(Extrait du chapitre 1, p. 1-10)
La plus ancienne chose dont Adelrune se souvienne était
sa découverte du Livre des Chevaliers, dissimulé
dans le grenier de la maison de briques à quatre étages
où vivaient ses parents adoptifs.
Il était pourtant, à bien y penser, presque impensable
de trouver un livre quelconque dans cette maison austère
et sans joie - mis à part la Règle et ses douze
volumes de Commentaires qui garnissaient une des étagères
de chêne du salon. Combien de fois n'avait-il pas entendu
Père répéter, d'un ton plein de suffisance,
les paroles du Didacteur Mornude : « Toute la sagesse du
monde se retrouve dans la Règle et ses Commentaires. Tout
autre texte n'est que du parchemin gaspillé. »
Mais il avait bel et bien trouvé le livre dans la maison
de ses parents adoptifs : au fond du grenier, non seulement coincé
entre un énorme coffre vide et le mur arrière de
la maison mais aussi camouflé par des toiles d'araignées
coagulées, chargées de décennies de poussière.
Il avait extrait le livre de sa cachette, l'avait posé
sur ses genoux, en avait essuyé la couverture et vu les
lettres dorées revenir à la vie. Une vie qui n'était
que partielle, puisqu'il ne savait pas encore lire et ne pouvait
donc saisir leur sens.
Il était encore à un âge où les miracles
ne se distinguent pas des événements ordinaires
; la découverte ne fit naître en lui nulle crainte,
nul émerveillement. Il l'accepta avec la terrible sérénité
de la jeunesse et brisa ainsi le dessin de sa vie telle qu'elle
avait été conçue à l'origine. Si
le livre n'avait contenu que du texte, tout serait rentré
dans l'ordre ; Adelrune, ayant déjà à l'âge
de cinq ans appris à se montrer méthodique, se
serait rapidement lassé de ces signes qui ne voulaient
rien dire et aurait rangé le livre soigneusement à
sa place, pour ensuite l'oublier complètement.
Mais il y avait des images. Adelrune avait déjà
vu des illustrations, de grands tableaux aux couleurs vives,
peints sur les murs de la plus petite des Maisons Canoniales,
là où les enfants étaient emmenés
pour commencer leur apprentissage de la Règle tandis que
leurs parents allaient au Temple. Sur un mur, on avait peint
des images qui illustraient les Préceptes de la Règle
ainsi que les récompenses qui en découlaient ;
sur l'autre, des portraits d'hommes célèbres dont
les vies exemplaires étaient reconnues pour incarner optimalement
la Règle. On avait encouragé Adelrune à
examiner ces peintures tant qu'il le voulait ; mais elles ne
l'avaient guère intéressé.
Les illustrations du livre étaient des gravures dont l'encre
avait pâli, et elles étaient bien plus petites ;
pourtant, pour Adelrune, elles étaient source d'une inépuisable
fascination. En les regardant, il n'avait éprouvé
au début qu'une intense curiosité : l'idée
lui était venue qu'il se devait de comprendre ce que les
images voulaient dire. Et à la suite de cette pensée
en était venue une autre, une bien étrange réflexion
de sa part : il devait garder sa découverte secrète.
Il ne devait en parler ni à Père ni à Mère.
Il pressentait déjà leur désapprobation.
Ils lui répétaient sans cesse, mais pas toujours
en mots, qu'il devait se montrer reconnaissant. La gratitude
devait être son sentiment dominant, car rien ne lui avait
jamais été dû. Il n'était pas un garçon
comme les autres : il était un enfant trouvé, abandonné
à sa naissance par des parents indignes. Père et
Mère l'avaient recueilli, logé, nourri. C'était
une preuve de leur grande dévotion à la Règle
- ils sous-entendaient presque « de leur sainteté
» - qu'ils s'en soient donné la peine et qu'ils
continuent à faire tant de sacrifices pour lui.
Et Adelrune leur en était bel et bien reconnaissant. Consciencieusement,
il prenait soin de le dire en mots au moins une fois par jour.
Souvent, Mère trouvait des façons plus concrètes
pour lui d'exprimer sa gratitude ; elle le chargeait de lui rapporter
de petits objets, d'épousseter les étagères
les plus basses, de laver le plancher de la cuisine. Tout cela
faisait partie de la vie d'un garçon bien élevé
: l'obéissance à ses parents était un aspect
de l'obéissance à la Règle.
Un pan de l'esprit d'Adelrune, tout aussi poussiéreux
et silencieux que le grenier, savait que la lecture du livre
ne serait jamais perçue comme de l'obéissance ou
de la gratitude. On ne la lui avait pas interdite, certes, mais
il semblait peu probable que l'un ou l'autre de ses parents soit
au courant de l'existence du livre. On l'avait soigneusement
élevé ; il ne pourrait pas désobéir
à une interdiction directe. Mais tant que ses parents
ne savaient rien du livre, il pouvait le regarder et feindre
de n'avoir rien à se reprocher.
Et ce fut donc en secret qu'il revint au Livre des Chevaliers,
encore et encore, jour après jour. Ce furent les images
qui lui donnèrent accès au livre, durant toute
la première année, avant qu'il n'apprenne à
lire.
Il y avait vingt-deux illustrations, dispersées parmi
bien plus de pages qu'Adelrune ne pouvait espérer compter.
Le sujet de chacune était un homme - jamais le même,
encore que certains se ressemblaient comme des frères.
D'habitude, l'homme portait une armure, mais quelquefois il n'avait
que des vêtements ordinaires, et dans une des images il
était presque nu - ce qui était certainement un
manquement à la Règle, mais peut-être ses
vêtements lui avaient-ils été dérobés
par la foule d'hommes à têtes d'oiseau qui l'entouraient,
leurs yeux mauvais et leurs becs ouverts comme pour lui lancer
des imprécations.
Adelrune en vint bientôt à connaître chaque
image par coeur, à reconnaître le caractère
propre de chacune. Certaines des images étaient sereines,
presque gaies ; elles prenaient plaisir à être regardées.
Comme la gravure qui représentait un homme moustachu portant
une armure baroque, couché sur un lit de mousse. Une cohorte
de petites filles lui apportaient des raisins à manger.
Elles avaient des yeux énormes et de petites cornes émergeaient
de leurs cheveux.
D'autres images étaient plus réservées ;
le garçon avait bien vite envie de tourner ces pages.
Sur l'une d'elles, un homme se tenait dans une cour intérieure,
tenant une épée ensanglantée de la main
gauche, les yeux fixés au sol. Des cadavres jonchaient
le sol autour de lui, apparemment tués de sa main. Tous
étaient dépourvus d'armes comme d'armures. Des
nuages étaient visibles, s'amoncelant par-dessus le rebord
du mur d'enceinte. Le soleil se couchait, et l'ombre des murs
noyait la moitié de la cour. À la frontière
d'une zone d'ombre, on pouvait discerner une main - était-ce
quelqu'un qui se cachait de l'homme à l'épée
?
Adelrune en vint à nommer cinq des images les Gravures
Colériques ; celles-là forçaient le garçon
à les examiner, elles essayaient presque de l'empêcher
de jamais arracher d'elles son regard. Ce qu'elles montraient
lui inspirait une répugnance à même toucher
cet endroit de la page. La pire de toutes était un paysage
d'hiver. On y voyait un homme dont la chevelure était
une crinière emmêlée, les joues mangées
de barbe, sanglé à un assemblage de métal
et de bois débordant de pointes, de lames à dents
de scie et d'épines barbelées. Adelrune avait d'abord
cru que c'était un genre de chevalet de torture, et il
s'était senti dégoûté. Mais ensuite
il avait compris que la charpente était une sorte d'armure,
qu'elle bougeait avec l'homme, qu'elle faisait de lui un géant
de dix pieds dont la totalité de la surface était
mortelle. L'énorme couperet à deux tranchants à
l'extrémité d'un des bras n'était pas fixé
à un pivot dans le but d'étriper l'homme ; c'était
une arme qui détruirait ses ennemis. Ce que le garçon
avait cru être des congères tout autour de l'homme
lui apparaissait maintenant comme les anneaux d'une bête
serpentine colossale. Et cette rangée de glaçons
trop parfaits qui surplombaient la scène à l'avant-plan
: ne s'agissait-il pas plutôt des dents translucides du
monstre ? Ce qui voulait dire que le point de vue de l'illustration
se situait à l'intérieur de sa bouche.
Malgré la peur - et toujours aussi, curieusement, la tristesse
- que lui inspiraient ces images, Adelrune les regarda souvent
au début, avant qu'il n'apprenne à éviter
d'instinct d'ouvrir le livre à ces pages. Pourtant, il
lui arrivait de rêver aux Gravures Colériques la
nuit. Et quand il pensait au livre, toujours ces cinq images
flottaient dans son esprit juste derrière le livre lui-même.
Souviens-toi de nous. Nous sommes aussi vraies que les autres,
sinon plus.
Les mystères des images ne s'amoindrirent pas avec le
temps, contre toute attente. En fait, elles éveillèrent
chez Adelrune le désir de plus en plus brûlant de
comprendre les symboles qui remplissaient les autres pages du
Livre des Chevaliers. Il lui paraissait naturel de supposer que
les lettres sur les pages étaient les mêmes que
l'on utilisait pour écrire la Règle et ses Commentaires.
Et donc - le raisonnement lui avait pris quelques jours - si
Adelrune apprenait à lire ces livres-là, il serait
aussi capable de lire le Livre des Chevaliers.
Adelrune mit au point un plan astucieux à cet effet. Ce
soir-là, après le souper, tout le monde quitta
la table et s'en fut au salon. Mère s'assit dans sa chaise
habituelle tandis que Père se rendait à sa seule
et unique étagère de livres et en retirait l'un
des Commentaires sur la Règle. Normalement, Adelrune se
serait assis sur sa propre chaise, un petit siège de bois
que l'on avait descendu du grenier, et y serait demeuré
pour le reste de la veillée. Il ne remuait jamais ; il
lui avait suffi qu'on le lui dise deux fois et qu'on le frappe
une seule pour se rappeler pour toujours qu'il était inconvenant
de se tortiller sur sa chaise pendant la lecture de la Règle.
Mais cette fois-ci, il se tint contre la jambe de Père
et s'éclaircit la gorge.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as besoin d'aller au petit coin ?
- Non, Père. Je voulais m'asseoir à côté
de vous. Je voudrais apprendre à lire la Règle.
Père avait commencé par froncer les sourcils, mais
son expression changea à ces mots. Il consulta sa femme
du regard. Elle dit doucement :
- Pourquoi ne pas le lui permettre, Harkle ? C'est une bonne
chose pour un enfant d'apprendre à lire jeune, n'est-ce
pas ?
- Hmpf. D'accord, Adelrune. Assieds-toi ici et regarde les pages,
mais ne touche pas au livre et surtout ne gigote pas.
- Promis, Père. Merci, Père.
Tandis que Père lisait à voix haute, Adelrune examinait
les pages et tentait de comprendre les signes qui les remplissaient.
Il se força à rester immobile et silencieux, étouffa
un éternuement intempestif.
- Comme le quatre-vingt-neuvième Précepte nous
l'enseigne, nous devons en toutes choses garder conscience des
limites de la Règle. Ceci doit être bien saisi :
il ne suffit pas de savoir que l'on est à l'intérieur
de ces limites, il faut aussi comprendre à quelle distance
des frontières de la conduite convenable l'on se situe.
Loué soit l'homme vertueux, qui a trouvé son refuge
sûr au coeur même de la Règle, lui qui se
sait aussi distant que possible de la moindre inconvenance. Prenez
garde au pécheur en devenir, celui qui penche délibérément
vers la limite de ce qui est permis ; car, s'il ne ressent tôt
ou tard le besoin de revenir vers le centre, nul doute qu'il
se rapprochera inexorablement de l'inadmissible, jusqu'au jour
où il franchira la frontière et transgressera la
Règle. » Tu comprends ça, gamin ? Ça
veut dire qu'il faut toujours que tu fasses de ton mieux. Si
tu te dérobes à tes devoirs, même si tu ne
fais rien de mal autrement, tu ne vaux pas mieux que le pire
des pécheurs. Tu me comprends bien ?
- Oui, Père. Je ferai toujours de mon mieux.
Jour après jour ce nouveau rituel continua, Adelrune assis
à côté de Père, essayant de suivre
sur la page les mots que récitait l'homme, n'osant pas
demander si c'était ce mot-ci ou celui-là qui était
prononcé. Par moments, écrasé par l'ampleur
de la tâche, il abandonnait et laissait les mots déferler
sur lui sans le moindre effort pour les attraper au passage ;
et puis Père tournait la page et Adelrune sautait sur
l'occasion, sachant que le premier mot que prononcerait Père
serait écrit dans le coin supérieur gauche.
Quand Père avait terminé sa lecture, Adelrune était
renvoyé à sa chambre. On lui accordait quand même
une heure avant de se coucher. Un soir, peut-être deux
semaines après le début de son programme de lecture,
il descendit à la cuisine prendre de l'eau à la
pompe. Il posa soigneusement le verre qu'on lui avait attribué
au fond de l'évier et manoeuvra le bras jusqu'à
ce que l'eau gicle dans le récipient. Il s'apprêtait
à partir quand il entendit son nom. Croyant qu'on l'avait
appelé, il allait ouvrir la porte qui menait au salon,
mais s'arrêta net quand il comprit qu'on parlait de lui.
- Je ne sais pas, disait Mère. C'est beaucoup d'argent,
et à quoi bon ? Tu m'as dit toi-même que la guilde
des maçons ne voudra jamais de lui, quand bien même
il devrait avoir le droit d'y entrer, puisque c'est ton fils.
À quoi lui servirait une éducation ? Juhal a offert
de le prendre comme apprenti s'il devient assez fort, et puis
Rodle a dit que
- Mais oui, mais oui, tous les maris de tes amies, tous ces sans-guilde
à l'affût de main-d'oeuvre pas chère. Et
je ne dis pas que c'est un tort. Comme le disent les Commentaires,
« gagner un salaire modeste est un droit chemin vers la
vertu », sans parler de notre part de son revenu. Je suis
d'accord que ce serait la solution la plus prudente. Mais, Eddrin,
il pourrait aller plus loin. Il veut apprendre. Il respecte la
Règle mieux que bien des enfants de son âge. Pourquoi
ne pas essayer de le faire entrer dans les rangs de la hiérarchie
?
- C'est un dur régime. S'il échoue, nous aurons
l'air d'avoir voulu nous élever plus haut que notre rang.
- Bah, et qu'est-ce qu'une femme connaît des épreuves
de la vie ? Il n'échouera pas. Et pense à ce que
ça sera, d'avoir un fils qui sert directement les Didacteurs.
- Ils ne le laisseront pas s'élever bien haut. Un enfant
abandonné, dont on ne connaît pas les parents ?
Ils ne permettront jamais à un bâtard de
Père l'interrompit.
- Je t'interdis d'employer de tels mots dans ma maison ! Adelrune
est un enfant trouvé à qui nous avons donné
une famille honnête et vertueuse. Oui, c'est vrai, les
Didacteurs ne le laisseront pas monter très haut, mais
il pourrait quand même devenir diacre. Est-ce que ce ne
serait pas une réussite méritoire ? Ça nous
récompenserait de tous les sacrifices que nous avons consentis
pour l'élever. Notre fils, un diacre.
- Eh bien, oui, ça serait une bonne chose Un diacre ?
Elle fit rouler le mot sur ses lèvres pour en éprouver
l'effet. « L'autre jour, mon fils Adelrune, le diacre »
Sa voix descendit jusqu'au murmure.
- C'est donc entendu, déclara Père, je l'inscrirai
à la Maison Canoniale la semaine prochaine.
- Comme tu le voudras, dit Mère docilement.
Puis vint le bruit des pas de Père. Adelrune grimpa à
toute allure l'escalier pour rentrer dans sa chambre, de peur
d'être surpris en train d'écouter aux portes et
de ruiner ainsi ses chances. Une éducation ! Jamais il
n'aurait pensé que cela se situait dans son avenir...
© 1999 Éditions
Alire & Yves Meynard
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