Contacts



Auteurs


Romans
Nouvelles
Essais


Catalogue
Commandes


L'ASFFQ


Manuscrits


Sur le Web...


Sortie

Les Méandres du temps
La Suite du temps -1

de

Daniel Sernine

 

 

(Prologue, p. 1-16)

Du revers des doigts, Karilian frôle la vitre, comme pour s'assurer qu'il y a bien une barrière entre lui et cette vue immense, crêtes arrondies se succédant, de plus en plus pâles, jusqu'à un horizon nébuleux. L'air frais des Appalaches ne lui parvient pas, cela crée un isolement, du moins partiel.
Derrière lui, Cotnam a remarqué son geste :
- Préférez-vous vous installer sur le balcon ? Ce sera presque aussi tranquille : vous n'entendrez que les oiseaux.
- Non, non. Dans le salon, ce sera parfait.
Le salon est un bon refuge contre l'agoraphobie, le panorama restant inoffensif derrière la grande fenêtre.
Cotnam quitte la pièce.
Karilian ne bouge pas, maîtrisant son malaise, promenant délibérément son regard sur la forêt du Maine qui moutonne jusqu'au fond d'un vallon puis remonte à l'assaut d'une montagne ­ de bien vieilles et bien modestes montagnes.
Envol.
Tel un faucon rasant la cime des arbres, à une vitesse surnaturelle, moutonnement vert se déroulant à toute allure sous lui tandis que le flanc des montagnes se précipite à sa rencontre, glissade vers le haut, franchissement, plongée dans une nouvelle vallée qui s'ouvre, vertigineuse.
« Envol », c'est ainsi que Safié a intitulé une composition récente qu'elle a exposée à la galerie d'Olympe, un kinéhologramme très efficace par lequel elle croit représenter la transe psi.
A-t-elle vraiment vécu cela, vécu ce survol d'un paysage terrien ?
L'envol dont Karilian fait l'expérience, transe après transe, est un envol intérieur, vers les profondeurs d'un esprit qui se déploie en lui-même, tel un gant qu'on retourne, ou plutôt une manche, sans fin. Vers un espace toujours plus vaste qui défie toute analogie physique. Cela ne mène nulle part en particulier, la transition se fait graduellement vers un autre état de conscience, vers la conscience d'un autre continuum où les dimensions sont élastiques et réversibles.
Karilian est prêt. Derrière lui il a entendu Ghyota poser les deux mallettes sur une table à café, les ouvrir et allumer les appareils. Une partie de son cerveau, cette partie qui constamment fait des comparaisons, imagine le contraste entre les tableaux de contrôle et ce salon aux boiseries chaudes. Il voit les lointains brumeux de cette fin de jour, sent la chaleur du soleil jaune, perçoit le verre limpide de la baie traversé de photons, devine l'éclat mat et froid des appareils, et toutes ces textures visuelles sont pour sa conscience une ancre dans la réalité.
Ghyota lui pose sur la tête un instrument d'apparence fragile, comme un casque d'écouteurs ­ ou plutôt un réseau dont les écouteurs sont multiples, petits, et dont aucun ne va sur les oreilles : des senseurs, remplaçant les électrodes d'un encéphalographe.
Il achève de les ajuster aux endroits familiers de son crâne et sur les côtés de son cou, gestes automatiques, comme celui de s'asseoir sans quitter des yeux le panorama si vaste.
L'osmoseringue est prête entre les doigts de Ghyota.

***

Une lueur dans le ciel. Agnès lève les yeux tout en refermant d'un geste brusque le coffre arrière de la voiture. Une lueur rosée, floue, qui s'affirme graduellement en devenant blanche et plus vive.
Agnès ne la voit que trois secondes et la lueur disparaît derrière la crête d'une montagne basse, vers l'ouest. Agnès frissonne dans le clair-obscur du crépuscule. Elle n'a aucune raison de douter de ses sens : la lumière était nettement visible sur le bleu profond du firmament.
S'essuyant machinalement les mains avec un mouchoir de papier, elle reste un moment à regarder dans cette direction, à gauche de la route. Elle décide que c'était tout simplement un avion ; elle n'aurait pas dû écouter les racontars de cette madame Lester au sujet des soucoupes volantes qu'on aperçoit de temps à autre dans la région. Sans motif précis, elle fait une association entre soucoupes volantes et rapt, rapt d'enfants en particulier.
Ramenant son regard devant elle, vers les banquettes de la décapotable, Agnès est saisie par un malaise subit, telle une montée de chaleur : Nicolas a disparu.
Il ne joue pas à proximité de la voiture. La route, dans les deux directions, est déserte. L'obscurité se fait profonde dans le bois ; la lueur des clignotants d'urgence n'en éclaire que l'orée.
- Nicolas ! crie-t-elle. Nicolas !
- Je suis là.
Le bambin grimpe hors du fossé sur le côté de la route : il était allé uriner.
Agnès se retient de le gronder : elle ne veut pas lui laisser deviner sa nervosité.
- Monte vite, c'est réparé.

***

Une vaste salle, dans l'ombre, des écrans.
- Ça va, elle repart.
Les phares se sont allumés, la voiture se remet en marche.
Un doigt sur une touche fait reculer l'image aux teintes dénaturées, jusqu'à ce que la voiture ne soit plus qu'un double point lumineux blanc.
- Je crois qu'elle a aperçu Zaft pendant son approche.
- Observation sans importance : encore une. Mais elles s'accumulent, et le Pentagone va finir par enquêter.

***

Il faudrait relever la capote de la voiture, mais Agnès est déjà assez en retard à cause de cette crevaison. Et Jeanne qui n'était pas chez elle ! C'était bien la peine de réclamer si souvent une visite, pour être absente le jour où Agnès avait annoncé qu'elle viendrait ! « C'est facile : la première maison du village, juste après le poteau indicateur. » Agnès a facilement repéré la maison, mais elle n'a trouvé qu'une note épinglée à la moustiquaire de la porte, la priant d'attendre un peu. Médecin, Jeanne avait été appelée d'urgence dans un village voisin, mais elle devait rentrer aussitôt que possible.
Apparemment, elle n'a pu se libérer, car Agnès et Nicolas l'ont attendue presque trois heures. D'ailleurs elle n'aurait pas tant patienté si la voisine, cette charmante mais bavarde madame Lester, ne l'avait invitée à s'asseoir dans le jardin en attendant sa cousine. Et Nicolas semblait si bien s'amuser avec la fillette.
Maintenant le soleil est couché et il reste encore la moitié de la route à faire ; il n'y aura personne au poste-frontière. Dieu sait à quelle heure elle pourra mettre Nicolas au lit, dans le chalet du lac Mégantic où elle et lui passent l'été, tandis que son mari Charles les rejoint les fins de semaine.
- L'air commence à fraîchir, mon trésor, remonte ta vitre. Sinon tu auras un mal d'oreille.
Agnès ne peut s'empêcher de repenser à cette lumière dans le ciel. C'était trop brillant pour être le feu de position d'un avion. Cela avait plutôt l'intensité d'un phare d'atterrissage, mais ce ne pouvait en être un : le plus proche aéroport digne de ce nom se trouve à Sherbrooke et la lumière ne descendait pas dans cette direction.
Ce n'était pas non plus une étoile filante ni une météorite : on ne les voit qu'une seconde et elles ne décélèrent pas à l'approche de la Terre, ni ne suivent une diagonale voisine de l'horizontale. Et puis ce n'en avait pas du tout l'apparence.
Alors quoi ?
Selon madame Lester, des lumières nocturnes ont été signalées plusieurs fois, ainsi que des « reflets » durant le jour. Sottises !
Et pourtant Agnès est anxieuse.
Une lueur rose orangé dans le rétroviseur latéral accroche son regard. Une voiture loin derrière ? Elle regarde attentivement, ne voit plus rien. Alors Agnès réalise que le rétroviseur ne se trouve pas dans l'angle normal : elle a dû le heurter pendant qu'elle changeait la roue. Le rétroviseur ne montre plus la route derrière, il montre le ciel derrière.
Quelqu'un du village, selon madame Lester, prétend avoir été suivi durant trois milles, justement sur la route 27. Oh, pourquoi avoir écouté cette vieille pie !
Ses yeux mobiles comme ceux d'une bête traquée, Agnès regarde en l'air, d'abord vers l'avant puis, brièvement pour ne pas quitter la route, de chaque côté, ensuite vers l'arrière.
- Qu'est-ce que tu regardes, maman ?
L'enfant a remarqué les légères déviations de la voiture sur la route.
- Rien !
Mais le ton de sa voix n'a pas échappé à Nicolas. Agnès espère seulement qu'il ne verra pas ce qu'elle vient d'apercevoir entre les arbres : la lueur rose orangé. Une courbe de la route l'a déplacée de l'arrière vers la droite.
- Il y a un pique-pique sur ta chaussette, fait-elle en cherchant une intonation naturelle.
- Où ça ?
- Regarde bien ! réplique-t-elle avec vivacité.
Et, pendant qu'il se penche vers ses pieds presque invisibles dans l'obscurité, Agnès se dépêche d'orienter le rétroviseur du pare-brise, essayant de repérer la lueur.
Elle n'y est plus. Était-ce un mirage ?
Non, elle y est, Agnès peut l'entrevoir en avançant un peu la tête. Une lueur d'un orangé clair, sa forme impossible à préciser à cause des branches feuillues et des cimes de conifères défilant devant : elle suit la voiture.
- Je ne le trouve pas.
- Laisse tomber.
Oui, la lumière suit, derrière ce rideau d'arbres, réglant son allure sur celle de la Mustang !
- Pourquoi tu roules si vite, maman ?
Nicolas perçoit la frayeur de sa mère et cela le rend nerveux. Mais, dans le noir, il ne voit pas les yeux d'Agnès se tourner à tout instant, frénétiquement, vers le rétroviseur.
- Qu'est-ce qu'ils nous veulent ? Qu'est-ce qu'ils nous veulent ? fait Agnès entre ses dents, les mains crispées sur le volant.
Pas d'autre auto sur la route, et le poste-frontière est encore loin.
La lueur suit sans relâche, papillotant derrière les arbres.
Agnès voit soudain le salut : l'amorce d'une route à gauche. Tout en freinant, elle bifurque dans un crissement de pneus. Heureusement l'embranchement n'est pas perpendiculaire mais oblique, et l'angle est ouvert.
Sur ce chemin de terre, Agnès doit ralentir. Le feuillage fait une voûte ajourée au-dessus tant il est étroit.
À la bifurcation, la lumière a disparu du rétroviseur central. D'une main, Agnès modifie l'angle de celui-ci, par petits coups secs. Et soudain, plus claire qu'elle ne l'avait paru jusqu'ici, la lueur bondit dans le miroir à la faveur d'une éclaircie dans le feuillage, au-dessus du chemin qui à cet endroit monte une côte.
Cela ne dure qu'une demi-seconde et, de nouveau, seules des bribes en sont visibles.
- Maman, qu'est-ce qu'il y a ?
Apeuré lui aussi, mais par la seule terreur de sa mère, puisqu'il n'a encore rien vu. À cela elle réagit en se maîtrisant : il ne faut pas affoler Nicolas.
- Nous arriverons plus vite à la maison par ici, je crois.
Où mène ce chemin ? Agnès ne le connaît pas du tout. Et si c'était un cul-de-sac ?
Il faudrait peut-être arrêter, couper le moteur, éteindre les phares et attendre, pour que cela passe et s'éloigne ; le feuillage offrirait un abri. Mais Agnès n'ose pas freiner, de peur de voir la lumière approcher, s'arrêter au-dessus d'eux. À cette seule pensée elle sent les cheveux fins de sa nuque se hérisser ; elle accélère de nouveau.
Le faisceau des phares balaie les troncs de bas en haut et de haut en bas, à chaque cahot. Soudain, une courbe dans le chemin. Agnès vire brusquement à gauche en freinant. Mais aussitôt elle redresse : les phares ont révélé une barrière qui bloque le chemin après la courbe, à l'entrée d'une étroite clairière. Son extrémité repose sur un simple support fourchu, mais près de l'autre bout, du côté du contrepoids, il s'emboîte dans un solide pylône.
Raclement de tôle, jaillissement de verre émietté, le bruit mat d'un crâne fracassé.

***

Dans sa transe, Karilian a un soubresaut. La surprise est telle que son contrôle se rompt et qu'il ouvre les yeux. Des yeux incrédules, égarés, comme s'il ne comprenait pas ce qui vient d'arriver. Il les ferme à nouveau, mais c'est trop tard ; il réprime un mouvement d'humeur.
- Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquiert Ghyota.
- Un remous, fait-il à mi-voix, un grand remous. Injectez-moi une autre dose.
- Une autre ?! On ne p...
- Une demi-dose, alors. Vite ! J'en assume le risque.
Mais à cet instant Karilian porte les mains à ses oreilles en réprimant une grimace. Geste purement instinctif : le hurlement a éclaté dans sa tête.

***

- Mamaaaaan !
Le silence, un silence profond, a succédé à l'impact. Puis ce cri de détresse.
Les phares, intacts, éclairent le solide bouleau qui a arrêté la voiture et l'a fait rebondir un peu vers l'arrière. Son écorce blanche ressort sur l'obscurité de la forêt, impressionnant la rétine de Nicolas.
La lune, lune rousse tout à l'heure, maintenant presque blanche, émerge au-dessus des arbres, glacée, indifférente au drame qu'elle vient de causer.

***

Ghyota observe d'un oeil inquiet les courbes lumineuses qui s'agitent sur les écrans témoins.
- Ce n'est pas moi, souffle Karilian. Ça vient de dehors.
- Qu'est-ce que c'était ? Ça a bouleversé vos tracés.
- Un cri, un grand cri mental.
Souffrance. Détresse. Surtout la détresse : Karilian n'a jamais rien reçu de si intense. Le cri d'un enfant qu'on arrache à sa mère. Et quelque chose d'autre, quelque chose de plus, une énergie brusquement libérée.
- C'est arrivé tout près d'ici.
- Faudrait le dire à Cotnam.
- Oui. Dans un moment. Mais faites-moi d'abord cette injection, vite.
Et pendant qu'elle mesure une demi-dose de propsychine, il parle, à mi-voix, autant pour lui que pour elle :
- Tellement soudain ! Et moi qui ai brisé ma transe...
- Vous avez parlé d'un remous.
- Une perturbation, oui. Considérable. Comme si le cours du temps se réajustait brusquement. Juste avant le hurlement.
La drogue se diffuse dans les carotides de Karilian, gagne certains centres de son cerveau.
- Les remous... Les remous étaient tels que...
Mais ses mots se tarissent, de nouveau il n'est plus tout entier dans le grand salon du chalet.

***

Pour ne pas voir la chevelure ensanglantée de sa mère, Nicolas regarde fixement le tronc lumineux du bouleau. Ce tronc est un peu oblique, vers la gauche, tandis qu'à droite monte un fût secondaire, plus mince, prenant racine derrière l'autre.
D'une coupure faite à son front par un éclat de vitre, le sang coule sur la joue de Nicolas. Mais il ne s'en aperçoit pas, il sent seulement le poids de cette tête qui n'a plus de forme, la tête de sa mère.
Cependant un bruit de moteur approche. Des pneus raclent les cailloux du chemin. Des portières claquent. Des voix... Quelqu'un s'approche, soulève doucement le torse de sa mère. Le bambin continue de fixer le bouleau tandis que le poids de la tête quitte son bras.
Maintenant on ouvre la portière de son côté, des doigts le touchent délicatement, le palpent ; on détache sa ceinture de sécurité. On lui parle gentiment, on lui tient la main. Il cesse de geindre.
Des mains partout : aux aisselles, aux genoux, au derrière. Il ne pèse rien pour quatre bras vigoureux : on le soulève On l'enlève ! Frénétiquement il tente de s'agripper à sa mère, saisit un bras mouillé.
- Mamaaaaan !

***

Encore ce hurlement. Mais moins fort, cette fois. Karilian porte une main à sa tempe.
- C'est encore trop agité ; impossible d'y voir clair. Vous avez appelé Carla Cotnam ?
- Elle est occupée : une alerte mineure dans le périmètre de la base.
- Tout ça doit être lié : le cri mental, la perturbation du flux temporel, cela vient de tout près d'ici. Descendons la rejoindre.
Il se lève et traverse le salon, le pas mesuré. Il voit encore son environnement, une part de son cerveau lui sert à se diriger, mais c'est comme un exercice de funambulisme pendant une discussion mathématique. Il est toujours coiffé de la grille de senseurs, et Ghyota suit avec les mallettes hâtivement refermées.
Au sous-sol ils prennent l'ascenseur camouflé et, dans la cabine, Ghyota ouvre une des mallettes ultra-plates pour vérifier les tracés de l'e.e.g. et le pouls. Ce qu'elle voit ne la rassure pas et, par l'interphone de l'ascenseur, elle appelle un médic au central de la base, juste au cas.
En entrant, ils trouvent Carla et Greg Cotnam à la sécurité du périmètre ­ « Sécurimaître », comme on appelle l'ordinateur qui en assure la coordination. Un damier d'écrans vidéo luit dans la pénombre, baignant les gens présents d'une lueur de jade.
Karilian repère les écrans qu'observent Carla et Greg. Sur l'un, une vaste vue en plongée de la clairière où une barrière coupe en deux le chemin : une décapotable accidentée, avec un corps au volant, une voiture de police d'où un agent, parlant dans un microphone, appelle probablement une ambulance, un tout-terrain d'où deux hommes sont descendus pour converser avec l'autre agent.
- La police est arrivée avant Curtis et Finlay ? demande la coordonnatrice de la base.
- La voiture de patrouille roulait sur la 27. Ils ont aperçu cette décapotable qui faisait du cent trente : ils l'ont suivie.
- Et pourquoi cette femme aurait-elle pris le chemin de la base ?
- Regardez ceci.
Le préposé a commandé le recul d'un enregistrement et le fait repasser sur un grand écran. On voit presque en gros plan, toujours à l'infrarouge, les deux personnes dans la voiture ; la femme, manifestement nerveuse, regarde fréquemment son rétroviseur.
- Poursuivie ?
- Notez l'angle du rétroviseur.
Le préposé fige l'image au moment où la conductrice vient de réorienter le rétroviseur, après son virage sur le chemin de terre.
- Elle voit quelque chose dans le ciel.
- Mais nous n'avions personne en approche ou en décollage ! Zaft s'était posé dix minutes plus tôt.
- Pas d'avion non plus sur le visepteur.
- Alors ?
- La lune, j'en ai bien peur.
Un silence consterné suit ces mots.
On entend en sourdine les voix de Curtis et Finlay qui conversent avec le policier, expliquant qu'ils résident plus haut sur le chemin et qu'ils partaient justement de chez eux, lorsqu'ils ont entendu l'accident.
Un médic arrive, examine avec Ghyota, sur ses tableaux à nouveau déployés, les tracés qui se stabilisent à un niveau anormalement élevé. Néanmoins Karilian lui-même ne s'en soucie guère. Depuis le début il fixe un autre écran, montrant la voiture de police et le bambin assis, rigide, les yeux grands ouverts, sur le siège avant. Le premier policier tamponne doucement sa coupure au front.
- C'est lui, dit Karilian à mi-voix. Lui, le télépathe.
Greg et Carla Cotnam se tournent. Il leur parle du hurlement qui a traversé le continuum psi, du déferlement d'énergie mentale qui l'a précédé, bouleversant en une seconde les courants du temps.
- J'étais en transe. Imaginez un homme dans une barque, ramant sur le fleuve du temps ; il n'y a qu'un sens mais une multitude de courants, les lignes de force du temps, plus ou moins parallèles ou sinueuses, se mêlant, se séparant. Sous ma coque je sentais un de ces courants, fort, régulier. Et soudain une perturbation, un remous, et ma barque est violemment secouée : le courant s'était modifié brusquement, le temps se réalignait.
Son regard est immobile, fixé sur le garçon, comme si, à travers l'écran et la caméra cachée, il se trouvait en contact avec son esprit.
- Il faudrait examiner ce garçon, peut-être l'emmener sur Érymède : il a un potentiel formidable.
- Impossible. Nous identifierons sa mère par le numéro d'immatriculation, j'ai entendu l'un des policiers mentionner qu'ils habitaient à Sherbrooke, au Canada. Nous pourrons peut-être garder la trace de l'enfant, mais c'est le mieux que nous...
- Oui, ne pas le perdre de vue ces prochaines années. Ce garçon a jeté dans l'eau un caillou qui a fait de bien grosses vagues. Mais ce caillou...
- Je crois qu'on peut vous le montrer, intervient Carla Cotnam.
Sur un signe d'elle, le préposé à la sécurité du périmètre fait reculer un autre enregistrement et le passe sur le grand écran.
On voit l'accident en vitesse réelle, les morceaux de la barrière retombant pendant que la Mustang percute le bouleau et rebondit un peu.
- La femme a été tuée sur le coup, dit le préposé. Le gamin ne bougeait plus, j'ai voulu voir s'il avait été touché lui aussi par la barre horizontale. Regardez bien.
Il recule et fait repasser la séquence cadre par cadre. Malgré l'éclairage pauvre, le nombre d'images par seconde est élevé et l'effet de traînée est limité à un léger flou derrière les objets en mouvement.
- Il y a environ quatre-vingts centimètres entre la tête de la femme et celle du gamin.
Des images en vert émeraude et jade, le blanc des phares automatiquement tamisé par l'ordinateur.
La barrière, tronc ébranché d'un jeune arbre bien droit qui va en s'amincissant vers le bout, attend la voiture pour faucher tout ce qui se trouvera à sa hauteur. Inexorablement, par à-coups, elle se rapproche.
Le montant du pare-brise plie sous l'impact, la vitre s'émiette, explosion originelle dont les étoiles sont des éclats de verre.
- Impact au niveau de la mâchoire.
Les poitrines se serrent.
Les cheveux d'Agnès fouettent l'air, image par image, on voit nettement sa mâchoire se décrocher, se rompre sous la peau du menton. Si la barrière avait été taillée en biseau, la femme aurait été décapitée. Telle quelle, elle ne fait que rabattre la tête violemment, brisant les vertèbres du cou.
- Quarante centimètres entre les deux têtes lorsque la barrière dépasse celle de la femme.
Telle une étrave, la poutre fait jaillir devant elle le verre fragmenté du pare-brise.
- Et, regardez, vingt centimètres avant la tête du gamin, la barrière se brise comme sous un double impact. Une des fractures se fait à l'endroit entamé par le montant du pare-brise, mais c'était insuffisant pour justifier à retardement le bris de la barrière.
- Une fraction de seconde, observe Carla Cotnam, et la barrière fracassait la calotte crânienne du gamin.
Au lieu de cela, le gros bout de la barrière lui passe devant le front, le tronçon qui va s'amincissant lui passe derrière l'occiput, et un autre tronçon, la partie qui l'aurait heurté, s'immobilise pratiquement puis passe au-dessus de sa tête comme un ballon de baudruche, très lentement.
- Ramenez en arrière !
Quelques éclats de bois reviennent à la barrière.
- Là ! Agrandissez.
C'est là que ça s'est passé. Quinze centimètres de section, une poutre qui venait de plier un montant d'acier : pourtant rompue comme si elle avait heurté une masse de verre blindé, de diamant plutôt, qui a bloqué le tronçon meurtrier et l'a dévié au-dessus de sa cible.
Tous les visages sont tournés vers cet écran, qui trahit la pâleur de certains. Et, dans leurs yeux, de l'incrédulité.
En sourdine, toujours, les voix de Curtis et Finlay qui, faute d'être arrivés les premiers pour enquêter, s'efforcent de rendre cet accident banal aux yeux des policiers.
- Télékinésie, fait Karilian à mi-voix. Un potentiel latent qui a littéralement explosé au moment critique, par instinct de conservation. Sollicité et déployé en une fraction de seconde !
Une petite tête blonde, les yeux fermés par réflexe, le visage crispé, un enfant sûrement pas conscient de toute la puissance qu'il vient de déployer.
Malgré la dose supplémentaire de propsychine, Karilian n'a pu se remettre en transe profonde, retrouver le site de la perturbation et explorer la nouvelle ligne temporelle créée à cet instant : trop d'événements brisaient sa concentration. Mais il est sûr d'une chose : le remous, c'est ce gamin qui l'a causé. Selon toute logique, l'enfant devait mourir à cet instant, sur ce chemin. Mais il a joué un tour au temps, il s'est défendu.
Et maintenant il va changer le futur...

© 2004 Éditions Alire & Daniel Sernine


Pour connaître la suite...