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Mort d'une femme seule
(Charlie Salter -4)

de

Eric Wright

 

Traduit de l'anglais par
Isabelle Collombat

 

 

(Extrait du chapitre 2, p. 23-32)


Harry Wycke était la seule personne que Salter considérait comme un ami aux Homicides, voire dans tout le service ; le lendemain, il trouva donc le temps d'aller voir Wycke dans son bureau. Il introduisit sa requête prudemment, comme s'il s'agissait d'une question posée comme ça, en passant, pour satisfaire une promesse faite à une vieille connaissance.
- Qui est cette femme ? demanda immédiatement Wycke.
- Elle travaille au bureau du maire. Une sorte d'animatrice communautaire.
- Le maire ne m'a jamais parlé d'elle. Pourquoi ne lui a-t-elle pas demandé de me poser directement la question ? Pourquoi toi ?
Évidemment. Pourquoi n'avait-elle pas demandé au maire de se renseigner ? Parce qu'elle voulait en profiter pour revoir Salter ? Parfait.
- J'ai été marié à elle, autrefois, lâcha Salter en regardant par la fenêtre.
- Quoi ! Seigneur, j'ignorais que tu avais un passé aussi lourd. Es-tu fiché à la GRC ?
- Probablement. C'était il y a vingt-cinq ans. Une erreur.
- Et maintenant, la voilà qui revient te demander un service ?
- En apparence. Peut-être qu'elle se sert juste de moi comme d'un ami bien placé, une relation utile. Mais elle m'a quitté - ou, plutôt, je l'ai quittée - à cause de ses sentiments à l'égard des flics. Je ne veux pas lui donner juste de quoi me débarrasser d'elle : j'aimerais lui montrer qu'on se soucie vraiment des femmes assassinées.
- Envoie-la au service des communications.
- Tu crois vraiment qu'elle va se satisfaire de ça ? Peux-tu simplement voir où ça en est pour moi ?
- Bien sûr. Je n'ai même pas besoin d'aller à la pêche aux renseignements : je connais l'affaire par coeur. On est toujours dessus. Mais ne récolte pas les honneurs pour toi tout seul, mon vieux. Laisse ça au chef.
- Quand puis-je revenir te voir ? Quand auras-tu le temps qu'on regarde ça ensemble ?
Wycke eut l'air irrité.
- Maintenant. Je n'ai rien de mieux à faire, marmonna-t-il en embrassant du regard les piles de dossiers qui recouvraient son bureau.
Salter fit semblant de ne pas remarquer son ton ironique.
- Merci, fit-il.
Il suivit Wycke : les deux hommes empruntèrent un long couloir puis descendirent un escalier avant d'aboutir au bureau d'un sergent en civil aux cheveux jaunes et aux joues sombres, dont le nez rougi et irrité laissait supposer qu'il était fortement enrhumé.
- Voici le sergent Marinelli, annonça Wycke à Salter avant de se tourner vers le sergent : et voici l'inspecteur Salter, qui travaille pour Orliff. On lui a demandé un rapport d'avancement sur l'affaire Cowell. Vous vous souvenez de Nancy Cowell ? C'était probablement la petite amie d'un homme politique.
- Pourquoi ne nous pose-t-on pas directement la question ? s'enquit Marinelli qui renifla bruyamment et ne bougea pas d'un pouce.
Salter resta silencieux. Wycke prit les choses en mains :
- Je lui ai déjà demandé, Stan. Il n'en sait rien.
Marinelli renifla de nouveau, en regardant Salter, cette fois.
- L'affaire est au point mort, dit-il. On a épuisé toutes les pistes. Vous avez du nouveau ?
- Pouvez-vous me dire ce que vous avez fait jusqu'à maintenant ? commença Salter.
Wycke l'interrompit en lui posant la main sur le bras.
- L'inspecteur a besoin d'un résumé bref mais complet, fit-il. Complet, sinon les gens qui s'intéressent à l'affaire reviendront nous voir pour nous demander si on a effectué telle ou telle démarche. Vous savez de quoi je parle : balançons-leur n'importe quelle merde pour les occuper et ils s'en iront.
- Ce n'est pas de la merde, protesta Marinelli. Nous avons vraiment tout fait.
Il sortit un Kleenex d'une boîte à mouchoirs et s'essuya la lèvre supérieure. Quand il eut acquis la certitude qu'il pouvait s'éloigner de sa réserve de Kleenex en toute quiétude pendant quelques secondes, il se dirigea vers un classeur d'où il sortit un dossier épais d'une dizaine de centimètres.
- Voulez-le lire ou préférez-vous que je vous expose l'affaire ? Il faut commencer par le début.
Le meuble était plein de dossiers semblables.
- Si vous avez le temps, j'apprécierais que vous me fassiez votre propre résumé, répondit Salter.
Le sergent s'installa à son bureau et désigna à Salter une chaise où il pourrait s'asseoir pour prendre des notes.
- Je vous laisse, les gars, fit Wycke. Merci, Stan. Passe me voir en sortant, Charlie.
- Vous avez de quoi écrire ? demanda Marinelli en tendant un bloc de papier à Salter. Bien. Nous y voilà. Nancy Cowell, trouvée morte à huit heures trente le matin du 8 octobre. Elle avait été étranglée. Les preuves indiquaient qu'elle avait eu des rapports sexuels.
- Elle a été violée ?
- Nous l'ignorons. Ça ne laisse pas toujours de traces, vous savez. Il y avait des traces de lutte et du sperme, mais le corps ne présentait aucun signe de violence autre que les marques de strangulation. On sait qu'elle était vivante à vingt-trois heures trente parce qu'elle a appelé une amie à cette heure-là.
- Qui a trouvé le corps ?
- Son amie, celle qu'elle a appelée. Agnes Loomis, une travailleuse sociale. Les deux femmes avaient convenu de se rendre au marché St. Lawrence ce matin-là, et Loomis attendait Cowell dans son auto, dans la rue. Cowell n'arrivant toujours pas, Loomis a demandé au concierge de la faire entrer pour aller réveiller son amie. Ils l'ont trouvée par terre, encore vêtue de sa chemise de nuit et de sa robe de chambre.
- Que savez-vous d'elle ?
- C'était une travailleuse sociale originaire de Winnipeg. Elle venait de quitter son mari et habitait à Toronto depuis six mois. Elle s'occupait des délinquants primaires, des gars qui essaient de ne pas retourner en prison.
Marinelli marqua une pause et jeta un regard éloquent à Salter.
- Alors un de ces gars s'est rendu chez elle tard ce soir-là, l'a persuadée de le laisser entrer et l'a tuée, dit Salter obligeamment.
Marinelli hocha la tête en entendant les conjectures de Salter.
- C'est ça. En tout cas, c'est ce que nous avons pensé au début, nous aussi. Mais nous avons enquêté sur tous ces gars. Une enquête vraiment approfondie
La performance de Marinelli, qui s'ingéniait à incarner son sergent préféré de série télé, fut interrompue par quelques éternuements après lesquels il dut encore s'essuyer le nez. Il reprit sa tirade sur un ton plus neutre :
- Nous nous sommes même renseignés sur leurs copains, sur n'importe quelle personne susceptible de savoir qu'elle vivait là seule, mais on a établi qu'aucun de ces gars ne savait où elle vivait. Par principe, elle ne donnait jamais ce genre de renseignement.
Marinelli vérifia où il en était sur le dossier.
- L'étape suivante a consisté à vérifier tous les contacts masculins qu'elle avait. Elle n'avait pas d'amant en titre, mais Loomis nous a appris qu'elle tentait de rencontrer des hommes. Elle avait essayé plusieurs bars pour célibataires, ainsi qu'une boîte appelée le Get-Together Club, où se rencontrent un paquet de curs solitaires. Elle avait aussi mis une annonce dans le journal.
- Seigneur ! s'exclama Salter, qui se rendait compte de la somme des recherches que Marinelli et ses hommes avaient effectuées.
- Comme vous dites. Nous avons enquêté sans relâche dans tous les bars pour célibataires de la ville. Nous avons trouvé quelques personnes qui pensaient l'avoir vue quelque temps auparavant, mais aucune qui ait pu établir un lien avec quiconque. Le Get-Together a été un fiasco, lui aussi. Nous avions découvert quelqu'un qui se rappelait l'avoir vue se rendre à un rendez-vous trois mois plus tôt, mais elle n'était restée qu'un petit moment.
- Mais si le coupable traînait au Get-Together ou dans les bars pour célibataires, le seul qui se souviendrait d'elle serait précisément celui qui l'aurait draguée.
- Exact. Elle ne sortait jamais dans ces endroits-là avec une amie.
- Et l'annonce ?
Marinelli brandit une pile de lettres.
- Elle a eu trente-deux réponses, et elle n'a donné suite qu'à cinq d'entre elles.
- Comme le savez-vous ?
- Elle avait fait une liste. Elle était très méthodique. Nous avons enquêté sur tous les noms qui y figuraient, juste au cas où, mais ceux auxquels elle n'avait pas donné suite ont affirmé ne pas avoir été contactés par elle ; c'est cohérent avec ce qu'elle avait noté sur leurs lettres. Pour ce qui est des cinq autres, deux n'étaient pas en ville le soir du meurtre, deux autres ont un alibi que nous croyons solide. Quant au dernier, on n'a pas encore réussi à lui mettre la main dessus.
- Il a disparu ?
- Nan. Il n'a pas inscrit son adresse sur la lettre et sa signature est illisible. Il aurait joint une carte mentionnant ses nom et adresse, mais nous ne l'avons pas retrouvée.
- Puis-je voir ces lettres ?
- Bien sûr. Je vous en donnerai des copies. Comme ça, vous pourrez les lire tranquillement sans risquer d'attraper ce maudit rhume !
Marinelli alla hurler dans le couloir : un constable entra et reçut l'ordre de photocopier les lettres.
Marinelli continua :
- On sait qu'elle a dîné avec quelqu'un ce soir-là : elle l'a dit à Loomis quand elle l'a appelée. Si ç'avait été avec une amie, nous pensons que celle-ci se serait manifestée depuis, mais personne ne s'est montré. Nous avons donc vérifié auprès de presque tous les restaurants de la ville. Sans succès. Personne ne se rappelle l'avoir vue. Finalement, j'ai mis une équipe dans le secteur où elle habitait. Vous vous souvenez comment on a attrapé ce marchand de magazines dans l'ouest ? On a fait du porte à porte, on a interrogé tous les gens du quartier, certains trois ou quatre fois. Ça n'a rien donné. Personne ne se rappelle avoir vu qui que ce soit rôder dans les parages ce soir-là, mais ce n'est guère étonnant : c'était une putain de nuit, il a plu à boire debout jusqu'à quatre heures du matin environ. Maintenant, on essaie de penser à ce qu'on pourrait faire de plus. Des idées ?
Salter secoua la tête.
- Et le mari ?
Marinelli fouilla dans le dossier et en retira une feuille de papier.
- Il habite à Winnipeg. Cette fin de semaine-là, il était en train de fermer son chalet de Rat Portage pour l'hiver, à environ deux cents kilomètres de là.
Le sergent fit une pause puis répéta :
- Rat Portage ? En voilà, un nom ! Ça existe, ça ?
Salter hocha la tête :
- Je connais l'endroit, assura-t-il. C'est près de Kenora. J'ai passé un été, une fois, là-bas.
- Ah ouais ?
Marinelli attendit poliment la suite des réminiscences de Salter, qui s'abstint. Il poursuivit donc :
- Il a quitté la maison de sa mère, au nord de Winnipeg, le vendredi soir et s'est rendu à son chalet en auto. Il est revenu le dimanche. On l'a vu au chalet le dimanche matin, mais personne ne l'y a remarqué avant ça. En théorie, il aurait pu prendre l'avion vendredi soir et revenir le samedi. Devinez ce qu'on a fait, au cas où ? On a vérifié toutes les listes de passagers : il n'était sur aucune. Puis on a enquêté sur tous les passagers qu'on a pu retrouver, c'est-à-dire tous sauf un homme et une femme. Il aurait obligatoirement été assis à côté de quelqu'un, n'est-ce pas ? Mais personne ne se rappelait l'avoir vu.
- Avait-elle un carnet d'adresses ?
- Oui, et on a tout vérifié. Mis à part les coordonnées de gens de Winnipeg, il y avait environ une dizaine de « vraies » relations - je veux dire, pas son dentiste et des trucs comme ça. Il y avait Agnes Loomis, la femme qui a trouvé son corps, et trois autres copines. Il y avait aussi deux gars qui avaient quitté la ville depuis longtemps. Et tous les autres avaient des histoires solides.
Le constable revint avec les copies des lettres ; Marinelli les donna à Salter.
- C'est OK ? fit-il. Maintenant, vous pouvez leur dire qu'on n'est pas restés assis là à se tourner les pouces.
- Oui, je leur dirai. Merci beaucoup.
- Pas de quoi. Et si vous pensez à un truc qu'on aurait oublié, faites-le-nous savoir en premier, OK ?
- Ça me paraît peu probable, mais si je vois quelque chose, j'en parlerai à l'inspecteur Wycke.
- Bien.
Marinelli se tourna pour réparer les dégâts causés par un autre éternuement ; Salter en profita pour prendre congé.
Il remonta l'escalier et se dirigea vers le bureau de Wycke. Ce dernier était justement en train de raccrocher le téléphone.
- C'était Marinelli, annonça-t-il. Il voulait savoir si on pouvait te faire confiance. Je lui ai répondu que oui. Il m'a rapporté qu'il avait entendu dire que les gars de l'étage ne t'aiment pas et qu'ils considèrent que tu es un gars à éviter. Je lui ai donné l'heure juste sur ce point aussi.
- Merci. Il semble avoir fait du bon boulot sur cette affaire.
- Ton ex sera-t-elle satisfaite ?
Salter haussa les épaules.
- En tout cas, moi, je le suis. Elle n'a qu'à aller voir le maire si elle ne l'est pas...

© 2005 Éditions Alire pour la traduction française


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