande taille puisse s'y allonger.
On avait laissé dénudé le plancher de carreaux
en échiquier. Contre le mur du fond, un miroir brillamment
éclairé se dressait au-dessus d'une table à
maquillage encombrée de bâtons de fards gras, de
tampons pour la base de maquillage, de petits pots de poudre,
de crayons à sourcils et à lèvres, de rouges
à lèvres, de rouges à joues, de mouchoirs
en papier et de petits miroirs à main aux reflets éblouissants.
Tant de miroirs : les reflets y éclataient en échardes,
la lumière rebondissait dans la pièce comme sur
une plaque de glace fracturée.
Jonathan Mask gisait sur le plancher tel Lucifer précipité
du haut des cieux, un corps disloqué de démon étiré
en une croix blasphématoire. L'air sentait l'ozone et
le plastique brûlé. Le dégât de fibres
de verre, de peau et de plastique noircis qui apparaissaient
aux mains, aux pieds et au flanc de Mask, était aussi
horrible que des os mis à nu. Sa tête émergeait
du costume écarlate avec la terrible expression d'un homme
qui contemplait l'Enfer.
Un éclair de lumière a explosé derrière
moi, les flashes, comme autant d'étoiles filantes. Un
troupeau de journalistes nous avait suivis et se penchait comme
des vautours sur le cadavre de Mask, protégés de
tout sentiment par les parois vitreuses de leurs objectifs. L'un
d'eux m'a adressé un sourire et un clin d'oeil :
« Eh, Sherlock, la chasse est lancée ! »
© 2003 Éditions
Alire & Sean Stewart
Pour
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