(Extrait: p. 1-7)
Chapitre 1
J'ai horreur du froid. C'est de naissance, j'y peux rien.
Je ne suis pas un pingouin et il faut qu'il fasse au moins vingt
degrés pour que j'aie un peu le moral. Sinon, je patiente.
Alors quand Sahara m'a appelé, hier, je ne suis pas près
de l'oublier : il faisait moins trente-deux (Celsius pas Fahrenheit
!) et j'avais pas envie de sortir, même si je n'avais plus
de café. J'ai décroché le téléphone
en râlant.
- Qui que vous soyez, vous devez vous tromper de numéro
!
- Robert ?
- Mouais !
- Sahara... tu te souviens de moi, j'espère ?
- Ah ben ça !... pour une surprise !
- J'aimerais te voir rapidement, c'est possible ?
- Ça dépend... avec le froid qu'on a, faudrait
un super programme pour m'obliger à foutre le nez dehors
!
Elle s'est mise à rire.
- Toujours aussi frileux, hein ?
- Eh oui !... et toi, toujours flic ?
- Évidemment ! tu travailles encore pour Écho-Matin
?
- Hélas !
- Je pourrais venir chez toi à neuf heures, demain
soir ?
- Bien sûr... note ma nouvelle adresse.
- Je l'ai déjà.
- Comment ça ?
- Je ne suis pas dans la police pour rien, tu sais !
- Ah ! c'est fou comme ça me rassure ! Tu crois que
je devrais demander à un avocat d'assister à notre
rencontre ?
- Il ne te serait d'aucune utilité. Bon, salut, à
demain !
Et elle avait raccroché en me laissant songeur. Elsa
Castillo, dite Sahara. On l'avait surnommée ainsi parce
qu'un jour, revenant d'Algérie, elle avait vanté
à son entourage la beauté du Maghreb. Elle était
tellement emballée, en parlait avec tant d'enthousiasme
que le sobriquet de Sahara lui avait été donné.
Faut dire qu'avec son nom, son teint mat, ses cheveux et ses
yeux noirs, on pouvait facilement lui attribuer des origines
méditerranéennes. Comme de fait, ses parents étaient
espagnols et ce surnom lui allait très bien, finalement.
La dernière fois qu'on s'était vus, ça
n'avait pas été très joyeux. On s'était
engueulés et je l'avais beaucoup regretté, parce
que Sahara c'était quand même pas rien. Mais son
ton au téléphone m'avait laissé perplexe.
Ce n'était pas celui d'une nana qui avait un surplus d'hormones
et qui voulait se faire soulager par un bon Samaritain comme
moi. Pour la cabriole j'aurais dit oui sans hésiter avec
elle mais, bon, je ne suis quand même pas obsédé
à ce point-là, comme certains peuvent penser. Ensuite,
j'avais appelé Pouliot au journal avec l'excuse habituelle
au-dessous de moins vingt degrés :
- Ma Renault démarre pas, Alfred, j'espère qu'il
n'y a rien de prévu aujourd'hui !
- Tabarouette, Malacci, quand est-ce que tu vas t'acheter
une vraie caisse ?
- Quand les poules feront du surf !
Après ça j'ai glandé toute la journée
en relisant un Chandler, la Dame du lac, et en regardant
la télé. J'ai aussi commandé une pizza et
une tasse de café, ou plutôt cette eau tiède
colorée qu'on appelle café ici.
Le lendemain il fait aussi froid et, après un tour
rapide au journal où rien de précis ne m'oblige
à rester, je vais faire une ou deux courses et je rentre.
Je n'ai pas cessé de penser à ce coup de fil de
Sahara. À vingt et une heures tapant, elle se pointe avec
un porte-documents et me gratifie d'un sourire tiède.
On se fait à peine la bise.
- Salut, Robert, tu vas bien ?
- Mouais... si on veut.
Comme je m'y attendais, elle est toujours aussi belle. Le
contraire m'aurait étonné, ça fait seulement
un an que je ne l'ai pas revue.
- Je t'offre quelque chose ?
- Un thé, je veux bien.
- J'en ai jamais, mais j'ai du café.
- Non, merci. Une tasse d'eau chaude, ça ira.
Elle s'assied en allumant une cigarette.
- Tu n'avais pas arrêté de fumer ?
- Si, mais j'ai recommencé.
- Ah !
Quand je lui apporte sa tasse d'eau, Sahara me regarde d'un
air ironique.
- Merci. Tu n'as pas pris un peu de ventre, toi ?
- Possible. Depuis que tu m'as largué, c'est pas l'exercice
qui...
- À d'autres ! me coupe-t-elle en ricanant.
- Bon. Pourquoi voulais-tu me voir si vite ?
- Tu es au courant de ces horribles meurtres de femmes, à
Montréal, depuis deux ans ?
- J'y suis pour rien : juré, craché !
- C'est ça qui m'amène.
Elle ouvre son porte-documents et en sort quelques photos
qui me font lever le coeur. C'est le genre de clichés
que j'ai toujours refusé de prendre. Ils représentent
des corps de femmes atrocement mutilées : seins coupés,
yeux crevés ou oreilles sectionnées. Sur leurs
ventres, on a tracé un nom à l'encre rouge ou avec
du sang, je ne sais pas.
- Pourquoi tu me montres ça, bordel ?
- Je m'intéresse à ces meurtres.
- Alors dépêche-toi de trouver l'enculé
qui a fait ça, mais remballe tout sinon je vais vomir
!
- Je ne suis pas seule sur cette affaire.
- Mais qu'est-ce que tu veux que ça me foute, Sahara
?
- Calme-toi et laisse-moi t'expliquer. Je ne suis pas venue
pour rien, Robert, mais parce qu'on aurait peut-être besoin
de toi !
- De moi ?
- Oui.
- Et qui ça, «on» ?
- Léo Lortie et moi.
- Ton petit ami ?
- Non. Léo est patrouilleur au poste 33. On a fait
l'école de police de Nicolet ensemble. Ensuite, nos chemins
ont été différents. Moi, comme tu sais,
j'ai été garde du corps de ministres pendant quelques
années.
- Je me souviens, tu pratiquais ton judo sur moi quand on
s'est connus !
Elle sourit un peu en approuvant de la tête.
- Oui, mais maintenant je suis enquêteur à la
Sûreté du Québec.
- Félicitations ! C'est ce que tu espérais,
non ?
- Oui. Les crimes en question sont, normalement, du ressort
du Service des renseignements criminels de la CUM, Place Versailles.
- Où on n'entre pas en criant : «Coucou, je viens
pour Écho-Matin !»
- Exact. Or, depuis, l'enquête n'aboutit pas. La CUM
a contacté mon service une ou deux fois afin de recouper
certaines informations, mais ça n'a rien donné
d'important. Le tueur continue de frapper. L'autre nuit, c'était
sa quatrième victime : une danseuse topless du
Baby Sitter.
- Et alors ?
- Bientôt je dois donner un cours de «Techniques
d'enquête sur les crimes graves» au Collège
canadien de police, à Ottawa.
- Chanceuse, c'est une jolie ville !
- Ne te moque pas, je suis sérieuse !
- OK.
- Bon. Pour préparer mon cours, j'ai voulu prendre
comme exemple d'enquête celle qui a lieu à propos
de ce tueur en série. Or j'ai appris qu'un des meurtres,
celui de Viviane Pinchaud, avait eu lieu dans le district 33,
celui où est affecté Léo, et que c'est lui
qui avait découvert le corps. Ça me donnait une
bonne raison de revoir Léo, mais je ne me doutais pas
de ce que j'allais découvrir ensuite.
- Quoi donc ?
- Depuis le crime de cette femme, Pinchaud, Léo menait
une enquête personnelle avec l'autorisation de son supérieur,
Di Sario. Léo voulait devenir enquêteur quand il
était à l'école de police, mais il avait
échoué à l'examen.
Sahara va fouiller dans les photos et m'en présente
une.
- Le meurtre récent de cette danseuse, Renée
Lahaie, est la preuve que le tueur continue son cycle macabre.
Le nom d'un des sept nains de Blanche-Neige était marqué
sur son ventre, son pubis rasé... sans parler du reste.
Sur la photo, je constate que le corps est dans le même
état épouvantable que les autres. Je lis ce qui
est marqué sur son ventre : SIMPLET.
- Le sexe rasé, pour une topless, c'est courant
! je note.
- C'est vrai, mais les victimes précédentes
ont eu leur sexe rasé sur place. Les poils pubiens étaient
encore près des corps.
- Bon... mais je ne vois toujours pas ce que je viens faire
là-dedans !
- J'y arrive. J'ai donc rencontré Léo une première
fois et il était content de me revoir, même si je
lui rappelais ce poste d'enquêteur qu'il n'a jamais pu
obtenir. Sur sa découverte du corps de Pinchaud, je n'ai
rien appris de plus que ce que le rapport de la CUM m'avait dévoilé.
Or, l'autre jour, Léo m'a téléphoné
et a demandé à me rencontrer. C'était urgent,
disait-il...
© 1997 Éditions
Alire & Robert Malacci
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