(Chapitre 10, p. 124-133)
Nous avions eu de la difficulté à nous endormir.
Malgré une douche juste avant de nous mettre au lit, nous
avions chaud. Le mince drap était encore de trop, mais
si je l'enlevais je me sentais mal à l'aise, vulnérable.
Josée aussi s'était couchée nue, ce qu'elle
ne faisait presque jamais. J'effleurais ses cuisses et ses hanches,
c'était à la fois très agaçant et
excitant, et je n'ai pas tardé à être en
érection. Je me suis approché et me suis mis à
la caresser. Elle s'est écartée, impatiente.
- J'essaie de dormir.
Je me suis recroquevillé dans mon coin, furieux contre
la chaleur, contre le sommeil qui ne venait pas, contre les humeurs
des femmes. Au bout d'un long silence, elle s'est tournée
vers moi.
- Tu as vraiment envie?
- Je ne sais pas ce que je veux. J'ai chaud, je suis tanné.
Elle s'est approchée.
- Aussi bien avoir chaud pour quelque chose.
Dans le noir nous avons fait l'amour, presque avec brutalité.
Nous avons repris une douche et changé les draps moites.
Il faisait encore trop chaud pour s'endormir, nous avons écouté
le film de fin de soirée, à poil devant la télévision,
en espérant quand même que le vieil Adéodat
était couché. Vers une heure du matin, l'orage
s'est enfin décidé à éclater. La
pluie tombait dru, des éclairs éblouissants lacéraient
le ciel, la maison vibrait sous les coups de tonnerre. Ça
en était un peu effrayant.
L'orage a glissé vers l'intérieur des terres, abandonnant
sur place une pluie légère et un air moins lourd.
Bercé par le chuchotis de l'eau dans les gouttières,
j'ai fini par m'endormir. Dans le rêve, j'étais
de retour au cabinet de Mylène Denoncourt. Elle était
nue, ce que je n'avais pas remarqué en entrant dans le
bureau. À la fois excité et mal à l'aise,
je me demandais « A-t-elle le droit de faire ça? »
en songeant vaguement à toute la polémique sur
les abus sexuels de certains thérapeutes. Mais elle souriait
de son petit sourire, elle me disait d'approcher, que je n'aurais
rien à me reprocher, qu'elle était consentante,
que ce ne serait pas un viol. Je me retrouvais à l'école
primaire de Cochrane, assis face à l'énorme bureau
sombre de la soeur supérieure. J'attendais, misérable:
je devais avoir fait encore un mauvais coup. Près du bureau
se trouvait la chaise au siège hérissé de
longs clous de quatre pouces où on assoyait les élèves
les plus récalcitrants. J'avais toujours évité
la chaise à clous, je n'avais jamais reçu que de
simples coups de règle ou de martinet. Mais cette fois-ci
une terreur désespérée me figeait sur ma
chaise: ce que j'avais fait avait été vilain, très
vilain. Cette fois-ci, la soeur supérieure me ferait asseoir
sur les clous, c'était sûr. Des cris horribles,
comme des cris de corneilles, parvenaient de l'autre côté
d'une petite porte, presque invisible au fond de la pièce.
J'allais ouvrir. Au centre de la cour de l'école, une
demi-douzaine de soeurs s'acharnaient sur Éric Massicotte.
Elles se précipitaient tour à tour sur lui, le
mordant, le griffant, le frappant avec une règle de bois
ou un martinet, pendant que les autres empêchaient Éric
Massicotte de s'enfuir en sautillant en tous sens et en poussant
des cris rauques, pendant que leurs voiles noirs battaient comme
des ailes et soulevaient la poussière de la cour. La cloche
de la fin de la récréation s'est mise à
sonner.
C'était la sonnerie du téléavertisseur.
Josée m'a secoué.
- Daniel, t'as un appel!
J'étais déjà debout dans la chambre, trébuchant
dans les draps pour aller éteindre le téléavertisseur.
Pendant que je m'habillais, le coeur battant, j'ai jeté
un coup d'oeil au réveil: six heures et demie.
Sans un mot, Josée m'a tendu une de mes chemises. J'ai
fini de me boutonner en vitesse et j'ai décollé,
juste le temps d'embrasser Josée. Inquiète, mais
sans trop le montrer, elle m'a simplement recommandé d'être
prudent. Je lui ai dit de ne pas s'en faire: ça devait
être une niaiserie, comme d'habitude.
La vieille Colt de Josée a eu de la difficulté
à démarrer - à cause de l'air humide du
matin - si bien que j'ai été un des derniers à
arriver au poste. Le 250 gallons partait déjà.
Je me suis entassé avec les autres volontaires dans le
333, puis nous nous sommes habillés en route, du mieux
que nous pouvions, les yeux dans la graisse de bine, les cheveux
de travers.
- On a reçu un appel de la police de l'Ontario, a expliqué
Léo Desormeaux. La patrouille sur le lac a vu de la fumée
autour du manoir Bowman.
Le camion avait traversé Ville-Marie et s'était
lancé sur le chemin de terre qui serpente au flanc de
la pointe au Vin. Personne ne parlait, le grondement sourd des
pneus sur le gravier n'était interrompu que par les messages
radio que le chef Bérubé nous transmettait.
La fraîcheur laissée par l'orage n'était
plus qu'un souvenir; la journée s'annonçait chaude
et lourde. Sous un ciel bas, les fermes de la pointe au Vin déroulaient
des champs gorgés de pluie. Des bancs de brume s'accrochaient
encore dans quelques replis de terrain. Un soleil diffus est
apparu timidement entre deux nuages en forme de croissant.
Le chemin de la pointe était un cul-de-sac qui se terminait
à la barrière interdisant l'accès au manoir.
Passé la barrière, le chemin devenait encore plus
étroit et pierreux, et les branches basses des arbres
fouettaient le pare-brise du camion. C'était à
peine une piste, qui suivait sans doute l'ancien tracé
déboisé en 1930 par l'équipe de l'entrepreneur
chargé de construire le manoir. Bowman lui-même
n'avait sans doute jamais emprunté ce chemin raboteux.
Pendant quelques centaines de mètres, le camion a quitté
le chemin graveleux pour rouler directement sur le granit. C'était
un vaste affleurement rocheux très plat; le granit, rendu
rouge vif par la pluie, était sillonné par les
traces boueuses des camions qui nous avaient précédés.
On ne voyait toujours pas le manoir, mais déjà
une odeur nouvelle se superposait au riche parfum de la forêt:
l'odeur grasse et âcre d'un incendie.
La piste pénétrait de nouveau dans la forêt,
une forêt plus clairsemée, domestiquée. À
travers les pins, j'ai aperçu un clignotement rouge vif.
Notre camion a débouché dans le domaine proprement
dit. Je ne distinguais pas très bien de l'intérieur
du véhicule, mais on avait l'impression que c'était
la forêt qui brûlait, pas le bâtiment. Encadré
par les deux dépendances, chacune aussi grande qu'une
bonne maison de campagne, le manoir semblait à peu près
intact. Mais à l'arrière, quelque chose
brûlait en dégageant une épaisse fumée
rousse et grise qui nous pesait dessus comme un plafond plombé.
Pendant que nous sortions du 333, un des gars est venu nous expliquer
que le mur arrière du manoir était en feu. Le chef
Bérubé était déjà sur place,
debout à côté de sa camionnette. Il a donné
ses ordres. En compagnie d'une autre recrue - Gillain Bourque,
un de mes anciens étudiants - j'ai vissé bout à
bout le tuyau destiné à transporter l'eau du lac
jusqu'au camion de 500 gallons qui venait juste d'arriver. D'avoir
le lac à proximité nous aidait énormément:
aucun risque de manquer d'eau. Aussitôt le 500 gallons
raccordé, j'ai couru, toujours suivi du jeune Bourque,
mettre en route une pompe indépendante à laquelle
nous avons relié un petit tuyau d'un pouce, juste à
temps pour le donner à l'équipe munie de bonbonnes
qui entrait dans le manoir.
Flanqué de Bourque, je suis revenu près de Bérubé
pour ma prochaine tâche. Il nous a fait signe de « prendre
ça relax ». Le manoir était inhabité,
il n'y avait pas de curieux: la situation était maîtrisée.
Nous avions été chanceux que la police ontarienne
qui patrouillait sur le lac passe juste au bon moment, surtout
pour un immeuble en bois. Pendant quelques minutes, nous avons
contemplé en simples spectateurs le travail de nos camarades,
puis les deux pompiers avec bonbonnes sont sortis du manoir et
se sont approchés de Bérubé.
- Le plus gros est éteint. C'est juste le mur arrière
qui brûlait, comme si le feu avait pris dans la cuisine.
Bérubé m'a fait un signe.
- Apporte les outils, Daniel, tu te rappelles comment ça
marche. C'est le travail de finition qui commence.
J'ai attrapé une des lourdes caisses à outils et
je me suis approché du vieux manoir. Passé la façade
presque intacte, un remugle épais m'a pris à la
gorge, une odeur écoeurante de cendre détrempée.
C'est avec la poitrine serrée par la tristesse que j'ai
longé le corridor assombri, pataugeant dans une eau couleur
encre de chine et faisant attention à ne toucher à
rien tellement tout était noir de cendre et de suie. À
ma droite, le corridor donnait sur la salle de bal. Ici les dommages
n'étaient pas trop graves; deux vitres brisées,
un peu de suie et le beau plancher noyé d'eau.
Ce n'est qu'une fois dans la cuisine que je me suis rendu compte
de la véritable étendue des dégâts.
À partir de là tout était noir: plafond,
plancher, comptoir. Le feu semblait avoir débuté
dans le garde-manger adossé à la cuisine. À
travers le mur défoncé, on voyait que les flammes
s'étaient propagées aux arbres de la face nord.
Armé d'une tronçonneuse, un des gars abattait un
cèdre réduit à l'état de chicot fumant
pendant que deux autres continuaient d'arroser le sous-bois.
Turcotte, l'assistant-chef, a montré le plancher couvert
d'eau.
- La bâtisse est directement sur le granit, y'a probablement
pas de sous-sol. Faudrait percer le plancher pour faire évacuer
l'eau. Découpe un trou dans la cuisine, de toute façon
le plancher est complètement fini.
J'ai mis en marche la scie à découper. L'eau noire
a jailli pendant que la lame traversait le plancher. En quelques
traits, j'avais découpé une section de plancher,
que j'ai fini de défoncer avec un bon coup de pied. L'eau
s'est engouffrée. J'ai pointé ma lampe de poche
dans l'ouverture, un peu surpris de constater que la lumière
n'éclairait pas directement le granit.
Gillain Bourque s'est approché.
- Qu'est-ce qu'il y a?
- On dirait de la brique.
- C'est le granit, a dit Turcotte d'un ton impatient.
- Regarde donc toi-même.
Turcotte et Bourque ont pointé à leur tour leurs
lampes de poche dans le trou, éclairant effectivement,
là où l'eau sale avait nettoyé la poussière,
un plancher de brique. Le chef Bérubé est venu
lui aussi jeter un coup d'oeil.
- Mmf... On serait peut-être mieux de descendre là-dedans
pour s'assurer que l'eau peut sortir.
J'ai découpé une section plus grande, assez pour
nous permettre de passer. Pendant que je rangeais la scie, Bourque
s'est glissé entre les solives et s'est accroupi, éclairant
de gauche à droite.
- Pis? a demandé Bérubé.
- C'est une cave. C'est grand. Ça fait le carré
du bâtiment.
Bérubé s'est tourné vers moi.
- Tu te sens capable d'y aller?
Sans même répondre, je me suis laissé descendre
entre les solives en faisant attention aux pointes de clous rouillés.
Je me suis dépêché de m'écarter de
la section découpée où l'eau du plancher
continuait de nous couler dessus. Ce n'est qu'à ce moment
que j'ai vraiment saisi les implications de la question de Bérubé.
Une cave en train d'être inondée... Comme dans l'immeuble
de la Commission scolaire, quinze ans plus tôt - la relation
lui avait sauté aux yeux immédiatement. Je ne me
rappelle pourtant pas avoir éprouvé la moindre
angoisse à cet instant. C'est ce qui a suivi qui s'est
inscrit pour toujours dans ma mémoire.
J'ai rejoint Bourque. Les faisceaux tremblants de nos lampes
de poche éclairaient faiblement une grande cave au plafond
bas, vide sauf pour quelques meubles et caisses complètement
à l'autre bout. L'eau d'arrosage y dégouttait entre
les planches du rez-de-chaussée, on aurait cru qu'il y
pleuvait. Le sol de brique descendait en pente douce, suivant
le profil de la plage de granit, si bien que l'autre bout de
la cave était presque assez haut pour qu'on puisse se
tenir debout. L'eau s'y accumulait, évidemment: il faudrait
trouver un moyen de l'évacuer, soit en la pompant, soit
en perçant un trou dans le mur des fondations. Le dos
courbé, Bourque s'est avancé en pataugeant dans
le ruisseau qui se déversait du trou de la cuisine. Je
l'ai suivi. À l'autre bout de la cave, nous nous sommes
arrêtés devant une large table grise de poussière,
adossée au mur. Un filet d'eau avait partiellement nettoyé
la table: c'était une dalle de pierre. Bourque m'a lancé
un regard déconcerté.
- C'est quoi ça?
Au-dessus de la table, sur des étagères de planches
gonflées par la pourriture, était empilé
tout un bric-à-brac poussiéreux: des poignards,
des cornes de vaches, des sacs de cuir, des bougies, des poupées
en toile et en paille, des pierres, des pièces de monnaie,
des sculptures, le tout rouillé, éventré,
pourri et dévoré par la vermine. Juste au-dessus,
couchées dans un renfoncement des fondations, une vingtaine
de bouteilles étaient allongées. J'ai approché
ma lampe de poche. Les étiquettes étaient brunes
de poussière, mais ça ressemblait à des
bouteilles de vin. Les bouchons étaient intacts. Bourque
a tendu la main pour essuyer la poussière, mais je l'ai
retenu juste à temps par la manche.
- Hé! Touche à rien!
Bourque m'a lancé un coup d'oeil agacé.
- Qu'est-ce qui se passe?
J'étais trop déconcerté pour répondre:
je venais de reconnaître ce que c'était. La table
de pierre était visiblement un autel, les cornes de vaches
servaient de calices pour boire le vin. Les outils, les poupées,
les ossements, les poignards... Non, ça ne pouvait pas
être un hasard. Ce que nous avions sous les yeux, c'étaient
des accessoires de sorcellerie.
Bourque me regardait, le visage blafard.
- Qu'est-ce qui se passe, monsieur Verrier?
- Je... Je suis pas sûr. Touche à rien, surtout,
ça pourrait être... Ça pourrait être
important.
- Et ça? Qu'est-ce que c'est?
Il parlait des caisses. Un peu plus d'un mètre de long
sur trente centimètres de haut. Il y en avait six, trois
de chaque côté de l'autel, soulevées à
mi-hauteur du mur par des tiges de fer goupillées dans
la fondation en béton.
Le dos douloureux à force d'être penché,
j'ai pataugé à la suite de Bourque jusqu'à
la caisse la plus proche. Il y avait déjà eu un
couvercle, mais les languettes de fer qui avaient retenu les
planches s'étaient transformées en rouille depuis
un bon bout de temps. Bourque a poussé une vieille planche
large de 30 centimètres et a soulevé sa lampe de
poche entre deux solives pour éclairer l'intérieur
de la caisse. Au bout d'une fraction de seconde, il a reculé
comme si une guêpe l'avait piqué à la figure.
- Ostie de crisse de tabarnaque!
Il m'a bousculé en manquant de me faire tomber dans l'eau.
- Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce que c'est?
- Ostie de ciboire, j'sacre mon camp d'icitte!
- Hé! Où c'est que tu vas comme ça?
Bourque s'enfuyait en ignorant mes appels et en se cognant le
casque contre les solives du plancher.
- Fuck off, moi j'sacre mon camp.
Par le trou de la cuisine, le faisceau lumineux d'une lampe de
poche a balayé la cave.
- Qu'est-ce qui se passe en bas? criait Bérubé.
Je me suis retourné vers la caisse. Avec l'impression
de ne plus avoir le contrôle conscient de mes gestes, j'ai
soulevé ma lampe de poche et je me suis approché.
Un rayon tremblant de lumière jaune s'est insinué
par l'ouverture. Sur le coup, je n'ai vu qu'un objet vaguement
rond, de couleur ocre. Je n'ai pas vraiment sursauté en
reconnaissant un crâne - la fuite de Bourque m'avait préparé
au pire. J'ai poussé les autres planches, et découvert
les côtes et les os des membres, minces comme des baguettes
de tambour, à demi noyés dans l'épaisse
couche de crasse et d'insectes morts qui couvrait le fond du
cercueil. La première idée qui me soit venue à
l'esprit, c'est qu'il s'agissait d'une malformation, tellement
le crâne était disproportionné par rapport
au reste. Si j'ai tout de suite sauté à cette conclusion,
c'est peut-être parce que la première image qui
nous vient à l'esprit lorsqu'on pense à un squelette
est celle d'un squelette d'adulte. Ou peut-être est-ce
parce que la vérité m'apparaissait encore intolérable.
J'ai tendu les bras pour évaluer la taille de la dépouille:
à peine un mètre. J'ai enfin compris que ce n'était
pas un squelette d'adulte mal formé, c'était un
squelette d'enfant de cinq ou six ans.
Avec une froideur et un détachement qui me semblent maintenant
irréels, je me suis approché de l'autre boîte.
Ç'avait été un enfant plus vieux, trop grand
pour le cercueil. Le squelette avait gardé la position
couchée sur le côté, les jambes repliées.
Sur le mur, en face de moi, mon ombre oscillait.
- Daniel!
Je me suis tourné vers Bérubé, son visage
blême et défait sous l'éclairage jaune de
ma lampe de poche.
- Il faut appeler la police.
- Je sais. Bourque nous a expliqué.
J'ai montré les autres caisses, de l'autre côté
de l'autel.
- Six caisses. Est-ce que ça veut dire qu'on va trouver
six... six cadavres?
Bérubé m'a pris par l'épaule.
- Je sais pas. Allez, viens-t'en.
- C'étaient des enfants.
- Oui, oui... Viens-t'en maintenant, il faut pas rester ici.
Anéanti, j'ai suivi Bérubé, sous la pluie
d'eau sale, jusqu'à l'ouverture du plancher, jusqu'à
l'air libre...
© 2001 Éditions
Alire & Joël Champetier
Pour
connaître la suite...