(Chapitre 1, Marwène, p. 3-7)
C'était une nuit de pleine lune et de loups. Ils arrivèrent
des hauteurs des Dohanns où, malgré l'été,
la pluie de la journée avait été mêlée
de neige. Ils s'en vinrent, noir et argent dans la lumière
froide, pour rôder dans les vallées où les
solides paysans dormaient d'un sommeil agité et où
les petits animaux ne dormaient point du tout. De pic en sommet,
ils signalèrent la présence de leur meute, et leurs
hurlements se rendirent jusqu'au coeur d'Aralève, un cri
farouche et mélancolique qui montait et s'effaçait
avec le vent.
Mais dans la vaste demeure royale, bien protégé
par les solides murailles de sa cité, le prince de Dravie
dormait d'un profond sommeil. Il était étendu,
nu, sur son lit, ayant peu à peu repoussé sa mince
couverture jusqu'à ce qu'elle ne fût plus qu'un
amas enroulé autour de ses pieds. Il dormait comme à
son habitude, avec la grâce d'un adolescent et la confiance
absolue d'un homme qui un jour serait roi.
La femme qu'il appelait son épouse ne dormait point. Elle
attendait. Cela s'en viendrait, comme la première fois.
La douleur, puis le soudain épanchement de sang. Une vie
effacée comme elle avait été créée
- sans un mot, dans les ténèbres et la violence.
Elle était assise par terre non loin de la fenêtre.
Elle avait peur, mais sans en avoir bien conscience. Cette peur
était trop ancienne, émoussée par trop d'usage.
Le hurlement des loups était si proche que les bêtes
auraient pu se trouver juste à l'extérieur, dans
la large place où se rassemblaient les marchands, là
où la semaine suivante camperait la grande caravane venue
de Sardas. "Vous pouvez choisir un présent",
lui avait promis le prince, "un seul, celui que vous voulez,
peu en importe le prix. Je vous l'achèterai." Il
était désormais troublé par ses yeux cernés,
la maigreur de son corps qui ne se revêtait point de chair
et n'était point accueillant à sa semence.
Donne-moi un cheval rapide, Prince Held, et un chemin sans
portes jusqu'à ce que j'arrive à Bélengar.
Donne-le-moi, ou ne parle plus de présents.
Une crampe aiguë la convulsa, mais elle n'émit aucun
son. De la sueur coulait de ses aisselles, et sur son visage.
Une grosse goutte tomba soudain sur ses lèvres crevassées
et elle en lécha le goût salé. Elle jeta
un regard de désir à la couverture que le prince
avait rejetée, mais ne fit pas un geste pour la prendre.
Elle observa l'homme pendant un moment, rassurée par la
régularité de son souffle. Il était très
beau, sans doute. D'autres femmes le pensaient assurément.
C'était un superbe homme-ours, avec une masse de cheveux
roux, une voix puissante remarquablement douée pour le
chant et, oui, cette extraordinaire confiance, cette idée
qu'il avait de lui, le sentiment d'être un roi parmi les
hommes, sa façon de fouler le monde comme s'il en était
le propriétaire. Ses armes étaient bien alignées
sur la table de bois auprès de son lit, épée,
bouclier, arc - à portée de main, parce qu'il ne
pouvait imaginer se trouver où que ce fût sans elles.
Et il dormait paisiblement, comme s'il ignorait que ces mêmes
armes étaient aussi à portée de la main
de la femme qui partageait sa chambre et qui avait plus de raisons
de les utiliser qu'aucun homme n'en aurait jamais.
Comment se sentait-on, se demanda-t-elle, lorsqu'on était
aussi certain, non seulement de son propre rang et de sa puissance,
mais aussi de leur totale inviolabilité ? lorsqu'on
possédait de naissance cette certitude ? Elle ne
pouvait l'imaginer.
Que penses-tu donc de moi, Held de Dravie ? Me crois-tu
trop faible pour soulever une épée ? Ou trop
faible pour l'abattre ? J'ai déjà tué
deux de tes enfants, et tu dors ici comme un adolescent...
Elle se plia en deux sur la douleur qui lui traversait le ventre,
en agrippant ses genoux. Elle ne vit pas le loup arriver. Elle
leva les yeux et il était simplement là, se mouvant
avec lenteur à travers la pièce dans un rayon de
lune aussi étincelant que le jour, avec l'ondulation puissante
de tous ses muscles, sa gueule et ses pattes couvertes de sang.
Elle se pétrifia de terreur. Seule la présence
de Held la retint de hurler - sa présence, et le silence
qu'elle s'était appris à observer en face de presque
n'importe quel péril. Puis, d'un geste absolument délibéré,
elle ferma les yeux. C'était la potion qu'elle avait ingérée ;
ce devait l'être. La cité était entourée
de murs, le palais solide et bien gardé, la fenêtre
bien close contre le vent de la montagne. Aucun loup ne pouvait
sans être remarqué traverser le coeur d'Aralève
jusqu'à la chambre même du prince. C'était
seulement la potion, douce Déesse, et elle avait failli
crier, elle avait failli l'éveiller !
Elle entendit un son léger, celui des chiens de Held lorsqu'ils
se laissaient tomber sur les dalles de la grande salle. Elle
leva les yeux. Le loup se trouvait toujours là. Il s'était
arrêté au centre de la pièce et léchait
le sang sur ses pattes. Sa fourrure d'un gris de fumée
était tiquetée de noir, son corps mince et splendide.
Était-il donc réel ? Elle n'aurait su le dire,
et cela semblait désormais dépourvu d'importance.
L'animal ne lui voulait de toute évidence aucun mal. Il
désirait simplement se reposer et se débarrasser
de ces taches éclatantes qui ne s'effaçaient pas,
malgré le soin méthodique qu'il apportait à
les lécher encore et encore. Il la regarda une fois bien
en face, comme une question, peut-être pour lui demander
ce que cela signifiait, pourquoi il n'y avait pas de terme à
tout ce sang.
Elle en était marrie pour lui. Eût-elle été
moins lasse, elle se fût approchée de lui et agenouillée
pour caresser son dos lisse. Sûrement un loup du Kamilan,
de ses montagnes à elle. Assurément, c'était
la raison de sa visite ?
Une vaste lassitude se refermait sur elle, annihilant les limites
du temps et de l'identité, et, depuis ses profondeurs,
il lui sembla partager les pensées de la créature.
Es-tu un messager de Jana, Loup ? Est-ce la raison de ta présence
ici ?
Je viens de Jana, comme toutes choses. Ni plus ni moins.
Elle ne t'a pas envoyé ?
C'est ma propre quête qui m'envoie ici. Si c'est aussi
la tienne, tu en jugeras. Quand il en sera temps. Quand tu seras
de nouveau reine.
Tu es venu me chercher ? Tu me ramèneras chez moi ?
Non. Tu dois trouver ton propre chemin.
Je suis environnée d'ennemis.
Beaucoup t'aideront. Tu n'as qu'à les chercher.
Même en Dravie, Loup ?
Même en Dravie. Ne juge pas ce pays par ses maîtres.
Qui es-tu ?
Il n'y eut pas de réponse et, après un moment,
la femme demanda encore : Qu'es-tu donc ?
Le loup se dressa, tout aussi sanglant qu'auparavant. J'ai
longtemps cherché une créature telle que toi, Marwène
de Kamilan. Nous nous rencontrerons encore.
Il se dirigea vers la fenêtre, sans un bruit, et bondit
dans la nuit.
Un peu plus tard, la femme se leva, emportant de la chambre l'amas
de chiffons tachés de sang noirci pour l'abandonner aux
mains d'une esclave noueuse, avec trois pièces brillantes.
La lune était presque couchée...
© 2006 Éditions
Alire & Marie Jakober
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