(Extrait du chapitre 3, p. 27-33)
Un froissement de branche l'avertit que Nosh s'était
mis en marche. Elle le suivit à travers bois jusqu'à
la rivière dont ils longèrent longtemps le cours.
L'air se faisait plus frais, mais la marche mettait Ema en sueur.
La rivière murmurait une invitation à s'y plonger.
Quand enfin Nosh s'arrêta, Ema faillit lui demander s'il
était bien certain de se trouver à la hauteur d'Ilor,
puis elle se dit que le shaah et la troupe voyageaient sans cesse,
et que Nosh devait connaître les distances.
Il choisit un emplacement sous les arbres à proximité
de l'eau. C'était peu probable que des habitants d'Ilor
viennent en promenade à la rivière après
une journée de travail aux champs, surtout alors qu'un
rare divertissement les attendait au village ce soir, mais le
shaah ne prenait aucun risque.
Ema le vit qui ramassait du bois mort en prévision de
la soirée, et elle l'imita, toujours sans un mot. Dans
sa quête de combustible pour le feu, trouvant des baies
comestibles, elle fit un panier d'un pan de sa jupe et le remplit.
Lorsqu'elle rejoignit Nosh, il lui tendit un plat pour qu'elle
y déverse sa récolte.
À l'instar de la veille, le soleil flamboyait dans le
crépuscule. Bientôt, la fraîcheur de la nuit
tomberait sur le bois. Ema se rendit à la rivière
pour profiter de la tiédeur du couchant. Elle se baigna
en chemise. Quand elle revint au campement, Nosh semblait ne
pas avoir bougé d'un poil. Elle se fit une couche de fougère
et s'y étendit, les yeux fixés au faîte de
l'arbre au-dessus d'elle et, par-delà le feuillage, au
morceau de ciel bleu qu'elle entrevoyait.
Ce n'était pas une vie désagréable que celle
des nomades. On gagnait sa pitance au jour le jour, allant de
village en hameau, tout doucement, sans se presser. Bien sûr,
elle ne possédait pas la voix impressionnante d'Oda ni
les talents de jongleur de Pepi, mais elle pouvait être
utile à Lévi. Elle apprendrait à fabriquer
les marionnettes, à coudre leurs costumes et, même,
à les manipuler...
Et il y avait l'hiver en ville. Là, elle trouverait du
travail, c'était certain. Peut-être même pourrait-elle
gagner assez pour aider la troupe durant le reste de l'année
Elle glissa dans le sommeil avec un léger sourire aux
lèvres - un sourire d'autodérision pour la nouvelle
fiction qu'elle s'inventait. Sa main, comme indépendante
de sa volonté, caressait l'oeil en gestation sous ses
vêtements.
***
Elle s'éveilla après la tombée de la
nuit. Nosh ronflait de son côté, roulé en
boule sur lui-même, mais, avant de s'endormir, il avait
allumé le feu. Ema se frotta les yeux en bâillant.
Ses vêtements avaient séché sur elle et,
sans la chaleur des flammes, elle aurait sans doute frissonné.
Comme elle se redressait, Nosh sauta sur ses pieds d'un bond,
les mains tendues, prêt à l'attaque. Ema eut un
geste de recul.
- Eh, c'est moi ! Qu'est-ce qui te prend ?
Sur le coup, il ne sembla pas la reconnaître ; son
corps évoquait celui d'un animal aux abois. Puis, au bout
d'un moment, l'humanité réintégra son regard.
Avec un soupir, Nosh se laissa retomber sur le sol. Ema s'agenouilla
près du feu. Elle frissonnait pour de bon, mais ce n'était
pas de froid.
Pour se donner une contenance, elle prit sa gourde, en but une
longue rasade, puis tendit la main vers son compagnon.
- Tu en veux ?
Il accepta d'un signe de tête. Ema respira. Le marionnettiste
ne l'aurait pas laissée seule avec le shaah s'il y avait
eu du danger. Pleine de bonne volonté, elle déchira
le restant de pain en deux morceaux et plaça le bol de
petits fruits entre elle et son compagnon.
Curieusement, alors que refluait la peur, c'était la compassion
qui l'envahissait, une immense pitié pour cet être
dont le réveil brutal - prêt à parer des
coups - montrait bien le genre de vie qu'il menait, une vie d'animal
chassé de tous côtés.
Pendant qu'il déchiquetait le pain avec ses dents, elle
osa une question.
- Ils te laissent souvent comme ça ?
D'abord, il se contenta de mâcher, la dévisageant
avec ironie. Puis, après avoir dégluti, il répondit.
- Quel accueil tu crois que je peux recevoir dans les hameaux
comme le tien ?
Cette réplique n'appelait pas de réponse, évidemment.
Ema n'avait qu'à imaginer comment elle-même aurait
réagi si elle avait croisé Nosh dans la rue à
Namelak. Elle aurait hurlé si fort que même les
bergers des plus hauts pâturages auraient été
alertés.
Étrange constatation, elle n'était plus tout à
fait la même Sha'Ema. En deux jours, son univers s'était
transformé.
- Tu ne vas pas même en ville ?
Il haussa les épaules.
- À partir de l'automne, avec les vêtements qui
couvrent bien, je me faufile parmi la foule.
Il esquissa un sourire mauvais qui tenait surtout de la grimace.
- Je fais même parfois un numéro avec Lévi.
Pas partout, ça dépend des théâtres
et du genre de public.
Ema écarquilla les yeux.
- Un numéro ?
Il mima des liens à ses bras et à ses jambes.
- Je fais la marionnette géante et puis, j'échappe
au contrôle de mon maître...
Il fit d'horribles grimaces, montra les crocs, grogna. Ema se
mit à rire.
- Oh, ce doit être terrible à voir !
L'expression de Nosh s'adoucit, il hocha la tête avec un
« ouais » presque aimable. Ema songea à
l'amour dont elle avait été bercée, aux
escapades folles dans les montagnes avec ses amis, aux tranquilles
soirées d'hiver près du feu, avec père et
Aron...
- Tu n'es pas né comme ça.
Les yeux de Nosh s'étrécirent jusqu'à ne
plus former que deux fentes étroites laissant filtrer
un regard acéré comme un couteau.
- Qu'est-ce que t'en sais ?
Il s'était déjà trop dévoilé
pour qu'elle le craigne désormais. Elle répondit :
- Les métamorphoses. Ça vient toujours tard. À
l'âge adulte.
Il ricana. Par pure folie - Ema ne devait jamais savoir pourquoi
elle avait fait une chose pareille -, avant de se rendre compte
de son geste, elle avait délacé sa cotte et ouvrait
sa chemise, montrant l'oeil en pleine croissance.
- Moi aussi, tu vois.
Avec un grondement féroce, il se redressa sur les genoux,
agrippa la chemise d'Ema comme pour la lui arracher, puis il
repoussa la jeune femme d'une violente bourrade. Elle poussa
un cri aigu, mais il s'éloigna d'elle, du cercle de pierre.
À la limite de la clairière, il s'arrêta,
tourna vers Ema son regard furieux.
- Tu ne sais rien, rien ! Je suis né comme ça,
je ne suis pas un foutu bâtard d'Akae !
Il disparut en direction de la rivière et Ema, atterrée,
resta un long moment dans la position où il l'avait poussée.
Qu'est-ce qui lui avait pris de se dénuder devant une
telle créature ? Elle avait cru... Lui, si monstrueux,
il aurait dû comprendre ce qu'elle ressentait avec ce troisième
oeil qui émergeait !
Elle ne savait trop à qui elle en voulait le plus, à
Nosh ou à elle-même.
Elle se redressa avec dignité et rajusta ses vêtements.
Où avait-il filé, maintenant ? Et que diraient
Lévi et Oda s'il ne revenait pas ? Elle était
censée l'empêcher de faire des bêtises,
pas le pousser à s'enfuir !
Elle avança à son tour vers la rivière,
scrutant la nuit. Plouf ! Un bruit d'éclaboussure
par-dessus le murmure du cours d'eau. Il était là,
accroupi sur un rocher, ses bras encerclant ses genoux. Réprimant
un soupir de soulagement, Ema s'installa à son tour sur
une roche, quelques pas derrière lui. Sans se retourner,
il demanda :
- Qu'est-ce que tu sais des Akae ?
Ema frissonna. Elle n'avait pas entendu prononcer ce mot depuis
l'école.
- Ils nous ont envahis, il y a longtemps. C'étaient des
changeurs de forme, c'est ça que ça veut dire,
« akae ». Ils ont pris forme humaine pour
nous tromper, et nous, nous les avons accueillis. Nous savions
qu'ils étaient différents, mais nous nous sommes
aveuglés nous-mêmes. Alors, des unions ont eu lieu.
Des unions contre nature, le mélange de sangs qui n'auraient
pas dû être mélangés. Depuis, nous
subissons la malédiction de l'impureté du sang...
Nosh se pencha vers elle avec un brusque geste de la main.
- Assez !
Elle se tut. Il se tourna de nouveau vers la rivière.
La nuit était complète, elle ne pouvait distinguer
ses traits. Il reprit avec sa voix rauque, d'un ton si bas qu'elle
percevait à peine ses paroles :
- Tu as bien appris ta leçon, Sha'Ema, le prêtre
de Namelak doit être fier de toi.
Elle voulut rétorquer, puis referma la bouche, vexée.
Vrai qu'Ep'Ebro, pourtant avare de compliments, s'était
montré satisfait de son assiduité à l'étude
qui prouvait la pureté de son sang. Un énorme mensonge,
surtout après la mort de sa mère...
D'un ton morne, elle déclara :
- Tu m'as demandé ce que je savais.
Il acquiesça avec un soupir.
- C'est vrai.
Enhardie, elle se risqua encore une fois à l'interroger.
- Toi, qu'est-ce que tu sais des Akae ?
Il eut un rire sourd, contenu, qui n'exprimait nulle joie.
- Rien de plus que toi, Sha'Ema. Mais moi, je me pose des questions.
Il se moquait toujours. Elle le mit au défi.
- Quel genre de questions ?
Il se tourna vers elle et chercha son regard dans la nuit.
- Tu crois vraiment cette histoire voulant qu'ils aient été
des envahisseurs venus pour nous tromper ? Si c'est vrai,
alors où sont-ils, les envahisseurs, et pourquoi ont-ils
disparu ?
Cette fois, elle resta coite. Il émit un « ha ! »
triomphant et, se laissant basculer vers l'arrière, glissa
dans la rivière. Ema se leva aussitôt. Qu'est-ce
qu'il allait encore inventer... Mais, simplement, il nagea avec
adresse pour se maintenir à la hauteur du rocher. Du reste,
l'eau n'était guère profonde à cet endroit.
- Ne t'éloigne pas !
Il s'ébroua, l'aspergeant d'eau froide.
- Pourquoi ? Tu as peur de rester toute seule ?
Il barbotait à ses pieds, l'air indifférent à
tout. Ema soupira.
- Nous sommes supposés rester ensemble, tu te rappelles ?
Il répondit par un borborygme, la bouche à demi
sous l'eau. Ema le contempla, poings sur les hanches, et posa
la question qui la tarabustait.
- Quel genre de bêtises suis-je censée t'empêcher
de commettre ?
Il sortit de l'eau en s'ébrouant et s'appuya contre le
rocher.
- Chez toi... pendant la fête... Je me suis glissé
dans l'appentis où étaient entreposés vos
fameux fromages et, surtout, votre vin Je crois que j'ai vidé
un tonneau. C'est Pepi qui m'a trouvé. Il a réussi
à me traîner en dehors du hameau avant que le jour
se lève. Quand ils ont quitté le village, après
la noce, je cuvais encore mon vin.
Ema porta une main à sa bouche, partagée entre
l'amusement - la tête de son père s'il entendait
ce récit ! - et l'effroi.
- Qu'est-ce qui serait arrivé si quelqu'un d'autre t'avait
découvert !
Il passa devant elle, avec son odeur de pelage mouillé,
la fraîcheur qui émanait de son corps et une sinistre
satisfaction dans la voix.
- Je serais mort, bien entendu.
© 2004 Éditions
Alire & Francine Pelletier
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