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La Nébuleuse iNSIEME

de

Michel Jobin

 

(Extrait de la deuxième partie : Surayud Kontho, p. 63-72)

On dirait le bourdonnement d'une mouche prise dans des stores verticaux. Mais comme une mouche ne survivrait pas deux minutes dans l'air vicié de Bangkok, l'inspecteur Togliatti Marchesi opte plutôt pour son cellulaire. En entrouvrant un oeil, il aperçoit l'appareil qui vibre sur le sol, juste à côté de sa natte de bambou.
- Allô ! fait-il d'une voix empâtée après avoir saisi le Samsung.
- Désolé de vous déranger, patron, mais nous avons besoin de vous, annonce une voix à l'autre bout.
- C'est dimanche soir, Paradorn.
- Je sais, mais vous devez absolument venir.
Paradorn Chulasiri, adjoint de l'inspecteur principal Togliatti Marchesi de la Police royale de Thaïlande, fournit les coordonnées à son patron et raccroche. À son ton, Togliatti devine que son second n'est pas plus enchanté que lui de devoir bosser cette nuit.
L'inspecteur se lève et s'étire, encore un peu gelé : les effets de sa dernière boulette d'opium sont en train de se dissiper. Comme d'habitude, les pipées lui ont laissé un goût pâteux dans la bouche. Il n'a qu'une envie : aller se taper un curry de canard laqué bien épicé, mais ce sera pour plus tard. Pour le moment, le devoir l'appelle.
En quittant l'arrière-cour paisible de la fumerie, Marchesi reprend un contact brutal avec la ville. Sur les trottoirs bondés, sales et nauséabonds du Chinatown, passants luisants de sueur et chiens galeux se bousculent entre les étals surchargés malgré l'heure tardive. Quand il entend dire que New York est la ville la plus furieusement animée du monde, Togliatti Marchesi ne peut réprimer un sourire. Venez faire un tour à Bangkok, pense-t-il. En comparaison, Manhattan a des airs de village suisse.
D'un pas raffermi, Togliatti se dirige vers la station National Stadium et monte à bord du tout nouveau Skytrain. La ville a tellement changé. Il y a quinze ans, il n'aurait jamais pu imaginer pareil prodige. À l'époque, les canaux débordaient souvent et, durant la saison des pluies, la ville entière se transformait en un immense marais. Maintenant, de nombreux canaux ont été comblés et un métro de surface ultramoderne flotte au-dessus de la ville. Le Skytrain passe devant une enfilade de carcasses de béton abandonnées. Quelle tristesse, pense-t-il. Le revers de la médaille, c'est la crise monétaire de 1998 qui a ravagé l'Asie du Sud-Est au grand complet : du jour au lendemain, des promoteurs ruinés par la dévaluation brutale du baht ont stoppé net tous leurs grands chantiers, avec pour résultat que Bangkok compte aujourd'hui par dizaines les immenses structures de tours à condominiums et hôtels de luxe en état de déliquescence avancée. Même des autoroutes surélevées en construction ont été laissées à l'abandon. C'est pourquoi l'entrée en service du Skytrain a été autant célébrée, puisqu'il fait l'effet d'un baume sur l'ego meurtri de la ville.
Arrivé à la station Chong Nonsi, Marchesi descend du métro et marche jusqu'au boulevard Silom. Comme à l'accoutumée, les têtes se retournent sur son passage. Avec ses cent cinquante livres réparties sur six pieds trois pouces et ses cheveux en bataille, il a un look qui détonne. Même dans son Italie natale, il ne passait pas inaperçu. Il ne compte plus le nombre de fois où l'on a demandé d'être pris en photo en sa compagnie. Arrivé devant le numéro 54, Togliatti Marchesi monte au Joo Long Lao.
Paradorn l'y attend.
- J'espère que ça ne vous emmerde pas trop, fait-il en l'entraînant à sa suite.
Paradorn connaît bien les habitudes de son patron. En fait, dans le service, tout le monde connaît bien ses habitudes, mais personne ne les remet en question : les Thaïs sont tolérants et discrets, même les flics. Ils estiment que tout le monde a droit à ses petits vices.
- Non, ça va. Et toi ?
Togliatti sait que, tous les dimanches soir, son protégé parie aux combats de coqs clandestins.
- Bof, de toute manière je perdais, alors...
Les deux collègues traversent ensemble l'aire centrale à l'éclairage tamisé, qui compte à vue de nez une trentaine de tables et quelques alcôves. Marchesi a beaucoup entendu parler de l'endroit, mais c'est la première fois qu'il y met les pieds. Un lieu aux antipodes des habituels bars à touristes où se massent les Occidentaux en quête de chair fraîche. Des barbares, des sauvages, ceux-là, pense-t-il. Vêtus de bermudas et de t-shirts aux couleurs voyantes, ils sont bruyants, tapageurs et généralement grossiers. L'horreur absolue aux yeux des Thaïs, qui se font un devoir d'être toujours propres et bien mis en plus d'afficher calme et sérénité en toutes circonstances. Juste à voir, Marchesi comprend que l'établissement est clairement destiné à l'élite.
Arrivé devant la chambre 9, Paradorn marque un bref temps d'arrêt.
- OK, fait Marchesi. Qu'est-ce qu'on a ici ?
- Un gros morceau.
Paradorn ouvre la porte et annonce :
- L'honorable ministre Surayud Kontho.
- Oh ! merde ! s'exclame Marchesi en apercevant le corps inerte sur le sol. C'est vraiment Kontho ?
- Oui. Et vous avez vu ? Il a encore l'aiguille plantée dans le bras. Pauvre type, lâche Paradorn avec dédain.
Marchesi comprend maintenant pourquoi on a fait appel à lui, même si c'est en théorie jour de congé. Les affaires délicates lui sont souvent confiées parce que, bien qu'il soit un farang, l'inspecteur principal jouit d'une grande estime à l'intérieur du service. Il est avant tout perçu comme un jai yen, un homme discret, d'humeur égale, une grande qualité aux yeux des Thaïs. En plus, il est efficace et il a des talents variés - son champ d'action s'étend des crimes économiques aux homicides en passant par les fraudes et autres contrefaçons - et il a aussi la réputation d'être un libre penseur, donc moins sujet aux pressions extérieures.
Il s'approche du corps.
- De prime abord, ça ressemble à une overdose accidentelle, mais on va y regarder de plus près. Commence par faire prendre le maximum de photos, commande-t-il à Paradorn.
Ce dernier laisse son patron pour aller relayer ses instructions à l'équipe technique qui patiente dans le corridor.
Pendant que l'équipe se met en branle, Marchesi observe le corps inerte de Kontho avec minutie. S'il n'avait pas l'habitude de ce genre de scène, il aurait probablement le coeur au bord des lèvres. En mourant, le corps de Kontho a relâché des matières fécales sur le plancher, la peau de son visage s'est foncée et souillée de vomissures. De plus, pour compléter le tableau, la langue lui sort de la bouche pour former une grimace sinistre.
Évidemment, le ministre n'avait pas la meilleure réputation : corruption et favoritisme revenaient souvent dans les allusions à son sujet. Mais s'il était également junkie, ça, Marchesi n'en savait rien, pas plus que des autres aspects de sa vie privée, d'ailleurs.
Paradorn revient vers l'inspecteur principal accompagné de deux gorilles :
- Les gardes du corps de monsieur Kontho.
Togliatti Marchesi les soumet à une batterie de questions, orientées bien évidemment sur les habitudes de leur patron et sur sa dépendance possible aux drogues dures.
- Non, monsieur Kontho n'a jamais touché à cette cochonnerie, dit sur un ton ferme le premier garde du corps pour clore cette partie de la discussion.
- Il n'y a aucun doute là-dessus, confirme l'autre.
- Alors qui aurait intérêt à monter une pareille mise en scène ?
Les deux hommes se regardent en haussant les épaules. Marchesi comprend tout de suite que ça ne sert à rien d'insister. Les gorilles vont avoir eux-mêmes plus que leur part d'emmerdes. Leur patron est mort durant leur quart de service ; il ne pouvait rien leur arriver de pire et ils le savent. Marchesi les laisse aller et demande à voir le patron du Joo Long Lao.
Quelques instants plus tard, madame Vadakan vient à sa rencontre. Une femme d'un certain âge, au visage aimable et au port de tête élégant. Qu'on ait trouvé un ministre mort dans une des chambres de son établissement l'a sûrement choquée, mais elle n'en laisse rien paraître.
- En quoi puis-je vous aider ? demande-t-elle après que les présentations ont été faites.
- Que pouvez-vous me dire sur ses habitudes ?
- Monsieur Kontho était un homme digne et respectable. Il venait ici presque tous les soirs quand il était à Bangkok. Il aimait se détendre avec nos hôtesses, des jeunes femmes majeures, comme vous le savez probablement.
- Je n'en doute pas, madame. Ces jeunes femmes vous ont-elles déjà mentionné que monsieur Kontho prenait des drogues dures ?
- Je peux vous assurer que monsieur Kontho n'était pas un drogué.
- Le connaissiez-vous bien ?
- Assez, oui. Il aimait discuter. C'était un homme intéressant.
- Vous paraissait-il différent ces derniers temps ?
- Pas vraiment. Monsieur Kontho était un homme occupé qui avait toujours beaucoup de soucis. À ma connaissance, il n'y avait rien d'inhabituel.
- Venait-il ici seul ou accompagné ?
- La plupart du temps seul, enfin... à part ses deux gardes du corps. À l'occasion, il pouvait amener un invité : c'est arrivé récemment à quelques reprises.
- Qui était-ce ?
- J'ignore son nom, mais je l'avais déjà vu. Un Britannique.
- Pouvez-vous me le décrire ?
- C'était un homme d'environ cinquante-soixante ans, de petite taille, un peu rond. Pour cacher sa calvitie, il rabattait de longues mèches de cheveux sur le dessus de son crâne. Il était assez vigoureux et expansif.
- Un ami ou une relation d'affaires ?
- Difficile à dire, mais ils avaient quand même l'air assez proches.
- Quand vous dites que vous l'aviez déjà vu, à quand remontait sa précédente visite ?
- Un an, peut-être deux. J'aurais du mal à le préciser, mais je n'oublie jamais un visage.
Marchesi demande à Paradorn d'aller sonder les gardes du corps au sujet de l'Anglais, puis il enchaîne avec la panoplie de questions habituelles auxquelles madame Vadakan répond avec soin et patience. Elle ne ménage pas ses efforts pour fournir à l'inspecteur tous les renseignements qui pourraient lui être utiles. Malheureusement, elle ne lui apprend rien de bien transcendant, puisque jusqu'à ce qu'une de ses filles découvre le cadavre de monsieur Kontho, elle n'avait rien remarqué de spécial de la soirée.
- Avez-vous un système de caméras vidéo pour filmer les entrées et sorties ?
- Oui.
- J'aimerais avoir une copie des enregistrements de ce soir, est-ce possible ?
- Bien sûr, suivez-moi.
Madame Vadakan attire Marchesi jusqu'au zinc où elle demande au barman de récupérer l'enregistrement de la vidéo de surveillance.
- J'ai besoin des cassettes enregistrées depuis 18 heures ce soir, ajoute Marchesi.
Le barman se penche sous le comptoir et appuie sur le bouton d'éjection du magnétoscope. Rien. Le type appuie de nouveau. Toujours rien. Il se relève.
- Je crois que nous avons oublié de mettre une cassette, dit-il en riant.
Marchesi lève les yeux au plafond. Le pire, c'est qu'il n'est pas étonné. Cela lui rappelle la fois où, à son arrivée en Thaïlande, il avait acheté un nouveau lit. Le magasin était à Bangkok, mais l'usine se trouvait à trois heures de route de la ville. Après qu'il eut dormi quelques semaines sur le canapé, on l'avait avisé enfin que son nouveau lit serait livré le lendemain. Le jour dit, un camion de livraison s'était présenté à son domicile. Pendant qu'un des livreurs s'occupait de la paperasse avec lui, les autres s'étaient dirigés vers l'arrière du véhicule. Sitôt le hayon relevé, ils avaient tous éclaté de rire. Pliés en deux, ils se tapaient sur les cuisses en désignant le fond du camion. Inquiet et intrigué à la fois, Marchesi était allé voir ce qu'il en était : la boîte du camion était vide ! Les quatre livreurs avaient roulé trois heures avec un camion vide et ils la trouvaient bien bonne...
Encore aujourd'hui, ce détachement ne laisse pas de le fasciner. C'est ce qui l'avait séduit, à sa première visite : la légèreté du peuple thaï. Cela l'impressionnait terriblement, lui qui venait d'un milieu tellement lourd.
Son enfance n'avait été qu'une longue manif. Au berceau, ses parents, militants du parti communiste de Bologne, lui lisaient Le Capital de Marx pour l'endormir. De furieux stakhanovistes qui sont allés jusqu'à l'affubler du prénom de Togliatti en hommage au créateur du parti communiste italien. Par la suite, ils n'ont jamais bien compris pourquoi leur fils était devenu flic. Togliatti, lui, voulait s'éloigner le plus possible de leur univers. Les brigades rouges et la lutte des classes, très peu pour lui. Il croyait plutôt dans le bon sens et la responsabilisation tranquille des individus. Sa longue fréquentation des rouges lui avait surtout instillé une méfiance tenace envers quiconque manifestait au sein d'un groupe, quel qu'il fût.
Dès son entrée à la police de Milan, il avait suivi une formation pour devenir enquêteur. Spécialiste en fraudes et contrefaçons. C'est à ce titre qu'en 1985, on l'avait dépêché en mission spéciale à Bangkok en compagnie de quelques collègues.
À l'époque, Ferrari avait porté plainte auprès du gouvernement thaïlandais. Quantité de produits dérivés contrefaits à l'effigie du cheval cabré étaient offerts librement dans les rues de Bangkok, des produits médiocres qui usurpaient son image de marque. À un moment donné, on pouvait même acheter des montres « Fellali » - les magouilleurs avaient sans doute passé leur commande au téléphone... Pour faire bonne mesure, les Thaïs avaient sollicité l'aide des Italiens.
Marchesi avait tout de suite éprouvé un coup de foudre terrible pour ce pays. Si bien qu'à l'issue de l'enquête, il avait demandé de rester. Les polices de Milan et de Bangkok s'étaient rapidement entendues sur les bases d'un échange. Marchesi continuerait d'être payé par les Italiens, mais il travaillerait dorénavant à Bangkok pour les Thaïs. En plus d'accroître la coopération entre deux pays amis, l'arrangement donnait une bonne raison à des officiers italiens de se payer un petit voyage en Thaïlande de temps à autre, histoire de vérifier que « tout se passe bien ». Pour les Thaïs, la présence d'un officier occidental, parlant parfaitement l'anglais et doté d'un réseau de contacts européen, représentait un atout supplémentaire. Un gage de crédibilité.
En quinze ans, Togliatti s'est solidement implanté à Bangkok. Pas dupe, il a vite réalisé que les Thaïs n'avaient aucune intention de venir à bout des réseaux de contrefaçon - on peut encore facilement acheter des montres « Ferrari » pour moins de dix dollars sur Patpong. Des délits mineurs, dont la protection constitue une bonne source de revenus à tous les échelons d'un corps policier sous-financé et pragmatique.
Marchesi s'est plutôt dirigé vers la section des crimes économiques, une division beaucoup plus sérieuse, encore que pas complètement isolée des pressions politiques. Mais cela n'est pas différent dans les autres corps de police du monde. Et puis du moment que je peux rester ici, pense-t-il, je suis prêt à m'accommoder de bien des choses. Togliatti ne s'imagine plus vivre ailleurs. Il y a même déjà cinq ans qu'il n'est plus retourné en Italie...
La tenancière décoche un regard assassin à son employé et s'excuse de sa négligence.
- Soyez néanmoins assuré de mon entière collaboration, inspecteur Marchesi, dit-elle avant de se rapprocher de lui et de lui confier en serrant légèrement son bras : J'espère bien que vous arrêterez vite ceux qui ont assassiné monsieur Kontho, inspecteur Marchesi.
Voilà qui a le mérite d'être clair, pense ce dernier pendant que madame Vadakan se retire.
Paradorn revient :
- Les gorilles savent seulement que l'Anglais s'appelait Edward. C'était un ami de Kontho.
- Ils ne connaissent pas son nom de famille ?
Paradorn fait signe que non.
- OK, tu peux faire embarquer le cadavre, dit Marchesi. Et tâche de faire faire l'autopsie le plus vite possible.
- Kontho était un homme connu, ça ne devrait pas être un problème.
- C'est bien le seul endroit où sa notoriété va pouvoir nous servir. Parce que, pour ce qui est du reste, j'ai plutôt l'impression que ça va nous emmerder sérieusement.
- Vous pensez que la direction va essayer de s'interposer ?
- D'après toi ? se contente de répondre Marchesi tout en se grattant la barbe...

© 2005 Éditions Alire & Michel Jobin


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