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Sortie

Nelle de Vilvèq
(Le Sable et l'Acier -1)

de

Francine Pelletier

 

 

(Extrait du chapitre 3, p. 46-55)

 

Le chemin le plus court pour approcher du rempart était la terrasse du Forain, où s'élevaient les édifices neufs des bureaux municipaux. De là, on avait une vue imprenable sur le fleuve - non pas sur la frange brune, mais sur le «vrai» fleuve, mince ruban gris serpentant entre les bancs de sable. Cependant, chaque fois que je m'étais promenée là avec Léane, nous avions croisé quelqu'un de l'Instit, soit le directeur ou le secrétaire du tutorat. Aussi la terrasse du Forain était-elle pour moi un territoire à éviter. Il suffisait, dans mon souvenir, de remonter la rue en pente raide qui venait mourir sur la Ceintane pour atteindre le rempart. Je me trompais, bien sûr.

Il y a eu un premier carrefour. J'ai hésité. Gauche ou droite ? À droite, pour s'éloigner des bureaux municipaux. Je ne me rappelais pas être passée par ici... Encore un tournant et il m'a semblé que les murs se resserraient autour de nous. D'instinct, Béryliane a pris ma main et je ne l'ai pas repoussée. En haut de la pente, nous avons débouché sur une voie plus large et j'ai respiré plus librement. Ouf ! Je reconnaissais les lieux. Il suffisait de remonter l'avenue. On apercevait déjà le haut mur et, au delà, les cônes de scories.

J'ai pourtant hésité encore avant de m'y engager, car les lieux avaient changé. Beaucoup d'immeubles en rénovation sur ce bout d'avenue. Une grue géante (elle faisait au moins quatre étages) pointait son nez vers le ciel ; un éfan actionnait le treuil, d'autres tiraient une charge jusqu'à la plate-forme de montée. En hiver, les pluies torrentielles corrodaient le métal des édifices. Il fallait démonter les plaques protectrices, les refondre, les remodeler, puis tout remettre en place tant que durait l'été. Léane m'avait expliqué tout cela.

Nous nous sommes arrêtées, Béryliane et moi, pour voir travailler les éfans ceints d'un harnais qui leur cisaillait la peau. Ils peinaient dans la poussière du chantier. Sans cesse les lourdes pièces de métal montaient vers les étages supérieurs.

J'ignore pourquoi j'étais restée aussi attachée à ces créatures aperçues sur le port. Peut-être parce qu'elles et moi, nous n'avions pas demandé à naître. Aux éfans, on ne laissait jamais le choix : travailler, peiner toujours, harnachés à leur treuil comme j'étais harnachée à mon pupitre dans la salle de classe. Au lieu de danser dans la cour, je trimais comme un éfan.

Mais les géants de mon enfance ne ressemblaient pas aux éfans de la haute ville. Mon souvenir, bien sûr, les avait grandis.

Les éfans, le port... Si la petite et moi descendions dans la basse ville, si nous marchions jusqu'au bassin d'où provenaient les éfans... En voir naître un, l'approcher avant qu'on ne lui implante la barrière... Empêcher l'implantation de toutes les barrières et, avec nos amis éfans libérés, conquérir Vilvèq, y imposer la liberté...

Béryliane posait des questions que je n'entendais pas. Comme je ne disais rien, elle a pris mon bras et m'a entraînée dans la rue.

- Viens, on va plus près.

Devant nous, un uniforme noir s'est soudain dressé. Béryliane s'est immobilisée net. Notre route était coupée par un milicien au visage dur, un jeune qui ne voulait pas s'en laisser imposer, qui voulait faire la loi.

- Qu'est-ce que vous faites-là, les enfants ?

Les enfants ! Non, mais il ne s'était pas regardé ? Cependant, ce n'était pas le moment de lui chercher querelle, alors qu'il nous fouillait de son regard inquisiteur.

- Je suis apprentie, la petite m'aide à faire des courses.

- Montre-moi ta plaque d'identité.

Nous avons décampé d'un seul mouvement. La petite se maintenait presque à ma hauteur dans la rue en pente. J'ai été étonnée par la rapidité de Béryliane à me suivre, mais le milicien courait vite, lui aussi ; il allait bientôt nous rattraper.

Soudain, un fracas a déchiré le ciel. Je me suis arrêtée et Béryliane m'a heurtée brusquement. J'ai oublié le milicien, le monde autour - tout n'était plus que bruit, grincement de métal tordu, cris et hurlements. Cela a duré une fraction de seconde ou l'éternité puis, comme le temps qui reprend son cours, le monde s'est remis à l'endroit.

Le milicien m'a dépassée, courant droit devant lui sans plus s'occuper de nous. De l'autre côté de la rue, la grue s'était écroulée entre deux immeubles, emportant un échafaudage dans sa chute et, avec lui, les ouvriers qui, dans les hauteurs, travaillaient à fixer les plaques protectrices au mur de l'édifice. Autour des pièces effondrées, des gens affolés criaient des mots indistincts, certains s'agitaient dans tous les sens, d'autres titubaient, en état de choc.

Un ouvrier, qui m'a semblé le seul à avoir gardé son sang-froid, a essayé de faire reculer les badauds accourant déjà sur les lieux. Quelques-uns de ses compagnons ont paru reprendre leurs esprits, ils se sont activés dans les débris. L'immeuble en rénovation n'avait pas été touché, lui, mais il avait l'air nu tout à coup sans la grue qui l'avait flanqué. Autour de la structure écroulée, les ouvriers écartaient les débris, découvrant peu à peu l'éfan qui avait actionné le treuil, emprisonné là-dessous. L'animal poussait de petits gémissements que n'arrivait pas à couvrir le bruit de la foule.

La main de Béryliane a trouvé la mienne, nos doigts se sont serrés.

Sous la structure de métal, l'éfan commençait à s'agiter. Je n'apercevais que son il gauche qui paraissait fixe, cerclé de rouge. On ne voyait pas de sang. La queue de l'animal demeurait inerte, seule sa tête remuait. Un homme s'est approché, mais il a dû reculer, car la tête de l'éfan se tournait d'un côté et de l'autre, au risque d'écraser les secouristes. Des miliciens ont surgi par dizaines, ils se sont organisés, ont dressé des barrages pour éloigner les badauds, puis certains d'entre eux ont couru vers le boulevard. Des voix criaient des ordres.

Et l'éfan prisonnier est devenu fou. Il s'est mis à donner des coups de tête sur un montant de métal qui émergeait des débris, une pièce d'échafaudage coupée en deux par le poids de la grue et qui offrait une arête coupante comme un couteau. L'éfan s'y frappait la tête avec un effort pénible. Le sang a giclé jusqu'aux miliciens les plus proches qui ont reculé en criant d'horreur. La main de Béryliane est remontée au long de mon bras pour s'accrocher à ma veste, mais la petite n'a pas détourné la tête.

L'éfan s'acharnait à se mutiler, il frappait encore et encore. Sa blessure s'ouvrait sur la chair ensanglantée. À travers les muscles qui se déchiraient, une pièce brillante est apparue, objet étranger que l'animal cherchait, dans sa fureur, à expulser de son corps. L'implant est tombé sur le sol dans un flot de liquide pourpre. Béryliane a poussé un gémissement tandis que l'éfan exhalait un cri de triomphe. Sa tête s'est posée par terre, chair grise dans une mare de sang, et il a cessé de bouger.

J'ai tiré Béryliane en arrière. Nous avons reculé en vacillant sur nos jambes. J'ignore comment j'en ai trouvé le chemin, mais nous avons abouti au parc du Fondateur. La petite s'est appuyée contre un banc pour vomir. Je suis restée près d'elle, bras ballants. Quand elle a eu fini, je me suis penchée pour l'aider à se redresser. Son visage avait les traits tirés, si pâles. J'ai serré la petite aux épaules, plongeant mon regard dans le sien.

- Écoute-moi, Béryliane, on va rentrer à l'Institution, maintenant, mais il ne faudra rien dire de ce que tu as vu, à personne.

Ses yeux n'ont pas cillé, mais sa voix manquait d'assurance.

- Pas même à Micha ?

 

* * *

 

- Inconcevable, inconcevable !

La voix grave du directeur me parvenait et, par la porte demeurée entrouverte, je percevais aussi le timbre aigu d'Hironde. Comme elle devait jubiler, mon ancienne maîtresse, de se voir ainsi réhabiliter par ma dernière frasque ! Il y avait aussi Piar, maître de gymnastique avec qui, pourtant, je m'entendais assez bien, puis Marki, une vieille représentante du conseil municipal. Enfin Abélar, bien sûr. J'entendais leurs voix mêlées, mais je n'écoutais pas. La petite et son visage sans couleur, ses lèvres blanches... «Je veux partir avec toi, Nelle.» Ils ne me laisseraient pas la voir, surtout tant qu'elle serait à l'infirmerie.

J'ai regardé mes mains, posées sur les accoudoirs du fauteuil, mes mains calmes qui ne trembleraient pas. Je n'avais pas peur d'eux, ni du châtiment qu'ils pouvaient m'infliger. Qu'ils m'envoient passer des jours dans leur isoloir, ce serait autant de journées de paix et de tranquillité. Qu'ils me surveillent, qu'ils me surchargent de travail, rien de tout cela n'importait - si seulement je pouvais voir Béryliane, lui expliquer que cette horreur, cette laideur qui l'effrayait tant, c'était la ville, c'étaient ces gens, pas la liberté.

Le silence s'étant fait dans la pièce à côté, j'ai tout à coup distingué la voix d'Abélar qui disait :

- Ce genre de châtiment est absurde et barbare. Nelle est presque une adulte. Il vaut mieux tenter de la raisonner.

Qu'est-ce qui lui prenait, à lui, de me défendre ? Je préférais de beaucoup une punition à l'obligation de jurer obéissance ou quelque autre bêtise du même genre. Me raisonner ! Me convaincre qu'il était bon de ne jamais sortir, sinon en étant accompagnée d'un adulte ?

La voix grave du directeur a répondu :

- Cette fille ne peut être raisonnée. Elle n'a aucun sens des responsabilités. Elle n'a pas pensé une seconde qu'elle et l'enfant auraient pu être impliquées dans cet accident.

Comme si j'étais une imbécile ! Bien sûr que j'avais pensé aux conséquences de notre fugue, mais on ne peut tout prévoir. Des adultes avaient été tués dans l'accident, et on ne blâme pas les adultes de circuler seuls sur la voie publique !

Abélar a insisté :

- Je crois tout de même qu'il faudrait lui parler.

Un nouveau silence, qui s'est prolongé un instant, puis la voix du directeur :

- Voilà qui règle la question. Vous êtes en minorité, Abélar.

Et plus fort :

- Nelle, tu peux venir dans le bureau.

Je me suis levée d'un bond, mais je me suis contrainte à un pas mesuré. Ce n'était pas la première fois que je pénétrais dans ce bureau, bien sûr, je connaissais la table nue, le fauteuil droit sans confort - il n'y avait pas d'autre siège, à l'intérieur de cette pièce -, les classeurs beiges, les murs couverts de tableaux sombres dont l'un représentait un bateau parvenu au bout du monde, en train de glisser dans l'abîme avec son équipage accroché à la coque. Le dessin était imprécis, pas même réaliste, cependant il y avait quelque chose de sinistre dans la représentation de cette chute inéluctable.

Ils guettaient mon entrée, les uns avec un il sévère (Marki et le directeur), d'autres avec la mine satisfaite (Hironde, bien sûr, et le prof de gymnastique - mais qu'est-ce que je lui avais fait, à lui ?). Piar tenait d'ailleurs entre ses mains un objet dont j'ignorais la nature, enveloppé dans une couverture qui n'était pas faite de tissu, plutôt d'une matière lisse et souple comme du plastique, sur laquelle les doigts ne glissaient pas. Piar serrait ce paquet contre sa poitrine, et c'est avec méfiance que j'ai fait mes derniers pas dans la pièce.

Abélar, quant à lui, se tenait à l'écart ; son visage paraissait fermé, ses yeux m'évitaient. Je me suis arrêtée devant le directeur, puis j'ai croisé les bras sur ma poitrine.

- Vous vouliez me voir ?

Le directeur a soupiré :

- Oui. Nelle, il semble que nous ne sachions pas très bien que faire de toi. Tes refus d'obéissance ont épuisé nos ressources. Le conseil scolaire a décidé de te punir chaque fois que tu te rebellerais.

J'ai esquissé un sourire. Allez-y, envoyez-moi à l'isoloir !

Mais le directeur a fait un signe à Piar qui a posé le paquet sur le bureau et l'a déballé avec précaution. C'était une boîte, ou plutôt une épaisse plaque de quatre centimètres d'épaisseur, grise et lisse comme un miroir. À aucun moment Piar n'y a touché directement, il la manipulait à travers la couverture. Le directeur m'a fait signe d'approcher. J'ai obtempéré avec défi, il a montré la plaque.

- Pose tes mains ici, Nelle.

À quoi rimait cette mise en scène ? Sans doute à jauger jusqu'où irait ma rébellion. J'ai choisi d'obéir, peut-être dans l'espoir de le décontenancer.

Mes mains n'ont qu'effleuré la surface grise, j'ai bondi en arrière - la surprise ou le choc, difficile à dire. Cela m'avait traversée très brièvement comme si une bille était passée dans mes veines à la vitesse d'un éclair. Le directeur me contemplait toujours de son regard sévère. À nouveau, il a désigné la plaque.

- J'ai dit : pose tes mains ici, Nelle.

Mais je ne pouvais pas !

Mon regard a fait le tour de la pièce. Les autres attendaient en silence. Abélar fixait la plaque. Le directeur a répété mon nom. Je suis revenue vers lui, incrédule. J'ai obéi. Cette fois, mes doigts sont restés collés à la surface grise, la douleur m'a secoué tout le corps et la pièce a disparu à mes yeux aveuglés. C'est Abélar qui m'a tirée en arrière en me saisissant à bras-le-corps à travers la couverture, qui m'a soutenue jusqu'à ce que mes jambes cessent de trembler.

Lorsque j'ai redressé la tête, le directeur m'observait toujours. Si j'en avais eu la force, je lui aurais craché à la figure. Il a dit, tout simplement :

- Cette plaque sera fixée au mur de ta classe. Ton maître s'en servira chaque fois que ce sera nécessaire.

 

© 1997 Éditions Alire & Francine Pelletier


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