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La Mer allée avec le soleil
(Tyranaël -5)

de

Élisabeth Vonarburg

 

(Extrait : Chapitre 2, p. 40-46)

Dédaignant les calèches sans s'être consultés, ils se dirigent à pied vers le Quai de Cérémonie, qui se trouve à quelques centaines de mètres. Ils longent les ondulations gazonnées d'herbe-attila d'un jaune verdâtre, seule concession de Cristobal à ce qui est théoriquement l'Hiver des tropiques, puis s'engagent dans l'allée bordée de tingalyai qui escalade les trois terrasses pour mener au sommet de l'esplanade. Des petits groupes de gens se rendent dans la même direction qu'eux. Avant de commencer à descendre dans les vastes gradins écarlates de l'amphithéâtre, Taïriel voit qu'on s'active autour du bassin, en haut des écluses - on a ouvert les portes du hangar. Le bateau ne devrait pas tarder à arriver.

Si Samuel est un Immortel, il ne le manifeste pas : il va s'asseoir au niveau de la deuxième écluse au lieu de rejoindre les habits bleus qui se trouvent sur le Quai. Il ferait tache, de toute façon, en vêtements de ville. Taïriel le suit. Le gigantesque amphithéâtre semble désert - guère plus de trois mille personnes dans un site pouvant en accueillir cinq fois plus, mais si tôt un matin de jour de l'An, ce n'est pas mal. Nettement plus que la fois où elle est venue assister à l'arrivée du bateau, il y a... Vingt saisons, la première fois qu'elle est venue à Cristobal. Le temps file, quand on s'amuse...

On croirait que chacun, ou chaque petit groupe, profiterait de ce vaste espace, mais non, tout le monde se concentre de part et d'autre du canal. Ou du moins les spectateurs. Les acteurs, eux, si on peut les considérer comme tels, se sont regroupés sur le quai proprement dit, devant le mur du brouillard. Taïriel a assez d'imagination, et elle a vu suffisamment de reproductions : on contemple l'éclat bleu de la Mer jusqu'à l'horizon, plus ou moins voilé d'une légère brume. Il y a là, en avant, une vingtaine de tuniques bleues - des Immortels - et la chorale, une centaine de personnes, parmi lesquelles quelques hautes silhouettes caractéristiques des halatnim d'Atyrkelsaõ.

Deux femmes d'âge moyen viennent s'asseoir sur le gradin immédiatement inférieur, appareils photos sur le ventre, larges chapeaux de paille. «Je te dis que ce sont des Ranao», déclare l'une, qui reste debout en sortant l'appareil de son étui ; à son accent, et à la pâleur de ses épaules découvertes par sa robe légère, comme celles de sa compagne, Taïriel devine des Lagrangiennes et ne peut retenir une petite grimace. Des touristes.

«Impossible, dit l'autre, les Ranao ne passent jamais. Seulement les métis.

- Mais regarde-les !»insiste la première, l'objectif à l'oeil. «Bon sang, comment ça marche, ce truc, on ne peut pas zoomer ?»

Et non seulement des touristes lagrangiennes, mais des touristes lagrangiennes découvrant les joies de la photographie archaïque sur Virginia quand la Mer est présente.

Samuel se penche : «C'est manuel.» La femme se retourne, les sourcils froncés. «Manuel, le zoom», répète-t-il en indiquant du doigt la roulette qui active le mécanisme. Le visage de la femme s'éclaire. «Ah, mais oui, bien sûr, j'avais oublié.»

Elle braque de nouveau son appareil sur le petit groupe des halatnim, marmonne : «Ne me dis pas que ce ne sont pas des Ranao ! Peau dorée, cheveux rouges... Et celle-ci a même les yeux violets !»

Samuel a l'air de s'amuser : «Ce ne sont pas des Ranao, dit-il. Votre amie a raison, les Ranao ne peuvent pas passer avec la Mer. Seuls les hybrides, les halatnim, ont développé cette capacité.»

Les deux femmes se sont retournées vers lui, maintenant. Il conclut : «Mais bien sûr, depuis le temps, les halatnim de l'Autre Côté sont parfois indistinguables des Ranao.

- Et les autres, en bleu, ce sont des, euh, des hékel, c'est ça ?» demande la première femme, qui est la plus âgée. Elle roule exagérément le son»r»initial.

«Non, dit Samuel, aimable, il n'y en a pas encore sur Virginia.» Taïriel a envie de lui donner un coup de coude ; s'il commence, ça n'en finira jamais ! Il conclut : «Ces gens sont des Immortels.»

La femme fait une grimace : «Ceux qui se jettent dans la Mer ?

- Seulement quand ils ont atteint l'Illumination», intervient Taïriel - si on satisfait toutes leurs curiosités d'un coup, elles retourneront peut-être à leurs photos et les laisseront tranquilles.» Ceux-là ne le feront pas. Ils viennent accueillir les passeurs. Personne ne se jette à la Mer en public. C'est quelque chose de très privé. Un acte religieux.

- Et seulement au Départ de la Mer», complète Samuel à mi-voix.

La femme retient un frisson en murmurant «Mais quand même...» Elle prend quelques photos puis se rassied sans rien ajouter.

La curiosité de l'autre n'est pas encore éteinte : «Mais c'est ce que font les...» Elle cherche dans le livre qu'elle tient à la main, hérissé de petits papiers collants de couleurs. «... les Baïstoï, non ? Ils se jettent tous ensemble...

- C'est différent. Et nous n'en avons pas non plus. Les Ranao envoyaient, et envoient encore, des jeunes gens et des jeunes filles rejoindre la Mer en dehors de l'Illumination, d'excellents télépathes, tous volontaires. Ils servent... de relais de communication avec elle. De tampon, surtout, afin d'atténuer son effet au contact pour ceux qui la rejoignent, pour ceux qui voyagent sur elle, et pour les Communicateurs.

- On dit ici qu'ils contribuent à contrôler les ouragans, les tremblements de terre...

- Quand la Mer est présente, oui, quelquefois, avec son aide.

- Et ils ont vraiment modifié la trajectoire des lunes pour arranger les éclipses avec la Mer ?»

Samuel se met à rire : «Mais non ! Plutôt l'inverse : il se trouve que la Mer a choisi de faire coïncider ses allées et venues avec les éclipses.

- Le sens du spectacle, la Mer», remarque la femme avec un amusement un peu incrédule.

Taïriel se retient. Curieux, si on parle sérieusement de ce genre de sujets devant elle - dans sa famille, ou entre Virginiens, en tout cas - elle est la première à ironiser, mais si ça devient des curiosités, de la chair à touristes, elle se fait férocement protectrice ? Qu'est-ce que ce sera dans Lagrange ! Elle n'avait pas envisagé cet aspect de sa future situation d'immigrante - elle voyait surtout l'attrait d'une société entière de gens dépourvus de la moindre étincelle psychique et entièrement dévoués à une entreprise technologique grandiose à laquelle elle pouvait contribuer... Mais va-t-elle se mettre à défendre constamment chaque aspect de Virginia, une fois rendue là-haut ?

Samuel n'a pas commenté non plus la remarque de la touriste. Et heureusement, les chants débutent, une voix isolée d'abord, comme toujours pour le premier verset, et ensuite la chorale au complet. Ce sont des professionnels, l'exécution est impeccable. Plus beau ici, techniquement : le son ne se perd pas comme dans l'immensité du Parc - les gradins ont été conçus pour le réverbérer. Mais moins émouvant. Moins spontané, même si Taïriel reconnaît la voix de l'homme qui a entonné le premier verset du chant de la Chair, puis celle de la femme pour le chant de l'Amour : ceux qui ont aussi lancé les chants la nuit précédente. Et surtout il y a bien moins de monde qu'au Parc. Ce devait être - doit être - beaucoup plus impressionnant quand les gradins sont remplis à capacité comme chez les Ranao pour la cérémonie du retour du bateau, ou pour le départ des Baïstoï.

Le troisième chant se termine, les voix claires des enfants. Enfin, le chant de la Paix, et Taïriel retrouve un peu de son émotion de la veille, car les spectateurs chantent aussi dans les gradins. Puis le silence. Ou presque, pour Taïriel : les deux femmes échangent des murmures devant elle, la plus jeune lit à la plus âgée la traduction des chants dans son livre ouvert à la page adéquate.

Elles sursautent toutes deux, et Taïriel aussi, lorsque les Immortels regroupés à l'avant du quai, près du brouillard, poussent le grand cri de joie traditionnel, repris un peu en désordre dans les gradins à mesure que d'autres voient aussi la vague arriver de l'horizon, portant le petit point sombre du bateau.

Taïriel ne voit rien - les Lagrangiennes non plus. Elles pourraient avoir recours à leur bouquin mais la plus jeune a apparemment décidé qu'elle avait mieux à portée de la main ; elle se retourne vers Samuel : «Et maintenant, qu'est-ce qui se passe ?

- On vient de repérer le bateau.

- Vous le voyez, vous ?

- Oui.»

La femme le dévisage avec curiosité, mais sans recul : «Vous êtes un télépathe. Un... danvéran, en setlaod, c'est ça ?»

L'accentuation de «danvéràn» n'est pas correcte et elle prononce «set-la-od» en trois syllabes, sans diphtongaison, mais elle a fait un effort. Elles viennent peut-être de Morgorod - au moins des sympathisantes.

Samuel hoche la tête. «On dit setlâd depuis des siècles», précise-t-il quand même.

La femme hausse les sourcils : «Mon livre...

- ... date peut-être un peu, sourit Samuel, toujours aimable. Nous avons appris la langue archaïque, de ce côté-ci, par l'intermédiaire des plaques mémorielles. Mais elle a continué à évoluer de l'Autre Côté. Il y a une excellente librairie, au Musée, si vous voulez des données plus récentes là-dessus.»

Puis, à voix basse, il se met à leur décrire ce qui se passe à mesure que le bateau se rapproche ; il faut admettre que c'est moins frustrant ainsi, avec cette voix humaine. On n'a qu'à fermer les yeux et prétendre qu'on n'est pas aveugle.

C'est le petit bateau traditionnel rani, vingt mètres de long, hauts bastingages, proue en col de cygne, avec la voile carrée portant en quartiers les couleurs et les symboles des peuplades ranao, le tigre et la licorne des Paalani, la rame et l'épi des Aritnai, pour le Sud la harpe et la flèche, pour le Nord le poisson et le globe. Peint à droite de la proue sur la coque blanche, le grand il solaire aveugle, avec sa couronne de rayons noirs ; à gauche la lune violette de l'éclipse, avec sa pupille sombre. Lorsque les premiers passeurs halatnim sont arrivés officiellement d'Atyrkelsaõ, en 170, ils se trouvaient sur ce bateau - une copie exacte de celui des Baïstoï, le premier présent rani aux Virginiens.

Il vient s'arrêter au bord du quai, en douceur, et l'énorme vague se retire pour disparaître dans la surface bleue qui redevient étale - invisibles pour Taïriel, mais le murmure de Samuel les dessine dans son imagination. Un frisson fervent parcourt les gradins. «Il y a des passeurs cette Année, murmure Samuel, toujours aussi calme. Une dizaine. Ils nous font des signes, certains rient, d'autres pleurent. Des jeunes filles et des jeunes hommes, vêtus de bleu et de blanc. Ce sont des couleurs rituelles, celle de la Mer et celle de Hananai, la divinité des Ranao. Ils vont descendre la passerelle, maintenant.»

Et oui, Taïriel peut voir enfin, la passerelle se détache du brouillard pour se poser sur le quai, lancée depuis le bateau...

 

© 1997 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg


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