(Prologue, p. 1-16)
Du revers des doigts, Karilian frôle la vitre, comme
pour s'assurer qu'il y a bien une barrière entre lui et
cette vue immense, crêtes arrondies se succédant,
de plus en plus pâles, jusqu'à un horizon nébuleux.
L'air frais des Appalaches ne lui parvient pas, cela crée
un isolement, du moins partiel.
Derrière lui, Cotnam a remarqué son geste :
- Préférez-vous vous installer sur le balcon ?
Ce sera presque aussi tranquille : vous n'entendrez que
les oiseaux.
- Non, non. Dans le salon, ce sera parfait.
Le salon est un bon refuge contre l'agoraphobie, le panorama
restant inoffensif derrière la grande fenêtre.
Cotnam quitte la pièce.
Karilian ne bouge pas, maîtrisant son malaise, promenant
délibérément son regard sur la forêt
du Maine qui moutonne jusqu'au fond d'un vallon puis remonte
à l'assaut d'une montagne de bien vieilles et bien
modestes montagnes.
Envol.
Tel un faucon rasant la cime des arbres, à une vitesse
surnaturelle, moutonnement vert se déroulant à
toute allure sous lui tandis que le flanc des montagnes se précipite
à sa rencontre, glissade vers le haut, franchissement,
plongée dans une nouvelle vallée qui s'ouvre, vertigineuse.
« Envol », c'est ainsi que Safié a intitulé
une composition récente qu'elle a exposée à
la galerie d'Olympe, un kinéhologramme très efficace
par lequel elle croit représenter la transe psi.
A-t-elle vraiment vécu cela, vécu ce survol d'un
paysage terrien ?
L'envol dont Karilian fait l'expérience, transe après
transe, est un envol intérieur, vers les profondeurs d'un
esprit qui se déploie en lui-même, tel un gant qu'on
retourne, ou plutôt une manche, sans fin. Vers un espace
toujours plus vaste qui défie toute analogie physique.
Cela ne mène nulle part en particulier, la transition
se fait graduellement vers un autre état de conscience,
vers la conscience d'un autre continuum où les dimensions
sont élastiques et réversibles.
Karilian est prêt. Derrière lui il a entendu Ghyota
poser les deux mallettes sur une table à café,
les ouvrir et allumer les appareils. Une partie de son cerveau,
cette partie qui constamment fait des comparaisons, imagine le
contraste entre les tableaux de contrôle et ce salon aux
boiseries chaudes. Il voit les lointains brumeux de cette fin
de jour, sent la chaleur du soleil jaune, perçoit le verre
limpide de la baie traversé de photons, devine l'éclat
mat et froid des appareils, et toutes ces textures visuelles
sont pour sa conscience une ancre dans la réalité.
Ghyota lui pose sur la tête un instrument d'apparence fragile,
comme un casque d'écouteurs ou plutôt un réseau
dont les écouteurs sont multiples, petits, et dont aucun
ne va sur les oreilles : des senseurs, remplaçant
les électrodes d'un encéphalographe.
Il achève de les ajuster aux endroits familiers de son
crâne et sur les côtés de son cou, gestes
automatiques, comme celui de s'asseoir sans quitter des yeux
le panorama si vaste.
L'osmoseringue est prête entre les doigts de Ghyota.
***
Une lueur dans le ciel. Agnès lève les yeux
tout en refermant d'un geste brusque le coffre arrière
de la voiture. Une lueur rosée, floue, qui s'affirme graduellement
en devenant blanche et plus vive.
Agnès ne la voit que trois secondes et la lueur disparaît
derrière la crête d'une montagne basse, vers l'ouest.
Agnès frissonne dans le clair-obscur du crépuscule.
Elle n'a aucune raison de douter de ses sens : la lumière
était nettement visible sur le bleu profond du firmament.
S'essuyant machinalement les mains avec un mouchoir de papier,
elle reste un moment à regarder dans cette direction,
à gauche de la route. Elle décide que c'était
tout simplement un avion ; elle n'aurait pas dû écouter
les racontars de cette madame Lester au sujet des soucoupes volantes
qu'on aperçoit de temps à autre dans la région.
Sans motif précis, elle fait une association entre soucoupes
volantes et rapt, rapt d'enfants en particulier.
Ramenant son regard devant elle, vers les banquettes de la décapotable,
Agnès est saisie par un malaise subit, telle une montée
de chaleur : Nicolas a disparu.
Il ne joue pas à proximité de la voiture. La route,
dans les deux directions, est déserte. L'obscurité
se fait profonde dans le bois ; la lueur des clignotants
d'urgence n'en éclaire que l'orée.
- Nicolas ! crie-t-elle. Nicolas !
- Je suis là.
Le bambin grimpe hors du fossé sur le côté
de la route : il était allé uriner.
Agnès se retient de le gronder : elle ne veut pas lui
laisser deviner sa nervosité.
- Monte vite, c'est réparé.
***
Une vaste salle, dans l'ombre, des écrans.
- Ça va, elle repart.
Les phares se sont allumés, la voiture se remet en marche.
Un doigt sur une touche fait reculer l'image aux teintes dénaturées,
jusqu'à ce que la voiture ne soit plus qu'un double point
lumineux blanc.
- Je crois qu'elle a aperçu Zaft pendant son approche.
- Observation sans importance : encore une. Mais elles s'accumulent,
et le Pentagone va finir par enquêter.
***
Il faudrait relever la capote de la voiture, mais Agnès
est déjà assez en retard à cause de cette
crevaison. Et Jeanne qui n'était pas chez elle !
C'était bien la peine de réclamer si souvent une
visite, pour être absente le jour où Agnès
avait annoncé qu'elle viendrait ! « C'est
facile : la première maison du village, juste après
le poteau indicateur. » Agnès a facilement
repéré la maison, mais elle n'a trouvé qu'une
note épinglée à la moustiquaire de la porte,
la priant d'attendre un peu. Médecin, Jeanne avait été
appelée d'urgence dans un village voisin, mais elle devait
rentrer aussitôt que possible.
Apparemment, elle n'a pu se libérer, car Agnès
et Nicolas l'ont attendue presque trois heures. D'ailleurs elle
n'aurait pas tant patienté si la voisine, cette charmante
mais bavarde madame Lester, ne l'avait invitée à
s'asseoir dans le jardin en attendant sa cousine. Et Nicolas
semblait si bien s'amuser avec la fillette.
Maintenant le soleil est couché et il reste encore la
moitié de la route à faire ; il n'y aura personne
au poste-frontière. Dieu sait à quelle heure elle
pourra mettre Nicolas au lit, dans le chalet du lac Mégantic
où elle et lui passent l'été, tandis que
son mari Charles les rejoint les fins de semaine.
- L'air commence à fraîchir, mon trésor,
remonte ta vitre. Sinon tu auras un mal d'oreille.
Agnès ne peut s'empêcher de repenser à cette
lumière dans le ciel. C'était trop brillant pour
être le feu de position d'un avion. Cela avait plutôt
l'intensité d'un phare d'atterrissage, mais ce ne pouvait
en être un : le plus proche aéroport digne
de ce nom se trouve à Sherbrooke et la lumière
ne descendait pas dans cette direction.
Ce n'était pas non plus une étoile filante ni une
météorite : on ne les voit qu'une seconde et elles
ne décélèrent pas à l'approche de
la Terre, ni ne suivent une diagonale voisine de l'horizontale.
Et puis ce n'en avait pas du tout l'apparence.
Alors quoi ?
Selon madame Lester, des lumières nocturnes ont été
signalées plusieurs fois, ainsi que des « reflets »
durant le jour. Sottises !
Et pourtant Agnès est anxieuse.
Une lueur rose orangé dans le rétroviseur latéral
accroche son regard. Une voiture loin derrière ?
Elle regarde attentivement, ne voit plus rien. Alors Agnès
réalise que le rétroviseur ne se trouve pas dans
l'angle normal : elle a dû le heurter pendant qu'elle
changeait la roue. Le rétroviseur ne montre plus la route
derrière, il montre le ciel derrière.
Quelqu'un du village, selon madame Lester, prétend avoir
été suivi durant trois milles, justement sur la
route 27. Oh, pourquoi avoir écouté cette vieille
pie !
Ses yeux mobiles comme ceux d'une bête traquée,
Agnès regarde en l'air, d'abord vers l'avant puis, brièvement
pour ne pas quitter la route, de chaque côté, ensuite
vers l'arrière.
- Qu'est-ce que tu regardes, maman ?
L'enfant a remarqué les légères déviations
de la voiture sur la route.
- Rien !
Mais le ton de sa voix n'a pas échappé à
Nicolas. Agnès espère seulement qu'il ne verra
pas ce qu'elle vient d'apercevoir entre les arbres : la
lueur rose orangé. Une courbe de la route l'a déplacée
de l'arrière vers la droite.
- Il y a un pique-pique sur ta chaussette, fait-elle en cherchant
une intonation naturelle.
- Où ça ?
- Regarde bien ! réplique-t-elle avec vivacité.
Et, pendant qu'il se penche vers ses pieds presque invisibles
dans l'obscurité, Agnès se dépêche
d'orienter le rétroviseur du pare-brise, essayant de repérer
la lueur.
Elle n'y est plus. Était-ce un mirage ?
Non, elle y est, Agnès peut l'entrevoir en avançant
un peu la tête. Une lueur d'un orangé clair, sa
forme impossible à préciser à cause des
branches feuillues et des cimes de conifères défilant
devant : elle suit la voiture.
- Je ne le trouve pas.
- Laisse tomber.
Oui, la lumière suit, derrière ce rideau d'arbres,
réglant son allure sur celle de la Mustang !
- Pourquoi tu roules si vite, maman ?
Nicolas perçoit la frayeur de sa mère et cela le
rend nerveux. Mais, dans le noir, il ne voit pas les yeux d'Agnès
se tourner à tout instant, frénétiquement,
vers le rétroviseur.
- Qu'est-ce qu'ils nous veulent ? Qu'est-ce qu'ils nous veulent ?
fait Agnès entre ses dents, les mains crispées
sur le volant.
Pas d'autre auto sur la route, et le poste-frontière est
encore loin.
La lueur suit sans relâche, papillotant derrière
les arbres.
Agnès voit soudain le salut : l'amorce d'une route à
gauche. Tout en freinant, elle bifurque dans un crissement de
pneus. Heureusement l'embranchement n'est pas perpendiculaire
mais oblique, et l'angle est ouvert.
Sur ce chemin de terre, Agnès doit ralentir. Le feuillage
fait une voûte ajourée au-dessus tant il est étroit.
À la bifurcation, la lumière a disparu du rétroviseur
central. D'une main, Agnès modifie l'angle de celui-ci,
par petits coups secs. Et soudain, plus claire qu'elle ne l'avait
paru jusqu'ici, la lueur bondit dans le miroir à la faveur
d'une éclaircie dans le feuillage, au-dessus du chemin
qui à cet endroit monte une côte.
Cela ne dure qu'une demi-seconde et, de nouveau, seules des bribes
en sont visibles.
- Maman, qu'est-ce qu'il y a ?
Apeuré lui aussi, mais par la seule terreur de sa mère,
puisqu'il n'a encore rien vu. À cela elle réagit
en se maîtrisant : il ne faut pas affoler Nicolas.
- Nous arriverons plus vite à la maison par ici, je crois.
Où mène ce chemin ? Agnès ne le connaît
pas du tout. Et si c'était un cul-de-sac ?
Il faudrait peut-être arrêter, couper le moteur,
éteindre les phares et attendre, pour que cela passe et
s'éloigne ; le feuillage offrirait un abri. Mais
Agnès n'ose pas freiner, de peur de voir la lumière
approcher, s'arrêter au-dessus d'eux. À cette seule
pensée elle sent les cheveux fins de sa nuque se hérisser ;
elle accélère de nouveau.
Le faisceau des phares balaie les troncs de bas en haut et de
haut en bas, à chaque cahot. Soudain, une courbe dans
le chemin. Agnès vire brusquement à gauche en freinant.
Mais aussitôt elle redresse : les phares ont révélé
une barrière qui bloque le chemin après la courbe,
à l'entrée d'une étroite clairière.
Son extrémité repose sur un simple support fourchu,
mais près de l'autre bout, du côté du contrepoids,
il s'emboîte dans un solide pylône.
Raclement de tôle, jaillissement de verre émietté,
le bruit mat d'un crâne fracassé.
***
Dans sa transe, Karilian a un soubresaut. La surprise est
telle que son contrôle se rompt et qu'il ouvre les yeux.
Des yeux incrédules, égarés, comme s'il
ne comprenait pas ce qui vient d'arriver. Il les ferme à
nouveau, mais c'est trop tard ; il réprime un mouvement
d'humeur.
- Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquiert Ghyota.
- Un remous, fait-il à mi-voix, un grand remous. Injectez-moi
une autre dose.
- Une autre ?! On ne p...
- Une demi-dose, alors. Vite ! J'en assume le risque.
Mais à cet instant Karilian porte les mains à ses
oreilles en réprimant une grimace. Geste purement instinctif :
le hurlement a éclaté dans sa tête.
***
- Mamaaaaan !
Le silence, un silence profond, a succédé à
l'impact. Puis ce cri de détresse.
Les phares, intacts, éclairent le solide bouleau qui a
arrêté la voiture et l'a fait rebondir un peu vers
l'arrière. Son écorce blanche ressort sur l'obscurité
de la forêt, impressionnant la rétine de Nicolas.
La lune, lune rousse tout à l'heure, maintenant presque
blanche, émerge au-dessus des arbres, glacée, indifférente
au drame qu'elle vient de causer.
***
Ghyota observe d'un oeil inquiet les courbes lumineuses qui
s'agitent sur les écrans témoins.
- Ce n'est pas moi, souffle Karilian. Ça vient de dehors.
- Qu'est-ce que c'était ? Ça a bouleversé
vos tracés.
- Un cri, un grand cri mental.
Souffrance. Détresse. Surtout la détresse : Karilian
n'a jamais rien reçu de si intense. Le cri d'un enfant
qu'on arrache à sa mère. Et quelque chose d'autre,
quelque chose de plus, une énergie brusquement libérée.
- C'est arrivé tout près d'ici.
- Faudrait le dire à Cotnam.
- Oui. Dans un moment. Mais faites-moi d'abord cette injection,
vite.
Et pendant qu'elle mesure une demi-dose de propsychine, il parle,
à mi-voix, autant pour lui que pour elle :
- Tellement soudain ! Et moi qui ai brisé ma transe...
- Vous avez parlé d'un remous.
- Une perturbation, oui. Considérable. Comme si le cours
du temps se réajustait brusquement. Juste avant le hurlement.
La drogue se diffuse dans les carotides de Karilian, gagne certains
centres de son cerveau.
- Les remous... Les remous étaient tels que...
Mais ses mots se tarissent, de nouveau il n'est plus tout entier
dans le grand salon du chalet.
***
Pour ne pas voir la chevelure ensanglantée de sa mère,
Nicolas regarde fixement le tronc lumineux du bouleau. Ce tronc
est un peu oblique, vers la gauche, tandis qu'à droite
monte un fût secondaire, plus mince, prenant racine derrière
l'autre.
D'une coupure faite à son front par un éclat de
vitre, le sang coule sur la joue de Nicolas. Mais il ne s'en
aperçoit pas, il sent seulement le poids de cette tête
qui n'a plus de forme, la tête de sa mère.
Cependant un bruit de moteur approche. Des pneus raclent les
cailloux du chemin. Des portières claquent. Des voix...
Quelqu'un s'approche, soulève doucement le torse de sa
mère. Le bambin continue de fixer le bouleau tandis que
le poids de la tête quitte son bras.
Maintenant on ouvre la portière de son côté,
des doigts le touchent délicatement, le palpent ;
on détache sa ceinture de sécurité. On lui
parle gentiment, on lui tient la main. Il cesse de geindre.
Des mains partout : aux aisselles, aux genoux, au derrière.
Il ne pèse rien pour quatre bras vigoureux : on le
soulève On l'enlève ! Frénétiquement
il tente de s'agripper à sa mère, saisit un bras
mouillé.
- Mamaaaaan !
***
Encore ce hurlement. Mais moins fort, cette fois. Karilian
porte une main à sa tempe.
- C'est encore trop agité ; impossible d'y voir clair.
Vous avez appelé Carla Cotnam ?
- Elle est occupée : une alerte mineure dans le périmètre
de la base.
- Tout ça doit être lié : le cri mental,
la perturbation du flux temporel, cela vient de tout près
d'ici. Descendons la rejoindre.
Il se lève et traverse le salon, le pas mesuré.
Il voit encore son environnement, une part de son cerveau lui
sert à se diriger, mais c'est comme un exercice de funambulisme
pendant une discussion mathématique. Il est toujours coiffé
de la grille de senseurs, et Ghyota suit avec les mallettes hâtivement
refermées.
Au sous-sol ils prennent l'ascenseur camouflé et, dans
la cabine, Ghyota ouvre une des mallettes ultra-plates pour vérifier
les tracés de l'e.e.g. et le pouls. Ce qu'elle voit ne
la rassure pas et, par l'interphone de l'ascenseur, elle appelle
un médic au central de la base, juste au cas.
En entrant, ils trouvent Carla et Greg Cotnam à la sécurité
du périmètre « Sécurimaître »,
comme on appelle l'ordinateur qui en assure la coordination.
Un damier d'écrans vidéo luit dans la pénombre,
baignant les gens présents d'une lueur de jade.
Karilian repère les écrans qu'observent Carla et
Greg. Sur l'un, une vaste vue en plongée de la clairière
où une barrière coupe en deux le chemin :
une décapotable accidentée, avec un corps au volant,
une voiture de police d'où un agent, parlant dans un microphone,
appelle probablement une ambulance, un tout-terrain d'où
deux hommes sont descendus pour converser avec l'autre agent.
- La police est arrivée avant Curtis et Finlay ? demande
la coordonnatrice de la base.
- La voiture de patrouille roulait sur la 27. Ils ont aperçu
cette décapotable qui faisait du cent trente : ils
l'ont suivie.
- Et pourquoi cette femme aurait-elle pris le chemin de la base
?
- Regardez ceci.
Le préposé a commandé le recul d'un enregistrement
et le fait repasser sur un grand écran. On voit presque
en gros plan, toujours à l'infrarouge, les deux personnes
dans la voiture ; la femme, manifestement nerveuse, regarde
fréquemment son rétroviseur.
- Poursuivie ?
- Notez l'angle du rétroviseur.
Le préposé fige l'image au moment où la
conductrice vient de réorienter le rétroviseur,
après son virage sur le chemin de terre.
- Elle voit quelque chose dans le ciel.
- Mais nous n'avions personne en approche ou en décollage
! Zaft s'était posé dix minutes plus tôt.
- Pas d'avion non plus sur le visepteur.
- Alors ?
- La lune, j'en ai bien peur.
Un silence consterné suit ces mots.
On entend en sourdine les voix de Curtis et Finlay qui conversent
avec le policier, expliquant qu'ils résident plus haut
sur le chemin et qu'ils partaient justement de chez eux, lorsqu'ils
ont entendu l'accident.
Un médic arrive, examine avec Ghyota, sur ses tableaux
à nouveau déployés, les tracés qui
se stabilisent à un niveau anormalement élevé.
Néanmoins Karilian lui-même ne s'en soucie guère.
Depuis le début il fixe un autre écran, montrant
la voiture de police et le bambin assis, rigide, les yeux grands
ouverts, sur le siège avant. Le premier policier tamponne
doucement sa coupure au front.
- C'est lui, dit Karilian à mi-voix. Lui, le télépathe.
Greg et Carla Cotnam se tournent. Il leur parle du hurlement
qui a traversé le continuum psi, du déferlement
d'énergie mentale qui l'a précédé,
bouleversant en une seconde les courants du temps.
- J'étais en transe. Imaginez un homme dans une barque,
ramant sur le fleuve du temps ; il n'y a qu'un sens mais
une multitude de courants, les lignes de force du temps, plus
ou moins parallèles ou sinueuses, se mêlant, se
séparant. Sous ma coque je sentais un de ces courants,
fort, régulier. Et soudain une perturbation, un remous,
et ma barque est violemment secouée : le courant
s'était modifié brusquement, le temps se réalignait.
Son regard est immobile, fixé sur le garçon, comme
si, à travers l'écran et la caméra cachée,
il se trouvait en contact avec son esprit.
- Il faudrait examiner ce garçon, peut-être l'emmener
sur Érymède : il a un potentiel formidable.
- Impossible. Nous identifierons sa mère par le numéro
d'immatriculation, j'ai entendu l'un des policiers mentionner
qu'ils habitaient à Sherbrooke, au Canada. Nous pourrons
peut-être garder la trace de l'enfant, mais c'est le mieux
que nous...
- Oui, ne pas le perdre de vue ces prochaines années.
Ce garçon a jeté dans l'eau un caillou qui a fait
de bien grosses vagues. Mais ce caillou...
- Je crois qu'on peut vous le montrer, intervient Carla Cotnam.
Sur un signe d'elle, le préposé à la sécurité
du périmètre fait reculer un autre enregistrement
et le passe sur le grand écran.
On voit l'accident en vitesse réelle, les morceaux de
la barrière retombant pendant que la Mustang percute le
bouleau et rebondit un peu.
- La femme a été tuée sur le coup, dit le
préposé. Le gamin ne bougeait plus, j'ai voulu
voir s'il avait été touché lui aussi par
la barre horizontale. Regardez bien.
Il recule et fait repasser la séquence cadre par cadre.
Malgré l'éclairage pauvre, le nombre d'images par
seconde est élevé et l'effet de traînée
est limité à un léger flou derrière
les objets en mouvement.
- Il y a environ quatre-vingts centimètres entre la tête
de la femme et celle du gamin.
Des images en vert émeraude et jade, le blanc des phares
automatiquement tamisé par l'ordinateur.
La barrière, tronc ébranché d'un jeune arbre
bien droit qui va en s'amincissant vers le bout, attend la voiture
pour faucher tout ce qui se trouvera à sa hauteur. Inexorablement,
par à-coups, elle se rapproche.
Le montant du pare-brise plie sous l'impact, la vitre s'émiette,
explosion originelle dont les étoiles sont des éclats
de verre.
- Impact au niveau de la mâchoire.
Les poitrines se serrent.
Les cheveux d'Agnès fouettent l'air, image par image,
on voit nettement sa mâchoire se décrocher, se rompre
sous la peau du menton. Si la barrière avait été
taillée en biseau, la femme aurait été décapitée.
Telle quelle, elle ne fait que rabattre la tête violemment,
brisant les vertèbres du cou.
- Quarante centimètres entre les deux têtes lorsque
la barrière dépasse celle de la femme.
Telle une étrave, la poutre fait jaillir devant elle le
verre fragmenté du pare-brise.
- Et, regardez, vingt centimètres avant la tête
du gamin, la barrière se brise comme sous un double impact.
Une des fractures se fait à l'endroit entamé par
le montant du pare-brise, mais c'était insuffisant pour
justifier à retardement le bris de la barrière.
- Une fraction de seconde, observe Carla Cotnam, et la barrière
fracassait la calotte crânienne du gamin.
Au lieu de cela, le gros bout de la barrière lui passe
devant le front, le tronçon qui va s'amincissant lui passe
derrière l'occiput, et un autre tronçon, la partie
qui l'aurait heurté, s'immobilise pratiquement puis passe
au-dessus de sa tête comme un ballon de baudruche, très
lentement.
- Ramenez en arrière !
Quelques éclats de bois reviennent à la barrière.
- Là ! Agrandissez.
C'est là que ça s'est passé. Quinze centimètres
de section, une poutre qui venait de plier un montant d'acier :
pourtant rompue comme si elle avait heurté une masse de
verre blindé, de diamant plutôt, qui a bloqué
le tronçon meurtrier et l'a dévié au-dessus
de sa cible.
Tous les visages sont tournés vers cet écran, qui
trahit la pâleur de certains. Et, dans leurs yeux, de l'incrédulité.
En sourdine, toujours, les voix de Curtis et Finlay qui, faute
d'être arrivés les premiers pour enquêter,
s'efforcent de rendre cet accident banal aux yeux des policiers.
- Télékinésie, fait Karilian à mi-voix.
Un potentiel latent qui a littéralement explosé
au moment critique, par instinct de conservation. Sollicité
et déployé en une fraction de seconde !
Une petite tête blonde, les yeux fermés par réflexe,
le visage crispé, un enfant sûrement pas conscient
de toute la puissance qu'il vient de déployer.
Malgré la dose supplémentaire de propsychine, Karilian
n'a pu se remettre en transe profonde, retrouver le site de la
perturbation et explorer la nouvelle ligne temporelle créée
à cet instant : trop d'événements brisaient
sa concentration. Mais il est sûr d'une chose : le
remous, c'est ce gamin qui l'a causé. Selon toute logique,
l'enfant devait mourir à cet instant, sur ce chemin. Mais
il a joué un tour au temps, il s'est défendu.
Et maintenant il va changer le futur...
© 2004 Éditions
Alire & Daniel Sernine
Pour
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