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Les Jours de l'ombre

de

Francine Pelletier

 

 

(Extrait du chapitre 3, p. 27-33)

Un froissement de branche l'avertit que Nosh s'était mis en marche. Elle le suivit à travers bois jusqu'à la rivière dont ils longèrent longtemps le cours. L'air se faisait plus frais, mais la marche mettait Ema en sueur. La rivière murmurait une invitation à s'y plonger. Quand enfin Nosh s'arrêta, Ema faillit lui demander s'il était bien certain de se trouver à la hauteur d'Ilor, puis elle se dit que le shaah et la troupe voyageaient sans cesse, et que Nosh devait connaître les distances.
Il choisit un emplacement sous les arbres à proximité de l'eau. C'était peu probable que des habitants d'Ilor viennent en promenade à la rivière après une journée de travail aux champs, surtout alors qu'un rare divertissement les attendait au village ce soir, mais le shaah ne prenait aucun risque.
Ema le vit qui ramassait du bois mort en prévision de la soirée, et elle l'imita, toujours sans un mot. Dans sa quête de combustible pour le feu, trouvant des baies comestibles, elle fit un panier d'un pan de sa jupe et le remplit. Lorsqu'elle rejoignit Nosh, il lui tendit un plat pour qu'elle y déverse sa récolte.
À l'instar de la veille, le soleil flamboyait dans le crépuscule. Bientôt, la fraîcheur de la nuit tomberait sur le bois. Ema se rendit à la rivière pour profiter de la tiédeur du couchant. Elle se baigna en chemise. Quand elle revint au campement, Nosh semblait ne pas avoir bougé d'un poil. Elle se fit une couche de fougère et s'y étendit, les yeux fixés au faîte de l'arbre au-dessus d'elle et, par-delà le feuillage, au morceau de ciel bleu qu'elle entrevoyait.
Ce n'était pas une vie désagréable que celle des nomades. On gagnait sa pitance au jour le jour, allant de village en hameau, tout doucement, sans se presser. Bien sûr, elle ne possédait pas la voix impressionnante d'Oda ni les talents de jongleur de Pepi, mais elle pouvait être utile à Lévi. Elle apprendrait à fabriquer les marionnettes, à coudre leurs costumes et, même, à les manipuler...
Et il y avait l'hiver en ville. Là, elle trouverait du travail, c'était certain. Peut-être même pourrait-elle gagner assez pour aider la troupe durant le reste de l'année
Elle glissa dans le sommeil avec un léger sourire aux lèvres - un sourire d'autodérision pour la nouvelle fiction qu'elle s'inventait. Sa main, comme indépendante de sa volonté, caressait l'oeil en gestation sous ses vêtements.

***

Elle s'éveilla après la tombée de la nuit. Nosh ronflait de son côté, roulé en boule sur lui-même, mais, avant de s'endormir, il avait allumé le feu. Ema se frotta les yeux en bâillant. Ses vêtements avaient séché sur elle et, sans la chaleur des flammes, elle aurait sans doute frissonné. Comme elle se redressait, Nosh sauta sur ses pieds d'un bond, les mains tendues, prêt à l'attaque. Ema eut un geste de recul.
- Eh, c'est moi ! Qu'est-ce qui te prend ?
Sur le coup, il ne sembla pas la reconnaître ; son corps évoquait celui d'un animal aux abois. Puis, au bout d'un moment, l'humanité réintégra son regard. Avec un soupir, Nosh se laissa retomber sur le sol. Ema s'agenouilla près du feu. Elle frissonnait pour de bon, mais ce n'était pas de froid.
Pour se donner une contenance, elle prit sa gourde, en but une longue rasade, puis tendit la main vers son compagnon.
- Tu en veux ?
Il accepta d'un signe de tête. Ema respira. Le marionnettiste ne l'aurait pas laissée seule avec le shaah s'il y avait eu du danger. Pleine de bonne volonté, elle déchira le restant de pain en deux morceaux et plaça le bol de petits fruits entre elle et son compagnon.
Curieusement, alors que refluait la peur, c'était la compassion qui l'envahissait, une immense pitié pour cet être dont le réveil brutal - prêt à parer des coups - montrait bien le genre de vie qu'il menait, une vie d'animal chassé de tous côtés.
Pendant qu'il déchiquetait le pain avec ses dents, elle osa une question.
- Ils te laissent souvent comme ça ?
D'abord, il se contenta de mâcher, la dévisageant avec ironie. Puis, après avoir dégluti, il répondit.
- Quel accueil tu crois que je peux recevoir dans les hameaux comme le tien ?
Cette réplique n'appelait pas de réponse, évidemment. Ema n'avait qu'à imaginer comment elle-même aurait réagi si elle avait croisé Nosh dans la rue à Namelak. Elle aurait hurlé si fort que même les bergers des plus hauts pâturages auraient été alertés.
Étrange constatation, elle n'était plus tout à fait la même Sha'Ema. En deux jours, son univers s'était transformé.
- Tu ne vas pas même en ville ?
Il haussa les épaules.
- À partir de l'automne, avec les vêtements qui couvrent bien, je me faufile parmi la foule.
Il esquissa un sourire mauvais qui tenait surtout de la grimace.
- Je fais même parfois un numéro avec Lévi. Pas partout, ça dépend des théâtres et du genre de public.
Ema écarquilla les yeux.
- Un numéro ?
Il mima des liens à ses bras et à ses jambes.
- Je fais la marionnette géante et puis, j'échappe au contrôle de mon maître...
Il fit d'horribles grimaces, montra les crocs, grogna. Ema se mit à rire.
- Oh, ce doit être terrible à voir !
L'expression de Nosh s'adoucit, il hocha la tête avec un « ouais » presque aimable. Ema songea à l'amour dont elle avait été bercée, aux escapades folles dans les montagnes avec ses amis, aux tranquilles soirées d'hiver près du feu, avec père et Aron...
- Tu n'es pas né comme ça.
Les yeux de Nosh s'étrécirent jusqu'à ne plus former que deux fentes étroites laissant filtrer un regard acéré comme un couteau.
- Qu'est-ce que t'en sais ?
Il s'était déjà trop dévoilé pour qu'elle le craigne désormais. Elle répondit :
- Les métamorphoses. Ça vient toujours tard. À l'âge adulte.
Il ricana. Par pure folie - Ema ne devait jamais savoir pourquoi elle avait fait une chose pareille -, avant de se rendre compte de son geste, elle avait délacé sa cotte et ouvrait sa chemise, montrant l'oeil en pleine croissance.
- Moi aussi, tu vois.
Avec un grondement féroce, il se redressa sur les genoux, agrippa la chemise d'Ema comme pour la lui arracher, puis il repoussa la jeune femme d'une violente bourrade. Elle poussa un cri aigu, mais il s'éloigna d'elle, du cercle de pierre. À la limite de la clairière, il s'arrêta, tourna vers Ema son regard furieux.
- Tu ne sais rien, rien ! Je suis né comme ça, je ne suis pas un foutu bâtard d'Akae !
Il disparut en direction de la rivière et Ema, atterrée, resta un long moment dans la position où il l'avait poussée. Qu'est-ce qui lui avait pris de se dénuder devant une telle créature ? Elle avait cru... Lui, si monstrueux, il aurait dû comprendre ce qu'elle ressentait avec ce troisième oeil qui émergeait !
Elle ne savait trop à qui elle en voulait le plus, à Nosh ou à elle-même.
Elle se redressa avec dignité et rajusta ses vêtements. Où avait-il filé, maintenant ? Et que diraient Lévi et Oda s'il ne revenait pas ? Elle était censée l'empêcher de faire des bêtises, pas le pousser à s'enfuir !
Elle avança à son tour vers la rivière, scrutant la nuit. Plouf ! Un bruit d'éclaboussure par-dessus le murmure du cours d'eau. Il était là, accroupi sur un rocher, ses bras encerclant ses genoux. Réprimant un soupir de soulagement, Ema s'installa à son tour sur une roche, quelques pas derrière lui. Sans se retourner, il demanda :
- Qu'est-ce que tu sais des Akae ?
Ema frissonna. Elle n'avait pas entendu prononcer ce mot depuis l'école.
- Ils nous ont envahis, il y a longtemps. C'étaient des changeurs de forme, c'est ça que ça veut dire, « akae ». Ils ont pris forme humaine pour nous tromper, et nous, nous les avons accueillis. Nous savions qu'ils étaient différents, mais nous nous sommes aveuglés nous-mêmes. Alors, des unions ont eu lieu. Des unions contre nature, le mélange de sangs qui n'auraient pas dû être mélangés. Depuis, nous subissons la malédiction de l'impureté du sang...
Nosh se pencha vers elle avec un brusque geste de la main.
- Assez !
Elle se tut. Il se tourna de nouveau vers la rivière. La nuit était complète, elle ne pouvait distinguer ses traits. Il reprit avec sa voix rauque, d'un ton si bas qu'elle percevait à peine ses paroles :
- Tu as bien appris ta leçon, Sha'Ema, le prêtre de Namelak doit être fier de toi.
Elle voulut rétorquer, puis referma la bouche, vexée. Vrai qu'Ep'Ebro, pourtant avare de compliments, s'était montré satisfait de son assiduité à l'étude qui prouvait la pureté de son sang. Un énorme mensonge, surtout après la mort de sa mère...
D'un ton morne, elle déclara :
- Tu m'as demandé ce que je savais.
Il acquiesça avec un soupir.
- C'est vrai.
Enhardie, elle se risqua encore une fois à l'interroger.
- Toi, qu'est-ce que tu sais des Akae ?
Il eut un rire sourd, contenu, qui n'exprimait nulle joie.
- Rien de plus que toi, Sha'Ema. Mais moi, je me pose des questions.
Il se moquait toujours. Elle le mit au défi.
- Quel genre de questions ?
Il se tourna vers elle et chercha son regard dans la nuit.
- Tu crois vraiment cette histoire voulant qu'ils aient été des envahisseurs venus pour nous tromper ? Si c'est vrai, alors où sont-ils, les envahisseurs, et pourquoi ont-ils disparu ?
Cette fois, elle resta coite. Il émit un « ha ! » triomphant et, se laissant basculer vers l'arrière, glissa dans la rivière. Ema se leva aussitôt. Qu'est-ce qu'il allait encore inventer... Mais, simplement, il nagea avec adresse pour se maintenir à la hauteur du rocher. Du reste, l'eau n'était guère profonde à cet endroit.
- Ne t'éloigne pas !
Il s'ébroua, l'aspergeant d'eau froide.
- Pourquoi ? Tu as peur de rester toute seule ?
Il barbotait à ses pieds, l'air indifférent à tout. Ema soupira.
- Nous sommes supposés rester ensemble, tu te rappelles ?
Il répondit par un borborygme, la bouche à demi sous l'eau. Ema le contempla, poings sur les hanches, et posa la question qui la tarabustait.
- Quel genre de bêtises suis-je censée t'empêcher de commettre ?
Il sortit de l'eau en s'ébrouant et s'appuya contre le rocher.
- Chez toi... pendant la fête... Je me suis glissé dans l'appentis où étaient entreposés vos fameux fromages et, surtout, votre vin Je crois que j'ai vidé un tonneau. C'est Pepi qui m'a trouvé. Il a réussi à me traîner en dehors du hameau avant que le jour se lève. Quand ils ont quitté le village, après la noce, je cuvais encore mon vin.
Ema porta une main à sa bouche, partagée entre l'amusement - la tête de son père s'il entendait ce récit ! - et l'effroi.
- Qu'est-ce qui serait arrivé si quelqu'un d'autre t'avait découvert !
Il passa devant elle, avec son odeur de pelage mouillé, la fraîcheur qui émanait de son corps et une sinistre satisfaction dans la voix.
- Je serais mort, bien entendu.

© 2004 Éditions Alire & Francine Pelletier


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