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Mort au générique
(Charlie Salter -8)

de

Eric Wright

 

Traduit de l'anglais par
Isabelle Collombat

 

 

(Extrait du chapitre 7, p. 87-101)


Le rendez-vous était prévu pour neuf heures devant une maison d'Oakville, la résidence fictive de Dieter Hauser, le personnage joué par Henry Vigor.
Alors qu'il se préparait à partir pour Oakville, Salter reçut un appel l'informant que le tournage avait été annulé et qu'il y aurait une réunion dans le bureau de Crabtree - réunion à laquelle sa présence était requise.

***

Dès qu'il franchit le seuil, un seul regard lui suffit pour comprendre que le film était fort probablement fichu. Crabtree, Connor et Hodek étaient assis en demi-cercle sur des fauteuils qui faisaient face à Diamond, lequel était allongé sur le divan. Le visage du jeune acteur était salement amoché : un bandage lui couvrait le front et un oeil, il avait la lèvre fendue et le coin de la bouche entaillé, et une de ses mains était emmitouflée dans un épais pansement.
- Un accident ? s'informa Salter.
Diamond jeta un bref regard à Salter puis ferma l'oeil.
- Mauvaise réplique, fit-il. Essayez encore.
Sa lèvre coupée lui rendait l'élocution difficile.
- Paul s'est fait agresser hier soir, le renseigna Crabtree.
- Où ça ? Comment ?
- Il rentrait à son hôtel après le souper. Il était à pied.
- Où ?
- Dans Charles Street.
- Combien étaient-ils ?
- Juste un, répondit Diamond en ouvrant l'oeil et en profitant de l'occasion pour battre vingt ou trente fois de la paupière afin de vérifier si l'oeil en question voudrait bien rester ouvert. Qu'est-ce que ça peut bien faire ?
- S'il n'y avait qu'un agresseur, il est fort possible que ce soit un grief personnel. Quelqu'un qui ne vous aime pas, ou en tout cas, qui ne vous aimait pas hier soir.
- Une seule personne, qui ne m'a frappé qu'une fois. (De sa main valide, il désigna son oeil.) Elle m'a fait ça... et le reste quand je suis tombé sur le trottoir. Et après, elle m'a donné un coup de pied. Alors je me suis relevé et je l'ai cognée à mon tour, puis elle a détalé.
- Updike avait raison, nota Connor. On ne peut même pas se faire agresser correctement à Toronto.
Personne ne sourit.
- À quoi ressemblait-il ? demanda Salter.
- Il était jeune. Un gamin. À peine vingt ou vingt-deux ans. Un amateur. Il était costaud, mais il ne savait pas réellement se battre.
- L'avez-vous blessé ?
- Je crois. (Diamond leva sa main bandée.) Quand je l'ai frappé sur le côté du visage, j'ai entendu un craquement. Après quoi je l'ai cogné sur la bouche.
- Je vais voir si on peut le trouver.
- Vos gars sont déjà à sa recherche. Les flics sont arrivés très vite. Ils ont dû recevoir un appel. Ce sont eux qui m'ont emmené à l'hôpital. Je n'ai rien de cassé. En tout cas, je peux dire qu'on s'est bien occupé de moi : vos gars et les gens de l'hôpital n'auraient pas pu être plus compétents.
- Vous n'êtes pas une victime comme les autres, j'imagine.
- Pas un ne m'a reconnu, ni de visage ni de nom. J'ai dû épeler mon nom trois fois. Je croyais que j'étais le gars du coin qui a réussi, mais personne ne me connaît, on dirait.
Sur ce, juste au cas où son auditoire pourrait croire qu'il se plaignait, Diamond ajouta :
- Cela dit, on ne sait jamais. Un jour, quelqu'un m'a dit que Toronto est le seul endroit où, quand on reconnaît un acteur dans la rue, on détourne le regard avec gêne. Je crois que c'est Michael Caine qui m'a raconté ça.
- Avait-il un accent ?
- Ouais. Un accent britannique. Cockney, même. Oh ! L'agresseur, vous voulez dire ? OK. Il n'a prononcé que quelques mots, mais ça sonnait assez « lourd ». Un accent européen, peut-être. À part ça, il avait juste l'air d'un de ces jeunes blancs ordinaires de la classe moyenne. Il portait une cravate. Du genre plutôt propre de sa personne, si vous voyez ce que je veux dire.
- C'est un quartier risqué ? demanda Connor.
- Non, pas à l'ouest de Bay Street, répondit Salter. Dans cette rue, il y a deux collèges et quelques maisons. Personne n'est agresseur de profession, dans le coin. C'est très, très calme. Je vais aller voir ce qu'on sait là-dessus.
- On est fichus, dit alors Josef. Ça va nous faire prendre des semaines de retard. Impossible de recouvrir tout ça avec du maquillage, et on ne peut pas filmer Paul des pieds aux épaules !
- Ce n'est pas si horrible que ça en a l'air, objecta Diamond. D'après le docteur, je pourrai enlever mes bandages dans trois jours.
Absorbé hors du monde réel, l'acteur feuilletait distraitement le scénario.
Crabtree, qui avait depuis un moment le regard rivé sur la fenêtre et ne disait rien, prit enfin la parole :
- Je ne peux pas me permettre de gaspiller trois jours. Nous devons tourner les scènes d'Oakville puis celles du Harbourfront avant le départ de Vigor. Le reste peut attendre, mais il faut vraiment faire celles-là, ainsi que les séquences en bateau. Et comme on ne pourra pas, Josef a raison : je suis fichu.
Le producteur avait débité tout cela sur un ton dépourvu d'émotion, et la neutralité de ce ton associée à l'absence de la tension coutumière à ce genre de tirade, rendait ses propos convaincants. Il capitulait.
Personne ne savait que dire après cela. Tous étaient impliqués dans le film, mais aucun ne l'était autant que Crabtree. Salter s'efforçait d'évaluer jusqu'à quel point c'était prévisible.
- Il n'y a qu'à l'inclure dans le scénario, suggéra alors Diamond sans lever les yeux.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
- On l'inclut dans le scénario, répéta l'acteur. Voilà comment se déroule l'histoire : j'aperçois Vigor au marché, puis je le perds de vue. Une semaine plus tard, je le revois, mais cette fois-ci, je le suis jusque chez lui, à Oakville. Après ça, je fais ma petite enquête sur lui. On a déjà filmé tout ça. Je découvre que c'est bien l'homme que je recherche ; je me rends chez lui pendant son absence afin d'essayer de trouver un do-cument comportant son vrai nom. Je mets la main sur sa Croix de fer ou je ne sais quelle autre décoration allemande dans un tiroir de sa commode.
- En fait, elle est cachée derrière le miroir de la salle de bains, rectifia Hodek.
- J'ai modifié ce détail. Aucune importance. Quand il rentre chez lui, il se rend compte que je suis passé par là ; en fait, il me voit en train d'attendre dans ma voiture, un peu plus loin dans la rue. C'est bien ça ?
Les autres hochèrent la tête.
- Rajoutez donc un épisode entre la rencontre au marché et la fouille de la maison. Trouvez le moyen de faire en sorte que Vigor se rende compte qu'il est suivi et qu'il découvre qui je suis puis décide de m'arrêter dans mes recherches. Je me fais attaquer par deux gars - dans Charles Street, si vous voulez -, mais ils ne sont pas très efficaces et quelque chose les interrompt dans leur sale boulot. Qu'importe. Quoi qu'il en soit, quand ils partent, je me retrouve dans l'état dans lequel je suis présentement. Pour le tournage, on peut enlever la plupart de mes bandages. Ça pourrait donner un peu de punch au scénario.
- Je ne crois pas que ce soit réalisable, objecta Hodek.
Mais tous les regards convergeaient vers Crabtree. Ce dernier balaya le groupe du regard puis émit un drôle de petit rire - le gloussement incrédule d'un homme à qui on vient d'annoncer qu'on a retrouvé les économies de toute sa vie.
- Ça pourrait marcher, admit-il. Bill ?
Connor sourit.
- On va masquer tout ça avec le brouillard, renchérit-il, énigmatique. Tout ce dont on a besoin, c'est de montrer Henry qui aperçoit Paul, puis d'un plan avec deux types portant des lunettes fumées, l'un grand et mince, et l'autre, petit et trapu, en train de cogner sur Paul dans Charles Street. On va demander aux cascadeurs de travailler quelques enchaînements avec Paul. Ils vont aimer ça.
- Ouais. Il va falloir qu'on peaufine un peu tout ça. Où est Fisher ?
Crabtree avait rapidement retrouvé son énergie.
- Il boude dans sa tente, répondit Diamond.
- Laisse-nous un moment, Paul, d'accord ? Fay, fais venir la voiture et emmène Paul à son hôtel. Après ça, sois à Oakville à... (il consulta sa montre)... une heure et demie. Et dis à Fisher de venir ici, Fay. Tout de suite. Bon. Essayons de trouver quelques petites idées avant qu'il n'arrive. Ne partez pas, Charlie. On pourrait avoir besoin de vous, selon ce qu'on va con-cocter. Vous nous aiderez à empêcher Fisher d'écrire des conneries.
- Je veux m'occuper de cette agression.
- Plus tard. Paul va bien, et attraper un agresseur n'est pas notre priorité.
Diamond retourna à son hôtel ; Salter se retrouva au beau milieu d'une conférence de scénario, à es-sayer d'élaborer un enchaînement vraisemblable d'événements fictifs qui mèneraient tout droit au visage abîmé de Diamond - bien réel, celui-là.

***

Lorsque Fisher finit par arriver, ses premiers mots furent :
- Alors, il paraît qu'on a besoin d'un scénariste pour ce film ?
Hodek prit Salter par le coude et l'emmena vers la machine à café qui se trouvait à l'autre bout de la pièce.
- Comment allez-vous, Charlie, mon ami ? lui lança-t-il comme s'ils venaient de se rencontrer au coin de la rue. Comment va votre famille ? Vous avez bien une famille, n'est-ce pas ?
Salter accepta d'être tenu à l'écart de l'action.
- J'ai une femme et deux fils.
- Une femme. Et vos deux enfants... ce sont des garçons ? Des filles ?
La querelle allait bon train parmi les autres membres de l'équipe de tournage. Hodek semblait embarrassé par la mauvaise humeur que Fisher avait provoquée ainsi que par la nécessité de créer une petite zone de paix avec Salter dans un coin. Il répéta sa question à propos de la famille de Salter, mais les deux hommes ne pouvaient échapper aux éclats de la dispute.
- Nous sommes en crise, expliquait Crabtree. Nous avons besoin d'une raison pour que Diamond se soit fait démolir le portrait.
- Des raisons, je peux vous en donner des dizaines, répliqua Fisher. En premier lieu, tout le monde déteste cet arrogant fils de pute !
- En premier lieu, ce n'est pas tout à fait vrai. Je ne le déteste pas, moi. Et en deuxième lieu, ce n'est pas de Diamond que je parle, mais de son personnage dans le scénario.
Crabtree avait déjà adopté son habituel ton faus-sement dégagé : il était à deux doigts d'exploser.
- Nous avons besoin d'introduire un changement dans le scénario. Dans ton scénario, Stanley. Nous avons décidé qu'Henry se sait suivi et qu'il agit en conséquence.
- Tout est déjà là. J'ai tissé étroitement toute l'intrigue depuis le début.
- C'est vrai, ça, Jack, intervint Connor. Maintenant, décris-nous une scène qui expliquerait pourquoi Paul devrait se faire cogner dessus entre la scène du marché et celle d'Oakville.
- Le plus simple, ce serait un accident qui n'aurait rien à voir avec le récit.
- Intègre-le au récit, insista Connor. Les spectateurs ne vont pas croire à une telle coïncidence à dix minutes de la fin du film.
- Vous vous attendez à ce que je vous propose une idée, juste comme ça ?
- En effet, j'espère que tu le feras, Stanley, répondit Crabtree. Dans le cas contraire, je trouverai quelqu'un d'autre qui le fera à ta place.
Hodek pressa le bras de Salter.
- Le ballet ? Comme c'est merveilleux d'avoir un garçon qui a du talent !
Fisher venait finalement de prendre conscience que Crabtree était des plus sérieux.
- Donne-moi une heure, concéda-t-il. J'aurai trouvé quelque chose d'ici une heure ou jamais, promit-il en se dirigeant vers la porte.
Crabtree jeta un coup d'oeil à sa montre :
- Sois de retour ici à onze heures, dans ce cas.
- J'y serai si j'ai trouvé une idée.
Après le départ de Fisher, Hodek libéra Salter et alla rejoindre le reste de l'équipe.
- Jack, tu devrais reporter le tournage. Toute cette précipitation pourrait nuire au film.
- Josef, « reporter » n'est pas une option. Tant que j'ai une chance de boucler le tournage, je veux bien être damné si je suis comme ces types qui ont mis en boîte les sept huitièmes de leur film et qui n'auront plus jamais l'occasion d'obtenir les fonds nécessaires pour un autre. Et je ne laisserai personne me retirer ce film-là. Je le finirai dans les temps, et dans les limites du budget. J'espère que ce sera un bon film, mais pour le moment, c'est secondaire. Prenez une pause et revenez à onze heures. Fay, appelle-moi Sherriff, tu veux bien ? On va organiser notre après-midi. Reste ici, Bill. On va récapituler tout ça avant le retour de Fisher.
Salter s'aperçut que le regain d'énergie de Crabtree avait un côté fébrile et il se demanda si ce sursaut de vitalité allait être suffisant pour lui permettre de finaliser le film. Pour le moment, le policier avait amplement le temps de retourner à son bureau.
Il demanda dès son arrivée à ce qu'une vérification soit faite dans tous les hôpitaux de la ville afin de savoir si l'assaillant de Diamond avait reçu des soins quelconques la veille au soir. Il évoqua ensuite au directeur adjoint la nécessité de faire protéger les deux personnalités, Diamond et Vigor.
- Nous aurions déjà dû le faire depuis longtemps, ajouta-t-il. Ce sont les deux cibles les plus vulnérables pour qui veut faire échouer le film.
Lorsqu'il eut mis en place la protection, Salter retourna en auto au bureau du producteur pour voir ce que le scénariste avait bien pu imaginer.
Fisher attendait, assis sur le divan, une brassée de feuilles de papier jaunes à la main.
- Voilà ce que j'ai trouvé, annonça-t-il. Après que Diamond a pisté Vigor jusque chez lui, nous avons déjà une scène où il cherche le nom du propriétaire de la maison dans les registres de la ville d'Oakville et finit par découvrir son identité, mais ce n'est pas celui qu'il recherche. Alors il découvre par l'immigration la date d'arrivée du propriétaire au Canada.
- Ça pourrait poser un problème, fit observer Salter.
Fisher leva vers lui un regard épuisé qui signifiait : « C'est déjà assez dur comme ça d'avoir affaire à des idiots sur le plateau sans avoir en plus un flic de merde dans les pattes. »
- Et pourquoi donc ? demanda-t-il. Quel genre de problème ?
- Ce type de registres n'existe pas. Le gouvernement du Canada ne les a pas conservés. Nous avons découvert il y a quelques années qu'ils avaient été détruits.
- N'importe quoi ! s'écria Fisher. Les gouvernements ne déchiquettent pas ce genre de documents.
- Le nôtre, oui.
- Et c'est un fait connu, ça, Charlie ? intervint Crabtree.
- Tous ceux qui s'intéressent aux criminels de guerre le savent, soit une bonne partie de vos spectateurs, je dirais.
- Il n'y a donc aucun moyen de savoir à quel moment précis un immigrant est arrivé d'Europe, dans les années cinquante ?
- Oui, mais ça prend du temps. On épluche les manifestes - vous savez, la liste des marchandises des navires -, les listes de passagers, ce genre de documents. C'est plutôt long.
- Bon, eh bien, c'est ce qu'on va faire, dans ce cas. Mais on aura de la chance : on va tout de suite tomber sur ce qu'on cherche. Ça te va, Stanley ?
- J'imagine.
Fisher avait encore l'air surpris que l'on prenne la peine d'écouter Salter, mais il poursuivit.
- Donc, à ce moment-là, on voit Diamond en train d'enquêter sur le gars. Il découvre qu'il était commis dans l'armée allemande. Commis aux approvisionnements, par exemple, personnel non combattant, en tout cas. Il n'avait jamais mis les pieds hors d'Allemagne, de sorte qu'il a obtenu son visa pour l'immigration. (Fisher balaya le groupe du regard.) Vous me suivez ?
Il regardait directement Salter, comme s'il vérifiait que tout le monde le comprenait bien, même les imbéciles. Salter se tourna vers Crabtree, qui opina.
Fisher continua.
- Bon. Les dossiers en Allemagne montreront que ce commis a plutôt été tué durant les derniers jours de la guerre, lors d'un bombardement. En fait, le garde du camp de concentration, un criminel de guerre notoire qui était déjà en cavale, a échangé son identité avec celle du commis et quelques années plus tard, il a émigré au Canada sous son nom. Il nous faut une scène dans laquelle Diamond consulte les registres municipaux de cette petite ville d'Allemagne. Mon idée, c'est que pendant qu'il est plongé dans ces documents, un sympathisant nazi présent sur place comprend ce qu'il fabrique là, et ce type sait qui est réellement Vigor. Lorsque Diamond s'en va après avoir recueilli les renseignements qu'il souhaitait et repart au Canada, prêt à affronter Vigor, le type en question appelle un ami au Canada, lequel prévient Vigor qu'il a été démasqué et que Diamond est sur ses traces. Tout ce qu'il faut, c'est montrer Henry en train de recevoir cet appel puis en passer un autre, où il demande à son interlocuteur de s'occuper de Diamond.
- Tu ne trouves pas que la coïncidence est un peu curieuse ? Ce n'est pas bizarre que, justement, le gars qui est aux archives en Allemagne sache que Vigor a pris l'identité d'un homme mort ? demanda Connor.
Tous réfléchirent à la question pendant une bonne minute puis, de l'autre bout de la pièce, Hodek prit la parole.
- Vous pourriez ajouter une autre personne à qui l'employé des archives raconterait la visite de Diamond. Et c'est cette autre personne qui appellerait au Canada. Comme ça, ça irait, je pense. (Il se retourna et continua à parler de dos.) Quand il reste des amis sur place, vous le savez toujours si quelqu'un cherche des renseignements sur vous.
Personne ne remit en question l'autorité de Hodek en la matière, et on passa à la suite.
- Pourrais-tu nous réexpliquer tout ça encore une fois, Stanley ?
Fisher s'exécuta.
- Non, conclut Crabtree lorsqu'il eut terminé.
- Non quoi ? demanda Fisher en jetant ses papiers sur la table.
- L'idée est bonne, mais ça implique une centaine de milliers de dollars dont je ne dispose pas. Je n'ai pas les moyens d'envoyer une équipe de tournage à Berlin-Ouest ni de recruter une équipe allemande. Sans compter qu'il faudrait payer Diamond deux semaines supplémentaires. Cela dit, c'est une bonne idée, je te le répète. Mais tâche de faire plus simple.
- Je ne peux pas t'écrire un scénario que tu pourrais tourner avec l'argent de ta tirelire.
- Trois virgule sept millions de dollars, précisa Crabtree. C'est peu, mais ce n'est pas vraiment une tirelire.
- On n'a pas besoin d'aller faire les cons en Allemagne, dit alors Connor. Il nous suffit juste d'une prise de l'aéroport de Toronto avec Paul qui monte dans un avion de la Lufthansa. Après quoi, on n'a qu'à maquiller un édifice quelconque pour qu'il ait l'air d'un hôtel de ville allemand, ou juste la porte d'entrée. On tournera l'essentiel en intérieur. Tous les bureaux des archives municipales se ressemblent, et il suffit de voir un paysage de Bavière par la fenêtre. Je vous le dis, il n'est pas nécessaire d'aller en Allemagne.
- Ça ferait l'affaire ? demanda Crabtree à Fisher.
- Disons que ce serait la version bon marché.
- Dans ce cas, ce sera notre version. Bon. Et pour l'agression ?
- J'ai pensé qu'on en ferait une vraie tentative d'assassinat. Deux types, dont l'un armé d'un couteau. Mais le courageux Diamond se débat comme un beau diable jusqu'à l'arrivée des secours. Il est bien amoché, mais en vie. On trouvera le genre de bagarre que Diamond est capable de feindre. Cela dit, il voudra encore écrire lui-même la scène, alors je ne vais pas trop me creuser la cervelle à ce sujet.
Crabtree jeta un regard interrogateur à Hodek, qui marqua son assentiment d'un signe de tête.
- Mettez les cascadeurs là-dessus, dit ce dernier. On les filmera de dos, Bill, quand ils s'approcheront de l'auto de Paul, par exemple, puis quand ils lui sauteront dessus. Après, quand son visage sera cicatrisé, on prendra un plan de lui en train de quitter l'édifice avant de se diriger vers sa voiture.
- Bien. Merci, Stanley, fit Crabtree. C'est génial. Où est le régisseur de distribution ? Il nous faut un acteur pour le rôle de l'employé des archives allemand et un site pour l'édifice municipal. Et un autre pour la scène de l'agression. Fay, trouve-moi Sherriff, d'accord ? Bon. Maintenant, refaisons notre calendrier de tournage.
Fay, qui essayait d'intervenir depuis un moment, en profita :
- Il faut que vous rappeliez John Perly. Il est totalement paniqué.
- Il attendra.
- Non, c'est urgent. Il hurlait. Il est assis quelque part dehors à Oakville, et il attend.
- Appelle-le, alors.
Lorsque la communication fut établie, Crabtree écouta pendant plusieurs minutes avant de prendre la parole :
- Il y en a partout ? Combien ? (S'ensuivit une autre pause.) Trouve-moi quelqu'un, cria-t-il. Fais quelque chose pour mériter ton maudit salaire ! Tu n'as qu'à nettoyer ou mettre de la peinture par-dessus, je ne sais pas ! J'aime autant te dire qu'on vient de résoudre un problème autrement plus compliqué que ça. On commence à une heure et demie, compris ?
Crabtree raccrocha le téléphone.
- C'était notre constructeur de décors, John Perly, expliqua-t-il à la cantonade. Un petit malin a peint des swastikas partout sur la maison qu'on utilise à Oakville. (Il leva une main.) Je ne veux aucun commentaire, compris ? On va y aller, et on commencera à l'heure prévue.
Fisher essaya de parler, mais Crabtree était déjà parti ; il avait franchi le petit portail et dévalé l'escalier en moins de deux.
Salter descendit les marches avec Fisher pendant que les autres s'attaquaient à tous les problèmes soulevés par les modifications.
- Des swastikas, lança Fisher pour entamer la conversation.
Salter ne répondit rien.
- À votre avis, qu'est-il arrivé à Diamond ? demanda alors le scénariste.
C'était en effet ce qui préoccupait le plus Salter pour le moment.
- C'est peut-être quelqu'un qui lui en veut, suggéra le policier. Ou alors, peut-être qu'il s'est juste fait agresser.
- Peut-être qu'il n'a pas eu de chance, vous voulez dire ?
Salter acquiesça, mais il n'en pensait pas un mot. Cet incident transpirait l'amateurisme, mais il avait l'air planifié.
- Vous allez manger un morceau ? s'enquit-il.
Fisher jeta un rapide regard plein de doute sur Salter, comme s'il évaluait sa valeur en tant que commensal potentiel.
- Non, merci. Je dois travailler pour mettre de l'ordre dans tout ce merdier, répondit finalement le scénariste.
Hodek apparut à son tour dans l'escalier. Fisher se tourna vers Salter :
- Vous connaissez Josef ? Au fait, vous vous ap-pelez comment, déjà ?
Hodek passa le bras autour de l'épaule de Salter.
- Nous sommes de vieux amis, dit-il. Et maintenant, on va aller luncher, hein, Charlie ? Et toi, Stanley ?
Fisher eut l'air légèrement déconcerté. Salter l'observa tandis que le scénariste reclassait ses priorités, essayant de juger si Salter et Hodek constituaient en-semble un groupe intéressant puis décidant finalement que non.
- Je vous verrai plus tard, déclara-t-il. Le meilleur restaurant du coin s'appelle Top's. C'est à environ deux rues d'ici, par là.
Salter se demandait depuis combien de temps Fisher venait dans le quartier : trois petites semaines ? Le policier avait désormais cerné la personnalité de Fisher. Après avoir a priori considéré les caprices du scénariste comme normaux dans le monde du cinéma, il le voyait maintenant comme une de ces personnes qui veulent toujours briller plus que les autres, qui ont besoin d'être le centre de toute l'attention. Quand il était enfant, avant d'arriver au camp d'été, il devait toujours savoir quelle était la meilleure tente et connaître toutes les coutumes que les nouveaux arrivants ignoraient. Malheureusement, il devait aussi être celui qu'on laissait toujours tout seul, installé à la meilleure place mais incapable de trouver quiconque voulant la partager avec lui.
Hodek se cramponnait à Salter, attendant que Fisher s'en aille, après quoi il prit le policier par les épaules pour le tourner dans la direction opposée :
- Allons nous trouver un endroit où on pourra manger rapidement. Je n'ai qu'une demi-heure avant de partir à Oakville pour y voir ces fameux swastikas...

© 2008 Éditions Alire pour la traduction française


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