(Extrait : Chapitre 2, p. 40-46)
Dédaignant les calèches sans s'être consultés,
ils se dirigent à pied vers le Quai de Cérémonie,
qui se trouve à quelques centaines de mètres. Ils
longent les ondulations gazonnées d'herbe-attila d'un
jaune verdâtre, seule concession de Cristobal à
ce qui est théoriquement l'Hiver des tropiques, puis s'engagent
dans l'allée bordée de tingalyai qui escalade les
trois terrasses pour mener au sommet de l'esplanade. Des petits
groupes de gens se rendent dans la même direction qu'eux.
Avant de commencer à descendre dans les vastes gradins
écarlates de l'amphithéâtre, Taïriel
voit qu'on s'active autour du bassin, en haut des écluses
- on a ouvert les portes du hangar. Le bateau ne devrait pas
tarder à arriver.
Si Samuel est un Immortel, il ne le manifeste pas : il va
s'asseoir au niveau de la deuxième écluse au lieu
de rejoindre les habits bleus qui se trouvent sur le Quai. Il
ferait tache, de toute façon, en vêtements de ville.
Taïriel le suit. Le gigantesque amphithéâtre
semble désert - guère plus de trois mille personnes
dans un site pouvant en accueillir cinq fois plus, mais si tôt
un matin de jour de l'An, ce n'est pas mal. Nettement plus que
la fois où elle est venue assister à l'arrivée
du bateau, il y a... Vingt saisons, la première fois qu'elle
est venue à Cristobal. Le temps file, quand on s'amuse...
On croirait que chacun, ou chaque petit groupe, profiterait
de ce vaste espace, mais non, tout le monde se concentre de part
et d'autre du canal. Ou du moins les spectateurs. Les acteurs,
eux, si on peut les considérer comme tels, se sont regroupés
sur le quai proprement dit, devant le mur du brouillard. Taïriel
a assez d'imagination, et elle a vu suffisamment de reproductions
: on contemple l'éclat bleu de la Mer jusqu'à l'horizon,
plus ou moins voilé d'une légère brume.
Il y a là, en avant, une vingtaine de tuniques bleues
- des Immortels - et la chorale, une centaine de personnes, parmi
lesquelles quelques hautes silhouettes caractéristiques
des halatnim d'Atyrkelsaõ.
Deux femmes d'âge moyen viennent s'asseoir sur le gradin
immédiatement inférieur, appareils photos sur le
ventre, larges chapeaux de paille. «Je te dis que ce sont
des Ranao», déclare l'une, qui reste debout en sortant
l'appareil de son étui ; à son accent, et à
la pâleur de ses épaules découvertes par
sa robe légère, comme celles de sa compagne, Taïriel
devine des Lagrangiennes et ne peut retenir une petite grimace.
Des touristes.
«Impossible, dit l'autre, les Ranao ne passent jamais.
Seulement les métis.
- Mais regarde-les !»insiste la première, l'objectif
à l'oeil. «Bon sang, comment ça marche, ce
truc, on ne peut pas zoomer ?»
Et non seulement des touristes lagrangiennes, mais des touristes
lagrangiennes découvrant les joies de la photographie
archaïque sur Virginia quand la Mer est présente.
Samuel se penche : «C'est manuel.» La femme se
retourne, les sourcils froncés. «Manuel, le zoom»,
répète-t-il en indiquant du doigt la roulette qui
active le mécanisme. Le visage de la femme s'éclaire.
«Ah, mais oui, bien sûr, j'avais oublié.»
Elle braque de nouveau son appareil sur le petit groupe des
halatnim, marmonne : «Ne me dis pas que ce ne sont pas
des Ranao ! Peau dorée, cheveux rouges... Et celle-ci
a même les yeux violets !»
Samuel a l'air de s'amuser : «Ce ne sont pas des Ranao,
dit-il. Votre amie a raison, les Ranao ne peuvent pas passer
avec la Mer. Seuls les hybrides, les halatnim, ont développé
cette capacité.»
Les deux femmes se sont retournées vers lui, maintenant.
Il conclut : «Mais bien sûr, depuis le temps, les
halatnim de l'Autre Côté sont parfois indistinguables
des Ranao.
- Et les autres, en bleu, ce sont des, euh, des hékel,
c'est ça ?» demande la première femme, qui
est la plus âgée. Elle roule exagérément
le son»r»initial.
«Non, dit Samuel, aimable, il n'y en a pas encore sur
Virginia.» Taïriel a envie de lui donner un coup de
coude ; s'il commence, ça n'en finira jamais ! Il conclut
: «Ces gens sont des Immortels.»
La femme fait une grimace : «Ceux qui se jettent dans
la Mer ?
- Seulement quand ils ont atteint l'Illumination», intervient
Taïriel - si on satisfait toutes leurs curiosités
d'un coup, elles retourneront peut-être à leurs
photos et les laisseront tranquilles.» Ceux-là ne
le feront pas. Ils viennent accueillir les passeurs. Personne
ne se jette à la Mer en public. C'est quelque chose de
très privé. Un acte religieux.
- Et seulement au Départ de la Mer», complète
Samuel à mi-voix.
La femme retient un frisson en murmurant «Mais quand
même...» Elle prend quelques photos puis se rassied
sans rien ajouter.
La curiosité de l'autre n'est pas encore éteinte
: «Mais c'est ce que font les...» Elle cherche dans
le livre qu'elle tient à la main, hérissé
de petits papiers collants de couleurs. «... les Baïstoï,
non ? Ils se jettent tous ensemble...
- C'est différent. Et nous n'en avons pas non plus.
Les Ranao envoyaient, et envoient encore, des jeunes gens et
des jeunes filles rejoindre la Mer en dehors de l'Illumination,
d'excellents télépathes, tous volontaires. Ils
servent... de relais de communication avec elle. De tampon, surtout,
afin d'atténuer son effet au contact pour ceux qui la
rejoignent, pour ceux qui voyagent sur elle, et pour les Communicateurs.
- On dit ici qu'ils contribuent à contrôler les
ouragans, les tremblements de terre...
- Quand la Mer est présente, oui, quelquefois, avec
son aide.
- Et ils ont vraiment modifié la trajectoire des lunes
pour arranger les éclipses avec la Mer ?»
Samuel se met à rire : «Mais non ! Plutôt
l'inverse : il se trouve que la Mer a choisi de faire coïncider
ses allées et venues avec les éclipses.
- Le sens du spectacle, la Mer», remarque la femme avec
un amusement un peu incrédule.
Taïriel se retient. Curieux, si on parle sérieusement
de ce genre de sujets devant elle - dans sa famille, ou entre
Virginiens, en tout cas - elle est la première à
ironiser, mais si ça devient des curiosités, de
la chair à touristes, elle se fait férocement protectrice
? Qu'est-ce que ce sera dans Lagrange ! Elle n'avait pas envisagé
cet aspect de sa future situation d'immigrante - elle voyait
surtout l'attrait d'une société entière
de gens dépourvus de la moindre étincelle psychique
et entièrement dévoués à une entreprise
technologique grandiose à laquelle elle pouvait contribuer...
Mais va-t-elle se mettre à défendre constamment
chaque aspect de Virginia, une fois rendue là-haut ?
Samuel n'a pas commenté non plus la remarque de la
touriste. Et heureusement, les chants débutent, une voix
isolée d'abord, comme toujours pour le premier verset,
et ensuite la chorale au complet. Ce sont des professionnels,
l'exécution est impeccable. Plus beau ici, techniquement
: le son ne se perd pas comme dans l'immensité du Parc
- les gradins ont été conçus pour le réverbérer.
Mais moins émouvant. Moins spontané, même
si Taïriel reconnaît la voix de l'homme qui a entonné
le premier verset du chant de la Chair, puis celle de la femme
pour le chant de l'Amour : ceux qui ont aussi lancé les
chants la nuit précédente. Et surtout il y a bien
moins de monde qu'au Parc. Ce devait être - doit être
- beaucoup plus impressionnant quand les gradins sont remplis
à capacité comme chez les Ranao pour la cérémonie
du retour du bateau, ou pour le départ des Baïstoï.
Le troisième chant se termine, les voix claires des
enfants. Enfin, le chant de la Paix, et Taïriel retrouve
un peu de son émotion de la veille, car les spectateurs
chantent aussi dans les gradins. Puis le silence. Ou presque,
pour Taïriel : les deux femmes échangent des murmures
devant elle, la plus jeune lit à la plus âgée
la traduction des chants dans son livre ouvert à la page
adéquate.
Elles sursautent toutes deux, et Taïriel aussi, lorsque
les Immortels regroupés à l'avant du quai, près
du brouillard, poussent le grand cri de joie traditionnel, repris
un peu en désordre dans les gradins à mesure que
d'autres voient aussi la vague arriver de l'horizon, portant
le petit point sombre du bateau.
Taïriel ne voit rien - les Lagrangiennes non plus. Elles
pourraient avoir recours à leur bouquin mais la plus jeune
a apparemment décidé qu'elle avait mieux à
portée de la main ; elle se retourne vers Samuel : «Et
maintenant, qu'est-ce qui se passe ?
- On vient de repérer le bateau.
- Vous le voyez, vous ?
- Oui.»
La femme le dévisage avec curiosité, mais sans
recul : «Vous êtes un télépathe. Un...
danvéran, en setlaod, c'est ça ?»
L'accentuation de «danvéràn» n'est
pas correcte et elle prononce «set-la-od» en trois
syllabes, sans diphtongaison, mais elle a fait un effort. Elles
viennent peut-être de Morgorod - au moins des sympathisantes.
Samuel hoche la tête. «On dit setlâd depuis
des siècles», précise-t-il quand même.
La femme hausse les sourcils : «Mon livre...
- ... date peut-être un peu, sourit Samuel, toujours
aimable. Nous avons appris la langue archaïque, de ce côté-ci,
par l'intermédiaire des plaques mémorielles. Mais
elle a continué à évoluer de l'Autre Côté.
Il y a une excellente librairie, au Musée, si vous voulez
des données plus récentes là-dessus.»
Puis, à voix basse, il se met à leur décrire
ce qui se passe à mesure que le bateau se rapproche ;
il faut admettre que c'est moins frustrant ainsi, avec cette
voix humaine. On n'a qu'à fermer les yeux et prétendre
qu'on n'est pas aveugle.
C'est le petit bateau traditionnel rani, vingt mètres
de long, hauts bastingages, proue en col de cygne, avec la voile
carrée portant en quartiers les couleurs et les symboles
des peuplades ranao, le tigre et la licorne des Paalani, la rame
et l'épi des Aritnai, pour le Sud la harpe et la flèche,
pour le Nord le poisson et le globe. Peint à droite de
la proue sur la coque blanche, le grand il solaire aveugle, avec
sa couronne de rayons noirs ; à gauche la lune violette
de l'éclipse, avec sa pupille sombre. Lorsque les premiers
passeurs halatnim sont arrivés officiellement d'Atyrkelsaõ,
en 170, ils se trouvaient sur ce bateau - une copie exacte de
celui des Baïstoï, le premier présent rani aux
Virginiens.
Il vient s'arrêter au bord du quai, en douceur, et l'énorme
vague se retire pour disparaître dans la surface bleue
qui redevient étale - invisibles pour Taïriel, mais
le murmure de Samuel les dessine dans son imagination. Un frisson
fervent parcourt les gradins. «Il y a des passeurs cette
Année, murmure Samuel, toujours aussi calme. Une dizaine.
Ils nous font des signes, certains rient, d'autres pleurent.
Des jeunes filles et des jeunes hommes, vêtus de bleu et
de blanc. Ce sont des couleurs rituelles, celle de la Mer et
celle de Hananai, la divinité des Ranao. Ils vont descendre
la passerelle, maintenant.»
Et oui, Taïriel peut voir enfin, la passerelle se détache
du brouillard pour se poser sur le quai, lancée depuis
le bateau...
© 1997 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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