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Le Jeu de la passion

de

Sean Stewart

 

Traduit de l'anglais par
Élisabeth Vonarburg

 

 

(Extrait: Chapitre 2, p. 37-52)

Une lumière grise et morne inondait ma chambre au réveil, le jour suivant. Il était 10h14. De l'autre côté de la vitre, un suaire de nuages me cachait le ciel, dérobant au monde toute forme et toute couleur.
Ma chatte, Queen E, n'était visible nulle part. J'étais seule. Couchée dans mon lit, étudiant les angles de la pièce. Au matin, le lendemain d'une chasse, tout se résout en une géométrie dénudée. Crime, indices, motivations, arrestation : tant que dure la chasse, ils modèlent une structure fugitive, cryptique, fragmentée, une forme que mon impulsion me force à saisir aussi férocement qu'une autre femme pourrait poursuivre un amant. Mais une fois le motif appréhendé dans son ensemble, tout comme le désir enfin satisfait, il perd son mystère et se retrouve soudé à l'inéluctable passé, dont rien ne peut plus s'échapper.
Une journée d'anémique liberté s'étendait devant moi.
Seigneur, quel soulagement c'était, à l'époque, de lire les ouvrages de Tapper, de penser que je n'étais pas folle, de pouvoir coller l'étiquette « modeleuse » sur ce que je ressentais ! Savoir que je n'étais pas seule, que nous étions des milliers, tous et chacun terrifiés à l'idée d'être fous, malfaisants, impurs, damnés.
Je détestais ces jours d'après la chasse, où le vide extérieur s'arc-boutait contre mes fenêtres. Je haïssais la sécheresse du vide en moi. Quand j'étais petite, je me demandais toujours si j'étais folle, si j'avais quelque chose de cassé, qui m'aurait asséché le coeur - et je ne sentirais plus jamais rien.
Quel soulagement de lire qu'être modeleuse provoque parfois cette dévastation - le prix à payer pour l'agonie d'intensité qui dure seulement un instant, lorsque chaque froncement de sourcils, chaque sourire, chaque touche de honte aux joues semblent se graver au couteau dans ma chair : il viendrait une heure, un jour d'engourdissement bien plus terrifiants. Terrifiants, oui, parce que j'avais besoin de ressentir ces émotions, et peu importait la douleur qu'elles m'infligeaient, comme une accro qui se pique le bras a besoin de sentir dans son sang la brûlure du Gel.
L'absence d'affect et de sensations est un des dangers qui accompagnent les modeleurs, mais ces derniers temps, c'était devenu plus grave pour moi. Vivre trente ans emprisonnée dans les émotions et les sensations d'autrui - pas seulement les remarquer, mais les ressentir - réellement, ça vous ronge. On passe tellement de temps à bloquer qu'on finit par le faire sans s'en rendre compte. Et le monde vous arrive alors à travers une vitre obscure. Aveugle. Pis qu'aveugle, parce que c'est votre bon sang d'âme qui est en train de se recouvrir d'une épaisse pellicule, en train de devenir opaque. Étrange paradoxe, que trop ressentir puisse mener à ne rien ressentir du tout. Les psychologues appellent cette absence d'affect « état zéro » ; les psychopathes la redoutent tant qu'ils tueront simplement pour éprouver quelque chose, n'importe quoi.
Dans un accès de panique, j'ai sauté du lit. Mes doigts tremblaient pendant que je dénichais des céréales en essayant de ne pas penser. Je ne voulais pas, non, je ne voulais pas finir de cette façon. Je vous en prie, Seigneur, pas ça.
J'ai abandonné mon petit déjeuner après avoir découvert une moisissure cotonneuse sur mes flocons d'avoine. Au diable tous ces préservatifs, de toute façon, carcinogènes et contraires à la volonté divine, je suppose, mais on les regrettait tout de même. Après une inspection soigneuse, je me suis rabattue sur quelques craquelins rassis.
Les modeleurs vivent de façon intense en un très court laps de temps. Haine, désir sexuel, érotisme débridé, chagrin, désespoir... tout pénètre en nous, tout nous transperce. À dix ans, j'avais vécu les joies de l'amour comme la rancoeur amère d'un divorce chez un voisin, j'avais éprouvé la douleur physique qui broie souffle et pensée. Je m'étais noyée dans la vaste souffrance du deuil de mon père après la mort de ma mère. Autant d'émotions qu'une femme de quatre-vingts ans, et à présent, à trente ans, j'en étais à me demander si mon coeur était en train de s'user. Pendant l'année qui venait de s'écouler, j'avais commencé à me sentir enveloppée d'un suaire paralysant. Plus de nouvelles sensations. Plus rien à éprouver. Comme la cité derrière ma fenêtre, le monde des émotions s'effaçait petit à petit, ses contours devenaient vagues, son souvenir pâlissait, ses formes précieuses perdues pour moi derrière des nuages.
La sonnerie du téléphone a découpé l'appartement en diagonale. J'ai tendu la main pour appuyer sur la touche annulant la communication vidéo et j'ai pris le récepteur au mur près du frigo. « Ouais ?
- Mademoiselle Fletcher ?
- Fletcher. Qui est-ce ? »
Une pause momentanée due à la confusion. « Oh, vous n'avez pas mis la vidéo. Dory Plett, du Central.
- Oui ? » Seigneur, pas une plainte pour l'arrestation de White ? D'après les nouvelles récentes, le porte-parole officiel du Président avait effectué un plongeon depuis une fenêtre de son bureau du centre-ville pendant la nuit. Seigneur Dieu, faites qu'on n'ait pas remarqué ma petite arrestation dans le chaos subséquent.
« Dieu vous bénisse. Écoutez, on a besoin d'un chasseur pour une heure ou deux ce matin.
- Pour quoi faire ? » La stricte courtoisie exigeait que j'active la vidéo, mais à cette heure-là, ce n'aurait été un service à nous rendre ni à l'une ni à l'autre. J'ai repris du poil de la bête : au moins allais-je avoir un peu de travail pour me faciliter la retombée, et j'en étais reconnaissante.
« On a quelqu'un qui s'est fait assassiner, dans l'édifice de la TN, un gros nom. Ça a l'air d'un accident, mais on doit faire comme si.
- C'était qui ?
- Devinez ?
- Jésus-Christ dans la bibliothèque avec une clé à molette, ai-je dit avec lassitude.
- Mademoiselle Fletcher ! » s'est exclamée Dory. Puis elle s'est reprise d'un ton pincé. « Jonathan Mask.
- Bon Dieu de merde ! »
Je n'étais pas tombée tellement loin avec mon hypothèse de Jésus-Christ. Mask était l'acteur le plus célèbre d'Amérique, l'étincelant chevalier de la « Croisade des Communications » lancée par les Reds, même si je ne l'avais pas vu ces derniers temps à la télé en train de condamner les drogues ou de faire la promotion de l'Église. C'était quand même un gros nom, une tête d'affiche. Ce qui signifiait entrevues avec la presse et autres numéros de cirque.
« À quel taux ?
- Sept cents si vous vous montrez et faites la présentation.
- Oh-la-la! Mon sentiment de responsabilité civique se réveille. Sept cents, plus un bonus s'il y a arrestation, évidemment.
- Il n'y en aura pas. Du moins, ajouta Dory, c'est l'opinion des policiers qui font ça parce que c'est leur métier, pas leur violon d'Ingres. »
Ai-je mentionné que les flics n'aiment pas trop les chasseurs ?
« Quel dommage, ai-je dit, aimable. J'espérais tellement pouvoir gonfler un peu mon chèque d'assistance sociale. J'avais dans l'idée de me faire faire une pédicure et un massage facial.
- Bonne idée. Peut-être que vous activeriez la vidéo, alors », répliqua Dory, une bonne rosserie. « En tout cas, on me dit que monsieur Mask s'est fait sauter dans son costume de scène. Le capitaine French est sur place, il vous mettra au courant. Plateau 329.
- Très bien. J'y serai dans une heure. »
Comme il convenait à son statut, la tour de la Télévision nationale était le plus haut édifice du centre-ville : un mégalithe d'une centaine d'étages, et le plateau 329 se trouvait au quatre-vingtième. J'ai emprunté un énorme ascenseur de fret du plus pur style affecté par les Reds ces temps-ci : on devait opérer soi-même les portes en tirant sur une grosse courroie et on pouvait les voir s'ouvrir en ferraillant comme une herse toute neuve. Rolly French aimait ce genre de choses ; ça chatouillait sa sensibilité de Red.
C'était un homme jovial et replet qui n'aimait pas les chasseurs parce qu'ils n'avaient pas de statut officiel, et qui n'aimait pas avoir des femmes dans le personnel parce que c'était pour décourager ça qu'on avait élu un Red à la présidence. Bien entendu, il ne le disait jamais tout haut et nous avions travaillé ensemble assez souvent pour qu'il m'appelle au moins « Fletcher » à présent, en laissant tomber le « mademoiselle ».
Rolly était un bon flic, méthodique, avec des éclairs d'intuition, et il était prêt à utiliser n'importe quoi dans son travail si ça lui permettait d'améliorer le rendement. Malgré ses tendances reds, il utilisait la banque de données du Central mieux que la plupart de ses pairs. Plus jeune, il avait même été à contre-courant du retour de flamme massif envers les biotechnologies, après les émeutes des transplants de cellules foetales et des révélations sur le SIDA. Au risque de torpiller sa réputation, il avait prêché aux incroyants afin d'obtenir une subvention pour un logiciel de séquençage d'ADN qui avait aidé à résoudre plus de deux mille cas.
L'ascenseur est arrivé dans un foyer proche d'une pièce sombre. J'ai montré mon idicarte à l'officier de service et je suis entrée tandis qu'il prévenait de mon arrivée.
Le plateau de tournage 329 occupait tout un étage : des rangées de bancs d'église s'étiraient jusqu'à la scène. De toute évidence, on tournait ici quantité d'émissions religieuses - à bien y penser, l'endroit me semblait familier, évoquant les prises de vue panoramiques de L'Heure de la Bible. (Bien sûr que c'est rasoir, mais c'est bon pour votre âme. Et puis, qu'y a-t-il d'autre à regarder les dimanches matin ?) Le plafond se trouvait à dix bons mètres du plancher - davantage de place pour les prises de vue en plongée. À ma gauche, la cabine de contrôle, vide à présent, baies obscurcies.
Et vide aussi le plateau lui-même. Les bruits confus provenant de l'arrière des décors semblaient lointains, des échos distants magnifiés par le silence. Les lumières étaient assourdies, comme par respect pour les défunts. Pénétrer sous la voûte de cette vaste et sombre salle, avec les bancs alignés face à quelque mystère présent sur la scène, c'était comme entrer par hasard dans une cathédrale déserte, en éprouver la grandeur et le caractère solennel rendus tangibles par la mort. Puis, tandis que mes yeux s'accoutumaient à la pénombre, j'ai vu que les caméras de télé étaient là aussi, pressées sur la scène, aux aguets, un groupe d'espionnes aux yeux de verre, sans paupières et sans remords, tel le regard de l'Omniscient.
Le décor représentait un bureau. Des livres sur tous les murs, petits et gros, reliés de cuir noir et écarlate, avec des tranches dorées, luisantes. Des titres en latin. À l'arrière, un massif bureau de chêne encombré de parchemins. Une unique plume orange, d'une longueur fabuleuse, jaillissait avec arrogance de l'encrier en forme de crâne. Avec les câbles et les rangées de projecteurs invisibles dans l'ombre, on pouvait presque se croire dans l'ultime refuge d'un savant ou d'un mystique médiéval, qui serait juste sorti pour s'acheter une feuille de vélin ou un flacon de précieux mercure destiné à ses recherches alchimiques.
Une silhouette rondelette et de petite taille est sortie d'un pas vif de derrière les coulisses de la scène, côté cour. « Eh, Fletcher, faites-vous couper les cheveux ! »
Rolly French portait un costume brun à rayures et une large cravate bleu marine extra-lâche.
« Plutôt décevant, comme Paracelse, Rolly. Vous ressemblez à un comptable qui travaille pour une université de théologie fauchée du nord-ouest. »
Avec un mince sourire - ma description coupait trop près de l'os -, il a froncé les sourcils à l'adresse du carnet ouvert dans sa main grassouillette. « Dieu vous bénisse. Les loups sont de sortie en force, aujourd'hui, Fletcher. Toutes les chaînes de télé et presque tous les journaux. Merci du coup de main. Je ne devrais même pas être là. Je suis censé diriger l'enquête sur le suicide du porte-parole Dobin, mais on avait besoin de quelqu'un de toute urgence, et on m'a collé cette affaire-ci.
- Chanceux, va ! Pourquoi tombez-vous toujours sur les célébrités ? Le Central doit penser que vous présentez bien à l'écran. » La preuve que le Central n'avait pas bon goût non plus en matière de cravates. « Le suicide, ce n'est pas un péché contre le Saint Esprit ? La pourriture s'installe, Rolly. »
Je l'ai suivi derrière la scène. « Ça ressemble à un accident, mais monsieur Mask est une figure si importante que les médias veulent quand même qu'il y ait une enquête. » Il n'y avait aucune irritation dans la voix de Rolly ; la presse était devenue plus attentive aux besoins de la police dans les dernières années - spécialement à la TN. « National a droit aux premières entrevues, évidemment. »
Derrière les coulisses, nous sommes entrés dans un couloir brillamment éclairé, décoré d'un motif de mosaïque en échiquier blanc et rouge, ponctué de portes. Les premières étaient celles d'armoires de rangement destinées aux caméras et autres équipements techniques. Le bruit de voix devenait plus prononcé. Un jeune homme à l'air harassé, en blazer décoré du logo de la TN, nous a frôlés en trottant vers les ascenseurs. Droit devant, il y avait une porte fermée. « C'est là que ça se passe », a murmuré Rolly. « Interrogatoires préliminaires. » Le couloir dessinait un autre coude vers la droite, longeant l'arrière de la scène. D'autres logos de la TN sur d'autres blazers, et un buisson de micros, orné çà et là de visages familiers, les journalistes d'autres chaînes. Quand nous avons fait notre apparition, Rolly et moi, les objectifs nous ont suivis, tels des télescopes dissimulant les yeux de deux douzaines de tueurs à gages.
« Mesdames et messieurs », a commencé Rolly en levant les mains pour obtenir le silence. « Comme je vous l'ai dit précédemment, nos investigations préliminaires tendent à soutenir l'hypothèse d'une mort accidentelle pour monsieur Mask. Cependant, de façon à nous assurer qu'aucun des angles possibles n'a été négligé, nous avons également fait appel aux services d'une des chasseuses les plus douées de l'État, madame Diane Fletcher. »
J'ai adressé un sourire à tous ces jolis zozos, en y mettant un minimum d'efforts. On me payait pour chasser, pas pour être la chérie des médias. Ils n'avaient pas la permission de me filmer, de toute façon, aussi mon sourire n'était-il pas vraiment requis.
« Capitaine French, l'engagement de madame Fletcher indique-t-il qu'on a une nouvelle piste nécessitant une expertise particulière ?
- Non, Zack.
- Alors pourquoi avoir recours à une para-légale ? » a demandé Gering, l'envoyé de NBC. « Nos dollars d'impôts ne paient-ils pas la police pour ce genre de travail ? Toujours faire dans le sensationnel...
- Gering, vous le savez aussi bien que moi, c'est une pratique standard dans les cas importants. Le décès de monsieur Mask est assez inhabituel, quoique apparemment accidentel, pour que nous estimions utile d'explorer toutes les avenues possibles. Madame Fletcher a un excellent taux de réussite avec notre département. Pour commencer, quand elle n'a pas de piste, elle ne fait pas traîner une enquête. » Gloussement général. Vive la libre entreprise.
Gering tendait son micro-stylo, fin et vicieux tel un aiguillon de guêpe. « Une affaire amoureuse, peut-être, qu'en diriez-vous, Capitaine French ? Monsieur Mask n'a pas servi de porte-parole à la Présidence, ces derniers temps. Des rumeurs courent à l'effet que sa vie privée aurait été plus ardente que ne l'aurait apprécié le Président
- Est-ce que Mask a laissé un testament ?
- Est-ce que ça peut être un sabotage par un radical ?
- Madame Fletcher, vous êtes-vous déjà fait une opinion en ce qui concerne cette affaire ? »
Leur rugissement bourdonnant m'irritait. Il n'y avait aucune émotion là sinon une excitation agressive, qui insistait, grouillant tel un essaim, exigeant d'être nourrie. Moi, j'éprouvais le besoin de m'écarter. J'étais encore trop sensible après ma dernière chasse pour trouver un plaisir quelconque à travailler dans une foule. Je me suis concentrée sur la lumière blanche, le cercle protecteur bien propre qui effaçait les journalistes, laissant leur présence reculer, atténuée, derrière le rideau de lumière. Après avoir retrouvé mon calme, j'ai dit : « Je crains que non, madame Hart. Comme Sherlock Holmes, j'estime que c'est une erreur capitale d'élaborer des théories avant d'avoir des faits. » Un autre éclat de rire général. « Si ça ne vous fait rien, j'aimerais couper court aux bavardages et bénéficier d'une séance d'information avec le capitaine French. »
Agité de tics nerveux, Rolly a avalé sa salive : « Merci, mesdames et messieurs, Dieu soit avec vous, et puissions-nous tous retourner chez nous morts d'ennui. Rappelez-vous, madame Fletcher doit rester strictement en dehors des prises de vue. » En se retournant vers moi, il a marmonné : « Je nous ai libéré la salle d'habillage. Je vous mettrai au courant là-bas, et on pourra jeter un coup d'oeil au défunt. »
Un employé de la TN que son expression sérieuse et son crâne dégarni faisaient ressembler à un professeur de trigonométrie dansait d'un pied sur l'autre devant nous d'un air anxieux. « Capitaine French, nous allons diffuser en direct dans quelques minutes depuis la scène et nous apprécierions vraiment beaucoup si vous pouviez nous consacrer quelques minutes... »
French a hoché la tête d'un air absent tandis que plusieurs journalistes commençaient à parler dans leurs magnétophones, par couples, de façon à ce que l'un puisse parler tandis que l'autre enregistrait la scène. Avec une grimace, Rolly s'est frayé un chemin vers une porte marquée COSTUME et nous a fait entrer.
Des coiffeuses jointives s'alignaient le long du mur de miroirs, au fond. Devant, sur des portemanteaux, pendaient rangées sur rangées de vieux costumes, comme autant de vies qu'on aurait jetées là. La première était une rangée d'uniformes de choristes (pour L'Heure de la Bible, sans doute), et de tuniques médiévales. Une mitre et un bonnet étaient accrochés près de la chaise que Rolly avait avancée pour moi. Juste à côté, un chiton grec (mon père détestait quiconque les appelait « toges ») et une tunique de jute. Dans un coin au fond, un coffre ouvert débordait de perruques, évoquant la boîte des objets trouvés d'un dépôt de scalps. Un autre coffre, à côté, se hérissait de souliers, de couverts en plastiques, de fausses armes, de chapeaux bon marché, avec même une bonne vieille jambe prothétique. Je m'en suis vaguement souvenue : l'arme du crime dans un feuilleton très en vogue.
Un lieutenant de police zélé manipulait une bouilloire à une table proche, tout en entrant des notes dans son ordi de poche. Au signal de Rolly, il nous a apporté des tasses de thé - de l'Assam, à en juger par le parfum. L'odeur brute et rauque du thé, l'anticipation du travail, c'était revigorant. La journée s'annonçait plutôt bien.
Rolly a poussé un soupir tandis que je m'avachissais dans une posture non réglementaire. « Ça ne ferait pas de mal si vous étiez un peu plus aimable avec les médias.
- Je suis une chasseuse, pas une célébrité », ai-je répliqué d'un ton boudeur : je savais que j'avais tort.
« Pas cette fois - merci, Seigneur.
- Vraiment ? Pas d'honnête travail en perspective ?
- Cette affaire est particulière, c'est le moins qu'on puisse dire. » Il a baissé la tête pour un rapide bénédicité. « ...pour ce que nous allons recevoir. » Après avoir pris une gorgée de thé, il l'a savourée en tournant quelques pages de son carnet pour revenir en arrière. « Ces types ont fini de filmer hier. Ils revenaient seulement pour des prises de vues destinées à la promotion et peut-être pour reprendre une scène de la fin. Docteur Faust. Vous connaissez ?
- Faust est un savant, fier de son intelligence, qui vend son âme à un démon nommé Méphistophélès. Il utilise son pouvoir de façons diversement discutables, comme pour évoquer le fantôme d'Hélène de Troie à des fins, hum, immorales. Finalement, les démons viennent le chercher et l'entraînent en Enfer. » J'ai adressé à Rolly un sourire poli. « Mon père tenait absolument à me donner une éducation classique. »
Rolly a poussé un grognement : « Monsieur Mask jouait le rôle de Méphistophélès, le démon.
- Ah. Un développement inattendu. » Joli contre-emploi : un porte-parole des Reds. Mon intérêt pour le metteur en scène a remonté d'un cran.
Rolly a haussé les épaules. J'aimais la façon dont il disait « Monsieur » même quand la victime était morte et qu'il n'y avait aucun journaliste dans les environs. L'indice d'une sensibilité relativement raffinée. Il a sorti la cuillère de sa tasse et l'a pliée distraitement à angle droit, puis l'a replongée dans le thé pour voir le mnémo-métal reprendre aussitôt sa forme originelle. Mauvaise habitude : finalement, le métal se fatigue et casse - une autre cuillère à remplacer pour le Département. Bah, Rolly French valait probablement son pesant d'ustensiles hors service.
Après avoir repris la cuillère, il s'est mis à la tortiller entre ses doigts boudinés. « C'était une production de la TN, bien entendu, et le metteur en scène voulait donner à la pièce une perspective rédemptionniste intéressante. Il voulait un démon qui en mette plein la vue, fanfare et feux d'artifices, hi-tech. Un truc à la fois séduisant et répugnant, vous comprenez. En tout cas, c'est ce qu'il m'a dit. Et donc, le costume de Méphistophélès comprenait tout un tas de machins électroniques crac-boum-hue, des flammes, des éclairs, vous voyez le genre C'est censé paraître bien à l'écran. » Le dégoût de Rolly pour de telles manigances était évident.
« Pourquoi ne pas simplement utiliser des effets spéciaux ?
- Ça coûte moins cher, croyez-le ou non. Et on peut s'en servir pour la promotion. Une idée géniale - sauf qu'un circuit a cramé et que le merveilleux costume a fait frire monsieur Mask dans sa loge ce matin.
- Personne n'a vu l'accident ? »
Rolly a secoué la tête. « Non. Comme monsieur Mask était une vedette, il exigeait, et recevait, certains privilèges. Il refusait de voir quiconque pendant quinze minutes avant toute performance. Il disait qu'il avait besoin de temps pour "construire son personnage". Sa loge était strictement hors limites.
- Personne n'a rien entendu ?
- Oh, si. Un crépitement et un bruit sourd, mais ce genre de bruit n'est pas exactement inhabituel sur un plateau de tournage. Les acteurs ont pensé que c'étaient les techniciens, et les techniciens n'ont rien entendu. Ceux qui ont pensé que le bruit venait de la loge de Mask ont supposé qu'il jouait avec un des gadgets de son costume.
- Ça ne vous paraît pas bizarre que personne ne se donne même la peine de vérifier ?
- Je vous l'ai dit : les paroles de monsieur Mask avaient force de loi, et il avait donné des ordres stricts qu'on ne le dérange pas pendant quinze minutes avant le début.
- Bon, comment l'a-t-on trouvé, alors ?
- Environ cinq minutes après le bruit, on lui a envoyé un messager pour le dernier appel. Comme il ne répondait pas, le gamin a regardé à l'intérieur. Il a appelé les autres acteurs qui se trouvaient dans le foyer, de l'autre côté du hall. L'un d'eux est allé chercher le metteur en scène. Et lui a envoyé quelqu'un nous appeler. »
J'ai hoché la tête : « Je pourrais voir le corps ? » Je n'étais pas pressée d'examiner un cadavre. Mais ce devait être fait, et l'image du costume de démon dans toute sa gloire fracassée exerçait sur moi sa part de sinistre fascination.
Rolly a acquiescé, ce qui rendait presque jointifs ses épais sourcils, tout en avalant le reste de son thé. « Nous avons déjà effectué une fouille assez approfondie. Trouvé un petit fragment de peau sur un tube chromé. Pas grand-chose d'autre. »
Je faisais confiance à la diligence de Rolly. S'il disait que c'était tout, je le croyais. « Je devrais me débarrasser de cette entrevue, je suppose », a-t-il ajouté avec un soupir. Alors que nous nous levions, il m'a regardée bien en face. « Écoutez, Fletcher, les médias vont se jeter sur ce truc. Je veux que ça ne fasse pas de bruit, et que ce soit rapide, d'accord ? »
J'ai haussé les épaules : « Ciel, j'espère ardemment qu'il n'a pas été assassiné, Rolly. Ça m'ennuierait de bousiller votre agenda.
- Arrangez-vous pour que ça n'arrive pas », a-t-il grogné.
Nous nous sommes frayé un chemin à force de bras à travers les hordes qui encombraient le couloir jusqu'à une petite porte portant une inscription bien nette : VEDETTE. Après avoir cogné sur le battant, Rolly a dit au policier de service de me laisser jeter un coup d'oeil.
La pièce n'était pas grande, mais confortable. Il y avait un petit frigo et à côté un divan assez long pour qu'un homme de grande taille puisse s'y allonger. On avait laissé dénudé le plancher de carreaux en échiquier. Contre le mur du fond, un miroir brillamment éclairé se dressait au-dessus d'une table à maquillage encombrée de bâtons de fards gras, de tampons pour la base de maquillage, de petits pots de poudre, de crayons à sourcils et à lèvres, de rouges à lèvres, de rouges à joues, de mouchoirs en papier et de petits miroirs à main aux reflets éblouissants. Tant de miroirs : les reflets y éclataient en échardes, la lumière rebondissait dans la pièce comme sur une plaque de glace fracturée.
Jonathan Mask gisait sur le plancher tel Lucifer précipité du haut des cieux, un corps disloqué de démon étiré en une croix blasphématoire. L'air sentait l'ozone et le plastique brûlé. Le dégât de fibres de verre, de peau et de plastique noircis qui apparaissaient aux mains, aux pieds et au flanc de Mask, était aussi horrible que des os mis à nu. Sa tête émergeait du costume écarlate avec la terrible expression d'un homme qui contemplait l'Enfer.
Un éclair de lumière a explosé derrière moi, les flashes, comme autant d'étoiles filantes. Un troupeau de journalistes nous avait suivis et se penchait comme des vautours sur le cadavre de Mask, protégés de tout sentiment par les parois vitreuses de leurs objectifs. L'un d'eux m'a adressé un sourire et un clin d'oeil : « Eh, Sherlock, la chasse est lancée ! »


© 2003 Éditions Alire & Sean Stewart


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