(Extrait du chapitre 3, p. 46-55)
Le chemin le plus court pour approcher du rempart était
la terrasse du Forain, où s'élevaient les édifices
neufs des bureaux municipaux. De là, on avait une vue
imprenable sur le fleuve - non pas sur la frange brune, mais
sur le «vrai» fleuve, mince ruban gris serpentant
entre les bancs de sable. Cependant, chaque fois que je m'étais
promenée là avec Léane, nous avions croisé
quelqu'un de l'Instit, soit le directeur ou le secrétaire
du tutorat. Aussi la terrasse du Forain était-elle pour
moi un territoire à éviter. Il suffisait, dans
mon souvenir, de remonter la rue en pente raide qui venait mourir
sur la Ceintane pour atteindre le rempart. Je me trompais, bien
sûr.
Il y a eu un premier carrefour. J'ai hésité.
Gauche ou droite ? À droite, pour s'éloigner des
bureaux municipaux. Je ne me rappelais pas être passée
par ici... Encore un tournant et il m'a semblé que les
murs se resserraient autour de nous. D'instinct, Béryliane
a pris ma main et je ne l'ai pas repoussée. En haut de
la pente, nous avons débouché sur une voie plus
large et j'ai respiré plus librement. Ouf ! Je reconnaissais
les lieux. Il suffisait de remonter l'avenue. On apercevait déjà
le haut mur et, au delà, les cônes de scories.
J'ai pourtant hésité encore avant de m'y engager,
car les lieux avaient changé. Beaucoup d'immeubles en
rénovation sur ce bout d'avenue. Une grue géante
(elle faisait au moins quatre étages) pointait son nez
vers le ciel ; un éfan actionnait le treuil, d'autres
tiraient une charge jusqu'à la plate-forme de montée.
En hiver, les pluies torrentielles corrodaient le métal
des édifices. Il fallait démonter les plaques protectrices,
les refondre, les remodeler, puis tout remettre en place tant
que durait l'été. Léane m'avait expliqué
tout cela.
Nous nous sommes arrêtées, Béryliane et
moi, pour voir travailler les éfans ceints d'un harnais
qui leur cisaillait la peau. Ils peinaient dans la poussière
du chantier. Sans cesse les lourdes pièces de métal
montaient vers les étages supérieurs.
J'ignore pourquoi j'étais restée aussi attachée
à ces créatures aperçues sur le port. Peut-être
parce qu'elles et moi, nous n'avions pas demandé à
naître. Aux éfans, on ne laissait jamais le choix
: travailler, peiner toujours, harnachés à leur
treuil comme j'étais harnachée à mon pupitre
dans la salle de classe. Au lieu de danser dans la cour, je trimais
comme un éfan.
Mais les géants de mon enfance ne ressemblaient pas
aux éfans de la haute ville. Mon souvenir, bien sûr,
les avait grandis.
Les éfans, le port... Si la petite et moi descendions
dans la basse ville, si nous marchions jusqu'au bassin d'où
provenaient les éfans... En voir naître un, l'approcher
avant qu'on ne lui implante la barrière... Empêcher
l'implantation de toutes les barrières et, avec nos amis
éfans libérés, conquérir Vilvèq,
y imposer la liberté...
Béryliane posait des questions que je n'entendais pas.
Comme je ne disais rien, elle a pris mon bras et m'a entraînée
dans la rue.
- Viens, on va plus près.
Devant nous, un uniforme noir s'est soudain dressé.
Béryliane s'est immobilisée net. Notre route était
coupée par un milicien au visage dur, un jeune qui ne
voulait pas s'en laisser imposer, qui voulait faire la loi.
- Qu'est-ce que vous faites-là, les enfants ?
Les enfants ! Non, mais il ne s'était pas regardé
? Cependant, ce n'était pas le moment de lui chercher
querelle, alors qu'il nous fouillait de son regard inquisiteur.
- Je suis apprentie, la petite m'aide à faire des courses.
- Montre-moi ta plaque d'identité.
Nous avons décampé d'un seul mouvement. La petite
se maintenait presque à ma hauteur dans la rue en pente.
J'ai été étonnée par la rapidité
de Béryliane à me suivre, mais le milicien courait
vite, lui aussi ; il allait bientôt nous rattraper.
Soudain, un fracas a déchiré le ciel. Je me
suis arrêtée et Béryliane m'a heurtée
brusquement. J'ai oublié le milicien, le monde autour
- tout n'était plus que bruit, grincement de métal
tordu, cris et hurlements. Cela a duré une fraction de
seconde ou l'éternité puis, comme le temps qui
reprend son cours, le monde s'est remis à l'endroit.
Le milicien m'a dépassée, courant droit devant
lui sans plus s'occuper de nous. De l'autre côté
de la rue, la grue s'était écroulée entre
deux immeubles, emportant un échafaudage dans sa chute
et, avec lui, les ouvriers qui, dans les hauteurs, travaillaient
à fixer les plaques protectrices au mur de l'édifice.
Autour des pièces effondrées, des gens affolés
criaient des mots indistincts, certains s'agitaient dans tous
les sens, d'autres titubaient, en état de choc.
Un ouvrier, qui m'a semblé le seul à avoir gardé
son sang-froid, a essayé de faire reculer les badauds
accourant déjà sur les lieux. Quelques-uns de ses
compagnons ont paru reprendre leurs esprits, ils se sont activés
dans les débris. L'immeuble en rénovation n'avait
pas été touché, lui, mais il avait l'air
nu tout à coup sans la grue qui l'avait flanqué.
Autour de la structure écroulée, les ouvriers écartaient
les débris, découvrant peu à peu l'éfan
qui avait actionné le treuil, emprisonné là-dessous.
L'animal poussait de petits gémissements que n'arrivait
pas à couvrir le bruit de la foule.
La main de Béryliane a trouvé la mienne, nos
doigts se sont serrés.
Sous la structure de métal, l'éfan commençait
à s'agiter. Je n'apercevais que son il gauche qui paraissait
fixe, cerclé de rouge. On ne voyait pas de sang. La queue
de l'animal demeurait inerte, seule sa tête remuait. Un
homme s'est approché, mais il a dû reculer, car
la tête de l'éfan se tournait d'un côté
et de l'autre, au risque d'écraser les secouristes. Des
miliciens ont surgi par dizaines, ils se sont organisés,
ont dressé des barrages pour éloigner les badauds,
puis certains d'entre eux ont couru vers le boulevard. Des voix
criaient des ordres.
Et l'éfan prisonnier est devenu fou. Il s'est mis à
donner des coups de tête sur un montant de métal
qui émergeait des débris, une pièce d'échafaudage
coupée en deux par le poids de la grue et qui offrait
une arête coupante comme un couteau. L'éfan s'y
frappait la tête avec un effort pénible. Le sang
a giclé jusqu'aux miliciens les plus proches qui ont reculé
en criant d'horreur. La main de Béryliane est remontée
au long de mon bras pour s'accrocher à ma veste, mais
la petite n'a pas détourné la tête.
L'éfan s'acharnait à se mutiler, il frappait
encore et encore. Sa blessure s'ouvrait sur la chair ensanglantée.
À travers les muscles qui se déchiraient, une pièce
brillante est apparue, objet étranger que l'animal cherchait,
dans sa fureur, à expulser de son corps. L'implant est
tombé sur le sol dans un flot de liquide pourpre. Béryliane
a poussé un gémissement tandis que l'éfan
exhalait un cri de triomphe. Sa tête s'est posée
par terre, chair grise dans une mare de sang, et il a cessé
de bouger.
J'ai tiré Béryliane en arrière. Nous
avons reculé en vacillant sur nos jambes. J'ignore comment
j'en ai trouvé le chemin, mais nous avons abouti au parc
du Fondateur. La petite s'est appuyée contre un banc pour
vomir. Je suis restée près d'elle, bras ballants.
Quand elle a eu fini, je me suis penchée pour l'aider
à se redresser. Son visage avait les traits tirés,
si pâles. J'ai serré la petite aux épaules,
plongeant mon regard dans le sien.
- Écoute-moi, Béryliane, on va rentrer à
l'Institution, maintenant, mais il ne faudra rien dire de ce
que tu as vu, à personne.
Ses yeux n'ont pas cillé, mais sa voix manquait d'assurance.
- Pas même à Micha ?
* * *
- Inconcevable, inconcevable !
La voix grave du directeur me parvenait et, par la porte demeurée
entrouverte, je percevais aussi le timbre aigu d'Hironde. Comme
elle devait jubiler, mon ancienne maîtresse, de se voir
ainsi réhabiliter par ma dernière frasque ! Il
y avait aussi Piar, maître de gymnastique avec qui, pourtant,
je m'entendais assez bien, puis Marki, une vieille représentante
du conseil municipal. Enfin Abélar, bien sûr. J'entendais
leurs voix mêlées, mais je n'écoutais pas.
La petite et son visage sans couleur, ses lèvres blanches...
«Je veux partir avec toi, Nelle.» Ils ne me laisseraient
pas la voir, surtout tant qu'elle serait à l'infirmerie.
J'ai regardé mes mains, posées sur les accoudoirs
du fauteuil, mes mains calmes qui ne trembleraient pas. Je n'avais
pas peur d'eux, ni du châtiment qu'ils pouvaient m'infliger.
Qu'ils m'envoient passer des jours dans leur isoloir, ce serait
autant de journées de paix et de tranquillité.
Qu'ils me surveillent, qu'ils me surchargent de travail, rien
de tout cela n'importait - si seulement je pouvais voir Béryliane,
lui expliquer que cette horreur, cette laideur qui l'effrayait
tant, c'était la ville, c'étaient ces gens, pas
la liberté.
Le silence s'étant fait dans la pièce à
côté, j'ai tout à coup distingué la
voix d'Abélar qui disait :
- Ce genre de châtiment est absurde et barbare. Nelle
est presque une adulte. Il vaut mieux tenter de la raisonner.
Qu'est-ce qui lui prenait, à lui, de me défendre
? Je préférais de beaucoup une punition à
l'obligation de jurer obéissance ou quelque autre bêtise
du même genre. Me raisonner ! Me convaincre qu'il était
bon de ne jamais sortir, sinon en étant accompagnée
d'un adulte ?
La voix grave du directeur a répondu :
- Cette fille ne peut être raisonnée. Elle n'a
aucun sens des responsabilités. Elle n'a pas pensé
une seconde qu'elle et l'enfant auraient pu être impliquées
dans cet accident.
Comme si j'étais une imbécile ! Bien sûr
que j'avais pensé aux conséquences de notre fugue,
mais on ne peut tout prévoir. Des adultes avaient été
tués dans l'accident, et on ne blâme pas les adultes
de circuler seuls sur la voie publique !
Abélar a insisté :
- Je crois tout de même qu'il faudrait lui parler.
Un nouveau silence, qui s'est prolongé un instant,
puis la voix du directeur :
- Voilà qui règle la question. Vous êtes
en minorité, Abélar.
Et plus fort :
- Nelle, tu peux venir dans le bureau.
Je me suis levée d'un bond, mais je me suis contrainte
à un pas mesuré. Ce n'était pas la première
fois que je pénétrais dans ce bureau, bien sûr,
je connaissais la table nue, le fauteuil droit sans confort -
il n'y avait pas d'autre siège, à l'intérieur
de cette pièce -, les classeurs beiges, les murs couverts
de tableaux sombres dont l'un représentait un bateau parvenu
au bout du monde, en train de glisser dans l'abîme avec
son équipage accroché à la coque. Le dessin
était imprécis, pas même réaliste,
cependant il y avait quelque chose de sinistre dans la représentation
de cette chute inéluctable.
Ils guettaient mon entrée, les uns avec un il sévère
(Marki et le directeur), d'autres avec la mine satisfaite (Hironde,
bien sûr, et le prof de gymnastique - mais qu'est-ce que
je lui avais fait, à lui ?). Piar tenait d'ailleurs entre
ses mains un objet dont j'ignorais la nature, enveloppé
dans une couverture qui n'était pas faite de tissu, plutôt
d'une matière lisse et souple comme du plastique, sur
laquelle les doigts ne glissaient pas. Piar serrait ce paquet
contre sa poitrine, et c'est avec méfiance que j'ai fait
mes derniers pas dans la pièce.
Abélar, quant à lui, se tenait à l'écart
; son visage paraissait fermé, ses yeux m'évitaient.
Je me suis arrêtée devant le directeur, puis j'ai
croisé les bras sur ma poitrine.
- Vous vouliez me voir ?
Le directeur a soupiré :
- Oui. Nelle, il semble que nous ne sachions pas très
bien que faire de toi. Tes refus d'obéissance ont épuisé
nos ressources. Le conseil scolaire a décidé de
te punir chaque fois que tu te rebellerais.
J'ai esquissé un sourire. Allez-y, envoyez-moi à
l'isoloir !
Mais le directeur a fait un signe à Piar qui a posé
le paquet sur le bureau et l'a déballé avec précaution.
C'était une boîte, ou plutôt une épaisse
plaque de quatre centimètres d'épaisseur, grise
et lisse comme un miroir. À aucun moment Piar n'y a touché
directement, il la manipulait à travers la couverture.
Le directeur m'a fait signe d'approcher. J'ai obtempéré
avec défi, il a montré la plaque.
- Pose tes mains ici, Nelle.
À quoi rimait cette mise en scène ? Sans doute
à jauger jusqu'où irait ma rébellion. J'ai
choisi d'obéir, peut-être dans l'espoir de le décontenancer.
Mes mains n'ont qu'effleuré la surface grise, j'ai
bondi en arrière - la surprise ou le choc, difficile à
dire. Cela m'avait traversée très brièvement
comme si une bille était passée dans mes veines
à la vitesse d'un éclair. Le directeur me contemplait
toujours de son regard sévère. À nouveau,
il a désigné la plaque.
- J'ai dit : pose tes mains ici, Nelle.
Mais je ne pouvais pas !
Mon regard a fait le tour de la pièce. Les autres attendaient
en silence. Abélar fixait la plaque. Le directeur a répété
mon nom. Je suis revenue vers lui, incrédule. J'ai obéi.
Cette fois, mes doigts sont restés collés à
la surface grise, la douleur m'a secoué tout le corps
et la pièce a disparu à mes yeux aveuglés.
C'est Abélar qui m'a tirée en arrière en
me saisissant à bras-le-corps à travers la couverture,
qui m'a soutenue jusqu'à ce que mes jambes cessent de
trembler.
Lorsque j'ai redressé la tête, le directeur m'observait
toujours. Si j'en avais eu la force, je lui aurais craché
à la figure. Il a dit, tout simplement :
- Cette plaque sera fixée au mur de ta classe. Ton
maître s'en servira chaque fois que ce sera nécessaire.
© 1997 Éditions
Alire & Francine Pelletier
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