(Extrait : Chapitre 1, p. 1-3)
Il y a très longtemps, au temps où les Ékelli
marchaient encore sur Tyranaël, une grande joie advint en
la demeure de Karaïd Tsaludar, à Hleïtzer qui
était alors la capitale des Paalani sur Hébu. Longtemps
le roi et son épouse Mirnaë avaient attendu un enfant,
et par trois fois déjà leur espoir avait été
déçu. Or, pendant la nuit de l'éclipse d'été,
alors que la lune épousait le soleil, il leur naquit un
fils. L'enfant avait les yeux violets de son ancêtre Ktulhudar,
et tous les mages déclarèrent que par lui se réaliserait
sûrement la prédiction de l'Homme-Dieu aux Paalani,
lors de leur ultime défaite : «Vous serez grands
de nouveau, non par les armes et dans la guerre, mais par l'amour
et dans la paix.»
Cette grande joie se changea pourtant bientôt en une
grande peine. Ce ne fut d'abord qu'un chuchotement dans les couloirs
du palais, puis un murmure de bouche à oreille, mais enfin
la nouvelle éclata dans la ville royale consternée
: le regard du divin soleil ne s'arrêtait pas sur le prince
héritier ! Le fils du roi, le descendant de l'Homme-Dieu
Ktulhudar, Oghim Karaïdar, n'avait pas d'ombre !
Karaïd Tsaludar était un roi juste et bon, aimé
de tout son peuple, et tout son peuple s'affligea avec lui. Non
seulement l'enfant n'avait pas d'ombre, mais il n'avait pas non
plus de reflet : ni l'eau ni le métal ne renvoyaient son
image ! On essaya tout pour le guérir - mais ce n'était
pas une maladie. On essaya tout pour le désensorceler
- mais si c'était une malédiction, d'où
venait-elle ? Tous les guérisseurs, tous les mages, tous
les sages appelés au palais demeurèrent impuissants
à expliquer la condition du petit prince.
Mais c'était le seul enfant de Karaïd Tsaludar,
le prince héritier, et son père décida que,
dans la mesure du possible, il serait élevé comme
tel.
Les années passèrent, et l'enfant sans ombre
grandit en force et en beauté. Par ordre du roi, on avait
banni tous les miroirs du palais, et l'on ne laissait sortir
le jeune prince dans les jardins intérieurs que pendant
les heures obscures où nul astre nocturne ne brillait
dans le ciel. Le jour, il dormait dans une partie du palais dont
toutes les fenêtres avaient été murées,
éclairée seulement par la lumière de la
pierre dorée, qui ne fait pas d'ombre. Ainsi le prince
put-il vivre jusqu'à sa quinzième saison sans jamais
soupçonner qu'il n'était pas comme les autres.
Il apprit le maniement des armes et toute l'histoire glorieuse
de ses ancêtres. Il apprit à jouer des instruments
de musique qui convenaient à un jeune prince des Paalani.
Il apprit toutes les grâces de la cour, et toutes les subtilités
du combat. Il apprit aussi, sous les voûtes sonores des
cours et des jardins qu'on avait aménagés pour
lui seul, à chevaucher de petits aski ; on n'avait en
effet pas osé le présenter aux tovik qui résidaient
à Hleïtzer, et on les tenait soigneusement à
l'écart de la partie du palais où vivait le prince.
Il l'ignorait et ne pouvait donc s'en affliger, mais il n'aurait
pas de compagnon tovker quand il deviendrait roi : comment les
grands unicornes auraient-ils pu le choisir, sans ombre ?
Il deviendrait roi un jour, cependant, il n'en avait jamais
douté : son père le traitait comme tel, sa mère
le traitait comme tel, tous les maîtres et les compagnons
qu'on lui avait choisis avec soin le traitaient comme tel. Il
l'avait appris avec chacun de ses souffles et le croyait sans
questions. Tout comme il croyait que l'immense palais où
il vivait n'avait pas de limites, et constituait le monde.
Mais vers le milieu d'une nuit d'études, de jeux et
de combats (c'était pour lui la journée), il advint
que tous les compagnons d'Oghim s'endormirent, terrassés
par la fatigue. Seul Oghim ne parvenait pas à trouver
le sommeil. Il décida d'aller se promener dans le palais.
Ses compagnons, qui étaient ses gardiens, avaient toujours
été là pour le détourner des endroits
où il ne devait pas se rendre. Mais comme ils dormaient
d'un profond sommeil - et comme tout le monde dormait aussi dans
le palais à cette heure, même les gardes, qui savent
dormir les yeux ouverts - Oghim se trouva bientôt dans
une partie du palais inconnue de lui. Il y avait là des
tapisseries et des tableaux comme il n'en avait jamais vu, dépeignant
de vastes étendues d'arbres et d'eau semblables à
celles des jardins intérieurs du palais, mais sans murailles
pour les délimiter. Et au-dessus de ces grands espaces
s'ouvrait un ciel comme il n'en avait jamais vu, bleu pâle,
où flottaient des morceaux de coton blanc.
Déconcerté mais curieux, Oghim poursuivit son
chemin. Et d'escaliers en corridors, de cours en jardins, il
arriva sans le savoir à la limite du palais, sur l'ancien
chemin de ronde. Au-dessus de lui, le ciel nocturne s'arrondissait,
fourmillant d'étoiles, mais c'était un spectacle
familier pour Oghim. Ce qui l'était moins, c'était
que le ciel fût si vaste. Et ce qui l'était moins
encore, ce qui lui fit retenir son souffle avec un mélange
de stupeur et d'excitation un peu effrayée, ce fut de
voir au-dessous de lui, lorsqu'il s'accouda au parapet du chemin
de ronde, un espace apparemment infini constellé de lumières,
et qui n'était pas le ciel, qui se trouvait en fait là
où s'étendait normalement la terre ! Il en montait
des bouffées de musique et des rires, et des voix qui
s'interpellaient. Il y avait des gens là-bas ! Et pourtant,
le palais semblait bien s'arrêter là où se
tenait Oghim.
Oghim descendit l'escalier qui menait dans la cour principale
du palais, se glissa dehors par une petite poterne, dans le dos
d'un garde qui ronflait, appuyé sur sa lance, et descendit
le long chemin qui menait vers la grande cité de Hleïtzer...
© 1997 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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