(Chapitre 1, p. 3-8)
La Vauxhall Nova de location franchit la barrière de
fer forgé rouillée en faisant une embardée.
Elle parcourut à toute allure le demi-kilomètre
de route à une seule voie qui menait à l'allée
circulaire, puis tourna à droite ce qui était
contraire à l'usage en Angleterre.
Au volant, une blonde nerveuse fit une bulle avec sa gomme à
mâcher et écarquilla les yeux devant la majestueuse
résidence. Loin du halo urbain de Manchester, les phares
de sa petite voiture transpercèrent de leurs faisceaux
la nuit tombante. Elle constata que la demeure était vraiment
énorme, deux étages en pierre étendant leur
masse au milieu d'une pelouse mal entretenue aux dimensions d'un
parc. Derrière quatre piliers blancs se dressait une porte
à deux battants de taille imposante, flanquée de
grandes fenêtres ; la blonde compta seize petits carreaux
vitrés dans chacune. C'était la première
fois qu'elle traversait l'Atlantique et seulement la troisième
fois qu'elle mettait les pieds à l'extérieur de
New York. Hormis le manoir du gouverneur devant lequel elle était
passée en compagnie de quarante autres filles recrutées
pour égayer une fête privée à Albany,
Zero n'avait jamais rien vu de comparable.
Elle coupa le contact et ouvrit la fermeture éclair de
son blouson de cuir. Elle se pencha ensuite pour retirer le sac
à dos noir en vachette qu'elle savait logé sous
le siège avant. Elle fouilla à l'intérieur
et en sortit un mouchoir d'homme, un tampon d'ouate, une cuiller
à thé, un briquet et une seringue de plastique
translucide à laquelle une aiguille était déjà
fixée. De l'une des pochettes, elle extirpa enfin un sachet
contenant une poudre brun pâle. L'emballage pansu avait
la forme d'un gros cigare.
Après avoir mis quelques pincées de poudre dans
la cuiller et ajouté le fond de la canette de Coca-Cola
qu'elle avait bue à petites gorgées pendant le
trajet, Zero alluma le briquet. L'action combinée de la
chaleur et du liquide eut vite fait de dissoudre la poudre. Le
tampon d'ouate lui servit à filtrer la mixture. Elle y
plongea le bout de la seringue hypodermique et fit prestement
remonter le piston, aspirant ainsi l'héroïne.
Une fois qu'elle eut noué le mouchoir autour du haut de
son bras, elle sonda la pliure de son coude. D'abord, elle ne
put trouver une veine, mais bientôt un filet bleu enfla
avec réticence sous sa peau. Mue par une main experte,
l'aiguille pénétra dans la veine et un feu liquide
se rua dans son corps. Comme toujours, l'explosion frappa en
premier lieu son coeur, puis sa tête. Elle se laissa retomber
sur le siège en poussant un soupir et attendit que la
flamme embrasât ses membres.
Les minutes passèrent tandis que l'engourdissement salvateur
finissait d'anesthésier son âme.
Ses yeux s'ouvrirent d'un coup dans l'obscurité
du cellier. Il avait prêté l'oreille au crissement
des pneus sur le gravier et au moteur qui s'arrêtait.
Il n'y avait qu'une personne, du moins dans le rayon couvert
par ses sens.
Bizarrement, il s'écoula près de trente minutes
avant que la porte de la voiture ne s'ouvrît et ne se refermât
tout de suite.
Lorsqu'elle eut recouvré la force de bouger, Zero dénoua
le mouchoir qu'elle avait encore autour du bras. Elle enfonça
fermement le sachet de plastique dans son bustier en cuir noir,
balança le reste de l'attirail dans la boîte à
gants et fourra son sac à main dans le sac à dos.
Elle était prête.
Elle descendit de la voiture et ajusta en travers de ses hanches
une large ceinture en cuir dont la boucle en argent représentait
un lézard se dévorant la queue des pierres
étaient incrustées à la place des yeux de
l'animal. Elle agrippa son sac à dos par la portière
ouverte et, en même temps, regarda sa montre Leave It
to Beaver. La petite aiguille était dirigée
vers le coeur de Beaver alors que la plus grande lui passait
entre les jambes. Cinq heures de décalage, avait dit l'agente
de bord. Cela signifiait qu'il était quoi ? dix-neuf heures
trente à Manchester ? Elle n'avait pas pris la peine de
régler sa montre ; elle ne resterait pas là longtemps.
Elle risqua un coup d'oeil par l'une des fenêtres sales
du devant. Il faisait sombre à l'intérieur, alors
elle ne put distinguer grand-chose. Par simple précaution,
elle frappa à la porte massive en actionnant le heurtoir
rouillé dont la forme évoquait une rose à
la tige épineuse. Comme personne ne venait répondre,
elle fit le tour de la maison en quête d'une voie d'accès.
Elle remarqua que la serrure d'une remise était brisée
et pénétra facilement dans la résidence.
Une fois dans la cuisine, elle avança en longeant le mur
à tâtons. Ses doigts finirent par atteindre un interrupteur,
sur lequel elle appuya. Rien ne se produisit.
« Merveilleux ! » grommela-t-elle en fourrageant
dans le sac à dos. Elle finit par dénicher la lampe
de poche et une feuille de papier. Elle relut le message à
la lueur du faisceau. La consigne numéro sept disait :
Fouiller la maison de fond en comble, une pièce après
l'autre, grande ou petite, de la cave au grenier. Sur toute porte
verrouillée (y compris les armoires), essayer d'utiliser
les passe-partout. S'ils ne fonctionnent pas, se servir de la
pince à levier. IMPORTANT : arriver après
la tombée de la nuit.
Zero était trop défoncée pour ressentir
autre chose qu'une vague nervosité. Néanmoins,
elle se dit que la seule foutue raison qui l'amenait dans cet
endroit stupide était qu'ils l'y avaient forcée.
Elle trouva la porte qui menait au sous-sol. Bien que le soleil
fût couché, il ne faisait pas encore complètement
noir. Elle n'avait cependant pas l'intention d'attendre.
Une intruse, sa senteur âcre : un sang de cuivre
sucré ; une peau moite transpirant une peur acide.
Et puis quoi donc ? une odeur amère qu'il n'arrivait
pas à reconnaître.
Il ne craignait rien, bien sûr. Il était simplement
curieux. Cela n'avait aucun sens. Il devait sûrement y
en avoir d'autres. Il y en avait toujours d'autres.
Pourtant, en concentrant avec précision ses sens affinés,
il détectait seulement cette femme qui avançait
lentement mais sûrement vers lui. Sa curiosité se
métissait déjà de jouissance anticipée.
Et cela, il le savait, serait dangereux. Pour elle.
L'escalier qui menait au sous-sol était vieux et branlant,
et le pied de Zero passa à travers le bois pourri de la
troisième marche. « Merde ! »
lança-t-elle en perdant l'équilibre, tandis que
la lueur de sa lampe de poche tanguait dans la pièce caverneuse.
Le faisceau balaya une multitude de toiles d'araignées
et des tas de poussière et de saleté accumulées.
L'air froid et humide sentait le moisi. Soudain, son bras s'immobilisa
et son coeur se mit à battre la chamade. Le centre du
plancher était occupé par un gros cercueil de pierre.
« J'ai besoin d'un shoot ! »
murmura-t-elle en cherchant d'un geste mécanique sa provision
d'héroïne. Mais l'idée de se retrouver là
toute seule, sans personne pour lui venir en aide en cas d'overdose,
lui faisait peur. D'ailleurs, elle n'était pas vraiment
en manque. Dès qu'elle aurait accompli sa mission, elle
s'offrirait une petite gâterie.
Sniffer, c'est gaspiller du bon matériel, songea-t-elle
en versant un peu de drogue dans le creux de son poing. Lorsqu'elle
porta la fine poudre à son nez, sa lampe de poche lui
glissa des mains et rebondit jusqu'au bas des marches.
Il circulait déjà dans ses veines une telle quantité
d'héroïne qu'elle ne décolla même pas.
Quelques secondes plus tard, elle était parvenue à
se convaincre malgré tout qu'elle se sentait plus calme.
Elle descendit alors l'escalier, ramassa la lampe de poche et
s'approcha précautionneusement de la tombe.
Elle fit courir le faisceau à l'une des extrémités.
Gravés dans la pierre, il y avait ces mots :
David Lyle Hardwick
1863-1893
Que Dieu ait pitié de l'âme des poètes
Zero se força à s'approcher du cercueil et déposa
sur celui-ci tout ce qu'elle transportait. La pièce se
nimba d'une lueur inquiétante. Pliant les jambes et rassemblant
toutes ses forces, elle souleva le couvercle et tenta de repousser
la rude plaque de pierre. Celle-ci était lourde et n'accepta
de bouger que lentement. Zero fut bientôt en sueur.
Lorsque le couvercle fut suffisamment écarté, elle
prit la lampe de poche et jeta un coup d'oeil à l'intérieur.
« Oh mon Dieu ! C'est dément ! »
murmura-t-elle. Le corps d'un homme vêtu à l'ancienne
reposait sur du satin moisi. Des boucles blondes qui lui descendaient
en bas des épaules encadraient un visage finement dessiné
couleur de cendre. Ses délicates mains pâles étaient
croisées sur sa poitrine dans la position classique qu'on
donne aux morts dans leur cercueil. Il ne semblait pas respirer
mais, selon les consignes qu'elle avait reçues, cela ne
voulait rien dire.
Les mains tremblantes, Zero fouilla dans son sac et en tira un
maillet et un pieu. « Fuck ! Je peux pas faire
ça ! » cria-t-elle. À travers le
brouillard de l'héroïne, la peur qu'elle percevait
dans sa propre voix se frayait un chemin jusqu'à elle,
la frôlait de trop près. Elle décida qu'un
autre remontant ne lui ferait pas de mal et elle sniffa la drogue
en deux petites inspirations rapides, émoussant la terreur
avant que celle-ci ne l'envahît davantage.
Finalement, elle posa la pointe affûtée du pieu
là où elle croyait pouvoir atteindre le coeur du
jeune homme blond. Elle leva le maillet et amorça son
élan.
À cet instant précis, une main glacée jaillit
du cercueil et l'attrapa par la gorge.
L'outil alla heurter le plancher en béton et elle fut
forcée de reculer. Elle respirait avec peine. La main
fut suivie du reste du corps, qui émergea du cercueil.
Dans le faible rayon diffusé par la lampe de poche, elle
entrevit un regard furibond et un visage tordu de rage. Une chose
sortie tout droit d'un cauchemar venait soudain de prendre forme...
© 2001 Éditions
Alire & Nancy Kilpatrick
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