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La Mort dans l'âme

de

Maxime Houde

 

 

Chapitre 6, p 77-87

Deux jours après l'assassinat de madame Lemaire, tout le monde qui participait à l'enquête se réunit dans une grande salle du quartier général pour discuter de la situation. Il y avait DeVries et Néron et leurs hommes ; Noël Ouellet, médecin à Saint-Jean-de-Dieu et consultant auprès de la police ; les docteurs Parent et Delphis, aussi médecins à Saint-Jean, ainsi que le légiste. D'autres détectives de la brigade des homicides de la Sûreté municipale s'étaient joints à l'enquête entre-temps. Louis Boileau se trouvait parmi eux.
DeVries fut le premier à prendre la parole. On n'avait aucune idée de l'identité de l'assassin, mais si on trouvait un lien entre les victimes, il croyait qu'on y verrait plus clair. Les victimes se ressemblaient toutes, tout le monde était d'accord là-dessus. C'étaient des femmes d'un certain âge, à leur affaire. Elles étaient mariées ou elles menaient des vies tranquilles.
« Et la Corriveau, Rog ? demanda le détective Bigras. Qu'est-ce que t'en fais ?
- Elle ne ressemble pas aux autres victimes, c'est vrai.
- Il ne savait peut-être pas que c'était une pute, tout simplement, dit le détective au cure-dent. Ce n'était pas écrit sur son front.
- Même à ça, reprit Bigras, elle ne ressemblait pas aux autres. Elle vivait dans un taudis à côté du red light. Les autres n'habitaient pas Outremont, mais quand même...
- En fin de compte, les victimes ne se ressemblent pas tant que ça, quand on y pense.
- Qu'est-ce que tu veux dire, Fred ? demanda DeVries.
- Elles étaient à leur affaire, O.K., mais le tueur n'a pas pu les choisir à cause de ça. Ce n'est pas quelque chose qui saute aux yeux. Il faudrait qu'il les ait toutes connues pour savoir ça.
- Tu penses qu'on a affaire à plus d'un tueur ?
- À ce stade-ci, il ne faut pas écarter cette possibilité. Ça expliquerait pourquoi on n'a pas retrouvé d'empreintes identiques dans les logements des victimes. »
Néron prit alors la parole. Toutes les têtes se tournèrent dans sa direction.
« J'abonde dans le même sens que Castonguay. Les victimes menaient des vies similaires, c'est vrai. Mais, surtout, elles étaient seules au moment du meurtre et c'est peut-être pour ça que le tueur a agi. Une femme seule est une proie facile, c'est aussi simple que ça. Vous allez me dire qu'elles sont toutes mortes de façon atroce et c'est vrai, ça aussi. Deux victimes ont été poignardées, l'une avec une arme blanche, l'autre avec un tesson de bouteille, et les autres ont été étranglées à mains nues ou avec une ceinture qui faisait partie de leur habillement. Mais une arme blanche se cache facilement et la bouteille et les ceintures étaient déjà sur les lieux du crime. N'importe qui aurait pu se servir de ces objets-là pour commettre les meurtres.
- C'est une théorie intéressante, ça », dit DeVries.
Tous les yeux se rivèrent sur lui. Il tira une bouffée de son El Pietto et souffla la fumée par un coin de sa bouche.
« Avec ce qu'on a écrit dans les journaux, dit Néron, ça peut donner des idées à n'importe quel malade.
- À condition que les malades lisent les journaux. »
Des rires retentirent ici et là. Néron resta de marbre. DeVries sourit, fier de son coup. Il était assis à un bout de la table comme un roi présidant un banquet.
« Mais t'oublies un détail, Nécarré, reprit-il.
- Quoi donc ?
- Les victimes ont été volées, leurs logements ont été fouillés.
- Et alors ?
- Tu penses que c'est une coïncidence ?
- Non, dit Néron, toujours impassible. Mais, de toute évidence, il ne faut pas être dans son état normal pour agresser les gens comme ça. Les tueurs agissent peut-être dans un moment de délire, ils saccagent tout le logement puis, quand ils reviennent à eux, décident de voler des objets pour brouiller les pistes.
- Six tueurs qui agissent de la même manière ? Deux, je veux bien, trois, à la limite, O.K. Mais six ? Je ne pense pas. »
DeVries se tourna vers le docteur Ouellet, un homme dans la cinquantaine au visage plaisant qui semblait contempler le monde d'un air moqueur. Il avait des cheveux à la Einstein. Il avait davantage l'air d'un patient souffrant de maladies mentales que d'un psychologue.
« Qu'est-ce que tu penses de tout ça, Noël ?
- C'est difficile à dire. Habituellement, les délits sexuels sont commis sur des enfants par des gens de leur entourage, des parents. Et quand une femme subit des sévices c'est, en général, par quelqu'un qu'elle connaît aussi. Il peut s'agir d'un amoureux avec qui elle a rompu, par exemple.
- Il y a juste un tueur, d'après toi ?
- Ce n'est pas impossible.
- Si c'est le cas, il faut qu'il y ait un lien entre les victimes, non ?
- Je crois que vous faites fausse route sur ce point-là. »
DeVries fronça les sourcils. Néron ne quittait pas le docteur Ouellet des yeux.
« Comment ça ?
- Je ne pense pas que le tueur cherche un genre de femme en particulier, expliqua le docteur. Il ne sait pas d'avance qu'il va tuer. En réalité, c'est quelqu'un de normal, qui a des activités normales. La plupart des pervers sexuels sont des gens normaux si l'on excepte leur folie génitale. Mais justement, c'est un pervers, un sadique. Il prend plaisir à voir souffrir les autres - ce qu'il a fait à madame Lemaire et aux autres victimes en est une bonne preuve. Quand il passe à l'acte, c'est parce qu'il ressent subitement le besoin de le faire et que son esprit est trop faible pour résister.
- Est-ce qu'il pourrait être fétichiste, aussi ?
- Je ne pense pas. Les victimes n'avaient pas la même couleur de cheveux ou les mêmes mensurations. Il pourrait l'être, remarquez. Il pourrait avoir une fixation sur les souliers, par exemple, mais ça ne le conduirait pas au meurtre.
- T'as dit que c'est quelqu'un de normal...
- Oui.
- Après ce qu'il a fait à ses victimes, comment peux-tu dire une chose pareille ? »
Ce fut au tour du docteur Antonin Parent de prendre la parole. Tête ronde, bouche molle, chauve excepté pour une couronne de cheveux qui lui ceignait le crâne. Ses sourcils en accent circonflexe lui donnaient un air peiné.
« Je vais répondre à cette question-là, dit-il timidement, si mon confrère le permet.
- Allez-y, dit gracieusement celui-ci.
- Un de nos anciens confrères a déjà avancé - le docteur Ouellet s'en souvient sûrement - que les délits génitaux provenaient, à la base, de l'exaltation de l'instinct sexuel. C'est une hypothèse intéressante. On possède tous cet instinct-là, voyez-vous, comme l'instinct de conservation. Son exaltation pourrait être d'origine constitutionnelle, donc provenir de la personne elle-même, de son caractère, ou bien découler d'une maladie mentale. Dans ce deuxième cas, la personne n'aurait pas toute sa tête, si vous voulez.
- De quoi souffrirait-elle ? demanda Néron.
- De paranoïa, de démence précoce, d'épilepsie. Ce ne sont pas les possibilités qui manquent. »
DeVries haussa les mains d'un air découragé.
« Mais n'importe qui en ville pourrait être le tueur !
-- Il ne faut pas exagérer, quand même, dit le docteur Ouellet de son air amusé. Le milieu joue un rôle important. Un homme qui vit dans la pauvreté, par exemple, qui souffre de maladie, peut se mettre à boire ou à se piquer pour oublier ses problèmes, Dieu sait que ce n'est pas rare de nos jours. Eh bien, cet homme-là, rendu à un certain degré d'intoxication, sera capable de tuer parce qu'il se sent menacé, parce qu'il entend des voix et, quand il reviendra à lui, il ne se souviendra de rien. Ça s'est déjà vu.
- Et l'hérédité joue un rôle là-dedans, elle aussi, ajouta le docteur Delphis, un homme au visage sérieux d'ecclésiastique. Un homme dont le père était violent avec les femmes peut l'être lui aussi. Ce n'est pas un fait scientifique, mais on l'a déjà observé.
- Je vois », dit DeVries en tapotant son El Pietto au-dessus du plancher.
J'écoutais tout ce beau monde parler, assis sur une petite chaise droite aussi douillette qu'un banc d'église, perdu dans mes pensées. C'était pire qu'un sermon. Louis n'était présent que physiquement, lui aussi. Mentalement, il se trouvait à des kilomètres et des kilomètres de la salle.
« Pour en revenir à ce que vous disiez tantôt, dit le docteur Ouellet, que n'importe qui pouvait être le tueur.
- Moui ? fit DeVries.
- C'est un point intéressant. Le tueur peut ressembler à n'importe qui, contrairement à ce qu'on a écrit dans le journal. Ce ne sera pas quelqu'un de débraillé, tout dépeigné, qui s'exprime en poussant des grognements. En fait, vous pourriez le croiser dans la rue sans vous en rendre compte.
- De quoi est-ce qu'il souffre, d'après toi ? Antonin a parlé de démence, d'épilepsie... »
Le docteur Ouellet sourit et brandit une main.
« Ce que vous me demandez là, c'est d'associer un type de crime à une maladie spécifique.
- So ? Ce n'est pas possible ?
- Un de mes collègues s'est déjà penché sur la question. Il avait étudié les patients souffrant de démence précoce internés à Bordeaux. Il avait remarqué que bon nombre d'entre eux possédaient un casier judiciaire avant d'être internés, que leurs victimes provenaient de leur entourage, et cetera.
- Qu'est-ce qu'ils avaient fait ?
- Ça dépendait du type de démence diagnostiqué. Le dément paranoïaque, par exemple, avait agressé physiquement des gens, il avait proféré des menaces, il avait essayé de se suicider. Le dément hébéphréno-catatonique, lui, avait commis des meurtres, des hold-up, des délits de grossière indécence. Mais pour en revenir à notre tueur, une chose est certaine : il est impossible de poser un diagnostic sans examen mental. Il souffre peut-être de démence précoce ou de folie périodique ou il présente peut-être différents symptômes qui n'ont jamais été réunis avant, qui sait ? »
DeVries se tourna vers le docteur Parent.
« Je suis d'accord avec mon confrère, dit ce dernier avec un sourire contrit. Il pourrait souffrir de démence ou de folie, c'est difficile à dire sans examen. Mais, à mon avis, sa condition est aggravée par l'alcool. Sa maladie mentale, quelle qu'elle soit, est à l'état de veille quand il est à jeun et c'est quand il est soûl qu'elle prend le dessus sur sa volonté et qu'il commet ses crimes.
- Bon », dit DeVries.
Il avait l'air déçu. Il changea de position sur sa chaise.
« Ce qu'on sait sur le tueur, dit-il à l'intention de l'assistance, c'est qu'il s'agit de quelqu'un de normal en surface. Il ressemble à n'importe qui qu'on peut croiser sur le trottoir. Il commet ses meurtres le soir ou le matin, si on se fie aux rapports d'autopsie. C'est pour ça que personne ne le soupçonne, il ne s'absente jamais de son travail. Qu'est-ce qu'il peut faire comme travail, justement ? On sait qu'il réussit à maîtriser rapidement ses victimes, elles n'ont jamais le temps de crier. Donc, ça pourrait être quelqu'un d'assez fort, un travailleur manuel peut-être, un épicier, un débardeur, un manutentionnaire dans un grand magasin...
- Tu oublies un détail, intervint Néron.
- Ah oui ? dit DeVries. Lequel ?
- Le tueur réussit parfois à se faire inviter dans le logement de ses victimes. Il n'y avait pas de traces d'effraction dans tous les cas. Il pourrait donc s'agir d'un vendeur ambulant, par exemple, ou d'un représentant. »
Les deux bonshommes échangèrent un long regard.
« Vendeur, représentant, débardeur, tout ça est possible, dit DeVries en écrasant son El Pietto entre ses dents. Bon. Voici ce qu'on va faire. Je veux des policiers habillés en civils dans les tramways qu'empruntaient les victimes ou dans les endroits qu'elles fréquentaient. Qu'ils observent les gens, leur visage. Et je veux qu'on interroge ou qu'on réinterroge tous les habitants des voisinages où les meurtres ont été commis. Ils se sont peut-être souvenu de quelque chose, d'un détail, on ne sait jamais. On ne va pas attendre que le tueur se jette dans nos bras, ça, sûrement pas. Tout le monde a compris ? »
Un murmure d'approbation parcourut l'assistance.
« Parfait. Je vais vous assigner vos tâches avec Néron. La réunion est finie, allez en paix. »
Les pattes des chaises grincèrent sur le linoléum, la salle se vida lentement. Louis était disparu quand je sortis dans le couloir. DeVries, lui, était là.
« Ça va ? Je te regardais tantôt, t'avais un drôle d'air.
- Ça va.
- Écoute, j'ai deux billets pour le match des Royaux, ce soir. Ça nous changerait les idées, qu'est-ce que t'en penses ? »
Cette suggestion me fit penser à Émile, à Emma, à mon bureau. Qu'est-ce que je foutais dans cette galère ?
« Je ne peux pas. Il faut que je m'occupe d'une affaire.
- Quelle affaire ?
- C'est personnel. »

 

Je passai devant l'immeuble Bell Telephone quelques minutes avant la fermeture des bureaux. Je me garai au bas de la côte et sortis de la voiture. Je m'appuyai contre l'aile de la Studebaker, allumai une Grads. De ma position, je pouvais observer à mon aise les portes d'entrée. Tandis que j'attendais qu'elles s'ouvrent, deux femmes descendirent la côte du Beaver Hall et marchèrent dans ma direction, leurs escarpins claquant à l'unisson sur le trottoir. Elles passèrent devant moi sans daigner me jeter un regard.
Les portes finirent par s'ouvrir. Je n'eus pas de difficulté à reconnaître Kathryn parmi la foule. Elle portait une robe qui flottait autour de ses chevilles et avait une veste en laine sur son bras.
Elle commença à monter la côte. Je jetai mon mégot et me glissai derrière le volant de la Studebaker. J'attendis un peu, puis démarrai. Kathryn s'approchait du sommet de la côte. J'appuyai sur l'accélérateur et la suivis en gardant toujours trois ou quatre voitures de distance entre nous. Arrivée à la rue Sainte-Catherine, elle tourna à gauche et marcha le long des façades des commerces. Je tournai aussi et glissai la Studebaker dans la première place de stationnement qui se présenta. Je poursuivrais la filature à pied.
Je dus me faufiler parmi les piétons qui se pressaient sur le trottoir pour rattraper Kathryn. Je la vis à la dernière minute qui entrait dans un petit restaurant. J'avais faim moi aussi, alors je traversai la rue et pénétrai dans un autre restaurant situé en biais. Il était de bonne heure, il n'y avait pratiquement personne. Je m'assis au comptoir. L'unique serveuse plaça un napperon et des ustensiles devant moi. Je commandai un club-sandwich et une pointe de la tarte aux pommes qui sommeillait sous une cloche, au bout du comptoir. La serveuse relaya ma commande à voix haute au cook.
Le poulet était sec et quant à la tarte, ça se passait de commentaires. J'essayais de déloger à l'aide d'un cure-dent un morceau de pelure coincé entre deux molaires quand Kathryn se pointa le nez dehors. Je laissai deux dix sous à côté de mon assiette et sortis à mon tour. Le soleil se couchait et il faisait un peu plus frais. Kathryn avait enfilé sa veste de laine.
Elle se dirigea vers l'arrêt du tramway. Je lui emboîtai le pas, de mon côté de la rue. Quand elle s'arrêta à l'arrêt, j'entrai dans une petite boutique située tout près. C'était un magasin d'antiquités ou de bric-à-brac. Un vieux monsieur dont la tête ressemblait à la tête déplumée d'un oiseau vint à ma rencontre. Il me dit qu'on pourrait négocier si quelque chose m'intéressait. Je lui dis merci et fis mine de m'intéresser aux babioles exposées dans la vitrine tout en surveillant Kathryn. Il n'y avait rien d'intéressant. Les trucs en vente étaient le genre de trucs que les gens rangent dans leur grenier parce qu'ils n'ont pas le courage de les jeter.
Le tramway finit par arriver. Kathryn grimpa à bord. Je quittai la boutique, retournai à ma voiture et rattrapai le tramway. Ce n'était pas bien difficile, il ne pouvait pas se faufiler dans des petites rues pour me semer. De chaque côté de Sainte-Catherine, les enseignes des cabarets, toutes plus colorées les unes que les autres, brillaient comme des phares pour guider les fêtards à leur port. Ça marchait, les trottoirs grouillaient de monde.
Quand Kathryn mit pied à terre, la lune avait pris la relève du soleil dans le ciel. Ç'avait été une longue promenade. Elle emprunta une rue sombre, flanquée de petites maisons. Je reconnaissais le coin, la maison de chambres où elle logeait se trouvait parmi elles. Des carrés jaunes brillaient ici et là.
J'attendis un instant. Quand le clac-clac de ses pas se fut estompé, je tournai dans la rue et roulai lentement jusqu'à la maison. Je me rangeai en bordure du trottoir, à quelques mètres de là, au moment où Kathryn passait la porte. Au bout d'un instant, une fenêtre s'alluma au deuxième étage et sa silhouette apparut quand elle baissa à moitié le store. Je coupai le contact. Vers dix heures, la lampe dans la chambre s'éteignit. Kathryn ne verrait pas son administrateur ce soir-là. Je remis le contact, fis demi-tour et rentrai chez moi.
Je fixai le plafond une partie de la nuit. Mon club-sandwich me donnait des maux d'estomac...

© 2002 Éditions Alire & Maxime Houde


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