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Même les pierres...

de

Marie Jakober

 

Traduit de l'anglais par
Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 1, Marwène, p. 3-7)


C'était une nuit de pleine lune et de loups. Ils arrivèrent des hauteurs des Dohanns où, malgré l'été, la pluie de la journée avait été mêlée de neige. Ils s'en vinrent, noir et argent dans la lumière froide, pour rôder dans les vallées où les solides paysans dormaient d'un sommeil agité et où les petits animaux ne dormaient point du tout. De pic en sommet, ils signalèrent la présence de leur meute, et leurs hurlements se rendirent jusqu'au coeur d'Aralève, un cri farouche et mélancolique qui montait et s'effaçait avec le vent.
Mais dans la vaste demeure royale, bien protégé par les solides murailles de sa cité, le prince de Dravie dormait d'un profond sommeil. Il était étendu, nu, sur son lit, ayant peu à peu repoussé sa mince couverture jusqu'à ce qu'elle ne fût plus qu'un amas enroulé autour de ses pieds. Il dormait comme à son habitude, avec la grâce d'un adolescent et la confiance absolue d'un homme qui un jour serait roi.
La femme qu'il appelait son épouse ne dormait point. Elle attendait. Cela s'en viendrait, comme la première fois. La douleur, puis le soudain épanchement de sang. Une vie effacée comme elle avait été créée - sans un mot, dans les ténèbres et la violence.
Elle était assise par terre non loin de la fenêtre. Elle avait peur, mais sans en avoir bien conscience. Cette peur était trop ancienne, émoussée par trop d'usage. Le hurlement des loups était si proche que les bêtes auraient pu se trouver juste à l'extérieur, dans la large place où se rassemblaient les marchands, là où la semaine suivante camperait la grande caravane venue de Sardas. "Vous pouvez choisir un présent", lui avait promis le prince, "un seul, celui que vous voulez, peu en importe le prix. Je vous l'achèterai." Il était désormais troublé par ses yeux cernés, la maigreur de son corps qui ne se revêtait point de chair et n'était point accueillant à sa semence.
Donne-moi un cheval rapide, Prince Held, et un chemin sans portes jusqu'à ce que j'arrive à Bélengar. Donne-le-moi, ou ne parle plus de présents.
Une crampe aiguë la convulsa, mais elle n'émit aucun son. De la sueur coulait de ses aisselles, et sur son visage. Une grosse goutte tomba soudain sur ses lèvres crevassées et elle en lécha le goût salé. Elle jeta un regard de désir à la couverture que le prince avait rejetée, mais ne fit pas un geste pour la prendre.
Elle observa l'homme pendant un moment, rassurée par la régularité de son souffle. Il était très beau, sans doute. D'autres femmes le pensaient assurément. C'était un superbe homme-ours, avec une masse de cheveux roux, une voix puissante remarquablement douée pour le chant et, oui, cette extraordinaire confiance, cette idée qu'il avait de lui, le sentiment d'être un roi parmi les hommes, sa façon de fouler le monde comme s'il en était le propriétaire. Ses armes étaient bien alignées sur la table de bois auprès de son lit, épée, bouclier, arc - à portée de main, parce qu'il ne pouvait imaginer se trouver où que ce fût sans elles.
Et il dormait paisiblement, comme s'il ignorait que ces mêmes armes étaient aussi à portée de la main de la femme qui partageait sa chambre et qui avait plus de raisons de les utiliser qu'aucun homme n'en aurait jamais.
Comment se sentait-on, se demanda-t-elle, lorsqu'on était aussi certain, non seulement de son propre rang et de sa puissance, mais aussi de leur totale inviolabilité ? lorsqu'on possédait de naissance cette certitude ? Elle ne pouvait l'imaginer.
Que penses-tu donc de moi, Held de Dravie ? Me crois-tu trop faible pour soulever une épée ? Ou trop faible pour l'abattre ? J'ai déjà tué deux de tes enfants, et tu dors ici comme un adolescent...
Elle se plia en deux sur la douleur qui lui traversait le ventre, en agrippant ses genoux. Elle ne vit pas le loup arriver. Elle leva les yeux et il était simplement là, se mouvant avec lenteur à travers la pièce dans un rayon de lune aussi étincelant que le jour, avec l'ondulation puissante de tous ses muscles, sa gueule et ses pattes couvertes de sang.
Elle se pétrifia de terreur. Seule la présence de Held la retint de hurler - sa présence, et le silence qu'elle s'était appris à observer en face de presque n'importe quel péril. Puis, d'un geste absolument délibéré, elle ferma les yeux. C'était la potion qu'elle avait ingérée ; ce devait l'être. La cité était entourée de murs, le palais solide et bien gardé, la fenêtre bien close contre le vent de la montagne. Aucun loup ne pouvait sans être remarqué traverser le coeur d'Aralève jusqu'à la chambre même du prince. C'était seulement la potion, douce Déesse, et elle avait failli crier, elle avait failli l'éveiller !
Elle entendit un son léger, celui des chiens de Held lorsqu'ils se laissaient tomber sur les dalles de la grande salle. Elle leva les yeux. Le loup se trouvait toujours là. Il s'était arrêté au centre de la pièce et léchait le sang sur ses pattes. Sa fourrure d'un gris de fumée était tiquetée de noir, son corps mince et splendide. Était-il donc réel ? Elle n'aurait su le dire, et cela semblait désormais dépourvu d'importance. L'animal ne lui voulait de toute évidence aucun mal. Il désirait simplement se reposer et se débarrasser de ces taches éclatantes qui ne s'effaçaient pas, malgré le soin méthodique qu'il apportait à les lécher encore et encore. Il la regarda une fois bien en face, comme une question, peut-être pour lui demander ce que cela signifiait, pourquoi il n'y avait pas de terme à tout ce sang.
Elle en était marrie pour lui. Eût-elle été moins lasse, elle se fût approchée de lui et agenouillée pour caresser son dos lisse. Sûrement un loup du Kamilan, de ses montagnes à elle. Assurément, c'était la raison de sa visite ?
Une vaste lassitude se refermait sur elle, annihilant les limites du temps et de l'identité, et, depuis ses profondeurs, il lui sembla partager les pensées de la créature.
Es-tu un messager de Jana, Loup ? Est-ce la raison de ta présence ici ?
Je viens de Jana, comme toutes choses. Ni plus ni moins.
Elle ne t'a pas envoyé ?
C'est ma propre quête qui m'envoie ici. Si c'est aussi la tienne, tu en jugeras. Quand il en sera temps. Quand tu seras de nouveau reine.
Tu es venu me chercher ? Tu me ramèneras chez moi ?
Non. Tu dois trouver ton propre chemin.
Je suis environnée d'ennemis.
Beaucoup t'aideront. Tu n'as qu'à les chercher.
Même en Dravie, Loup ?
Même en Dravie. Ne juge pas ce pays par ses maîtres.
Qui es-tu ?

Il n'y eut pas de réponse et, après un moment, la femme demanda encore : Qu'es-tu donc ?
Le loup se dressa, tout aussi sanglant qu'auparavant. J'ai longtemps cherché une créature telle que toi, Marwène de Kamilan. Nous nous rencontrerons encore.
Il se dirigea vers la fenêtre, sans un bruit, et bondit dans la nuit.
Un peu plus tard, la femme se leva, emportant de la chambre l'amas de chiffons tachés de sang noirci pour l'abandonner aux mains d'une esclave noueuse, avec trois pièces brillantes. La lune était presque couchée...

© 2006 Éditions Alire & Marie Jakober


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